Frontenac, page
nies était une agrégation d'individus occupés de leurs propres intérêts et qui ne prenaient aucun soin de ce qui ne les regardait pas personnellement. Leurs chefs, choisis par eux-mêmes ou appointés par l'Angleterre, ne pouvaient les déterminer à des entreprises dans lesquelles le sacrifice était présent et le succès à venir; et l'indifférence de la cour anglaise, quoique utile sous certains rapports, les rendait incapables d’une action agressive; car elles n'avaient ni troupes, nl commandant, ni organisation, ni habitudes militaires. Dans des communautés si affairées, où le peuple gouvernait tout, il n'était pas facile de faire la guerre, à moins que ce même peuple ne la jugeât absolument nécessaire.
» Au Canada tout état différent. Vivant du commerce des fourrures, les colons avaient besoin de mouvement et d'espace; leur position géographique déterminait une vie d’expéditions ; et cette vie d’expéditions développait les dispositions aventureuses et remuantes de ce peuple qui, vivant sous une règle militaire, pouvait être dirigé à telle fin que le gouverneur voulait. Le système d'extension du territoire n'avait pas été conçu à la cour; il sortit du sol canadien et fut développé par les cheïs de la colonie qui, étant sur le terrain, virent la possibilité et la nécessité de ce système; et généralement ils avaient un intérêt personnel à le réaliser.
» Les deux colonies avaient de plus, il faut le remarquer, des lois différentes de développement : l’une s’accroissait peu à peu en s’enracinant fortement ; l’autre, au contraire, allait de distance en distance, jusqu'au milieu du désert, et sans laisser de racine
nulle part!. C'était la nature de la colonisation française de s'emparer de certains points stratégiques, de ne pas former d'établissement agricole, d'attirer les Indiens par le commerce, et de les soumettre en les convertissant. Un mousquet, un chapelet et un paquet de castors peuvent représenter ce mode de colonisation, qui n'avait, à peu près, pas d’autres éléments d'action. » L’infériorité de la Nouvelle-France est donc venue de sa faiblesse numérique et de La force d’accroissement des colonies rivales.
« On à dit que les Français ne sont pas un peuple émigrant, mais au dix-septième siècle, ceci n’était pas absolument vrai. Le peuple français était divisé en deux parties : l’une disposée à émigrer et l’autre qui s’y refusait. La première se composait des huguenots persécutés, l’autre des catholiques favorisés. Le gouvernement choisit pour former ses colonies, non pas ceux qui voulaient partir, mais ceux qui désiraient rester. Dès que l’Édit de Nantes fut révoqué, des centaines de mille de familles auraient désiré aller s'établir au Nouveau-Monde, la permission leur en fut refusée, et ils ne purent trouver un refuge même dans le désert. Si cette permission leur eût été accordée, toutes les contrées de l’ouest auraient reçu une population laborieuse, éprouvée par l’adversité et possédant toutes les qualités essentielles d’un gouvernement personnel;
1. Il est tout à fait inexact de dire que les expéditions francaises ne laissaient de trace nulle part. Les missionnaires accompagnaient les troupes, et à chaque poste conquis établissaient un centre d’action qui finissait par gagner à la foi toutes les peuplades environnantes. |
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une autre France se fût élevée au-delà des Alléganys, forte des éléments qui ont fait plus tard le succès des colonies britanniques, et la France, comme l’Angleterre, aurait été puissante dans deux hémisphères, si elle avait favorisé les inclinations de la population au lieu d'y résister. Mais l’absolutisme était conséquent à lui-même et perdit une magnifique occasion. » (Frontenac, page 396.)
Ce que nous venons de rapporter est encore tiré de l'ouvrage de M. Parkman.
