Mgr Spaulding. Mélanges, page
Cela n’empêchait pas les puritains de parler de religion, de se croire des apôtres, de lire et de méditer la Bible. Mais, suivant M. Bancroft, voilà le parti qu’ils en tiraient ; ils avaient vu comment les Hébreux avaient traité les nations abjectes de la terre de Chanaan, et ils prétendaient qu'ils devaient en faire de même avec ces nations inoffensives et hospitalières du Connecticut et du Massachusetts.
Un autre reproche adressé par l'historien anglais aux colonies françaises, est l’esprit de division qui y régnait entre les commerçants et les militaires, entre les intendants et les gouverneurs, entre les autorités ecclésiastiques et civiles. Ces difficultés sont essentielles à tout État nouvellement fondé, où les pouvoirs ne sont pas encore bien définis, etne peuvent l’être que par la pratique et par l’expérience ; mais ces difficultés n’allaient pas loin, elles n’engendraient pas de haines implacables. On recourait au ministre, au souverain, et quand l'autorité supérieure avait décidé, les partis se soumettaient, le vainqueur n’accablait pas son adversaire, et celui-ci se rendait sans arrière-pensée. Voilà ce que l’on peut remarquer en général, mais il n’en était pas ainsi dans les colonies anglaises. Des diffi-
{ cultés s’élevaient aussi, et elles avaient le plus souvent
une fin tragique. Les plus habiles mettaient la foi religieuse de leurs adversaires en suspicion. Ils les dé-
{ nonçaient près des autorités qui se laissaient surpren-
dre. Aussi cela devint une puissante tactique de guerre. Tous ceux qui avaient des ennemis étaient portés à les regarder comme des suppôts du démon, ils s’indignaient de leur perversité, ils frémissaient à la pensée
du mal qu'ils pouvaient faire à la jeune colonie, et dès lors les dénonciations de sorcellerie pleuvaient ; c'était un véritable règne de la terreur. On saisissait les inculpés, on les dépouillait de leurs biens, on les mettait en jugement, et pendant des mois entiers les bûchers allumés consumèrent un nombre considérable d'hommes, de femmes et même d’enfants, et tout cela était exéeuté au nom de la Bible, et parmi les plus implacables, l’on citait de fervents puritains. Enfin, l’un des ministres, Cotton Mather, par sa dureté et ses rigueurs avait conquis un véritable ascendant au milieu de ces emportements aveugles. Or M. Parkman, qui a vu tant d’ombres dans les œuvres des saints missionnaires du Canada, n’a jamais rien découvert d’excessif dans les procédés de ses compatriotes, et cependant qu'est-ce que les conflits de l'autorité civile et religieuse du Canada en comparaison de ces fureurs et de ces crimes détestables !
ll nous reste à parler du talent littéraire et du mérite de M. Parkman comme historien dans cet ouvrage de l’Old regime. Là nous ne voudrions que louer et admirer et nous serions tout disposés à partager l'opinion de ses compatriotes qui, avec leur connaissance du génie de la langue anglaise, sont allés jusqu’à l’égaler aux grands auteurs américains dont la réputation est universelle, tels que Fenimore Cooper, Washington Irving, Prescott et Longfellow.
Nous croyons cependant que si dans M. Parkman il
y a des qualités distinguées, il est encore loin d’avoir ces dons excellents qui ont mis en lumière ses compatriotes les plus éminents.
