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soixante cavaliers, et fit don à Rienzo de deux coupes d or et d'argent contenant mille florins. Florence envoya une brillante ambassade escortée de deux cents soldats. Modène, Todi, tinrent également à honneur de se faire représenter. On estime à plus de trente mille florins la valeur totale des dons en or, en argent, en pierres précieuses et en bêtes de somme que reçut le tribun à cette occasion.
Pour préparer les esprits aux déclarations aussi importantes qu'imprévues qu'il comptait faire, Cola di Rienzo avait eu soin, quelque temps à l'avance, d'obtenir de son conseil de jurisconsultes la décision suivante : « Le peuple romain a le droit de reprendre et d exercer l'autorité dont il jouissait jadis et dont ses maîtres l'ont dépouillé injustement et contre sa volonté. » Le 26 juillet, cette décision fut soumise au peuple et ratifiée par lui.
La veille du 1 er août, à trois heures de l'après-midi, le tribun sortit du Capitole et se dirigea vers Saint-Jean de Latran. Une foule innombrable d'hommes, de femmes, d'enfants, en habits de fête, avait envahi le chemin que devait suivre le triomphateur et se pressait sur les maisons, les portiques, les anciens monuments. Les ambassadeurs des cités amies ouvraient le cortège : ils s'avançaient sans ordre, agitant gaiement des bannières et faisant retentir les airs de mille clameurs joyeuses; c'étaient des barons couverts de brillantes armures, des bourgeois en vêtements sombres, des paysans dont les chevaux portaient des grelots au poitrail; puis venaient des bouffons, des sonneurs de trompe, des joueurs de cornemuse et de flûte. Derrière cette multitude bruyante s'avançait à pied la femme
!U COLA DI MEMO.
du tribun, accompagnée de sa mère et entourée de cinq cents femmes au moins, appartenant à la noblesse ou à la haute bourgeoisie; devant elle marchaient deux jeunes pages qui tenaient en main le mors en or pur d'un superbe palefroi. On vit ensuite défiler des musiciens qui sonnaient dans des trompes d'argent aux sons éclatants. Une foule de jeunes gens superbement vêtus, qui devaient prendre part aux jeux, les suivaient; ceux de Pérouse et de Corneto l'emportaient sur les autres en grâce et en magnificence ; deux fois ils ôtèrent leurs manteaux et les jetèrent au peuple. Après eux parut le tribun, son bâton de commandement à la main, un manteau de soie blanche comme la neige et brodé d'or sur les épaules ; il se faisait précéder d'un soldat tenant une épée nue, et Ton portait le gonfalon sacré de la ville au-dessus de sa tète. A côté de lui marchait le vicaire du pape. Un grand nombre de nobles l'entouraient, toutefois les Colonna et leurs partisans s'étaient abstenus de paraître. Stefano Colonna vint seul passer un ou deux jours à Rome à ce moment et assista aux réjouissances.
La nuit tombait déjà quand Cola di Rienzo parvint à la basilique; il monta aussitôt dans la loggia et, s'adressant au peuple, il s'écria : « Sachez qu'en cette nuit je vais être créé chevalier ; demain revenez en ces lieux et vous entendrez des paroles qui réjouiront Dieu dans le ciel et les hommes sur la terre. » La foule se dispersa lentement.
Le plus grand calme et le plus grand ordre n'avaient cessé de régner dans cette multitude, composée pourtant de tant d'éléments divers, car tous les assistants étaient en communion d'idées et avaient une foi éga-
lement profonde dans la destinée de Rienzo. On rapporte à ce sujet que deux individus, s'élant pris de querelle, allaient en venir aux mains, mais que, la solennité de la cérémonie les ayant rappelés à des sentiments plus pacifiques, ils rengainèrent d'eux-mêmes leurs épées.
