‹ Colbert et son tempsChapitre 10 sur 41 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

iirrévMâiblement c«u»«ri aiûgné

de

anétécr sur les projeta de Versailles,. Côlbert ''•»■«*»•

(1) M. Micbelet^ qui a trop aimé cette sorte de dîyisîons établies sur des faits de l'ordre pathologique , ayait déjà partagé le règne ^ François^ I» en deist parties cQstihctes^ : anrant f9é!hw9er onladie de l'époque et... après I

n'avait plus qu'à se résigner et à obéir. La résignation et robéissance lui furent cruelles, sans doute ; mais s'il dut donner, malgré lui, à cette œuvre qu'il maudissait, ses veilles et ses soins, il n'épargna ni les unes, ni les autres. La résolution prise, il fallait poursuivre et exécuter comme il convenait à im Louis XIV et à un Colbert : grand et bien. Il fut fait ainsi.

Commencement Gc fut avoc l'année 1669 que les travaux de

des travaux.'

Versailles commencèrent à prendre un développement considérable. A ce moment, sans doute, toutes les résistances de Golbert étaient brisées et sa soumission assurée. Cependant nous voyons que dans un « mémoire de ce qui est à faire pour les bastiments en l'année 1660, » Versailles ne tient encore que la quatrième place parmi les préoccupations de Golbert et qu'il pense aux quais, aux Tuileries et au Louvre.

^«SrtîlpôSr Cependant il a déjà demandé à tous les archi-

Miitts?****^^'' tectes en renom des plans pour la transformation

complète de Versailles. Le Vau (1), Claude

(1) Louis Le Vau, qu'il ne faut pas confondre avec, son frère François Le Vau -le jeune.

LES BEAUX-ARTS 25â

Perrault, Gabriel, Vigarani, Gobert, Le Paultre, sont tous au travail et près d'avoir achevé leurs projets au mois de juin 1669. Tous ont, pour se guider, les indications données par Colbert luimême dans un (( Mémoire de ce que le Roi désire dans son bâtiment de Versailles. »

Les projets sont achevés et remis au surintendant. Colbert les examine avec un soin minutieux ; il lés tourne, les retourne, les discute et les annote ; enfin il dresse un tableau des observations qup chacun d'eux soulève. Ceux de Vigarani, de Gabriel, de Perrault, soulèvent les plus vives critiques; celui de Le Vau^ « qui LepundeLevau conserve tout ce qui est fait », paraît mieux satisfaire Colbert et, sauf modifications, c'est celui qu'il se dispose à suivre. '

Le plan une fois adopté, les travaux furent poussés activement; architectes, ingénieurs, jardiniers, artistes de tout genre durent se multiplier. Au mois de mai 1670,. tandis que Louis XIV visitait en grande pompe et suivi de toute sa cour ses nouvelles possessions de Flandre, Colbert lui écrivait :

« Je fus hier à Versailles et à Saint-Germain. Les charpentiers commencèrent du matin leur comble de Trianon. .. Le jardin s'avance fort.

^4 LES BEAUXnâEXS

a Pour Versailies la corniche «de la Saœ ««ht le parfaire est eaUèremeat posée. UimcoBimae avec grande dîligencat «t l'oa ûammeace à laiUer ]b bois poiir le oomMe : je iai& aocore a^giaeniter le uQwl^re des ouvriers paiu* les paviUons éd la grande avant-caur.

«c Les couvertures dBsdeux ailes «et pavillons joiiats au petit diasteau &ont presque achevées, et les scuipt^ars travaillerojoi au djedajaa, la semaiœ où nous entrons. «

Déjà au a achevé Je grand parterre in uordj avec les deux has^ns des Caurôunes, ia pframide^, lacappe d'ëau, les groupes d'aufante qui fàiaBent uiaie allée d'^au jusqu'au haesÛL 4^ I>rdgoiL.

Louis XrV suit de loia, avec uaintMêtimpatieat, k^s pt-ogrès de sou palais. Il se fait informer par Golbert cle tous ies détails et aoaote tous las paragraphesde daàque lettre, il semble qu£ ce soit pour le Hoi et, par suite, pour son ministre, uue préoGCupatiou de tous tes instaats dont les plus grandes âffaii^s -de TËtat n/f sauraient les distraire.

Les ouvriers car- Uu iDstaut OU redoute riuterruplJiQa éesteà^

riers; la mois- , *

son et les ou

vrages

du^RoT. vaux. AujBois de Juin ^670, «oa ippreAd^^

BËAUX-AHTS 25S

les ouvriers des carrières dont on tke Jes maté* nsinx de constnictioa ont l'intaatioa de laisser là leurs pierres pour aller faire aux champs, en la saison, les foins, la moissan et les vendanges. Aussitôt raiarme est partout ; et pour retenir les malheureuxouvriers on n'hésite pas à prea* dre des mesures extrêmes : ^ tous les. carriers des carrièsres de Saint-Lea, Trossy , Taverny et Montaitaire qui n'ont point d'héritagie in propre » ne pourront désemparer, « sous peine d'emprisomiemesit de leurs personnes et de punition corporelle en cas de récidive, d Et le Roi a eu soin de £aire envoyer sur ies lieux mêmes pour tenir la main à rexécutioa de ses ordres un' agent spécial, Desciousanx, garde de la jprévôte de i hôtel.