A cela il y a bien à répondre. Cest précisément la forte personnalité de ce gouvernement paternel et religieux qui avait développé les qualités des colons français, dont M. Parkman présente si souvent un tableau intéressant ; c’est le soin que ce gouvernement prit de n’envoyer que des habitants choisis et d’exelure de la colonie ceux qui auraient pu lui nuire par leurs dissentiments religieux, qui fut le salut du Canada. Il n’y aurait eu ni unité d'efforts, ni élan, ni persévérance dans aucune des entreprises, si elles avaient été dirigées par des intentions contraires. Le gouvernement qui avait dominé au Canada jusqu’en 1760 avait ob-. tenu des résultats comparables à tout ce qui s'était accompli dans les contrées voisines. La différence, c’est qu'il avait poursuivi un but bien supérieur, celui de la civilisation et de la conservation des nations indiennes, et qu'il avait réussi, avec moins de monde, avec un moindre déploiement de forces, et qu'il aurait pu continuer son œuvre si vaste, si gigantesque qu'elle fût, s’il avait toujours été secondé par des hommes dévoués et intelligents, tels que Colbert, et non par ces minis-
tres sans idées, aussi dépravés qu'incapables, qui s’emparèrent de la direction des affaires en France à la fin du dix-huitième siècle.
D'ailleurs, quand M. Parkman reproche au gouvernement français l’absolutisme de son administration, il oublie que ceci n’était pas particulier à la France, c'était le système qui prédominait partout à cette époque dans les grands pays européens. On pensait alors que les peuples avaient besoin d’une forte direction de la part des chefs qui gouvernaient la nation, et c’est ce qui explique le succès des plus vastes et des plus audacieuses expéditions entreprises en ces temps par la Hollande, l'Angleterre, l'Espagne ou la France. D’ailleurs, une part notable était laissée avec intelligence aux colons; M. Parkman le remarque lui-même, à la page 395, que nous venons de citer : « Le système d'extension de la colonie n’avait pas été concu à la cour ; il sortit du sol canadien. » Enfin M. Parkman doit reconnaître avec quelle intelligence et quelle complaisance il fut encouragé et secondé par le gouvernement français, qui cependant était justement sévère contre les excès.
Il donna, en particulier, des preuves de cette sévérité lorsqu'il prohiba le commerce des liqueurs fortes, et supprima ainsi une des sources les plus abondantes du commerce avec les tribus indiennes, tandis que les colonies anglaises n’eurent aucun scrupule de les exploiter en les dégradant.
Il nous reste à donner un extrait qui se rapporte à la vie des coureurs de bois, un des principaux objets de l'intérêt de l’'éminent historien. Ceci n’est pas sans ins-
OÙ COLBLERT
truction pour le lecteur, c’est en outre un spécimen curieux des descriptions dont M. Parkman émaille de temps en temps son ouvrage. On pourra trouver ce genre descriptif un peu en dehors des règles; il y a beaucoup de détails surabondants, disposés au hasard et sans juste mesure ; on pourra penser qu'il y a autant de fantaisie que d'observation exacte de la nature, mais on ne peut refuser à cette exposition le mérite de nous donner comme un reflet de ce cahos étrange et effrayant que présentaient les vieilles forêts de l'Amérique, quand les explorateurs européens les parcoururent pour la première fois.
M. Parkman dépeint ainsi la vie singulière du Français coureur de bois : « Il n'est pas étonnant qu’une année ou deux de cette vie n’enlevassent tous les traits de la civilisation à ceux qui la pratiquaient. Sans être un personnage considérable de la société, ce coureur de bois, qui était comme une épine au flanc des chefs et des autorités, avait sa valeur, au moins au point de vue pittoresque. Sa physionomie étrange, sauvage, empreinte des traits d’une intrépidité vraiment diabolique, était en même temps d'une gaieté pleine d’entrain et d’insouciance. Cette image sera toujours unie au souve- . nir de ce vaste monde de la forêt que le dix-neuvième siècle, avec sa civilisation, a presque entièrement anéanti. Mais au moins est-il pittoresque, ce coureur de bois, et avec son compagnon au teint rouge, il contribue à animer les scènes de la forêt.
