‹ Colbert et le CanadaChapitre 11 sur 16 · Revue de Montréal, t. Ier, pages 368 et suivantes · texte numérisé non relu

Revue de Montréal, t. Ier, pages 368 et suivantes

On songea donc à envoyer des hommes dont la détermination était assurée et sur la vertu desquels on pouvait compter. Aussi, presque tous sont restés dans le pays et y sont devenus les chefs des principales familles qui l’habitent maintenant. Ils ont laissé à leurs descendants les traditions précieuses de foi, de piété et du dévouement le plus complet à leur nouvelle patrie.

C'est surtout depuis l'entrée de Colbert aux affaires, en 1662, que l’on prit les moyens les plus efficaces pour atteindre ce but. Jusque-là on y avait établi mille colons. En 1662, on promit de fournir trois cents chefs de famille chaque année, pendant dix ans. Avec M. de Tracy et M. Talon, on fit passer mille hommes, dont la plupart s’établirent; et en 4669, six compagnies d'infanterie qui restèrent. En même temps on envoyait des jeunes filles, choisies avec soin, de bonne famille et de bon exemple, ayant une santé capable de résister au elimat et aux plus rudes travaux. Il y en vint ainsi cent et deux cents par année, depuis 1660 jusqu’en 1680; et pour maintenir le bon ordre dans la colonie, on n’accordait à personne licence de métier ou permission d'aller trafiquer avec les sauvages, que s’il se mariait et prenait un établissement.

Grâce à ces dispositions, le pays s’acerut considérablement. Lorsque Colbert fut chargé de l’administration, en 1660, on ne comptait au Canada que deux mille cinq cents personnes; en 1674, il y avait près de six mille âmes; sept cents enfants naquirent dans l’année. Québec avait douze cents âmes, Montréal quinze cents. En 1680, la population avait doublé et elle dépassait dix mille âmes. (Histoire de Colbert, par

Clément, tome I, page 520.) IL convient de mentionner la part que Mgr de Laval a prise à l’accroissement de la colonie. Il y consacra sa fortune, qui était considérable, et il ne se réserva rien. Le séminaire de Montréal y contribua largement; en 1660, il avait déjà fourni un million et il fournit presque autant dans les vingt années suivantes.

Malgré les immenses avantages que l’agriculture présente, on l'avait complétement négligée dans ce pays. Les premières compagnies ne pensaient à s’occuper que de l’exploitation des fourrures ; c’est Colbert qui donna le premier l'impulsion à la culture du sol; il était persuadé qu'une colonie doit, avant tout, se soutenir par elle-même. Il dit souvent dans ses lettres que l’on doit encourager la production du blé, que l’on doit varier les cultures ; il envoie des bestiaux, des instruments de labour, des outils, et des hommes spéciaux pour en enseigner l'usage. C’est de ce temps que date l’introduction des chevaux, qui se sont multipliés -si extraordinairement et qui sont pour le pays une grande source de revenu.

Le représentant du ministre, au Canada, obéissait à l'impulsion de son chef et donnait l'exemple. Tout autour de Québec, l’intendant Talon fit défricher des terres ; il fonda la seigneurie des Islets; il y établit trois villages, lun appelé le Bourg-Royal, le second Bourg-la-Reine, le troisième Bourg-Talon.

Sur les terres voisines, il établit à ses frais plus de douze cents colons.

Colbert, qui se faisait rendre compte de l’état des terres par les hommes les plus compétents, jugea que

les rives du Saint-Laurent et toutes les contrées voisines étaient, non-seulement égales en fertilité au sol de la France, mais encore bien supérieures à celui des possessions anglaises des bords de l’Océan; jugement que l’expérience de deux siècles à pleinement confirmé. Enfin, pour assurer l'effet de ces premières mesures, il envoya des troupes en 1665. Leur arrivée donna une plus grande sécurité aux colons, et les dispensa du service des armes, qui prenait un temps considérable. Aussi les colons de Ville-Marie ne craignirent plus d'aller s'établir au coteau Saint-Pierre, au coteau Saint- Louis, à la rivière Saint-Pierre et au pied du courant.