On ne saurait aujourd'hui trop sévèrement qualifier une semblable atteinte à la Ubi^i^é du travail; mais eoiifti»eat imaginer que là où Golbert avait dû plier, de pauvres manœuvres eni^éat pu être un (Àstade à la volonté du Roi?

Ce souci de Louis XIV pour Versailles, au milieu des plus graves circonstance, se mani^ feste sans cesse. En œai 161%, lorsque la guerre smucitode de

Louis XIY pour

de HoUande vient d'éclater et que Je JRoi s'est ytJmtt^vme mis Ini-mêo» à k tète de l'armée, Colbert m " """"*''•

croit obligéde Tinformer de Tétat exact des travaux de Versailles. Le scrupuleux ministre n'oublie rien dans son mémoire : bâtiments, jardins, étangs, réservoirs, rocailles^ tout s*y trouve, jusqu'aux robinets, ajustages et soupapes. Et après cette minutieuse énumération, il ajoute : (( Je supplie Vostre Majesté de me faire sçavoir si ces relations luy sembleront ou trop longues ou trop courtes ». A qiioi Louis XIV, à qui sans doute la guerre laisse des loisirs suffisants, répond en marge qu'il veut a de longues relations » et « le détail de tout ». Et Golbert devait envoyer chaque semaine un semblable mémoire! Nous ne pourrions malheureusement citer un seul document de la même époque dans lequel le grand Roi ait témoigné une pareille sollicitude pour le Louvre. Dans les lettres que Golbert adressa au souverain pendant ses diverses campagnes, il ne crut pas même devoir lui parler des travaux qui s'y étaient faits : on peut dire qup le Louvre fut construit en silence et que plus tard le Roi eut seulement le plaisir de le voir, sans avoir eu la peine de s'en préoccuper. Si Louis XIV avait sa volonté, pleine de grandeur, souvent égoïste, et personnelle presque toujours, puérile parfois, comme nous le révèlent

ces soucis bien humbles parmi les plus considérables actions, Golbert, lui, avait son orgueili son amour-propre. S'il voulait" sincèrement que Versailles fût digne de Louis XIV, il voulait non moins énergiquement qu'il ne fût pas indigne de Golbert.

Aussi est-ce un spectacle presque inattendu ' qu'offre Taclivité incroyable de cet. homme qui, prompt à concevoir les grandes lignes des plus . vastes^ desseijns, descend, sans s'épuiser, jusqu'aux plus modestes parties de l'œuvre dont la direction et la responsabilité lui incombaient. Et, à vrai dire, il n'est nulle part inférieur à luimême: faites par lui, les plus petites choses paraissent gmudes.

* Pour prendre les décisions les plus insigni- coiben dans les

^ ^ ^ . détails.

fiantes en apparence, il lui faudra le conseil des plus illustres. Il sent si bien de quelle importance est la perfection des détails pour la majesté de l'ensemble, que ce ub sera pas trop du plus grand peintre de son temps pour dessiner une serrure ou un bouton de porte. Il ira chercher en Allemagne, en Italie, plus loin encore, s'il le faut, un homme capable de construii'e

excellemment un jet d'eau ; pour orner les jar- T. H. n

mutation.

dins du Roi ; ce ne sera pas assez de la faiihe et de la flore de l'Europe , il mettra à contribution les deux inondes : l'x^sie, rAfriquè, r Amérique.

De iiombreux documents en portent témoignage.

Le 5 septembre 1670 il écrit à l'intendant des galères a Marseille :

Lesneuispotii les « Vous Sçavcz quo, pour l'orriement des jar- Essais d'aecii- dmsdcs maisons rovalos, ilestilecessaire d ôvôir une grande quantité de fleurs. Gomme il s'eii rencontre éti Provence de plusieurs espèces, je vous prie d'acheter toutes les jonquilles et tubéreuses que vous pensez pouvoir contribuer à cet ornement et de me les envoyer de bonne heure^ afin qu'elles puissent estre plantées pour le printemps prochain. »

Quelques jours après il demande aii toême fonctionnaire de lui envoyer chaque année une quantité considérable de fleurs et de plantes rares. Plus tard encore, il réclame des muscats et des raîsitîs de Gorinthe.

'Il fait envoyer (1) par le consul français à Zante des plants de vignes du pays.

(1) Mars 1671.

LES BÈAUX-ARTS â59

Talon, intendant à Oudenarde, achète sur

son ordre des jacinthes et des œillets (1).

