VIII
Ce fut, avons-nous dit, vers 1669 et 4670 que les bâtiments commencèrent à être poussés avec grande activité. Ce n'était pas trop, LeeoosèiidMWk-
tlinents.
pour la bonne conception et rbeureuse exécutian de ces ^vastes travaux, des lumières de tous les hommes spéciaux. Aussi Colbert avaitilmis en quelque sorte ses projets au concours, et constitué auprès de lui un conseil des bâtiments. De là à la création d'une Acadànciie d'arûhiteoture, il n'y avait qu'un pas. Cette Académie fut fondée en 1671 et ^'assembla pour la première fois le 31 décembre de la même aiiiHéeL Colbert présida lui-même à son insial- L*Académi« d'âtlation. Les premiers membres furent : Blondel, directeur et professeur, François Le Van, Libéral Bruand, Gittard, Le Pautre, Pierre Mi-
312 ;LES beaux-arts
guard(l),d'Orbay. L'Académie avait pour secrétaire Félibien, que Colbert avait chargé d'écrire sur tout ce qui concernait les bâtiments. Des conférences publiques y furent ouvertes. Un fonds très-minime (3,500 livres) (2) suffit à faire face à tous, les frais qu'entraînait cette institution (3).
L'Académie d'architecture ne devait pas seulement donner des avis sur toutes les questions que pouvaient soulever les travaux en cours d'exécution; elle devait encore former des élèves et provoquer la recherche d'idées neuves, d'un style original. Colbert, qui la visitait souvent, voulait qu'en architecture comme en peinture, il se formât une école vraiment française, capable de créer quelque ^ belle chose qui appartînt en propre à la nation, coneoars pour Eu 1672, il insfîtua uu prix de 1,000 écus pour
rinfention d'un r ^ r
Jawbiteeîïîc! l'architectc qui trouverait un nouvel ordre d'ar- ' chitecture. De nombreux essais furent présentés, les plus illustres concoururent; deux
(1) Né à Troyes en 1610, mort en 1695, surnommé Je Bornai n parce qu'il séjourna longtemps à Rome. H peignit à ftpesque la coupole du Val-de -Grâce, ainsi que la |petite galerie de Vr -
sailles.
(2) A peine 17,500 francs d'aujourd'hui.
(3) L'Académie de peinture et sculpture coûtait beaucoup plus : 8,640 livres, 43,200 francs d'aujourd'lîuî.
Français étatUs en Italie : un certain Barrière, et nn Père de l'Oratoire de Rome nommé Chapuis, envoyèrent un remarquable projet dressé en collaboration ; Colbert s'y intéressa, en écrivit à Errard, à l'évéque-duc de Laon. Cependant le concours ne donna pas le résultat désiré et le prix ne fut point décerné.
Une des grandes préoccupations de Colbert dans la surintendance des bâtiments, comme d'ailleurs en toute chose, était la durée des ouvrages qu'il entreprenait. Il a un mot qui lui est à ce point familier qu'il le répète sans cesse, de quelque œuvre qu'il s'agisse, dans ses instructions ou ses recommandations ; ce II faut, s'écrie-t-il, qu'elle soit éternelle. » Admi- Durée des monu-
' A ments. ■
rable souci et qui fut bien récompensé, puisque nous gardons non-seulement les monuments de Colbert, mais mieux encore : ses plus belles institutions. Il voulait donc que les palais 'qu'il faisait construire eussent autant de solidité que de grandeur.
Déjà en 1665, il avait, dans le Conseil des bâtiments, donné des instructions précises sur le choix des matériaux qu'on devait employer de préférence. Treize ans plus tard il fit ouvrir une véritable enquête.
S14 LES BEAUX-àHTS
Ijô 12 juillet 1678, Charles Perrault, oaûservateur des bâtiments du Roi, fit savoir aux membres de rAcadémie d'architecture qu'il avait à leur faire une communicatian knportante. Les architectes s'assecabièrent à Theure accoutumée et Perrault leur donna lecture du billet de Golbert, daté de la veille, Colberl ordonnait aux Etadp et choix membres de l'académie « de visiter prompte-
des maténanx. * ^^
jnent toutes les anciennes églises et les laoK^iens bâtiments de Paris et même des eavirons, pour voir si 1^ pierres étaient de bonnB ou mauvaise qualité, si elles avaient subsisté en leur entier, ou si elles avaient été endommagées par l'air, l'humidité, la lune ou Je soleil, de queUes carrières elles avaient été tirées, si ces carrières subsistaient ou non. » Les investigations accomplies, l'Académie devait délibérer sur la nature des matériaux les plus résistants, se former un avis et faire un rapport à ce siyet. Pour retrouver, depuis cette époque, l'exemple d'un ministre qui prit l'initiative d'une mesure semblable» d'une recherche .aussi nécessaire, il faut d'un seul bond franchir une période de 175 ans. Le seul imitateur que trouva Colbert, en cette importante partie des travaux publias, fut M. Magne, qui, le 29 janvier 1862, prescrivit
une enquête analogue, dont fut chargé un de nos ingénieurs les plus distingués, M- Michelot (1).