» Il devait sentir, mais peut-être sans s’en rendre compte, les charmes de cette nature sauvage qui lavait adopté. R
ET LE CANADA. Di
» Si inculte qu'il fût, la voix de cette nature devait avoir son éloquence pour celui qui en connaissait si bien tous les réduits et les solitudes : et ces profondes retraites, où voilé par les arbres, le ruisseau mystérieux serpentait avec une mélodie sourde à travers les arcades touffues du feuillage; et ces gouffres où les roches brisées s'élèvent comme les remparts d’un chàteau, que le soleil du midi illumine de rayons pénétrants, sur les flancs du torrent; et ces troncs de sapins renversés, couverts de mousse, qui repandent des ombres indécises au milieu des illuminations des flots ; et ces eaux transparentes qui apparaissent vertes comme l'émeraude par la réflexion des feuillages suspendus sur leur surface ; et les rochers à la cime rongée, sur lesquels la lumière des eaux ensoleillées danse en étincelles brillantes ; et ces arbres antiques renversés par la tempête, servant de digue aux flots écumants avec leurs débris monstrueux ; et les profondeurs des forêts séculaires, obscures et silencieuses comme des cavernes, soutenues par les piliers innombrables de ces arbres, dont chacun est un atlas supportant un monde de feuillage, et répandant une humidité continuelle à travers leurs écorces épaisses et rugueuses.
» Quelques arbres apparaissent pleins de jeunesse, d’autres, au contraire, sont tout décrépits et déformés par l’âge; semblables à des fantômes aux contorsions étranges, ils sont tout repliés sur eux-mêmes et couverts de veines et d’excroissances : d’autres entrelacés et réunis ensemble, paraissent comme des serpents pétrifiés au milieu des embrassements d’une lutte mortelle; les mousses apparaissent aussi aux regards, ici
étendant sur les sols pierreux un tapis verdoyant, là revêtant les rochers de draperies ondoyantes; plus loin transformant les débris en remparts de verdure, ou bien enveloppant les troncs brisés comme d’un filet qui les préserve d’une dernière destruction; plus haut on les voit se suspendre et se déployer en guirlandes et en spirales, comme des formes de reptiles de l’ancien monde, tandis qu'autour d’eux et sur eux resplendit la jeune végétation, qui appuie sur les débris les pousses vigoureuses d’une forêt renaissante. Enfin, lorsqu'on détourne ses yeux de ces amas de ruines et qu'on les reporte vers la lumière et la fraicheur des vertes clairières, on voit l'éclat des lacs brillants et des montagnes se découpant dans la splendeur du soleil, à demi voilé par les ombres des nuages voyageurs qui filent sur des ailes argentées, à travers les profondeurs de l’azur transparent. »
Après cette citation, qui peut donner une idée de l’'exubérance du style de l’auteur, nous passerons à d’autres considérations qui se rapportent au fond même du sujet : nous voulons parler des erreurs où M. Parkman s'est laissé entraîner par ses préventions contre l’ancien régime établi par Colbert et la civilisation catholique.
Dans nos articles précédents nous avons montré l'influence de Colbert sur l’organisation de la Nouvelle- France.
Pour mettre ses œuvres en relief, nous en avons
appelé au témoignage de ses contemporains, à ses lettres et à ses instructions si sages, aux aveux même d’un écrivain qui, depuis quelque temps, ne peut paraître suspect d'aucune prévention favorable, M. Parkman. Nous voudrions compléter notre tâche en réfutant directement les assertions inspirées à M. Parkman par des préjugés nouveaux et injustifiables contre cet ancien régime qui devait tant au grand ministre Colbert.
Nous ne contestons pas les mérites des premiers ouvrages de cet historien. Ce n’est pas un travail médiocre que d’avoir mis au jour ces grandes monographies qui résument avec érudition et bonne foi tant de précieux renseignements sur les pionniers et les missionnaires de la Nouvelle-France et sur l'exploration des pays de l'Ouest. Nous reconnaissons l’impartialité et la sincérité qui présidaient à ces premiers travaux; mais en est-il de même aujourd’hui ? Non : un revirement complet s’est opéré dans les idées de lécrivain.