Eh septembre 1672, il envoie à la Grande- Chartreuse un jardinier chargé de choisir des épicéas.

En janvier et mai 1673, on le voit faisant chercher à Marseille des jasmins et des tubéreuses, à Gaen des jonquilles, a qui soyent e^trêmement doubles ».

En 1674, il ouvre au trésorier des galères un * crédit de 14,497 livres (2) pour de semblables fournitures.

Il fait venir des arbres à fruits et des planâtes rares du Portugal, d'Orient, des Indes même.

Le 6 décembre 1672, il écrivait à M. du Ruau Fallu, directeur de la compagnie des Indes occidentales :

« Estant bien aise d'avoir tout ce qui se peut trouver de curieux dans les isles d'Amérique,i tant en fleurs, fruits, plantes qu'en coquilles, qui peuvent servir à l'ornement et à la décoration des jardins des maisons royales pour les présenter au Roi, il sera nécessaire que vous

(1) Août 1671.

(2) Plus de 72,000 francs d'aujourd'hui,

preniez soin de m'envoyer des oranges dans toutes les saisons dQ l'année qu'elles pourront estre envoyées, et que vous preniez garde qu'elles soyentdes plus belles et des meilleures qu'il y aura dans lesdites isles, conime aussi que vous recherchiez, avec la mesme exactitude, s'il y a de belles coquilles, des plantes rares, des arbrisseaux verts, des fleurs extraordinaires ; en un mot, tout ce qu'il peut y avoir de curieux et de singulier dans lesdites isles, poiir me l'envoyer par le retour de tous les vaisseaux

françois. » ♦ ,

Mais ce n'est pas assez des merveilles du règne végétal, il faut encore à Versailles pouvoir montrer au Roi tout ce que le règne animal '"Sw^^rareV. ^^^^^ ^^ curieux et d'élégant ; il semble que Golmonta?e? **"^"^' bert ait créé la Faune ornementale.

En 1668 on lui envoie des gazelles, des chèvres angora, des biches de^ Sardaigne, des rats de Pharaon, des « demoiselles » de Numidie, des poules et des coqs de Gonstantinople.

Le 12 septembre 1673, Colbert écrit de Sceaux à son agent ordinaire, Arnoul, l'intendant des galères déjà cité :

« Le sieur Mosnier (1) ayant eu avis qu'il est arrivé du Levant une voiture d'animaux qui y ont été achetés, suivant les ordres qu'il en avait laissés en partant d'Alexandrie, je Tenvoye à Marseille pour prendre soin luy-mesme de la conduite de ces animaux jusqu'à Versailles. »

Deux mois à peine avant sa mort, il adressait (20 juillet 1683) à M. de Vauvré, intendant de marine à Toulon^ une lettre fort curieuse qui montre tout le prix qu'il attachait à de semblables acquisitions :

a Vous ferez fort bien, écrivait-il, dedépes- Leg peranx de cher une tartane exprès ^ à Tunis, dans le commencement d'aoast, pour faire venir des perdrix de Barbarie^ et de faire donner des cages aux bastiments qui iront dans l'Archipel et dans les Eschelles de Levant. Mais surtout recommandez aux capitaines et patrons d'apporter la plus grande quantité de perdrix qu'il leur sera possible.

€ Aussytost qu'il en sera arrivé à Toulon, ne manquez pas d'en envoyer la plus grande partie à Versailles , parce que ' le plaisir

(1) Il avait déjà fait plusieurs voyages en Orient pour chercher des animaux pour Versailles.

que le Roy en recevra consiste à la diligence, et Ton en prendra tout le soin nécessaire pendant rhyver. »

Le parc de Versailles, on le voit, tendait à devenir, grâce à ce Golbert qui semble devancer le temps, un véritable jardin d'acclimatation.

'^vS*''* ^^ ^ fameux bassins de Versailles dans les-

cpiels l'eau est amenée ^ si grand frais I Comment ajouter à leurs beautés artistiques? Comment les animer ? Gomment les orner et en quelque sorte parer leur parUte ?

En 1672, Golbert avait voulu deux yachts pour les étangs, et il avait écrit à son frère, Golbert de Groissy, ambassadeur à Londres,

lui mandant que, les ouvriers français paraissant peu habiles à cette besogne, il estimait plus à propos de les faire bâtir en Angleterre.

c( Mais, comme le Roy, disait-il, ne voudroit point que le roy d* Angleterre fust par là convié de les faire bastir et de les donner à Sa Majesté, je vous prie d'examiner si vous pourriez obtenir la liberté de les faire bastir par le meilleur charpentier dudit roy. »

La délicatesse des princes !

Golbert et Louis XIV eurent les deux yachts,

consJrHits, il est vrai, par des charpentiers anglais, paais ornés et décorés par des artistes français.