Trois ans après l’installation des troupes, la relation

1. On trouve déjà dans ces premiers établissements des noms bien connus aujourd'hui au Canada : Prud’homme, Descaries, Hurtubise, Beaudry, Desmoulins, Renaud, Laviolette, Desautels, Boudrault, etc.,

En même temps l'Hôtel-Dieu établit ses hommes vers la montagne, où le séminaire lui donna quatre cents arpents de terre; la même chose eut lieu pour le quartier de Sainte-Anne, aujourd’hui un des faubourgs de la ville. Dès que les troupes furent arrivées, d’autres colons allèrent s'établir plus loin, à la Longue-Pointe, à la Pointe-aux- Trembles, à Lachine, etc., ete. Voici les noms que nous trouvons : Desvignes, Moreau, Picault, Bellehumeur, Tessier dit Lavigne, Trudeau, Cadieux, Deschamps, Barbier, Meunier, Dagenais, Chicoine, Leblanc, Jodoin. L'année suivante, de nouveaux colons s'étant présentés, on donna des terres au-delà de la rivière Saint-Pierre ; nous trouvons les noms suivants : Thibaudeau, Lorrion, Gadois, Jolicæur, Toussaint-Beaudry, Simon, Laplante, Beauvais. Tous ces noms subsistent encore et sont portés par des familles qui comptent des milliers d'individus.

Mais, comme plusieurs se faisaient concéder plus de terres qu'ils n’en pouvaient défricher, M. Talon, sur la réclamation des seigneurs, décréta que toute terre qui ne serait pas mise en culture d'année en année reviendrait au domaine seigneurial pour être concédée de nouveau. Crainte d'incendie, on ne brülait pas les bois : on devait les mettre, sur le bord du fleuve, à mesure qu'ils étaient coupés, pour qu'ils fussent emportés au temps de la débâcle.

de 1667 dit : «Il fait beau voir presque tous les rivages du Saint-Laurent habités de nouvelles colonies sur plus de quatre-vingts lieues de pays, où l’on voit tant de nouvelles bourgades qui facilitent la navigation, qui la rendent plus agréable par la vue de quantité de maisons et plus commode par de fréquents lieux de repos. »

Comme complément de son système de colonisation, Colbert obtint du roi et fit distribuer des gratifications à ceux qui avaient montré le plus d’empressement pour l'établissement du pays; ceux qui n'avaient pas besoin de ces encouragements reçurent des faveurs qui avaient alors le plus grand prix, des lettres de noblesse, comme M. Talon, M. Le Moyne, M. Boucher, M. de Lachenaye et M. de Tonnancourt.

Maintenant nous avons à parler des moyens que Colbert prit pour développer le commerce et l’industrie. Après avoir créé tant de nouvelles ressources pour la France, il comprenait bien quelle est l'importance du commerce pour une nouvelle colonie. Ces moyens étaient : 1° de la faire subsister par ses propres ressources ; 2° de la mettre en rapport avec les sauvages et de les attirer par des intérêts puissants ; 3° de la mettre en communication avec les autres colonies françaises et avec la mère-patrie, par une réciprocité de services.

Il vit d’abord l'utilité d'établir un grand chemin entre Québec et Port-Royal en Acadie, un autre par le Mississipi jusqu'aux nouveaux établissements sur le golfe du Mexique.

Le 5 août 1670, une expédition envoyée de Québec, par ordre de Colbert, arriva en Acadie par le chemin

que l’on appelait Kennebec : elle avait d’abord remonté la rivière Chaudière, puis continué par un portage jusqu'à Moore-River et la rivière Kennebec, et de là, par un nouveau portage, jusqu'au bassin de Penobscot. L'expédition se composait de MM. de Grandfontaine, de Chambly, de Soulanges, de Villieu, de Saint-Castin, officiers du régiment de Carignan, qui ont laissé au Canada un nom illustre. Le chemin était tracé; il fut utilisé quelque temps, puis abandonné. — Le nouveau chemin de fer suit la ligne indiquée par les agents du ministre Colbert.

Afin d'encourager la voie de mer avec les Antilles françaises et la France elle-même, Colbert donnait trente livres par tonneau importé, et quarante livres par tonneau exporté. C'était plus que le prix de transport. M. Clément nous dit, d’après le Père Lemercier, que M. Talon travailla avec un soin extraordinaire au développement du commerce, non-seulement avec les colonies françaises, mais avec les peuples étrangers d'Europe et d'Amérique. L'intérêt qu’il portait au commerce fut si grand que, la Compagnie des Indes n'ayant pu satisfaire à ses obligations, le roi, sur l'avis de Colbert, la supprima, quoique cette suppression dût lui coûter une somme énorme : il fallait rembourser le capital de douze cent mille livres et les avances, qui montaient à trois millions et demi.

