CHAPITRE IX
Après avoir affranchi sa patrie de l'oppression des grands, le premier et le plus constant souci de Rienzo fat de lui assurer la prépondérance à laquelle sa grandeur passée, à défaut de sa puissance actuelle, lui donnait droit et de délivrer l'Italie de toute ingérence étrangère. Devançant le cours des siècles , il aurait pu prendre , lui aussi , pour maxime cette parole célèbre « l'Italia farà da se ». Son rêve était de rendre enfin l'Italie maîtresse de ses destinées sous la direction d'un empereur italien, si ce n v est même romain, et sous la protection d'un pape, résidant à Rome; rêve brillant mais irréalisable, il le comprit lui-même, quelques années plus tard, quand il alla solliciter l'appui de l'empereur d'Allemagne pour rétablir la paix dans son pays. Mais alors, dans toute la fraîcheur de ses premières illusions, il se lança sans hésitation dans celte périlleuse entreprise.
Il fallait tout d'abord mettre un terme aux querelles intestines qui, depuis si longtemps, déchiraient l'Italie, la ruinaient et servaient de prétexte aux envahisseurs ; pour atteindre ce résultat , il s'efforça d'établir entre toutes les cités et tous les peuples de
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la péninsule une sorte de fédération : chaque État, chaque ville aurait conservé ses lois, son gouvernement, son indépendance, mais l'Italie entière se fût trouvée unie au moment du péril, prêle à défendre sa liberté et à faire respecter ses droits 1 . La direction de cette ligue revenait de droit à Rome et c'est par ce moyen que Rienzo comptait lui rendre une partie de sa puissance. Déjà de pareilles fédérations avaient été formées en présence de l'étranger 1 , et grâce à elles l'Italie fut quelquefois sauvée, mais elles ne duraient jamais plus longtemps que le péril qui les avait fait naître; les haines intestines reprenaient promptement le dessus et les alliés d'un jour devenaient les ennemis acharnés du lendemain. Le tribun tenta d'asseoir sur des bases solides, d'organiser d'une façon durable une semblable ligue, et, pour n'être point nouvelle, sa conception n'en eût pas moins assuré, s'il avait pu la réaliser, la tranquillité et le bonheur de l'Italie. Ce fut vers ce but que tendirent, dès les premiers jours, tous ses efforts, et sa politique extérieure n'eut pas d'autre
mobile.
Mais Rienzo allait avoir à lutter contre bien des obstacles : il devait ménager des susceptibilités toujours en éveil, des ambitions étroites autant qu'insatiables, des rivalités sans nombre, des haines parfois cachées, parfois ouvertes, mais toujours implacables; il lui fallait concilier des intérêts multiples et souvent opposés; en un mot, faire disparaître l'antagonisme de cette foule do cités et de petits États qui se disputaient
1 On sait qu'A ris! i do avait rêvé et en partie réalisé une semblable confédération entre les cités grecques, après la bataille de Platée, tf. Ligue* lombarde en 1170.
la possession du sol, le commerce, la suprématie, et y substituer une sorte de confraternité, d'aspiration commune vers un même idéal : l'intérêt supérieur de l'Italie. Pour surmonter tant de difficultés accumulées, Rienzo aurait eu besoin de l'astuce d'un Machiavel, de la finesse d'un Médicis, de la ténacité indomptable d'un Grégoire VII; mais il était loin de réunir toutes ces qualités. Peu versé dans les subtilités qui formaient alors le fond de la politique, il manquait de cette énergie soutenue qui est le propre des âmes vraiment fortes, et de la modération, de la mesure sans lesquelles rien de durable ne se fonde; il avait, il est vrai, des sentiments élevés, généreux et une puissance de séduction extraordinaire, jointe a une foi aussi profonde que sincère dans le caractère éminemment divin de sa mission; il fascina plutôt qu'il ne convainquit ses compatriotes, et c'est pourquoi son triomphe fut aussi éclatant qu'éphémère. L'Italie, un instant séduite par cette brillante vision et qui avait cru toucher au port de salut que lui montraient de loin les poètes, retomba dans cet état de déchirements et d'anarchie où elle devait gémir si longtemps; l'heure du relèvement n'avait pas encore sonné pour elle !
D'abord Cola di Rienzo ne rechercha l'adhésion que des villes du centre , dQnt la sympathie pour Rome était connue : Pérouse, Orvieto, Sienne, Florence même, et ce ne fut que plus tard qu'il voulut faire entrer dans la confédération l'Italie entière. À peine élu, il écrivit officiellement à quelques cités voisines pour leur faire part de la révolution qui venait de s'accomplir et leur demander leur appui. Voici le texte, de la lettre adressée aux citoyens de Viterbe ; toutes les
t fe COU H BJETO.
autres ^nt KbvLées en termes presque identiques : * Par b sràee de Noire Seigneur Jésus-Christ, Nicolas, juste et miséricordieux, tribun de la liberté, de b paix et de b justice, libérateur de la sainte république romaine, aux noble» et sages citoyens, aux podestats, capitaines, conseillers, s; ndics et gouverneurs de b eue de Viterbe. en Toscane, Bile et alliée du peuple romain, salut, paix et justice.