Lorsque tout fut rentré dans le silence aux abords de l'église, le vicaire du pape célébra en personne un ofGce solennel, assisté de tout le haut clergé. Rienzo prit ensuite le bain d'usage dans les fonts baptismaux de Constantin le Grand. « Le chevalier, disaiton, s'il veut parvenir au ciel, doit être pur dans son âme comme dans sa chair. » Jamais auparavant ce baptistère, qui passait pour sacré, n'avait servi à un pareil usage, et l'on ne manqua pas d'accuser plus tard Rienzo d'avoir commis une profanation en s'y baignant. In citoyen romain spécialement délégué à cet effet, le chevalier Vico Scotto, lui ceignit ensuite le ceinturon auquel pendait l'épée et lui donna l'accolade. Quand celte cérémonie, qui faisait de Rienzo un chevalier, fut terminée, deux nobles, messire Nicole des Armanni et un Orsino, s'avancèrent et lui attachèrent les éperons d'or, insignes de son nouveau titre, en commençant par le gauche, ainsi que le voulait la tradition.
Les ambassadeurs qui avaient assisté à l'adoubement de Cola di Rienzo vinrent alors le féliciter, et il se coucha sur un lit de parade élevé dans le baptistère même, entre les colonnes 1 . À peine commençait-il à prendre quelque repos, que le lit céda soudain sous son poids. Le tribun ne fut nullement troublé par celte mésaven-
1. En Italie, la veillée d'armes n'était point observée aussi rigoureusement qu'ailleurs.
ture, qui parut dans la suite à beaucoup un avertissement du ciel, et il dormit le reste de la nuit du sommeil le plus profond. Le lendemain matin, dès l'aube, une foule immense affluait de tous côtés sur la place du Latran pour contempler le nouveau chevalier.
A l'intérieur de l'église, on célébrait des actions de grâces ; rien n'avait été épargné pour rehausser Fcclat de la cérémonie : les chœurs, les ornements sacerdotaux, les décorations étaient magnifiques et d'un effet grandiose. Messire Cola di Rienzo, portant le costume dislinclif des chevaliers : le manteau écarlate 1 bordé de petit-gris, les éperons d'or et l'épée, assistait au service, entouré des plus nobles citoyens de Rome. Sans en attendre la fin, il sortit et parut dans la loggia aux yeux de la foule attentive. Dominant de sa voix forte et claire le tumulle provoqué par son apparition, il déclara le peuple romain rentré dans tous les droits dont il avait été injustement dépouillé, et ordonna à ceux qui se les étaient appropriés de venir se justiGer; il ajouta que Rome ne devait pas être plus longtemps privée de la présence du pape et que c'était le devoir du souverain pontife et des cardinaux de revenir dans les murs de la capitale du monde chrétien. Paroles imprudentes, qui donnèrent naissance au bruit que le tribun avait osé citer à son tribunal le pape lui-même. Mais les preuves ne manquent pas pour démontrer que celte accusation repose uniquement sur une fausse interprétation donnée volontairement au langage de Rienzo.
Quand sa courte allocution fut terminée, son notaire, Egidio Angelo, lut la proclamation suivante, qui fut
1. L'écarlate ne pouvait être porté que par les chevaliers et ceux qui, dans les villes libres, appartenaient aux arts majeurs.
sur-le-champ expédiée par des courriers spéciaux dans toutes les directions :
« Ea l'honneur et à la gloire de Dieu le Père, du Fils et du Saint-Esprit; des saints apôtres Pierre et Paul; et de saint Jean-Baptiste, dans le temple sacré duquel se trouve le baptistère de l'empereur Constantin, le défenseur du Christ, où nous avons reçu le baptême delà chevalerie; au nom du Saint-Esprit, dont nous sommes le serviteur et le soldat très indigne; et pour la pins grande gloire de la sainte Église et de notre très haut et très respectable seigneur le pape; dans le but d'accroître la puissance et la prospérité de la ville de Rome, de l'Italie et de toute la chrétienté; nous, Nicolas, soldat du Saint-Esprit, et, comme tel vêtu de blanc, sévère et clément, libérateur de Rome, défenseur des droits de l'Italie, protecteur du genre humain, tribun auguste, voulant faire participer non seulement Rome, mais toute l'Italie, aux bienfaits dont nous a comblé le Saint-Esprit, et ayant à cœur de suivre, si Dieu le permet, l'exemple des anciens chefs du peuple romain ([n'inspirait un amour si profond du bien public et de la liberté, nous déclarons ici que, depuis que le pouvoir nous a été confié, nos concitoyens ont reconnu, après avoir pris l'avis des jurisconsultes les plus éclairés, que les droits de possession, de souveraineté et de juridiction sur le monde entier qu'exerçait Rome au temps (lésa plus grande prospérité, lui appartiennent encore; ils ont, en conséquence, expressément révoqué tous les privilèges portant atteinte, en quelque manière que ce soit, à cette autorité.
