‹ Cola di Rienzo; histoire de Rome de 1342 à 1354Chapitre 85 sur 126 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

COLA Dl RIENZO A PRAGUE

Vers le milieu du mois de juillet de cette même année 1350, un étranger arrivait à Prague, avec quelques compagnons de route, Italiens comme lui, et recevait l'hospitalité chez un pharmacien de Florence. 11 manifesta le désir de voir l'empereur Charles IV, qui se trouvait alors dans sa capitale, et réussit à obtenir une audience. Charles IV était seul quand l'inconnu fut introduit en sa présence ; celui-ci, après s'être agenouillé suivant le rite prescrit, s'avança vers l'empereur et lui parla ainsi : « Sérénissime Majesté, qui avez la gloire de commander au monde entier, je suis ce Cola di Rienzo à qui Dieu accorda la grâce de gouverner Rome et son territoire et d'y faire régner la paix, la justice et la liberté. La Toscane, la Campanie et la Maritime reconnaissaient mon autorité ; j'ai pu refréner l'arrogance des grands et mettre un terme à bien des iniquités. Mais je ne suis, comme les autres, qu'un ver rampant, qu'une plante chétive, qu'un homme fragile; en signe d'humilité, je voulus que mon bâton de commandement fût en bois, non en fer. Et cependant, Dieu résolut de me châtier; les nobles, pleins de jalousie et d'orgueil, me poursuivirent de leur haine et cherche-

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rcnt à me faire périr; vaincu, il m'a fallu quitter ma patrie. Leur crime est resté impuni. Je viens implorer votre appui et chercher un refuge sous votre aile, dont l'ombre est un bouclier protecteur. Certain que vous saurez me défendre contre mes ennemis, je me crois à l'abri de tout danger auprès de vous; vous ne me laisserez point périr dans le gouffre de l'injustice, car vous êtes empereur et votre épée doit punir les tyrans. Le frère Angelo di Monte di Cielo, qui habite sur le mont Majella, a prédit que l'aigle tuerait les corneilles. »

C'était de la part du tribun un acte qui ne manquait ni de hardiesse ni de grandeur, on l'avouera, que d'aller ainsi affronter, jusque dans sa capitale, ce monarque, qu'il avait voulu naguère dépouiller de sa couronne, et qu'il savait être la créature, l'instrument de Clément VI!

L'empereur Charles IV, que ses adversaires ont si peu épargné et qui, il faut le reconnaître, avait un certain penchant pour l'avarice et sacrifia trop souvent les intérêts de l'Empire à ceux de l'Église, n'en possédait pas moins, sans avoir le caractère chevaleresque de son père, des sentiments généreux, beaucoup d'habileté politique, et une instruction fort rare à cette époque (il parlait, dit-on, plusieurs langues); il affectionnait les lettres et cherchait à attirer à sa cour, une des plus brillantes de l'Europe, les écrivains, les poètes, enfin tous les esprits éclairés de son temps; il couronna de sa main Zanobie de Strada 1 , ami de Pétrarque, fonda les universités de Prague et de Vienne, et fit recopier une foule de manuscrits; il promulgua la bulle d or (1556),

1. A Pise, en 1355, sur la prière de Acciajuoli. Pétrarque ne pardonna jamais à Charles IV de lui avoir donné ainsi un rival.

qui demeura jusqu'en 1806 la charte de l'Empire 1 . 11 écouta avec bienveillance les paroles de Ricnzo et, loin de le traiter en enticmi, lui .promit d'examiner attentivement sa prière; puis il le congédia, non sans lui avoir demandé de mettre par écrit ce qu'il venait de lui confier. C'est ce que fit sur-le-champ Rienzo en ces termes :