Nous portons à votre connaissance le don précieux que le Saint-Esprit a daigné accorder à notre sainte xi.'.e et à tous les peuples d'Italie, qui en sont comme les membres, le jour à jamais béni de la Pentecôte. Par b »4u:e »îes nobles, coupables autant que cruels, notre malheureuse cité et tout son territoire étaient p'.oniës dans b douleur et b désolation. Il n'y avait plus de justice; la paix était bannie, la liberté méconnue, b sécurité de tous détruite, b vertu méprisée, b miséricorde, la piété honnies; non seulement les étranswrs. mais les habitants eux-mêmes étaient en bulle aux vexations et aux rapines des barons sur tertv comme sur mer; les pèlerins effrayés ne venaient plus visiter les reliques de nos bienheureux concitoyens saint Pierre et saint PauK les premiers des apôtres, ainsi que les tombes de tant d'autres martyrs, qui ont arrusé cette ville de leur sang. On ne saurait sYtonner après cela de nos malheurs.
* Kl vous-mêmes* ne vous envoyait-on pas un podestat qui vous opprimait % et n'exigeait-on pas de vous des subsides écrasants en hommes et en argent ?
w Ne pouvant plus supporter sa misère, le peuple nous a chargé en parlement d\ mettre un ternie et il nous a
accordé dans ce but un plein pouvoir. Nous voulons rétablir partout la paix et la justice ; c'est pourquoi nous vous convions à rendre grâce avec nous au Saint-Esprit ainsi qu'aux apôtres, et à partager avec nous la faveur que nous avons reçue d'eux. Nous vous prions en outre d'assembler le peuple à son de trompe et de lui donner des armes, afin qu'il puisse nous aider à abattre l'orgueil des tyrans et des rebelles, qui ont l'audace de s'opposer à l'établissement du bon état.
« Dans les trois jours qui suivront la réception de celte lettre, nous vous demandons d'accréditer auprès de nous deux ambassadeurs en vue de la réunion d'une assemblée qui sera composée des représentants de toutes les cités de la province romaine et qui aura pour mission de rétablir l'ordre et la paix. Nous vous prions également de nous envoyer un jurisconsulte, qui nous guidera de ses conseils et recevra les honoraires et les présents d'usage.
« Fait au Capitole, le 24 mai 1347. »
Le 7 juin, il écrivit dans le même sens à Modènc et à Lucques ; sa lettre se termine par ces mots : « du Capitole, où nous siégeons en toute justice. » Le même jour, il annonça aux Florentins son élévation au pouvoir, réclamant, comme à Viterbe, l'envoi de deux ambassadeurs et d'un légiste.
On voit que le plan de Cola di Rienzo était d'instituer une assemblée où toutes les cités de quelque importance (levaient être représentées et dans laquelle chacune aurait eu le même nombre de voix; cette assemblée eût été appelée à discuter et à trancher toutes les querelles des villes confédérées. Outre ce rôle d'arbitre, le tribun lui réservait une mission plus élevée, celle d'examiner
HO COLA Dl RIENZO.
les questions d'ordre général l et de représenter l'Italie vis-à-vis des nations étrangères. Dans ce grand conseil, il eût trouvé moyen sans doute de donner à Rome voix prépondérante, comme il le fit plus lard dans l'assemblée qui devait être chargée d'élire un empereur \
A côté de ce conseil, le tribun méditait de créer un tribunal suprême, sorte d'aréopage composé des plus habiles jurisconsultes de l'Italie, auquel il aurait soumis les difficultés d'ordre juridique qui pourraient s'élever entre les cités, ainsi que les litiges entre citoyens. Comme on le voit, les fonctions de ces deux assemblées étaient bien distinctes.
Vers la fin de juin, Rienzo envoya à Florence cinq ambassadeurs : Pandolfuccio Guido de' Franchi, Matteo di Beanni, Francesco, surnommé l'esclave des Baroncelli 3 , Stefanello dcsBoezi, Pandolfo Franco. Le conseil de la ville les reçut le 2 juillet avec le cérémonial accoutumé 4 ; Pandolfuccio parla le premier!
« Florence est fille de Rome, dit-il, votre sagesse, votre prudence, que le monde admire, l'esprit de justice dont s'inspirent vos lois, les hautes vertus qui honorent vos concitoyens, attestent clairement votre illustre origine, et Rome s'écrie en voyant votre félicité, comme jadis Salomon : « Le bonheur de mes enfants me remplit
\. Voir page il G.