Mais il fallait plus de vie encore et d'animation sur \e^ trop majestueux bassjns de Versailles. Golbert voulu); le^ peifpler ^e cygnes, ces vivantes nacelles.

h^B cygnes eurent alors leur page dans This- u «rande affaire

- 1 i^ï * des cygn«s.

toire et c'est presque une légende. Gestso laisser aller à une étrange digression que de la racopter : on nous le pardonnera.

L'afiaire, car ce fut un-e affaire considérable, prit nâissaiice ep septembre 16721, pendant la guerre de Hollajide. Oojbert écrivit en Danemark au chevalier (le j Terlon , ambassadeur français à Copenhague :

oc Comme je serois biea ayse d'avoir un grand nombre de cygnes pour mettre dans les canaux des maisons royales, je vous prie de vous informer s'il y eu a quantité en Danemark, com- cygnes de Dane-

^ * ' mark,

bien ils valent pièce, et quel expédient Ton peut prendre pour en faire venir deux ou trois cents. y>

M. de Terlon fit , comme on le pense bien, tous ses efforts pour se procurer le plus grand

raine.

nombre possible de ces gracieux palmîj)èdes. Il n'en put réunir que quarante et les expédia au ministre par un vaisseau de Lubeck.

C'était trop peu au gré de Colbert. Le 9 novembre de la même année, il écrit de Versailles à M. Ribeyre, intendant à Tours :

Cygnes de Tou- « L'ou m'a assuré qu'en Tourraine, il y avait

divers lieux où se trouvait un nombre assez considérable de cygnes. Je voyis prie de vous en informer, et en cas que cela soit, faites-en acheter, s*il vous plaist, jusqu'à deux ou trois douzaines pour le Roy, et, s'il vous est possible, obligez ceux qui vous les vendront à les rendre en vie sur le canal de Versailles. »

Et le 8 décembre suivant Colbert ajoutait :

(( J'attends, avec impatience^ de vos nou-. velles sur ce sujet, estant nécessaire que vous vous diligentiez. »

Voilà, on le suppose, qui allait de pair avec les gros soucis que donnaient les États de Hollande.

Les cygnes se rencontrèrent sans doute moins facilement en Touraine qu'en Danemark, ou bien M. Ribeyre y mit moins de zèle que le chevalier de Terlon, car, le 21 juii-

LES BEAUX- A RTS 265

let 1678, Golbert était obligé de réitérer sa demande à l'intendant de Touraine. D'autre part il priait notre ambassadeur en Danemark de lui faire un nouvel envoi. Celui-ci, fort embarrassé sans doute, fît une assez bonne réponse : les cygnes étaient rares ; ils ne devaient pas supporter facilement le voyage : il était bien plus simple de faire venir des œufs et de les faire Les œuf» de cycouver à Versailles. Les grands esprits, si vastes qu'ils soient, n'embrassent pas tout : Colberl n'avait pas songé à cette combinaison ; elle lui parut aussi pratique qu'ingénieuse et, le 27 octobre 1678, il répondit à l'ambassadeur :

<( Je vous prie d'exécuter cette pensée, et de prendre (dès à présent vos mesures pour en avoir le plus grand nombre qu'il se pourra ; mais alors il faudra bien prendre vos précautions, tant pour les ranger en sorte qu'ils ne se puissent casser, que pour le choix dé la voiture et du chemin par lequel vous les enverrez. »

Que de précautions, Dieu juste, pour des œufs de cygne !

Cette recherche de l'oiseau cher à Léda ne dura pas moins de quatre ans.

Enfin, tant de sujets venus adultes que d'in-

dividiis <( nés à la iQj^ijagerie » , Gplbert eut enfin le nom|)rg de cygnes désiré, et peut-être au delà, puisqu'on crut devoir en former une réserve, créée dans une des îles de la Seine,

Le lj5 septembre 1676, Louis XIV rendit, sur la proposition de Golbert, Tordonnanee suivante :

<c ^a Majesté ayant fait venir un grand nombre

de cygnes des pays estrangers pour servir 4'or-

nepqent -gur les canaux de§ maisons royales,

Lescyinés sur la cf voulant aussy en embellir la Seine dans Tes-

tQn4ue et îau-dessus et aif-dpssous de sa bonne ville de Paris, elle donne ses ordres pour en faire mettre un nombre considérable dans Tisle située vis-à-vis le Gours-la-ïieyne, vulgairement appelée Tisle IVIacquereUe. Et, comnae il est nécessaire pour la conservation desdits cygnes, et parvenir à la fm que Sa M^esté s'est proposée dans pet établissepaent, de les conserver et empescber qu'il pe jeUr soit fait aucun mal, et de les metttre pour cet effet spi^s la protec|;ion publique. Sa Majesté fait défei^ses à toutes personnes, de quelque condition et qualitç qu'elles soyent, d'entrer dans Tisle, sans permissions de ceux qui soi^t prçposés à la gar4ç desdits cygnes, à tous bateliers d'y aborder.

défend âe prendre |es œufs de cygnes, de leur feire aucun mal avec filets, î)astons, arines à feu, à peine de 30Q Ijvres (i) d'amende la première fois et de punition corporelle en cas de récidive. »

La Reynie fut chargé de l'exécution de cette ordonnance sévère.