Il y avait des branches de commerce importantes. La récolte du blé était beaucoup plus que suffisante pour les besoins de la colonie, et on pouvait en exporter de grandes quantités en France et aux Antilles; le bois, le poisson, les fourrures donnaient un profit qui

augmentait chaque année; outre cela, on avait découvert des mines de fer, de cuivre, de charbon, que l’on croyait destinées à procurer de grandes ressources.

On envoyait des bois de construction et de mâture à la Rochelle; en 1672, on construisit plusieurs vaisseaux. Il est à remarquer que, pour ouvrir un nouveau marché aux Antilles, Colbert avait prohibé la culture du tabac dans la Nouvelle-France. Il pensait qu'on pourrait se procurer du tabac d’une qualité supérieure à un prix modéré ; mais ses prévisions ont été trompées ; c’est le contraire qui a eu lieu.

Enfin Colbert connaissait aussi l'importance de l’industrie, et il savait quel profit un pays peut retirer en manufacturant lui-même tous les objets dont il à besoin. On encouragea la culture des chanvres, qui venaient très-bien, on établit des manufactures de cordes, de toile à voile, de serges : on recommanda aux écoles d'apprendre à filer aux femmes, aux jeunes filles et aux enfants. Enfin, on forma des établissements pour la fabrication des souliers, des chapeaux, la préparation des cuirs et des draps. M. Talon commença par faire bâtir une halle et une tannerie à Québec; il s’en établit bientôt dans deux faubourgs de Montréal, qui ont conservé le nom de Zannerie des Rolland et Tannerie de Bélair. M. Talon encouragea aussi les fabriques de savon et de potasse et enfin plusieurs brasseries, suivant ses instructions. Colbert voulait ainsi supprimer la consommation du vin et des liqueurs fortes, ce qui devait avoir le double avantage de maintenir la tempérance et d'encourager l’agriculture dans le pays. Du reste, avant l’arrivée de Talon, il y avait

des tanneries et des brasseries à Montréal. On commença aussi à établir des moulins à eau; on fixa deux jours de marché par semaine pour soustraire les citoyens à l'inconvénient d'acheter des revendeurs. Si l’on considère que l'argent de ce temps valait au moins quatre fois ce qu'il vaut aujourd’hui, l’on verra que:le prix des denrées et des services était à peu près ce qu'il est maintenant. Un minot de blé valait huit livres; cent planches, cinquante livres; le beurre, douze à seize sous la livre ; un bœuf, deux cent livres; la journée d’un ouvrier, trente à quarante sous par jour ; les engagés recevalent trente à quarante écus par an.

En même temps que le ministre s’occupait du développement matériel de la colonie, 1l n’oubliait pas ce qui est la base de toute société durable, l'éducation morale et religieuse. Il comprenait très-bien que, pour rendre la colonie forte contre ses ennemis, et capable de se suffire à elle-même, 1l fallait que l’on donnât dans ces pays lointains une éducation qui fût au niveau de celle que recevait alors la population dans la mèrepatrie : ainsi les colons seraient préservés de la dégradation et de la licence de la race sauvage, et armés contre les épreuves d’une vie d'isolement et de privations. Il fallait d’abord un degré supérieur d’instruction pour former des citoyens d'élite, les préparer à remplir les premières charges, et les rendre capables de tirer parti d'un pays qui a reçu une si large part des dons de la Providence. Mais il fallait aussi des hommes habiles dans chacun des métiers. C’est à quoi pourvut Colbert, soit en inspirant la fondation de nouveaux établissements, soit en favorisant ceux qui exis-

taient déjà. Il y eut dès le commencement un collége pour les jeunes gens des premières familles, un petit séminaire pour ceux qui se destinaient à l’état ecclésiastique; ces deux institutions avaient un cours régulier d’études, on y faisait des examens publics auxquels assistaient les principaux citoyens de la colonie. Les relations nous disent que M. Talon se rendait à ces séances et qu'il se faisait remarquer entre tous, par le talent avec lequel il argumentait contre les élèves sur les questions de philosophie et de théologie.

Les Ursulines, établies à Québec depuis trente ans, avaient beaucoup développé leurs œuvres; on leur envoyait des élèves de plusieurs parties du pays; et ce qui peut donner, une idée de la perfection de leur enseignement, C’est que la plupart des mères chrétiennes et des femmes distinguées qui brillèrent plus tard dans la colonie, et qui parurent même avec avantage à la cour, avaient été formées chez elles.

