‹ Colbert et le Canada [microforme]Chapitre 13 sur 16 · The old regime, page · texte numérisé non relu

The old regime, page

processions où l’on paraissait avec des costumes ridicules.

D’après cet énoncé, qui pourrait penser que le directeur de l’abbé de Laval était M. de Bernières de Louvigny, homme sage, pieux, qui possédait la confiance des prélats les plus éminents en science et en vertus, et qui avait su opposer une barrière infranchissable aux entreprises des jansénistes.

Mais comment M. Parkman a-t-il pu 5e tromper ainsi? Parce qu’il s’en est rapporté au jugement du trop célèbre Nicole, un des champions exaltés du jansénisme, qui ne pouvait pardonner à M. de Louvigny d’avoir établi à Caen une retraite pour les laïques, en opposition ouverte à la maison de Port-Royal.

Cette complaisance pour tout ce qui répond à ses préventions entraîne souvent l'écrivain dans bien des méprises et des distractions. Ainsi il trouve dans les lettres des ministres à l’intendant Duchesneau certains reproches sur les abus de l’intendance, et il en infère aussitôt que ces abus ont toujours existé.

Il découvre un livre sur le Canada où l’on dit que c'est la terre des abus, et il applique ce mot à toute l'histoire du pays, tandis que ce livre, intitulé Ztat présent du Canada, x été publié en 1758.

Non-seulement M. Parkman ne se donne pas la peine de choisir ses autoritt: et de contrôler les sources où il puise, mais il manque des qualités d'esprit nécessaires pour se prononcer sur les faits qu'il expose.

Il est convaincu d'avance de la prééminence de la race anglaise sur tout autre, ce qui, comme s'exprime

De Man vd A à Ces

M. l'abbé Casgrain, « fait l'éloge de son patriotisme plutôt que de son impartialité. »

Il est prévenu contre tout ce qui tient à l’ancien régime. Les idées modernes de civilisation, de démocratie et de républicanisme sont pour lui le type de la perfection sociale. Il oublie trop une vérité qu'il a exprimée lui-même : « Qu'il n’y a pas de panacée politique, excepté dans l'imagination des rêveurs politiques !.» Les systèmes les plus populaires aujourd’hui peuvent bientôt perdre leur crédit. Nos idées sembleront arriérées à ceux qui viendront après nous. Pour que l’historien les apprécie, il faut qu’il les soumette aux principes immuables, qu’il les juge en elles-mêmes, et non pas suivant les préoccupations du moment.

M. Parkman semble toujours présenter les institutions constitutionnelles comme le fruit de l’émancipation protestante; en cela il se trompe entièrement. Il est vrai que l’Angleterre a été pourvue d'institutions libérales et que les colons anglais en ont ressenti les effets sous quelques rapports; mais l'Angleterre ne doit pas ces institutions à l'établissement de la réforme : elle les doit aux barons et aux prélats catholiques qui ont obtenu la grande charte au treizième siècle; et, bien loin que le protestantisme ait contribué pour quelque chose à ces libertés, c’est le contraire qui est arrivé.

Au reste, l'Angleterre n'était pas seule à jouir des institutions libérales. La France avait aussi ses institutions communales et parlementaires, contre lesquelles

1. M. l'abbé Casgrain ; Revue Canadienne du mois d'avril 1875.

les souverains catholiques ont été moins implacables que leurs voisins. Elle avait conservé ces institutions monastiques qui ont plus fait pour l'élévation et le bien-être des classes inférieures que toutes les mesures des protestants. L'Église avait aboli le servage, elle avait toujours protégé les faibles contre les mesures tyranniques, elle avait posé les bases de la liberté civile, elle avait inspiré aux souverains une grande sollicitude pour leurs peuples. On en voit une preuve éclatante dans les recommandations faites par le souverain aux intendants du Canada, tandis qu'on ne voit rien de semblable dans l’administration des colonies anglaises. Jamais les peuples catholiques n’ont ressenti les atteintes de ce paupérisme qui dévora l’Angleterre à partir de l'introduction de la réforme, et qui est actuellement la cause de tant de soucis et d’embarras pour le gouvernement anglais.

M. Parkman ne fait aucun cas des grands desseins des rois de France, pour le salut des pauvres sauvages ; il ne comprend pas le zèle et le dévouement des missionnaires. Il s'étonne que les gouverneurs et les officiers entraînés parfois par des intérêts temporels, aient été obligés de céder devant l'autorité des évêques, qui réclamaient au nom du bien des âmes et du succès des missions.