Après avoir doté Paris de ces institutions, Golbert eut le désir d'en doter la plupart de nos grandes villes. Et ce fait suffirait, à défaut des autres exemples qui sont nombreux, pour répondre à ceux qui ont accusé Golbert d'avoir voulu la centralisation à outrance. Quoi qu'on en ait dit, il fut aussi libéral pour les provinces que pour la capitale même ; qu^il ait dû commencer par celle-ci, il n'y a rien là que de trèsnaturel et de très-logique ; mais qu'il ail voulu ^enfermer la France dans Paris, c'est ce qu'on doit nier énergiquement. On sait qu'il rêva pour la nation l'empire de la Méditerranée ; à ses yeux Marseille était destinée à devenir une de nos plus grandes villes; il contribua à s^s ^^^^^fg^^J^jJ!^ embellissements et voulut qu'ils fassent exécutés sur les plans de ce Puget (2) que, prétend-on encore, il ne comprenait guère*! Que d'erreurs,
(1) Revue (TA rcbitectare et des Travaux publics, de M. César Daly, t. X, p.. 194, année 1852. Etude de M. le marquis de Laborde.
(2) Pierro Puget, à la fois peintre, sculpteur et ardûtecta^ naquît à Marseille en 1622 et mourut en 1694. Ses admirateurs l'ont surnommé le « Michel^-Ange français» »> Marseille lui a élevé une colonne surmontée de son buste. Une des aallee de sculpture du Louvre a reçu le nom de salle Puget,
seille.
316 LES BEAUX-\RTS
au fur et à mesure qu'on avance dans celte histoire, il faut ainsi s'arrêter à réfuter ! que de phrases toutes faites il faut une bonne fois rejeter au ruisseau des lieux communs !
Tout ce que nous avons dit déjà, en parlant des manufactures, répond à ce grief de centralisation qui nous paraît avoir beaucoup trop de crédit aujourd'hui. Et ce qui est vrai de l'industrie est vrai des beaux-arts : Colbert fit donner par le Roi, en novembre 1669, des 'lettres patentes pour l'établissement d'une Les académies écolo académiquo dans toutes les villes du
d'art en province. -.. ^ . . ^ • o '
Royaume. « Gomme nous avons este informe, y est-il dit, par nostre amé, etc., le sieur Colbert, que, par la bonne conduite des officiers de l'Académie de peinture et de sculpture, il y avoit lieu de rendre encore plus universel l'effet que ladite Académie a produit dans nostre bonne ville de Paris, en Testendant dans tout le reste du royaume par l'establissement de quelques écoles académiques en plusieurs autres villes, dans lesquelles pourroient estre instruits divers bons élèves qui, par cette éducation, se rendroient capables de nous rendre service, et au public, et de parvenir à la réputation de leurs maistres, s'il nous plai-
sait d'accorder restablissement desdites écoles académiques.... A ces causes, et inclinant à la prière de nostre cher et bien-amé le sieur Colbert, autorisons l'establissement desdites écoles académiques, voulons qu'elles se tiennent désormais dans toutes les villes où il sera jugé nécessçiîre; que le sieur Golbert en soit le chef et le protecteur. ..'»