Nous voyons par une lettre de Colbert, datée du 5 avril 1667, le zèle qu'il avait pour l’éducation religieuse et morale. Il envoie six mille livres pour l’éducation à Mgr de Laval, lui disant qu'il le supplie « de continuer ses bons soins pour l'éducation, parce que c’est le meilleur moyen d'établir la colonie et de servir Dieu et le Prince dans toutes les positions. »

Mer de Laval fonda en outre une école des arts et

4. Nous pourrions encore en donner une preuve d'un autre ordre : ce sont les ornements d'église et les dentelles faits dans leur couvent, et que l’on conserve encore à Québec, ils sont d’une perfection rare. À Montréal, les dentelles, les peintures, les beaux ornements que l’on conserve à la Paroisse et à la Congrégation sont de la main de Mile Leber, élève des Ursulines.

métiers pour former des sculpteurs, des entrepreneurs et des chefs de travaux.

IT

Ces prescriptions de Colbert — 4° sur l’établissement du pays, 2° sur l'accroissement de la population, 3° sur l’agriculture, le commerce et l’industrie, 4° sur l'éducation morale et religieuse, 5° sur l'instruction libérale et industrielle — furent confirmées et suivies pendant tout le temps de son administration, c’est-àdire pendant vingt ans, et servirent de direction à ses successeurs.

Remarquons, en passant, quel avantage avait sous ce rapport le vieux régime, jugé parfois si sévèrement. Il donnait le temps aux secrétaires d'État de fonder une politique basée sur l’expérience, de la suivre et de la perfectionner dans son application, puis de la léguer à leurs successeurs comme une doctrine éprouvée. A leur tour, ceux-ci cherchaient, non à prendre des mesures nouvelles et à faire triompher leurs propres idées, mais à continuer avec fidélité et désintéressement uu système dont l’expérience avait montré l’excellence. Voilà ce qui est l’objet de l'admiration de nos politiques modernes, et ce qu'ont cherché à mettre en pratique, de nos jours, les pays qui ont le plus complétement adopté les principes du régime constitutionnel, comme l'Angleterre, et même la France, dans les années les plus prospères de son gouvernement, depuis la restauration jusqu'aux derniers événements.

Ces mesures, déjà si sages, furent appliquées avec

beaucoup d’habileté. L'autorité suprême était donnée au gouverneur général, mais elle était sagement contrôlée par l'intendant, qui devait rendre compte de tout, et qui communiquait directement avec le ministre.

Le gouverneur général, résidant à Québec, et nommé gouverneur et lieutenant général en Canada, Acadie. Terre-Neuve et autres pays de la France septentrionale, commandait les troupes, traitait avec les sauvages el avait la préséance dans les cérémonies. Il administrait tout le pays, depuis l’Acadie jusqu’au golfe du Mexique, s’aidant des lumières d’un conseil dont l’évêque et l’intendant faisaient partie. Celui-ci, nommé intendant général de la justice, police et finance en Canada, Acadie, Terre-Neuve, et autres pays de la France septentrionale, avait sa part d'autorité. Il devait examiner les mesures du gouverneur, et en faire rapport chaque mois au ministre d'Etat en France. C'est ainsi que l’on avait prévenu les excès du pouvoir absolu. L’intendant devait aussi prendre garde que les conseillers n’abusassent de leur position pour des intérêts personnels.

L'administration, d’après M. Parkman, était pleine de ménagements et de douceur; elle était paternelle ; et M. Parkman remarque qu’il y avait peut-être excès de libéralité de la part du roi à l'égard des colons. Le roi subvenait aux dépenses les plus considérables; 1l payait les troupes, les employés supérieurs ; 1l subventionnait le clergé, bâtissait les églises, aidait les congrégations religieuses et les hôpitaux; il soutenait les personnes indigentes et venait en aide à chaque

branche de commerce et d'industrie ; parfois il allait au delà du nécessaire et il faisait ce que les colons auraient pu faire eux-mêmes.

Toute l’organisation, suivant M. Parkman lui-même, était la meilleure qu’on pût trouver pour répondre à la situation. Les soldats, choisis parmi les meilleures troupes de Turenne et de Condé, étaient en général animés du désir de travailler au triomphe de la foi ; la plupart s’établirent dans le pays, et laissèrent les traditions les plus pures à leurs enfants. Ce sont ces braves soldats et leurs descendants qui ont fait de si grandes choses en Amérique. Ils ont conquis un continent, et ces sauvages qu'ils ont soumis, ils se les sont attachés par les liens d’une sincère affection. Pendant un siècle, ils ont repoussé les attaques des colonies voisines, et ces adversaires qu’ils ont tenus en échee, ils ont conquis leur admiration, au point de devenir à leurs yeux des héros légendaires, et d’être chantés et célébrés par leurs plus grands écrivains : Fenimore Cooper, Washington Irving, Longfellow, Bancroft et Parkman.