Nous ne voyons pas en lui cette puissance de conception et cette parfaite connaissance des ressorts du cœur humain qui ont rendu Feminore Cooper aussi célèbre en Europe qu’en Amérique, et qui ont donné aux souvenirs de l’ancienne Amérique un peintre, un chroniqueur si vivant, si original, si animé. Chez Cooper les grands tableaux abondent, les caractères sont frappants, il y a une couleur saisissante et vigoureuse qui vous transporte du premier coup dans ur monde inconnu, étrange et grandiose. Sans doute dans M. Parkman il y a un reflet de ces qualités, c'est comme une copie parfois heureuse d’un grand maître, mais il est loin de l’égaler. On ne peut pas dire non plus qu’il approche de la puissance de Bancroft, de la verve charmante de Washington Irving, de l’inspiration si naturelle de Longfellow, d'Edgard Poé. Tout ce que l’on peut admettre c’est qu’il est de la même école, et c’est déjà beaucoup pour illustrer un homme. Mais si le talent n’est pas égal, il y a cependant un point de vue sous lequel on aurait pu exalter M. Parkman, si toutefois il l'avait voulu. Il a bien su choisir ses sujets ; ce ne sont pas des œuvres de fantaisie, d'imagination. Il peint des personnages réels, il retrace de grands événements, son goût l’a porté vers les grandes choses et il aurait pû y être éminent et y gagner une gloire incomparable s’il était resté fidèle à la vérité historique. Mais par un entraînement indigne de lui, actuellement il ne songe qu'à dénaturer les
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événements, il défigure les personnages. Ces œuvres admirables qu’il a voulu faire connaître il ne sait plus les représenter dans leur noblesse, leur élévation et leur grandeur.
On ne comprend vraiment pas pourquoi il a cédé à une si funeste inspiration. Il veut faire de l’histoire, il en a l'aptitude et les qualités essentielles; il obéit d’abord à ses dispositions qui sont excellentes et puis, sans aucune raison apparente, il dénature son œuvre, il la subordonne à des préventions, et à des préjugés vulgaires, il accable ses adversaires, il exagère les défauts, il prête les intentions les plus odieuses aux actions les plus indifférentes, c’est de la diatribe, c’est du pamphlet, et il manque complétement le rôle auquel il pouvait prétendre.
Maintenant il nous reste à signaler encore quelques autres défauts; nous ne devons pas les passer sous silence, car on ne peut bien apprécier l'historien sans connaître ces notables imperfections d’un ouvrage regardé comme considérable.
Il est vrai qu'il a beaucoup lu, qu'il a réuni beaucoup de documents et enfin qu’il a beaucoup retenu. Mais comme nous l'avons déjà dit, ces documents ne sont pas toujours appréciés comme ils devraient l'être, il les donne tels qu’il les trouve, il ne songe pas à se les approprier par une critique exacte.
Enfin dans sa préoccupation d’accumuler les faits, il se hâte de telle sorte qu’il ne prend pas soin de noter les sources auxquelles il puise. Il lit avec rapidité, il prend ce qui lui paraît intéressant, il reproduit même textuellement toute phrase qui lui paraît remarquable,
toute parole qui lui semble caractéristique, mais il n'inscrit pas la source de ses emprunts et ensuite quand il se met à rédiger, il ne sait plus distinguer ve qu'il a trouvé dans ses recherches de ce que lui a fourni son observation personnelle, et il reproduit tout dans la même trame sans pouvoir se rendre compte de ce qui lui appartient et de ce qui revient aux autres. Ceci l’entraîne à des distractions qui doivent être relevées même par la critique la plus bienveillante.
Ainsi il lui arrive de citer les historiens originaux comme s’il les avait consultés tous lui-même tandis que le plus souvent il ne fait que reproduire les citations fournies par les autres écrivains en indiquant d’après eux la source et la page, mais sans faire mention de l'écrivain qui les a découvertes. En outre, dans les passages les plus importants de son ouvrage, il lui arrive souvent pendant dix, vingt et même trente pages, de reproduire en entier le travail de ses devanciers sans le désigner expressément.
Cela, il est vrai, ne nous fait pas supposer qu'il se soit dispensé d'aller aux sources; cela ne diminue en rien la valeur des témoignages de reconnaissance qu’il exprime, pour les bibliothécaires et les archivistes auxquels il nous dit qu'il est si redevable; cela ninfirme pas le mérite qu'il a eu de faire copier des documents précieux aux dépôts de Londres et de Paris, mais après cela on a lieu de s'étonner qu'il se soit contenté de faire des emprunts si fréquents et si considérables.
Enfin notre étonnement ne s’arrête pas là : c’est que M. Parkman qui témoigne tant de confiance pour la
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