g IX
Rien de ce qui intéressait les beaux-arts ne pouvait rester étranger à Colbert. La musique, La nosiqac. qui heureusement a pris une si grande place dans les plaisirs élevés des hommes du XIX' siècle, n'en avait encore qu'une fort modeste au temps de Louis XIV. Colbert cependant voulut l'encourager et contribuer à la répandre. Un certain Pierre Perrin, soi-disant abbé, ayant visité Tltalie, y avait vu des académies « composées des plus excellents musiciens du pape et autres princes, mesme de personnes d'honnestes familles, nobles et gentilshommes de naissance , très sçavants et
expérimentés en Tart de la musique. » Appuyé par Golbert, il obtint l'autorisation d'en fonder ' de semblables à Paris et dans d'autres villes du royaume. Le privilège qui liji fut accordé portait que tous les gentilshommes, damoiselles et autres personnes pourraient chanter dans
L€8 opéras. Ics opéTos saus poilr cela déroger « au titre de noblesse, ny'à leurs privilèges, charges, droits et immunités.» Perrin, assuré de ce monopole, s'associa, pour l'exploiter, un financier d'abord, cela va sans dire , le marquis de Champerron ; un amateur habile, le marquis de Sourdéac; un sieur de Sablières et un certain Guichard, intendant des bâtiments et jardins du duc d'Orléans, qui probablement avait été l'intermédiaire de Perrin pour l'obtention du privilège.
L'affaire marcha sans doute fort mal. Et Golbert, quelque intérêt qu'il portât à Perrin et à Guichard, fut bien obligé de reconnaître qu'il n'y avait aucune espérance à fonder sur l'en-
jean-Baptiste treprisc. Lulli d'aillcurs, fort aimé du Roi, aux
T nin *
plaisirs duquel il contribuait, se faisait fort de réussir là où Perrin avait échoué; il demanda le privilège pour lui et l'obtint. Perrin et ses associés furent dépossédés. Çolbert, qui regret-
tait sans doute Téchec de ses protégés, dut recommander lui-même à M. de Harlay, procureur général au parlement de Paris^ le prompt enregisti'ement des lettres patentes données à LuUi, en dépit de l'opposition des quatre associés de Perrin« Le procès traînant eïi longueur, le Roi donna ordre au surintendant de sa muîaique de passer outre et celui,ci commença sea représentations. Elles furent froetueuses sans doute, et leur produit, joint aux menus gains de Lulli, lui constitua une assez jolie fortune qui fit plus d'un envieux. Konane de luiu. Dans une lettre à Gabart de Villemont, un de ses eoirrespondants s*écriait en 1682 : a L'on ne se peut empescher d'admirer la qontinuation des iosoiences de Lully. Le premier président vouloit avoir le comlé de Grignon et l'avoit porté à 400,000 livres; le violon a fait une enchère de 60^000 livres ; cela est fort bon pour les capéanciers ; mais^ en vérité, faut -il qu'un baladin ait la témérité d'avoir de telles terres ! Mais aussy cet homme a sçu plaire au plus grand Roy du monde, La richesse d'un homme de cette qualité est plus considérable que celle des premiers ministres de l'Europe! » Gette belle fiireui? contre, ce violon,, ce baladin dont
tout le crime était d'avoir su plaire au Roi, est vraiment comique. Si heureux cependant que fût LuUi dans l'exploitation de- son privilège, il n'en jouit pas sans quelques soucis. Golbert, voulant sans doute donner une compensation à Guichard, l'ex-associé de Perrin, lui fit délivrer en août 1674 un privilège pour la créatioû d'une Académie royale de spectacles. Là il n'était plus question d'opéras. Guichard voulait simplement faire construire des cirques et des amphithéâtres « pour y faire des carrousels, des tournois, des courses, des joutes, des luttes, des combats d'animaux, des illuminations, des feux d'artifice et généralement tout ce qui peut imiter les anciens jeux des Grecs et des Romains. » Il s'engageait à ne jouer aucune pièce de musique auxdites représentations et donner spectacle gratis plusieurs fois par an au bon peuple de Paris, qui, à défaut de pain dans les temps de disette, eût au moins été certain d'avoir des cirques.
Guichard, paraît-il, ne tint pas strictement ses eiïgagements ; on assure qu'il empiéta sur le champ de LuUi. Le violon s'emporta, le Roi l'entendit et Guichard fut perdu : son privilège
fut révoqué et Golberl lui-même dut rexécutér. LuUi avait-il raison, Guichard fut-il un concurrent déloyal? Nous l'ignorons. Ce qui importe ici, ce sont les fruits que nos temps ont recueillis de ces efforts et de ces tentatives : TAcar ^i^de***ïïusiîiî^^^ demie royale de musique fondée sous les auspices de Golbert nous est restée, et nous entendons encore (1) avec plaisir des airs de Jean-Baptiste Lulli.
(1) Février 1876. Représentation avec grand succès au théâtre de la Gaîté du Bourgeois gentilhomme avec la musique de ^.-B.
Lulli.