Avant d'exposer ses erreurs et ses injustes assertions, essayons de nous rendre compte des motifs qui ont pu amener un tel revirement.
Un des événements les plus considérables des temps actuels est assurément le retour d’un grand nombre d’esprits sérieux au catholicisme. L'on à vu, dans les dernières années, des personnages remarquables, appartenant aux conditions influentes de la société, revenir aux croyances de leurs ancêtres. L'on a vu s’introduire partout, dans les relations sociales, dans les publications littéraires, dans les discussions parlementaires, des sentiments de considération et de respect pour l’ancienne foi, auxquels on n’était plus habitué. |
Ce changement si remarquable s’est étendu jusqu'à l'Amérique. Que l’on parcoure les œuvres des publicistes, les livres, les journaux, les revues, et l’on verra quel adoucissement s’est introduit dans les jugements, quelle aménité dans les formules.
C'est ce que l’on voit dans les principaux auteurs : dans Longfellow, dans Washington Irving, dans Prescott, dans Bancroît, et c’est ce qui a si particulièrement charmé dans les premiers travaux de M. Parkman.
Le monde littéraire a salué avec sympathie un écrivain éminent qui ne craignait pas de multiplier les recherches, d’accumuler les documents, et qui ensuite, sans parti pris, savait reconnaître la vérité avec une merveilleuse sagacité, et se faisait un devoir de la proclamer hautement et même avec enthousiasme, dans ce style recherché mais habile et émouvant avec lequel il sait captiver ses lecteurs.
Ce mouvement général vers la vérité, que suivait M. Parkman, était accueilli avec faveur, mais on devait bien s'attendre à ce que les chefs intéressés du parti réformé, les hommes à position officielle finiraient par réclamer, et en effet, après avoir observé une atlitude affectée d’indifférence à l'égard des premières défections, ils n’ont pas manqué de manifester leur mécontentement; des cris d'alarme ont retenti ; les voix autorisées du parti ont blâmé l’incurie de l’autorité, l’entraîinement des masses. On a vilipendé les itransfuges, on à admonesté sévèrement tous ceux qui regardaient les pratiques romanistes avec complaisance,
Cette levée d'armes et cette réaction ont eu tout l'effet qu'on pouvait prévoir. Pour s'éloigner encore plus des séductions de la doctrine de l’unité, on a renouvelé des professions de déisme et d'indépendance qui auront pour résultat d’exelure les dernières idées chrétiennes conservées dans le protestantisme, et alors ce qu'on est convenu d'appeler le pur évangile sera réduit à un état complétement atomistique. Cependant qui aurait pu penser que M. Parkman, l’érudit, l’indépendant chercheur de la vérité, se montrerait si ému de ce remue-ménage intérieur et qu'il s’arrêterait dans ses consclencieuses revendications de l’exactitude historique.
Est-ce bien lui, si bien informé, sachant démêler si nettement tant de questions embrouillées par les adversaires des œuvres catholiques, qui peut ainsi se laisser troubler par les réclamations des derniers soutiens de la vieille entreprise réformiste ?
C'est à quoi l’on ne devait pas s'attendre; et, dans un tel changement, il est difficile de reconnaître l’auteur agréable, conciliant et libéral qu'avait acclamé le monde littéraire.
L’érudit infatigable, le savant curieux et perspicace met de côté ses nombreux documents, pour recourir à des déclamations mille fois réfutées. Il abandonne, de plus, le ton mesuré et calme qui convient si bien à la science et à la critique, pour prendre le genre passionné, bruyant et exclusif du pamphlet; au lieu d’un historien, nous avons un sectaire; au lieu d’un travailleur qui veut faire connaître ses découvertes à des esprits d'élite, nous n'avons plus qu'un partisan qui aspire à
se mettre au niveau des préjugés aveugles qui caractérisent les bas-fonds du protestantisme. Jusque-la il parlait pour le monde des intelligences honnêtes, maintenant 1l s'exprime comme s'il s’imaginait que la terre finit à l'horizon du cottage qu'il habite dans quelque faubourg de Boston.