• «César auguste, vous avez daigné me demander d'exposer ce que j'avais dit en votre présence illustre. Permettez que je me réjouisse d'abord de me trouver dans une ville où j'espère que, de même qu'on y sépare l'or et l'argent de la gangue qui les souille, on purifiera mes pensées, si elles sont entachées de quelque erreur. Je ne saurais pas plus cacher le nom que je porte, mes efforts pour détruire les tyrans et les malfaiteurs de toute espèce qui désolent l'ilalie, les services que j'ai rendus aux églises, aux monastères, aux hôpitaux, aux pauvres, aux opprimés, aux étrangers, aux voyageurs, à tous ceux enfin qui veulent vivre en paix et honnêtement, qu'une cité, placée sur une éminence, ne se peut dissimuler. Le Saint-Siège et tous les Italiens le savent; le clergé et les étrangers m'ont approuvé. Mais comme je m'enorgueillissais du bonheur et de Ja gloire que Dieu m'accordait sans cesse, il résolut, dans sa justice, de m'en priver; les fleurs et les fruits de mes travaux tombèrent et je suis devenu momentanément stérile, comme l'arbre dépouillé par le vent. Alors je dus fuir ces ennemis que na-

1. La (( bulle d'or », appelée aussi c constitution Caroline », réglait les droits, les privilèges et les fonctions des électeurs, ainsi que les cérémonies qu'on devait observer à l'élection des empereurs ; son nom provenait du sceau d'or (appelé bulla en latin du moyen âge) qu'elle portait.

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guère j'avais abattus avec l'aide de Dieu, vaincu non par eux, mais par la toute -puissance céleste. Je déposai volontairement, devant le peuple en larmes, ma couronne ainsi que le sceptre de la justice, et je me retirai dans les solitudes des Apennins, où je vécus avec les ermites, dans la prière et la méditation. C'est là qu'un soiilaire, vénéré de tous, fra Angelo, du mont Yulcain 1 , vint me trouver et me salua tout d'abord par mon nom, ce dont je ne laissai pas que d'être fort surpris, car je ne l'avais révélé à personne. Il me dit que je m'étais assez occupé de mon propre salut, qu'il était temps de songer au bien de l'humanité, et qu'une inspiration divine lui avait appris ma retraite. Puis il m'annonça que, conformément aux prédictions de plusieurs spirituels, Dieu devait accorder bientôt aux hommes, grâce à l'intercession de la Vierge très glorieuse, une rénovation complète du monde, et que des fléaux destinés à châtier les méchants et les crimes du clergé, tels que la peste, les tremblements de terre et d'autres plus terribles encore, dont les prières de saint Dominique et de saint François avaient une première fois sauvé le monde, allaient fondre sur l'humanité, ce Dieu », ajoulat-il, «justement indigné de ne plus trouver sur la terre « un seul homme capable de faire le bien, ni un seul « représentant de l'Église qui ait conservé les vertus « primitives, s'apprête à sévir sans pitié contre tous les « hommes, à renouveler la face de l'univers, et à « ramener l'Église à son ancienne pureté. 11 en résul- « tera une ère de paix complète, non seulement parmi

1 . Rienzo l'appelle indifféremment « du mont Yulcain » ou « du rnont di Cielo ».

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i' les chrétiens, mais aussi entre eux et les Sarrasins, « et tous obéiront désormais à un seul chef, grâce à « l'intervention du Saint-Esprit, dont le règne est pro- « che 1 . Alors les mortels apprendront à connaître véri- « tahlement leur Créateur. Le Tout-Puissant choisira « un homme qu'il désignera par des signes certains à « l'humanité, et qui, avec l'aide de l'empereur élu, «< réformera le monde et purifiera l'Église. »

« Sur ma demande, Angelo m'apprit encore que cet homme prédestiné serait vaincu ou mis à mort par le Souverain Pontife, mais qu'au bout de quatre ans il se relèverait et que sa voix remplirait de terreur les représentants de Dieu sur la terre; que le pape luimême serait en danger de mort; qu'enfin il sauverait l'Église prête à s'écrouler, comme jadis saint François, la transformerait de fond en comble et édifierait avec ses richesses un temple magnifique, auquel on donnerait le nom de Jérusalem, qui serait dédié au Saint- Esprit, et où les infidèles viendraient de toutes parts, d'Egypte même, adresser à Dieu leurs prières et leurs actions de grâces.