Il fallait que les institutions qui les ont formés et conservés, eussent une certaine grandeur et une certaine puissance pour arriver à de tels effets. Ce vieux régime, que M. Parkman soumet parfois à de si vives critiques, avait donc son prix, et l’élément religieux, qui avait sa large part dans les vues de Colbert, n’a-t-il pas eu aussi sa large part dans le résultat et dans le succès ?

Il est vrai que, dès le commencement, il y eut, entre les colonies françaises et les colonies anglaises, une

ET LE CANADA. 41 disproportion de population qui semblait assurer à celles-ci la prédominance et enfin le triomphe.

Mais le but des deux établissements n’était pas le même, et le gouvernement français ne songeait pas tant à augmenter la population qu’à la maintenir dans ses premières vertus. D'ailleurs, cette disproportion n'aurait jamais eu d’'inconvénient, si les principes qui avaient présidé à l'établissement de la Nouvelle-France eussent été conservés. Le gouvernement avait en vue de n’envoyer que des sujets décidés à gagner les sauvages à la vérité, et à leur donner l'exemple d’une société vraiment chrétienne. Pour cela, il fallait une population bien choisie et il n’était pas nécessaire qu’elle fût nombreuse. Cela eût été contraire à la fin même de l'établissement, qui était de laisser aux peuples sauvages la possession de leurs domaines, de les civiliser et de leur faire connaître et pratiquer l’Évangile. La sévérité qu’on déploya à l'égard des Iroquois ne fut qu'un incident, qui cessa dès qu'ils eurent renoncé à leurs incursions, et cette sévérité ne fut jamais employée à l’égard des autres nations, plus pacifiques et plus morales.

Combien en était-il autrement pour les colonies anglaises ? Leur but était de s'emparer de tout le littoral, d'en chasser les indigènes, et de s'établir à leur place.

.Les premiers colons anglais arrivèrent en grand nombre dès le commencement du dix-septième siècle, dans des vues purement commerciales. Ils furent bientôt favorisés par des circonstances toutes particulières à l'Angleterre, c’est-à-dire l’émigration forcée de plusieurs partis religieux et politiques. Ces différents par-

tis, qui avaient toujours vécu en lutte dans le Royaume- Uni, vinrent s'établir côte à côte sur les rives de l’Atlantique. De 4621 à 1634, les presbytériens, ne pouvant supporter le joug de l’église établie sous Élisabeth et Jacques [°, arrivèrent au nombre de 30,000 dans le Massachusetts. Vers le même temps, les catholiques, encore plus maltraités que les. presbytériens, vinrent s'installer dans le Maryland, au nord de la Virginie, au nombre de 40,000.

Depuis 1631 jusque vers 1650, ces deux émigrations formèrent une population de près de 80,000 âmes, lorsque la colonie française ne posédait que 2,000 habitants. En présence d'un groupe si considérable, l’Angleterre vit bientôt le parti qu’elle pourrait tirer de l'occupation complète de cet immense littoral, et elle décida d'y envoyer tous les détenus politiques et tous les prisonniers de guerre après la défaite de Charles I, en 1650, et la ruine du parti de Jacques IF, vers 1680. Elle prit aussi une mesure qu’elle regarda comme trèséconomique : ce fut d'y transporter les malfaiteurs détenus dans les prisons de l’État. Ainsi elle n'avait plus à s’occuper de l'entretien des prisonniers, et elle vendait leurs services aux colons qui avaient besoin de bras. Il en résulta que, vers 1700, les colonies anglaises comptaient une population de 260,000 colons, tandis que les possessions françaises n’en avaient que 20,000. Mais cet accroissement hâtif eut de funestes conséquences; les colonies anglaises en furent singulièrement amoindries au point de vue moral et religieux.

La plupart des nouveaux déportés, vivant dans le désordre et le Hibertinage, firent baisser le niveau de la

moralité générale. La santé, la force diminuèrent en proportion, et les grandes qualités que présentaient les colonies primitives des presbytériens et des royalistes, ne se trouvèrent plus que par exception dans les populations nouvelles.

En même temps, cette société démoralisée devenait moins intelligente et moins propre aux grandes choses.