S'il continue, on peut prévoir des résultats à jamais déplorables ; ses œuvres, inspirées par des préoccupations aveugles, disparaîtront avec l’exaltation qui les aura inspirées.
Cette perspective n’est pas flatteuse, nous en convenons, mais elle répond sans exagération à une pensée à laquelle se rallient de nombreuses intelligences.
Passons en revue les principales assertions de l’Old regime, et nous verrons l'esprit qui règne dans ce livre.
D'abord, M. Parkman est si préoccupé de la pensée d’exalter tout ce qui touche à l'élément anglais, qu'il n’a que des paroles d’admiration pour sa patrie et que des sévérités pour ce qui lui est étranger.
Selon lui, les Français venant en Amérique sortaient du sein de l'ignorance la plus profonde et des ténèbres même de la barbarie.
Il en est convaincu, et il paraît croire que ses lecteurs ne connaissent rien du passé et qu'ils ignorent complétement l’état des esprits au dix-septième sièele.
En revanche, il veut croire que ces officiers, ces prêtres, ces colons partis de France, venaient se mettre au contact de toutes les lumières de la civilisation en s’établissant dans le voisinage des colonies anglaises.
Nous ne contestons pas le degré de civilisation dont
l'Angleterre jouissait à cette époque; nous sommes des premiers à reconnaître la distinction d’un peuple qui produisait des hommes comme Dryden, Pope ct Newton.
Mais la France lui était-elle inférieure en ce moment, elle qui avait des philosophes comme Pascal, Descartes, Malebranche, des écrivains comme le cardinal de Retz, Labruyère, Saint-Simon, des administrateurs comme Richelieu, Mazarin, Colbert, des hommes de guerre comme Condé, Turenne, Luxembourg, de grands chrétiens comme Vincent de Paul, le P. de Coudren, le cardinal de Bérulle, Mgr de Laval, M. Olier, des orateurs sacrés comme Bossuet, Bourdaloue, Fénelon, Fléchier, Massillon, des poëtes incomparables, des corps d’érudits et de savants comme les Oratoriens et les Bénédictins ?
Quelle opinion M. Parkman peut-il donner de la justesse de ses aperçus, quand il n'hésite pas à tirer le voile sur la plus brillante époque de l'humanité ?
Si M. Parkman fait si peu de cas d’une société qui a produit tant de génies dans tous les genres, nous ne sommes pas étonné de voir qu'il traite parfois avec tant de dédain le chef de cette société incomparable. Louis XIV est jugé avec rigueur.
Ici nous devons faire remarquer que l'écrivain américain à un procédé particulier pour déconsidérer ceux qu'il n'aime pas. Quand il faut parler de leurs qualités, de leurs mérites, il passe rapidement, ou se retranche dans un silence absolu ; mais s’agit-il de leurs défauts, il est mépuisable, et il ne craint pas d’intervertir les événements, les circonstances, les époques,
pour réunir tout ce que l’on peut avoir à reprocher à un homme. S'il représente Louis XIV dans les déceisions qu'il prend à l'égard de la Nouvelle-France en 1660 et 1664, il réunira tout ce qu’il a fait de plus répréhensible St sa vie.
Nous en avons iei un exemple HE Il donne d’abord quelques lignes sur les qualités du monarque, sur
sa bonne mine, son grand air; il nous dit qu'il était pénétré du sentiment de ses devoirs, qu'il cherchait avant tout le bonheur de la France, qu’il sut employer des hommes de mérite; mais, à cela près, tout le reste est chargé des plus sombres couleurs. Sans souci de la marche du récit, 1l accumule des torts, des excès qui se sont produits à de longs intervalles.