L'idée de faire servir à Tornement de la Seine dai^e paris l'excédant des cygnes royaux doit sans doute être attribuée à Golbert qui savait toift utiliser pour la beauté de la grande ville ; toujours est-il qu'il eut soin de recommander lui-mêipe leç cygnes à la vigilance de La Reynie.

IL'Ile dont il est question ici fut par la suite L-ne des cygnes, plus honnêtemeïit désignée; elle garda le nom de ses hôtes ailés et s'appelle encore, bien qu'elle soit réunie à la terre ferme, l'île des Cygnes.

En i683, comme les déserteurs n'avaient pu être repris, on déclara qu'ils éfaie^it bien réellement destinés à flotter gracieusement jusqu'au pont de Rouen ; on se borna à prescrire qu'ils ne devaient pas dépasser cette limite, et après

(1) Plus de 1,500 francs d'aujourd'hui.

tant de phases diverses, la question tomba fea question des naturellement dans Teau. Elle avait pendant

cygnes close au ^

bout de onze pres do onzo ans préoccupé les hommes les plus illustres et les esprits les plus distingués du temps ; elle avait donné lieu à des négociations sérieuses, à une correspondance active et provoqué en plusieurs circonstances Tintervention directe de l'autorité royale.

On juge par cette anecdote, sans doute trop étendue, quelle importance s'attachait aux plus minces détails de la construction et de l'ornementation de Versailles.

Que de fois ces bâtiments, ces canaux, ces aqueducs, ces machines, ces fleurs, ces cygnes durent faire pester l'infatigable Colbert, sur qui pesaient tant de fardeaux, on peut le supposer. Il ne faut pas oublier que celui qui reconstituait nos finances, créait notre commerce, organisait notre industrie, fondait notre puissance maritime, fui blessé mortellement par un mot '. cruel dit à propos d'une de ces misères dont nous venons de parler : une grille du palais de Versailles !

gv

Les travaux de Versailles et du Louvre ne fai- Les résidences

royales et les mo-

saient oublier à Gôlbert rien de ce qu'il croyait ««ments. devoir aux autres résidences royales, et surtout aux monuments de Paris. Fontainebleau, Saint- Germain, Ghambord, furent embellis et réparés.

Le Val-de-Gràca fut achevé, l'Observatoire entièrement construit, les arcs de triomphe des portes Saint-Denis et Saint-Martin furent élevés, un autre arc de triomphe à la place du Trône projeté. Pour que de si vastes et si nombreuses entreprises fussent à la hauteur de ses projets, il lui^ fallait un personnel d'artistes admirable et unique; les circonstances le servirent heureusement; ce personnel existait, il sut le recruter, l'organiser et, nous l'avons dit, le discipliner. Mais Golbert voyait, au delà de la grandeur du Roi, au delà de sa propre satisfaction; il voulait que toutes les ressources dont il disposait contribuassent à la gloire de la nation. Et oe n'était pas assez à son gré que cette brillante phalange d'hommes déjà célèbres qui u persounei des

arts.

Tentouraient ; il entendait Taccroître perpétuellement et la rajeunir sans cesse. Nul ne fit plus, nul ne fit autant pour donner aux beaux-arts en France tout leur essor. Nous l'avons vu constituer définitivement l'Académie de peinture et de sciilptiire et y provoquer là création d'une école vrâinierit nationale. Il rêvait pour son pays un prestige artistique aussi grand que celui de la Renaissance italienne. Il avait appris àé Màzarin, son premier maître, par quels soins et quelles recherches on pouvaft attirer les richesses artistiques de FEurope. Il niit ces leçons à profit, non pas pour lui-même, comme Teût fait le Cardinal, mais pour la Fràlicé et poiir le Roi.

Les eoiicctioas; Par SCS soius furcut acquises les collections

acquisitions à .. *,,

l'étranger. de Mazariu et celles du fameux Jabach, qiii luimême avait acquis les tneilleiites œuvres de la collectioh de Charles 1". Il eut des agents partout : à Paris, le sieur Gédéon Barbier du Metz, intendant des meubles de la couronne ; en Italie, l'abbé Benedetti, M- de Bohzi, évê(|tie de Béziers, M. de Bourlemont ; eh Allemagne, Jabach lui-même, et dans presque tous les pays, les ambassadeurs de Frahce.