« Fra Angelo me conseilla ensuite d'aller trouver l'empereur des Romains, qui est le centième depuis Auguste, afin de l'aider par mes conseils et mes efforts à accomplir l'œuvre qui lui est réservée ; il m'assura que le temps était venu où Rome, privée depuis cinquante ans de l'arche sainte, devait resplendir de nouveau du double éclat de la tiare pontificale et de la couronne impériale. J'hésitais, car je tremblais à l'idée de me présenter devant un prince que j'avais pu offenser

i. llioiuo avait, comme on voit, complètement adopté les idées des spirituel*.

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jadis par des paroles imprudentes; mais il me rappela certaines prophéties des spirituels dont, disait-il, l'accomplissement était proche (une partie de ces prophéties s'est déjà réalisée ; quant au reste, je me conforme à ce qu'en pense l'Église). Je me suis donc mis en chemin pour me jeter à vos pieds augustes, car je craignais la colère de Dieu, si je n'obéissais à des ordres qui semblaient venir de lui. Qui pourrait me reprocher d'être venu devant vous dans le but de vous faciliter les voies, à vous qui êtes le maître légitime de l'empire et qui pouvez entrer à Rome, si vous le voulez, sans y porter, comme vos prédécesseurs, la ruine et la désolation, et sans verser une goutle de sang? S'il y a un coupable, Dieu le connaît. Pour moi, je puis vous assurer qu'il" n'existe pas en Italie un homme plus puissant que moi, plus chéri, plus regretté des Romains et des populations voisines; seul, j'ai réussi à soumettre en même temps les Colonna et les Orsini, ce que les empereurs n'ont jamais pu faire; grâce à moi, ils vous obéiront sans oser murmurer, el le peuple restera uni sous votre main. Dussé-je renouveler le sacrifice d'Abraham, je vous offre mon fils en otage, car mon zèle pour le bien public dépasse encore mon amour pour l'empire, et je veux assurer avant tout le triomphe de la justice. »

Rienzo ajouta, paraît-il, que les événements dont il annonçait la venue auraient lieu dans un an et demi 1 , qu'alors le Souverain Pontife mourrait, qu'en l'année 1557 il n'y aurait plus sur la terre qu'une religion, et que le nouveau pape, l'empereur et lui formeraient une sorte de trinité représentant Dieu sur la terre.

1. C'est aussi le cas de M. Auguste Comte, qui indiquait dans ses ouvrages l'époque précise à laquelle devait s'accomplir la rénovation du monde.

II e*t im[-^-ib;e de fixer exactement la part de la férlté dan- cette lettre, où l' imagination *i fertile do tribun *%M donné libre carrière; mais ce qui est indisrntable. r\M rhibileîé a*er laquelle les faits sont prévîntes». En ^Vfforrant de per*uj«îer à Charles IV, esprit profondément religieux, que Dieu l'avait désigné, par la bouche des prophètes, pour réformer le monde et régénérer l'Église, que son rvgne devait ouvrir une ère de paix parmi les hommes, d'union dans une mémo foi, de gloire pour l'empire et pour lui, Rienro avait trouvé le seul moyen de le loucher, de le convaincre peut-être.

Mais si l'empereur pouvait pardonner à son ennemi vaincu, s'il pouvait même se laisser un instant séduire par >es projets grandioses, sa reconnaissance et son respect envers Clément VI, les liens nombreux qui l'unissaient à l'Église et qu'il ne pouvait rompre à son gré. sa foi de chrétien rigide, lui défendaient de laisser Rienzo attaquer impunément la personne du pape et émettre des opinions aussi hardies, aussi contraires même aux doctrines professées à Avignon, que celles contenues dans cette lettre. Charles IV devait, en grande partie, il ne faut pas l'oublier, son élévation à Clément VI; on l'appela au début de son règne, non sans raison, « l'empereur des prêtres » ; il avait formellement et solennellement reconnu les droits supérieurs de l'Église 1 , renonçant ainsi à la politique traditionnelle de ses prédécesseurs; de plus, il n'élait pas sans savoir qu'une condamnation des plus graves pesait sur le fugitif. Pouvait-il faire autrement que de traiter Rienzo en rebelle et en hérétique? Sur son ordre, on l'enferma,

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