La colonie française, au contraire, qui ne se recrutait que lentement, conservait les mêmes principes de religion et de moralité. L’on n’y envoyait toujours que des familles choisies, ayant l’idée d'aller concourir à une œuvre de dévouement. Et c'est ainsi que continuèrent à se recruter l’Acadie, le territoire de Québec, et la colonie de Montréal. Or, si cette population était petite en nombre, elle était assez considérable pour répondre au but que l’on s'était proposé. Les colons français, pleins d'énergie et de courage, s’étendirent en peu de temps sur tout le continent améri- Cain,

Si l’on avait à reprocher au gouvernement français de ne pas activer davantage la colonisation, on avait bien plus à reprocher au gouvernement anglais d'avilir les colonies et de compromettre leur avenir, en y envoyant une population dégradée, et en viciant dans leurs sources les qualités précieuses dont les premiers colons avaient doté la contrée à son berceau.

De là résulte un fait qui peut paraître inadmissible à bien des esprits prévenus, mais qui est affirmé même par les écrivains anglais : c’est que, sous le rapport des qualités morales et des qualités intellectuelles, les colonies anglaises étaient vraiment inférieures à la co-

lonie française, tandis que, sous le rapport de l’activité, de l'intelligence et de la bonne organisation, la colonie française égalait toutes les colonies anglaises réunies.

Et d'abord, au point de vue moral, la colonie française, avec ses habitudes de religion, d’attachement à ses principes, ne connaissait rien du dévergondage qui existait chez ses voisins si mélangés; et au point de vue intellectuel, elle n'avait rien à envier à ses voisins. Les Canadiens avaient deux colléges de hautes études, dont le premier date de 1635, or le premier collége américain d’Harvard ne date que de 1637. Les deux institutions de la Nouvelle-France formaient des missionnaires intrépides et des officiers capables de lutter contre toutes les entreprises de leurs voisins. De Bienville, d'Iberville, de Sainte-Hélène, trois frères dont la famille fournit sept officiers distingués — nous dit M. Rameau — Hertel, de Portneuf, de Joncaire, de Villiers, le Ber de Senneville, de Tilly étaient nés au Canada et y avaient été formés. On sait ce qu'ils devaient aux établissements protégés ou fondés par l’autorité souveraine. Enfin les colons français avaient les qualités les plus propres à la vie des colonies. Au loin, en France, par exemple, on a pu le méconnaître; mais en Amérique, c’est ce que les ennemis du nom français ont le plus admiré. D’après leur propre témoignage, les colons anglais, sous ce rapport, n'étaient pas comparables aux Canadiens.

Les Bostoniens étaient lourds, apathiques et casaniers ; ils avaient peu d'initiative. Ils ne pouvaient traiter avec les sauvages : ils ne savaient ni les rejoindre,

ni les attirer, ni les gagner. Ils ne savaient pas former de nouveaux établissements. Ils avaient peu d'énergie et de ressource d'esprit. La recherche des satisfactions matérielles les rendait timides, lents dans les opérations, maladroits à attaquer, inhabiles à se défendre. C’est ce qui ressort des assertions mêmes de M. Parkman, qui seront reproduites tout à l'heure. Mais les Canadiens, qui subissaient la sainte influence que l’on réprouve quelquefois, étaient toujours disposés à payer de leur personne, et ils pensaient qu’ils n'avaient rien de mieux à faire que de donner leur vie pour le triomphe de la vraie foi, et cette vie de labeurs et d’entreprises les trouvait toujours dispos et dévoués.

Aussi, l’œuvre de ces quelques Français en Amérique, depuis 1660 jusqu'à 1760, est bien autrement considérable que celle de leurs voisins dans le même espace de temps.

Les Américains sont restés sur les bords de la mer et ne se sont pas aventurés au-delà des Alléganys. Les Canadiens, qui dès 1695, avec Champlain, visitaient lés grands lacs, s’en allaient avec leurs trafiquants jusqu'aux Ilinois, en 1660, et, en 1680, ils étaient établis au golfe du Mexique. Ils fondaient des établissements, à deux, trois et quatre cents lieues de la mer : Fron: tenace, Détroit, Michillimakinak, la baie Verte, enfin sur tout le cours du Mississipi, au centre de chacune des nations riveraines et dans les positions les plus avantageuses, Ils devaient ces succès à un esprit de ressource, à une force de résolution qui leur étaient propres. Et ces établissements n'étaient pas temporaires, et seulement des comptoirs de traite, mais les

missionnaires accompagnaient toutes ces expéditions. Dès 1624, les récollets avaient évangélisé les tribus établies entre l’Acadie et le Canada; les années suivantes, les jésuites avaient atteint l'extrême ouest. En 1660, les sulpiciens s’avancent jusqu'aux Ilinois. Depuis 1664, les colons de Montréal s’établissent sur le Mississipi et fondent des paroisses sur tout son parcours. Enfin, vers 1700, les Montagnais et les Attikamigues au nord avaient été évangélisés; au centre, les Iroquois et les Algonquins; à l’ouest, plusieurs tribus, et enfin tout le parcours du Mississipi.