Des 1663, il épie lès occasions' (jtii peuvent se lirésériter :

« J'ai rendu compte au Roy, écrit-il à M. de m. de Bonzi. Bonzi, de tous lès tableaux de Paul de Véronèse et du Titien que Ton pourrait acheter. Mais comme le prix en est fort grand et que nous sommes à présent accablés d'une infinité

.de dépenses pressantes , si vous pouviez

couler le temps pendant cinq où six mois, en entretenant les particuliers dans l'éspérâhce qu'on s'en accommodera, je vous ferois remettre alors l'argent nécessaire pour les acheter. »

Ces tableaux échappèrent à Golbert et peu de temps après (1) il écrivait au même personnàge :•

ce J'espère vous remettre de l'argent à la fin de cette année, afin que vous puissiez profiter de Toccasion d'acheter d'autres tableaux. Cependant je vous conjure de vous servir de vostre adresse pour tenir en baleine ceux avec lesquels vous estes entré en quelque sorte en marché (2). »

Bonzi, en effet, acheta un peu plus tard pour

(1) 20 juillet 1663.

(2^ Bonzi élait alors ambassadeur à Venise.)

le Roi un tableau de Paul de Véronèse, qui £ut envoyé à Golbert le 22 septembre 1664, par la voie de Bâle.

jftbteh. En septembre 1668, Jabach écrivait à Gol-

bert :

a Je ne suis en peine que des douze caisses de tableaux que j'ay fait venir par vos ordres, Monseigneur, et qui sont parties de Cologne et d'Amsterdam il y a plus de trois semaines, tant par mer que par terre, sans en avoir eu depuis aucunenouvelle. S'ils arrivent heureusement icy, je ne fais nul doute que vous y trou- Lnc mémoire de vorcz dc très-bellcs choses ; ' la mémoire me

collcctioiinear. /. . » i

restant toute fraische de quelques-uns que j ay

'VUS en Angleterre et trouvés alors fort beaux, //

y a tretite^trois ans, ce qui est bon signe... »

Fort bon signe en effet. Mais voilà une terrible mémoire d'amateur !

En janvier 1669, Tàbbé de Bourlemont signale à . Golbert des Paul Véronèse, des Gorrégé,- des Palma, des Tintoret, des Titien, qui doivent se trouver dans les couvents supprimés des Etats de Venise ; plus tard encore il lui propose d'acheter les statues de la vigne et du palais Ludovisi, et encore le palais lui-même.

En mars de la même année, c'est Godefroy, rhistoriographe, qui s'entremet auprès du ministre pour l'achat d'un portrait de Philippe II par Antoine More (1).

Six mois après, Golbert écrit à Errard, directeur de l'Académie de Rome :

« J'aurois esté bien ayse que l'on eust pu acheter poiu* le Roy les. bus tes et statues de la vigne (2) du prince Ludovisi, et j'avois desjà esté informé de leur beauté ; mais j'apprends avec déplaisir que ledit prince a vendu le tout en Espagne. Cependant j'attendray les deux paysages du Dominiquin et un troisième tableau du fameux Pérugin, ensemble les autres raretés que vous me faites espérer. »

En mars 1670, il se fait informer par le duc de Ghaulnes, ambassadeur à Rome, des œuvres d'art qui composent la collection du cardinal Antoine (Barberini) ; il s'agit alors de les acheter. Mais deux ans après, ces tableaux ou du moins plusieurs d'entre eux sont offerts gracieusement au Roi, et Golbert, qui n'est pas homme à laisser échapper une si heureuse occasion, se

(1) Né à Utrecht en 1512, mort à Anvers en 1588» (S) Vigne est pris ici dans le sons italien et signifie maison de plaisance.

«74 LES BEAUXi^RTS

hâte d'écrire à M^d'Ëstrées, évêque et duc de Laoïi :

a A regard de la demande que vous mefaites.

Les présents de ^^ ^ ^^Y ^^^a agréable un présent de tableaux Ses^îSVol' *' que les cardinaux Barberini (Antoine et Charles) veulent faire à Sa Majesté, vous sçavez bien que les grands rois ne refusent point les présents de cette qualité. »

Ce « vous savez bien » est d'une bonhomie tout à fait charmante.

Au mois de septembre 1672, Colbert croit devoir envoyer à Madrid denx des peintres du Roi, Blanchard et Cussat, n pour voir les tableaux que le marquis de Lidie a fait proposer de vendre et faire choix des cinquante plus beaux » . Ces denx artistes forent chaudemeni; recommandés au marquis de Villars, notre ambassadeur en Espagne. Ils avaient pleins ponvoirs pour traiter en deçà d'un maximum fixé ; mais ils ne purent tomber d'accord avec le vendeur et durent s'en rev^mir les mains vides. • A la même époque, on lui propose, par l'intermédiaire du comte d'Avaux, ambassadeur à Venise, un Titien, on en demande 6,000 ducals. Mais déjà Colbert a réuni « un assez bon nombre

<le Titiea pour s'en passer » et le prix (4) lui parait « si exorbitant que Ton n'y peut penser. »