Il représente Louis XIV vers 1661, dans le château de Fontainebleau, livré à ses passions, enivré de plaisirs, et cependant ce n’est que plus tard que le monarque s’abandonna à ses plus grands excès. Remarquons que l’auteur parle de son faste à Fontainebleau; or, ce château était alors, grâce à l’incurie de Fouquet, dans un état de dégradation complète, sans meubles, sans ornement. De plus, il rappelle les liaisons du roi avec M"° de Montespan et M'° de Fontanges; or, M"° de Montespan ne fut présentée à la cour que dix ans plus tard et M"° de Fontanges ne faisait que de naître; elle parut à Versailles dix-sept ans plus tard. Enfin, quand le roi revient de ses égarements, écoute la voix de ses conseillers, embrasse une conduite tout opposée, M. Parkman, chose singulière, le juge encore plus sévèrement. Il blâme son mariage avec une personne digne d'estime et de considération, et il regarde l’heu-
reuse et morale influence de M°° dé Maintenon comme « le sinistre règne du jupon et de la soutane. » C'est ainsi qu'il apprécie l’acte si noble du souverain élevant au rang de sa compagne la personne la plus sage et la plus estimable de toute la cour.
Un autre tort de l’auteur est de s’en rapporter aveuglément aux témoignages qui appuient ses préventions, Il nous assure qu’il recourt aux sources, qu’il n'avance rien qui ne soit appuyé sur de bonnes autorités, et cependant il cite Saint-Simon sans examen, tandis que les plus grands admirateurs du talent merveilleux de cet écrivain n’osent le consulter que sous bénéfice d'inventaire, à cause de son caractère frondeur, de son amour-propre, et de ses rancunes contre un souverain qui, prétendait-il, ne lui avait pas rendu justice.
M. Parkman cite l’abbé de Choisy, dont il à été dit: « En ses mémoires, il y a des choses vraies, d’autres fausses, et beaucoup de hasardées. »
Il cite Lahontan, malgré le peu de crédit dont il jouit parmi les historiens du Nouveau-Monde. Quand il s’agit des questions religieuses, il allègue le témoignage de Nicole, sans avertir ses lecteurs que Nicolé s'était laissé gagner par les erreurs du jansénisme.
Ce n’est pas ainsi qu'on peut arriver à la vérité et qu'on éclhure ses lecteurs.
Quand M. Parkman dit de Louis XIV que c'étail un homme médiocre, il ne fait que répéter un mot de Saint-Simon; mais il n’ajouté pas avec lui que ce roi avait des talents et des qualités qui le mettaient à même de devenir l’un des plus capables, peut-être
même le plus capable des souverains qui aient régné en France. |
Au moins, ceci répond à l’éloge exprimé par le cardinal Mazarin : « Il y a en lui l’étoffe de quatre rois et d’un honnête homme. »
On sait l'admiration qu'il inspirait aux plus grands esprits. Comme roi et comme appréciateur des hommes et des choses, on l’a toujours jugé hors ligne; aussi admet-on sans peine qu'il a augmenté la gloire de son siècle par son mérite personnel!, et que : « Jamais chef de nation n’a eu une idée plus haute et plus sérieuse de ce que lui-même appelait énergiquement le métier de roi ?. »
Pour faire connaître cette époque si grande et si intéressante, 1l faut recourir aux témoins dignes de considération, et quand on y recourt, il ne suffit pas d'en citer quelques passages décousus auxquels on fait dire ce que l’on veut. mia
En parlant des commencements de Mgr de Laval, M. Parkman le montre comme soumis à la direction inintelligente et étroite d’un mystique exalté « qui élevait ses disciples dans les maximes et les pratiques de la plus extravagante, ou, comme disent ses admirateurs, de la plus sublime dévotion ultramontaine *, » les formant à un état d’oraison qui engendrait toutes sortes de visions, et remplissait la ville de Caen de folies et de singularités; puis il nous parle de certaines
A. Godefroy : Histoire de la littérature française au dix-septième siècle,
2, + Augustin Thierry : Histoire du tiers-état.