C’est ainsi que les Canadiens, si disciplinés, si chevaleresques, et guidés par les plus hauts principes, occupèrent rapidement ce vaste continent. En même temps qu'ils faisaient preuve d’une habile et puissante organisation, ils avaient trouvé moyen d’environner les frontières anglaises sur toute leur étendue, avec des postes admirablement choisis, suivant le cours des eaux, les plateaux, le confluent des vallées. Enfin, pendant qu'ils s’attachaient les nations sauvages, qu'ils les disciplinaient et en tiraient le meilleur parti possible, pendant la paix comme pendant la guerre, ils n’ont jamais laissé entamer leur territoire, quoiqu'ils eussent à lutter un contre cinq. Voilà ce que l’on contemple pendant un siècle, c’est-à-dire pendant tout le temps que les principes de Colbert ont dirigé le gouvernement français et présidé à la conduite de la colonie.

Tel est le résultat de cette organisation dont Colbert a été le chef et le premier inspirateur. C’est elle qui à fait la force des Canadiens jusqu’à nos jours, et qui leur a conservé cette noblesse de sentiments et ces qua-

lités morales que les prôneurs du progrès moderne devraient s’efforcer d’imiter, plutôt que d’en nier l’excellence et la supériorité.

Et si l’on doutait de la réalité de ces faits, nous pourrions renvoyer notre contradieteur aux considérations que M. Rameau a si bien exposées dans le septième chapitre de son histoire de l’Acadie; nous pouvons aussi les confirmer par les assertions de M. Parkman lui-même dans ses deux volumes mtitulés : The old regime et The New France under Louis XIV.

Tout ce que nous avons dit sur les institutions de Colbert et sur les qualités éminentes des colons formés par ces institutions, est appuyé sur les plus sûrs témoignages. Nous pouvons invoquer ici non-seulement bon nombre des écrivains de l’ancienne monarchie, mais encore les auteurs les plus récents, tels que M. Clément, M. Jules Gourdeault, M. Rameau, qui appartiennent à l’école nouvelle, et qu'on ne peut accuser de trop de complaisance pour le dix-septième siècle. Mais comme on pourrait encore les croire suspects de partialité, nous ne nous arrêterons pas à leur autorité et nous irons chercher la confirmation de ce que nous avons exposé, dans les assertions de M. Parkman luimême, malgré ses préventions contre les institutions monarchiques. On va voir ce que lon trouve en cet écrivain, si net et si judicieux, quand il ne se laisse pas influencer par des préjugés de sectes ou des questions d'intérêt national.

D'abord aux pages 172, 218, 285 du livre The old regime, il juge Louis XIV aussi favorablement que nos propres auteurs.

« Le roi, nous dit-il, pendant quelques années au moins, à bien gouverné au dedans et au dehors. » Il ajoute, il est vrai, que ces années furent courtes, mais il ne peut contester que les principes posés pendant ce temps furent constamment suivis jusqu’au déclin du règne suivant. Il dit encore que le roi avait une connaissance très-juste des hommes qu’il employait, mais « quand il n’était pas aveuglé par la passion et l'amour de la flatterie. » Néanmoins l'historien américain doit reconnaître que Louis XIV ne retira jamais la confiance qu'il avait donnée dès le commencement de son règne à Colbert, même lorsque celui-ci ne favorisait pas les penchants de son souverain au luxe et à la prodigalité. Les quelques nuages qui vinrent obscurcir à la fin son affection pour son premier ministre, ne l’empêchèrent pas de lui laisser la direction principale dans les affaires.

L’historien, à la page 218, admire le système de colonisation par l’armée, et il observe que ce fut cette mesure qui donna au caractère canadien « une empreinte si forte et si durable. » Enfin, à la page 284, il admet que le gouvernement était vraiment paternel, plein de sollicitude, et que si l’on avait un défaut à lui reprocher, « c'était un excès de complaisance et de bienveillance pour les intérêts des colons. »

Ce qui nous reste à dire est bien plus caractéristique : il s’agit des grandes qualités des colons canadiens.