En 1673, dans un moment où il çst aux prises tivec les plus grandes difficultés financières, £iolbert n'oublie pas néanmoins l'exécution de son dessein. Il écrit à Coypel, alors à la tête de l'Académie de Rome :

a Vous devez rechercher avec soin tout ce que vous pourrez trouver de beau, en bustes^ figures, bas-reliefs et autres beaux ouvrages de rancienne Rome, et, en cas que vous en trouviez à Ao/z marché, les acheter; mais prenez bien garde de ne vous eii déclarer à personne et d'exécuter avec adresse et secret Tordre que je vous donne en cela, n'estant pas à propos d^en faire beaucoup d*éclaf et ne voulant pas mesmes y mettre beaucoup d'argent. y>

Tout cela est intéressant et instructif. Golbert sut acquérir des merveilles pour la France, mais toujours avec économie. Ces recommandations furent renouvelées à Coypel dans chaque lettre (2).

(t) ISJQOO éc» évL temps, environ 180,000 francs d'aujourd'hui «n valeur relative.

(^) Yrm dans le c«aiMU de M* Pierre QémeQt, t. V, le« lettres 4m iU«vri]« 13 mi et 2a jnîft 1673.

Nous pourrions multiplier ces citations ; elles ^ ne serviraient qu'à prouver que la mort seule interrompit cette poursuite opiniâtre des chefsd'œuvre de tous les siècles.

Les efforts de Golbert, pour doter la France d'une collection qui à cette époque fut certainement une des plus belles de l'Europe, se doivent juger par les résultats.

La collection da A Tavéncment de Louis XIV, le cabinet du

Loavre telle

fl«cï^ajj^t^j créée Roi nc Comptait pas 200 tableaux ; à la mort de

Golbert, il en comptait près de 2,500. Le grand ministre disparu, la collection resta jusqu'en 1742, sauf de rares acquisitions, ce qu'il l'avait faite.

Voici, d'après l'inventaire de Bailly (1) dressé en 1709, quelle en était la composition : Écoles romaine et florentine. 89 tableaux. » ' vénitienne .... 102 »

» lombarde .... 178 »

» allemande et flamande .... 179 »

française .... 930 »

1,478 tableaux.

(1) Garde des tableaux du Rou-Cet inventaire fut dressé par ordre du duc d'Antin^ surintendant des bâtiments, arts et manufactures.

Report. . . . 1,478 tableaux.

Le Brun : esquisses ... 8 »

Verdier 3 »

Mignafd et autres : esquisses et copies. . . . .• 869^ »

Miniatures. et copies • . . 22 »

Par Poste : tableaux, vues

des Indes 23 »

2,403 tableaux.

De rétat des galeries du Louvre au temps de Golbert, on se fera une idée assez complète par le récit suivant d'une des rares visites de Louis XIV à son cabinet de tableaux, récit extrait du Mercure galant du mois de décembre 1681 :

« Le vendredi , 5 de ce mois, le Rov honora visite da roi à

^ son cabinet de

Paris de ôa présence et vint au vieux Louvre ^**>*ea«^' voir son cabinet de tableaux. Il est dans un appartement neuf, à costé de la superbe galerie appelée la Galerie d'Apollon. L'or que l'on y voit briller de tous costés est ce qu'elle a de moins rare. C'est un chef-d^œuvre de peinture et de sculpture, qui, entre autres ornements, a plusieurs tableaux de M. Le Brun d'une beauté

achevée. Tout y est admirable, jusques aux serrures des portes et des fenestres qui sont ciselées et dorées, et dont rien ne peut égaler le travail. La galerie qui estoit en cet endroit fut bruslée quelque temps après le mariage du Roy,, et Sa Majesté fit bâtir au mesme lieu oelle dont je viens de vous parler. On sauva quelques tableaux de cet embrasement , représentant plusieurs roys de France, lesquels sont conservez parmi ceux du Roy. Ce que l'on appelle le cabinet des tableaux de Sa Majesté, dans le vieux Louvre, contient sept grandes salles fort hautes^ et dont quelques-unes ont plus de cinquante pieds de longueur. Outre cela, il y en a encore quatre au vieil hostel de Gramont^ qui joint le Louvre. Vous jugez bien qu'on ne peut voir tant de lieux remplis des tableaux du Roy, sans que le nombre en paroisse presque infmy. Les plus hauts appartements en sont embellis jusqu'audessus des corniches. On voit d'ailleurs en plusieurs endroits des espèces de volets qui en sont tout couverts des deux costez, de mœiière^ qu'estant couches contre la muraille , oeia fait trois rangs de tableaux* Voicy à peu près le nombre de ceux des plus grands maistres qui sont dans ces onze salles. Il y en a seize de