« En vertu de ces droits imprescriptibles et du pouvoir absolu qui nous a été librement commis par le
peu;-]? romain. tr:«pcn*ti«mailre.Iesouverainponuie, a confirmé na±uèn% ainsi qu'il appert par des bulles publi']u^> et apo>î-.«Iîquc>, pour ne point nous montrer avare ou indigne des d:»ns du Saint-Esprit, soit envers lo habitants de Rome, soit emei> les peuples de l'Italie, et pour ne pas lai>M*r déchoir les droits du peuple romain, au nom du Saint-Esprit, par tous les moyens et dans la meilleure forme que nous pouvons et devons employer, nous décidons, déclarons et annonçons que Rome e>t la capitale du monde et le sanctuaire de la foi chrétienne, que toutes les cités et tous les peuples d'Italie sont et seront désormais libres, que nous les considérons comme tels, et que nous accordons à tous les habitants delà sainte Italie les droits et les privilèges attachés au titre de citoyen romain.
« En vertu de ce même pouvoir, qui nous a été confié par la grâce de Dieu et du Saint-Esprit, et au nom du peuple romain, nous affirmons, proclamons et au besoin décrétons, que le droit délire l'empereur, de gouverner le monde et de porter des lois appartient à Rome, à Fltalie, et cela pour des raisons nombreuses que nous exposerons en temps et lieu opportuns.
« Nous sommons, par les présentes lettres, tous les prélats, empereurs élus, électeurs, rois, ducs, princes, comtes, marquis, peuples et universités, en un mot tous ceux en général et en particulier, quel que soit leur rang ou leur condition, qui veulent nous contredire ou qui prétendent avoir des droits à faire valoir sur l'élection susdite ou sur l'empire, nous les sommons de se rendre à Rome avant la Pentecôte prochaine, afin de comparaître en ce jour et dans l'église sacrée de Sain t- Jennd^tfpgn, devant nous, devant les autres représen-
tacts du pape et devant le peuple romain assemblé. Us soutiendront alors leurs titres ou leurs prétentions par les moyens qu'ils jugeront convenables.
« Passé ce délai, nous procéderons contre eux suivant le droit, et le Saint-Esprit nous guidera. Nous citons particulièrement et personnellement, sans préjudice de ce qui vient d'être dit, les très hauts et très puissants seigneurs : Louis, duc de Bavière, et Charles, roi de Bohème, qui prétendent être empereurs par le droit ou par l'élection, le duc de Bavière 1 , le duc d'Autriche 1 , le duc de Saxe 3 , le marquis de Brandebourg*, le comto palatin*, l'archevêque de Mayence*, chancelier de Germanie, l'archevêque de Trêves 7 , chancelier de Gaule, l'archevêque de Cologne 8 , chancelier d'Italie, afin qu'ils comparaissent dans le lieu susdit et dans le terme prescrit devant notre tribunal; faute de quoi, il sera procédé contre eux, malgré leur absence. Par les dispositions et les déclarations précédentes, nous ne voulons en rien porter atteinte aux prérogatives et à la juridiction de notre sainte mère l'Église, du pape et du sacré collège; loin de là, tous nos actes ont constamment pour but d'assurer et d'augmenter leur puissance et leur prestige*.
« Indiction XV, le 1 er août les présentes lettres ont été
i. Etienne, 1547-1377.