CHAPITRE XXII
CAPTIVITE DE COLA Dl RIENZO
Arncst de Pardubiz, chanoine de la cathédrale de Prague, avait été le conseiller de Charles de Luxembourg lorsqu'il gouvernail, en qualité de régent, le royaume de Bohème, et se fit son ardent défenseur aussi bien à Avignon qu'en Allemagne, lors des négociations qui précédèrent son élection à l'empire et des luttes qui s'ensuivirent. Charles, devenu empereur, retint Arnest auprès de lui, le nomma son chancelier, et la plupart des sages mesures qu'il prit durant son règne doivent être attribuées à son influence. Le pape, qui l'avait en grande estime, le nomma évéque de Prague en 1343, et transforma le siège de cette ville en siège archiépiscopal l'année suivante.
C'était un caractère droit et ferme, un esprit à la fois juste, éclairé et capable d'apprécier les hommes à leur juste valeur; il avait étudié à Bologne et son instruction était des plus étendues; il aimait les lettres et recherchait le commerce de ceux qui les cultivaient ; une foule de scribes s'occupaient, s«us sa direction, de faire des copies des manuscrits anciens, qu'il distribuait aux monastères de son diocèse. Pétrarque, qui le rencontra lorsqu'il se rendit à Prague auprès de Charles IV»
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comme ambassadeur de Galéas Visconti, dil de lui el de son clergé : « Il n'y a rien de moins barbare que ces prélats. » Quand le pape Innocent VI mourut en 1562, Arnest fut sur le point de devenir l'élu du Sacré Collège.
Comme on le voit, Rienzo ne pouvait trouver un juge mieux disposé et un meilleur guide spirituel, car Arnest fut pour lui en même temps l'un et l'autre, et s'il devait, comme hérétique, redouter la sévérité du canoniste, il était en droit, comme restaurateur des vieilles traditions romaines, de compter sur la bienveillance de l'érudit.
Le premier soin de l'archevêque fut, à ce qu'il semble, de faire transférer le prisonnier et ses compagnons d'infortune dans l'antique forteresse qui domine la petite ville de Raudnilz 1 ; peut-être espérait-il ainsi le soustraire plus complètement à l'influence de ses inspirateurs; peut-être voulait-il éviter toute intervention étrangère, en le gardant dans un château qui faisait partie de ses domaines. Ce changement de prison dut avoir lieu dans le courant du mois d'août.
Comprenant que Charles IV était désormais résolu ;\ s'abstenir de toute discussion avec lui, et qu'il était inutile de chercher, pour le moment, à l'attendrir ou à le convaincre, Cola di Rienzo multiplia les démarches auprès de ses conseillers; il eut plusieurs entrevues avec des personnages importants de la cour, mais sans résultat ; il écrivit une lettre extraordinairement am-
1. Raudnîtz, située au nord de Prague, sur la rive gauche de l'Elbe; le château fut sécularisé durant la guerre des Hussiles; il appartint longtemps à la famille des Lobkowitz, qui y a sa sépulture.
poulée à Jean de Neumark 1 , qui passait pour aimer
les belles-lettres à l'égal d'Arnest, et qui, de plus était
un ami de Pétrarque; celui-ci, loin de prendre sa cause
en main, se borna à lui donner de bons conseils dans le
même style. Bienzo lui répondit en disant 'que sa lettre
était comme un flambeau qui avait éclairé les ténèbres
de sa prison. Mais ces flatteries restèrent sans effet et
Jean de Neumark ne Gt rien pour lui. Alors Rienzo
adressa (15 août) un éloquent plaidoyer à Arnest, pour
lui expliquer toute sa conduite et se laver des diverses
accusations portées contre lui; il lui donna pour titre :
Ycrus tribuni libellus contra scismata et errores.
Après avoir supplié l'archevêque de se montrer impartial, malgré les préventions qu'il pouvait avoir contre lui, et de n'envisager que les intérêts du Christ, de l'empereur et de la justice, il définit ainsi l'Église : la réunion de tous les fidèles dont le Souverain Pontife est le chef, et, en même temps, le pasteur. « Or, que fait le pape? dit-il ; loin de songer à imiter le Sauveur qu'il représente sur la terre, et de défendre son troupeau contre les loups, il livre lui-même ses brebis à leur rapacité; il trahit l'Église et le Christ (qu'il me soit permis de le dire sans porter atteinte au respect qui lui est dû, lorsqu'il parle ex cathedra*), et sème la division
1. Jean de Neumark (Neumark esl une petite ville située près de Breslau), nommé évéque de Loitomischl (Bohême) en 1555, prit le nom de Jean H et devint évéque d'OImutz, sous le nom de Jean IX, en 1564; il mourut en 1580. Il y eut un autre Jean 0£ko de Wlasim, que Papencordt semble aroir confondu avec Jean de Neumark, et qui fut successivement évéque d'Otmuti (1551-1501) et de Prague (1 06*- 1580), où il succéda à Arnest : créé cardinal en 1578, il mourut en 1580 également ; il était chanoine de Breslau et d'Olmuli et conseiller du roi.