Mgr de Laval tenait aux obligations de sa charge et aux droits que le gouvernement lui avait donnés; il en résultait qu'il se trouvait souvent en conflit avec les autorités civiles ou militaires, qui n'étaient pas animées du même zèle et qui ne comprenaient pas bien les vraies intentions du gouvernement. Il ne s’agissait pas

d'attribuer au prélat une autorité civile dans la colonie, mais celie qui lui était nécessaire pour l’accomplissement de sa mission religieuse et civilisatrice. C’est la raison des difficultés que Mgr de Laval rencontra avec les différents gouverneurs. En vain M. Parkman nous parle de l’inflexibilité de caractère du vénérable prélat, de la pensée qu’il avait d’être au-dessus de la loi humaine, de la confiance qu’il mettait dans une casuistique implacable, de la persuasion dans laquelle il était que tous les moyens sont bons, etc., etc., cela n’explique rien. Ce qui explique tout, c’est le but qu'avait et devait avoir le gouvernement dans l'établissement de la Nouvelle-France.

D'après tout ce que nous avons vu, nous avons pu reconnaître combien M. Parkman est sévère pour le vieux régime des colonies françaises, mais cette rigueur semble d’un goût assez douteux, quand on la rapproche de l’indulgence avec laquelle il juge ses compatriotes.

Ainsi il accumule les reproches contre ses adversaires, il les accuse de superstition, d’ignorance, de mauvaise administration, et cependant il s’agit précisément d’un peuple qui marchait en ce moment à la tête de l'humanité. Enfin il a la mauvaise foi de les juger d’après les idées et les pratiques des temps actuels. Mais quand il parle de ces Bostonnais qui avaient aussi leurs défauts, il n’a pour eux que louanges et admiration.

Il aime à les faire envisager comme des hommes de

foi, qui ont tout quitté pour la conservation de leur religion, pleins d’austérité pour eux-mêmes, pénétrés d’un zèle ardent pour la propagation de la vraie doctrine.

Or, à quoi ont-ils employé ce dévouement? Ils étaient environnés de tribus hospitalières, faciles à convaincre, ils n’ont rien fait pour elles, nous dit Bancroft, l'historien des États-Unis, et leur zèle n’est jamais resté qu’à l’état d'intention. La vérité est que « ces puritains exterminèrent un grand nombre de tribus, mais n’en convertirent pas une seule, et que le christianisme ne s’étendit pas au delà de quelques villages environnant Boston. »

Les catholiques se donnèrent une mission plus haute. Les Espagnols convertirent toutes les populations de l'Amérique méridionale ; les religieux français gagnèrent à la foi toutes les peuplades de l’Acadie, des bords du Saint-Laurent et du Mississipi, et «ce résultat vaut bien tout le succès des colonies anglaises?. »

C’est ce que reconnaît M. Bancroft : « C’est le zèle religieux non moins que l'ambition mercantile qui poussa la France à occuper le Canada, et Champlain, dont le nom impérissable égalera dans l'esprit de la postérité la renommée des grands navigateurs anglais, toujours désintéressé et compatissant, plein d’honneur et de probité, d’une piété tendre et d’un zèle ardent, avait compris que le salut d’une âme vaut mieux que la conquête d’un empire *. »

A. Bancroft : Histoire des États-Unis. Volume 11, page 97. 2. Mgr Spaulding : Mélanges, page 300.

3, Bancroft : Volume III, page 119.

Mgr Spaulding, en ses travaux sur les premiers missionnaires, ajoute que l’on ne peut même songer à comparer les hommes les plus marquants de l’émigration protestante, qui ne respiraient que les intérêts du commerce et le lucre, comme Hawkins, Raleigh, Drake et Weymouth, avec ces hommes désintéressés et dévoués aux intérêts du ciel, tels que J. Cartier, Maisonneuve, Mgr de Laval, et ces gouverneurs si désireux du bien des âmes. Pendant que les Français se dévouaient à la propagation de l'Évangile, les puritains, de leur côté, étaient loin d’être inactifs; ils s’emparaient des terres des Indiens, ils en vendaient les propriétaires comme esclaves et exterminaient ceux qui ne voulaient pas se rendre.

Aussi, en peu d'années, les tribus des bords de l’Atlantique furent anéanties. Il ne resta rien de ces peuplades intéressantes et pacifiques : les Pokanokets, les Marragausets, les Pequods, les Mohicans, les Mohawks. Ils disparurent sous les coups de la froide politique et de la cruauté sans cœur des puritains. « Ils se sont évanouis, dit Mgr Spaulding, devant les premières lueurs de la civilisation anglaise comme la neige aux premiers rayons du soleil. Bientôt, de chacune de ces tribus autrefois si florissantes, il ne resta plus que quelques centaines d'hommes. Les puritains envahissaient les villages sans provocation aucune, employaient le glaive et le feu, et le lendemain, lorsque le soleil se levait sur l’horison, il éclairait un triste spectacle, tout était anéanti!. »

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