Voici d'abord ce qu’on trouve dans le O{d regime, à la page 398 :

« Le système français avait au moins un grand avantage, il favorisait l'élément guerrier. La population, formée en grande partie de soldats, était de plus renforcée systématiquement par des recrues militaires.

» L’occupation principale de la population était un continuel apprentissage de la guerre dans les bois. Elle n'avait presque rien à perdre, et peu à faire, si ce n'est à combattre et à courir la forêt. Ce n’est pas tout : le gouvernement était essentiellement militaire. Le chef était un soldat gentilhomme, souvent un ancien et habile commandant; ceux qui l’entouraient prenaient son esprit et se laissaient entraîner par son exemple.

» Quant à la haute classe de la société, malgré sa: nullité politique, sa pauvreté, ses épreuves, ses habitudes mercantiles, elle était remplie de l'élan et de toute la fierté de cette brave noblesse, qui regardait la guerre comme la seule occupation digne d'elle, et qui estimait l’honneur plus que la vie.

» Pour ce qui est de l'habitant, les bois, les lacs, les cours d’eau étaient son lieu d'étude, et là, il était écolier consommé. Forestier habile, adroiït et hardi canotier, toujours prêt à combattre, servant souvent sans paye, ne recevant du gouvernement que ses provisions et son embarcation, il était prêt d'avance, en tout temps, pour toute périlleuse entreprise; et dans la guerre d’escarmouche et d’embuscade au milieu des bois, il y en avait peu qui pussent lui être comparés. Un pouvoir absolu disposait de lui, et des

chefs expérimentés tiraient le meilleur parti de sa valeur redoutable.

» L'homme de la Nouvelle-Angleterre était précisément de la nature de ceux que Cromwell appelait ses « hommes de fer, » mais il avait peu de connaissance des bois. Sa position géographique le tenait loin des grands déserts de l’intérieur. La mer était son champ de bataille. Sans l’aide du gouvernement et en dépit de ses restrictions, il établit un commerce prospère, et s'enrichit du produit des pêcheries les plus éloignées, pendant que ses rivaux, les ayant à leur porte, les négligeaient. Il connaissait l'Océan, du Groënland au cap Horn, et les baleines du nord et du sud n'avaient pas de plus terrible adversaire.

» Mais il était trop homme de négoce pour prendre les armes sans de bonnes raisons, et, quand il se mettait à guerroyer, c'était pour répondre à quelque nécessité pressante du moment.

» Les troupes de la Nouvelle-Angleterre, au commencement, étaient composées de pêcheurs et de cultivateurs conduits par des bourgeois décorés de titres militaires, et dépendaient de la direction lente et irrésolue des réunions législatives. Les officiers n'avaient pas appris à commander, ni les hommes à obéir.

» Le remarquable fait d'armes de la prise de Louisbourg, la plus forte citadelle de l'Amérique, fut le résultat d’un coup de main hasardeux secondé par la chance la plus rare. »

Mais ordinairement il n’en était pas ainsi. Les colons anglais ne pouvaient se défendre contre les coups de main des Français, et quand ils en venaient à l’a-

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gression, quoiqu’ils eussent toujours soin de mettre en avant des forces supérieures en nombre à celles de leurs adversaires, ils étaient toujours repoussés avec des pertes effroyables, comme à l’attaque de l'amiral Phibs, sur Québec, échec qui inspire à M. Parkman la plus triste réflexion t :

« Le Massachusetts fit encore en cette circonstance sa méprise habituelle.

» Il avait cru bénévolement que l'ignorance et l’inexpérience pouvaient avoir raison d'un habile vétéran, et que le courage ineulte de ses pêcheurs et de ses cultivateurs pouvait triompher sans discipline et sans direction. Les conditions mêmes de sa prospérité commerciale étaient contraires aux aptitudes militaires. Une république mercantile sans officiers exercés gagnera peut-être quelque victoire, mais ce ne sera jamais que par accident on par un sacrilice excessif d'argent et de vies humaines. »

M. Parkman dit encore à la page 394 du volume sur Frontenac :

« Quant à l’issue suprême de la lutte, il y avait un grand contraste dans l’attitude des deux puissances rivales : l’une était inerte et en apparence indifférente, et l’autre, pleine d'activité. Les colonies anglaises étaient éloignées les unes des autres, hostiles à la couronne, elles se jalousaient et ainsi elles étaient incapables d'agir de concert. Vivant de l’agriculture et du commerce, elles pouvaient prospérer dans une étendue limitée et elles n'avaient pas un besoin actuel de se répandre au-delà des Alléganys ; chacune de ces colo-

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