2. On sait que le pape est réputé infaillible lorsqu'il parle car cathedra, cYst-à-dire de son siège papal.
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et la zizanie parmi les chrétiens. Et pour commencer par l'Église de Rome, qui est la mère des autres Églises, je dis et je soutiendrai devant le pape, devant Dieu pour juge, qu'il y traite son troupeau, non comme un père, mais comme un marchand ; ne l'a-t-il pas abandonné, dispersé, dans le seul intérêt de sa sécurité personnelle et sous le spécieux prétexte que Rome n'offrait point un abri assuré au chef des fidèles? Bien plus, on le voit nourrir, favoriser, protéger les ennemis de Dieu; il prodigue les charges, les honneurs, les dignités ecclésiastiques aux Colonna, aux Orsini et aux autres tyrans du peuple, qui sont, au su de tous, des voleurs et des brigands, et qui, grâce à l'argent du Saint-Siège, se font la guerre sans trêve ni merci. Peut-être le Souverain Pontife espère, en se refusant obstinément à retourner à Rome et en prenant toujours parti contre le peuple, que, lassés de lui adresser en vain leurs prières, accablés sous le joug de maîtres implacables, les Romains courberont enfin la tête et cesseront de demander à leur chef naturel de les prendre sous sa protection. Ma chute Ta rempli de joie, car il préfère que ses brebis soient mortes, que de les entendre crier: «Seigneur, « viens à nous! » S'il voulait sincèrement retourner à Rome, ainsi qu'il le prétend, agirait-il comme il le fait? « L'Italie tout entière est divisée entre les Guelfes et les Gibelins; au lieu d'intervenir entre eux, il appelle ceuxlà ses fils et traite ceux-ci en ennemis ; sa bienveillance pour les uns, sa haine pour les autres, enveniment leurs querelles; nulle part l'esprit de discorde n'est plus répandu que dans les pays où domine l'Église et où triomphe en réalité le schisme. Là, deux Gibelins ne peuvent sans danger parler ensemble; ils se voient
exclus de toutes les fonctions publiques; les mariages entre Guelfes et Gibelins sont sévèrement défendus ; souvent même les Guelfes exilent leurs ennemis. Est-ce en favorisant ces divisions que le pape entend développer la foi et la charité chrétiennes?
« Ne l'a-t-on point vu prodiguer ses faveurs à tous les tyrans, absoudre et même soutenir, moyennant vingt mille florins, Luchino Visconti, ce monstre sanguinaire, qu'il n'a pas rougi d'appeler son Gis? Tous les malfaiteurs trouvent un refuge auprès des représentants du Saint-Siège, qui les renvoient absous moyennant quelque argent; le pape les approuve toujours, pourvu que le trésor de l'Église profite de ces crimes; la justice du peuple et les lois ne sont nulle part respectées.
ce Voyez dans quel état se trouve actuellement le royaume de Naples, dont le Souverain Pontife a assumé le gouvernement; la ruine et la désolation sont partout, j'en ai été témoin. Le pape ne repousse pas l'alliance d'hommes, comme le duc Guarnieri, dont la cruauté est universellement connue et abhorrée.
« Pour moi, avec l'aide de Dieu, j'ai chassé de ma patrie les tyrans, j'ai fait disparaître les fermenls de discorde, j'ai rétabli la concorde et la fraternité, j'ai fait triompher la liberté et la justice, j'ai renouvelé, avec l'aide du Saint-Esprit, la face du monde et purifié même l'Église. Lequel est à vos yeux plus digne de louanges? Celui qui trahit ses brebis et favorise les loups, ou celui qui rassemble le troupeau dispersé et s'expose à la mort pour le défendre? »
Rienzo rappelle ensuite ses efforts couronnés de succès pour réconcilier entre eux ses concitoyens, pour faire, respecter les lois de la morale et les droits des