Raphaël d*Uri»n ; c'est le peintre le plus estimé de tous les peintres modernes. Comme il n'estoit âgé que de trente-six ans lorsqu'il est mort, le nombre de ses ouvi-ages ne peut estre grand. Ainsy i'on peut dire que le Roy en a la plus grande partie. Parmi les tableaux de ce grand maistre, il y en a trois qui sont sans prix : l'un

représente la Transfiguration et est à Rome;

Sa Majesté a les deux autres, qui sont un Saint Michel de grandeur naturelle et ta Sainte-Famille. Ce dernier est le plus estimé de tous. Il est peint sur du bois de cèdre (1), et c'est par eette raison qu'il s'est mieux conservé que tous les autres... Les autres tableaux sont : six du Corrége, cinq de Jules Romain, dix de Léonard de Vinci , huit du Georgeon, dix-neuf du Carrache, huit de Dominiquin, douze du Guide, six du Tintoret, dix-huit de Paul Véronèse , quatorze de Vandick, dix-sept du Poussin^ six de M. Le Brun, eptre lesquels.il y en a de quarante pieds de longueur.

ic Ces tableaux sont accompagna de quantité d'autres dont je ne sçay pas le nombre, xfe sçay seolemait cfu'ils sent de Rubens , de TÂlbana,

(1) Il ar été depulv liiamsporté sur toile.

du Valenlin, d'Antoine More et d'autres mais- 1res renommez. Outre tous ces lableaux, il y a dans le vieil hostel de Gramont plusieurs groupes de figures et bas-reliefs de marbre et d'y voire. Il est difficile de se persuader, en voyant tant de chefs-d'œuvre où l'art semble en plusieurs avoir esté au-dessus de la nature, que la plupart ayent esté assemblez dans un temps où le •

Roy a soutenu avec avantage et avec éclat les efforts de toute l'Europe liguée contre luy. Il est vrai que Sa Majesté en a eu plusieurs depuis que la paix est faite, mais on peut dire que ce temps de paix a esté plus à Charge à ses finances que la guerre mesme, à cause du grand nombre de fortifications que sa prudence et la seureté de ses États l'ont, obligé de faire élever pour se garantir d'un monde entier d'ennemis de sa grandeur. Cependant tout va d'un pas égal depuis qu'il a pris luy-mèsme le soin des affaires de l'État. Ses finances sont en bonnes mains; il jouit seul de tout ce qui lui appartient, et c'est par là qu'estant en état de soutenir en tous temps toutes sortes de dépenses, il hiy a esté aisé de faire passer dans ses cabinets la plus grande partie de ce que les curieux avoient de plus rare et l'Italie de plus beau. L'amour du

Roy pour les arts, et la vigilance de ceux qui les font fleurir sous luy, ont presque tout rassemblé dans ses superbes maisons.

« Sa Majesté trouva tout en. fort bon ordre par les soins de M. Le Brun, son premier peintre, dont je vous ay parlé plusieurs fois. Il est directeur de ses cabinets de tableaux et des manufactures des Gobelins, chancelier et principal recteur de TAcadémie de peinture et de sculpture... Il ne faut pas s'estonner si tout estoit en si bon estât, malgré le nombre des ans et rhumidité qui ruine ces sortes d'ouvrages. M. Le Brun sçait la manière de les conserver et ne commet pour cela que d'habiles gens.. Quoyque le Roy, outre ce grand nombre de tableaux, en ait déjà vingt-six à Versailles des sç^iyants maistres que je viens de vous nommer, il en choisit encore quinze pour en orner les appartements, et donna ordre qu'on les y fît transporter de son cabinet du Louvre. Ils sont de Paul Véronèse, du Guide, du Poussin et de M. Le Brun. Sa Majesté examina quelque temps les ouvrages de ce dernier, et, les regardant après tant d'illustres, il luy dit obligeamment :« qu ils c( se soulenoient bien parmi ceux des grands c( maistres, qu'après sa mort ils seroient aussi

282 LES B£;àUX-ARTS

a recherchez, mais qu'il souhaitoit qu'il n'eût a pas sitôt cet avantage^ parce qull avoit besoin « de luy. » On ne sçauroit en cela louer trop le goût du Roy.

« Sa Majesté, après avoir veu les tableaux des sept grandes salles du Louyre, alla voir ceux qui sont dans les quatre salles du vieil hôtel de Gramont. Sa Majesté sortit fort contente d'avoir veu tous ses tableaux en si bcm état. Les plus anciens et les plus rares sont enfermez dans des manières d'armoires plates et dorées , dont tout le dessus est peint , et l'on pourroi* dire que fce sont des tableaux qui en cachent d'autres. On est c^hgé de prendre ses précautions pour ceux qui, ayant été faits depuis un grand nombre d'années, peuvent être facile* ment gâtez. »

Nous avons tenu à citer en entier ce long récit. On remarquera que le nom de GolbOTt ne s'y trouve pas une seule fois meirtionné ; peutêtre, à cause de cela même, -est-il raisonnable de supposer qu'il a pu l'inspirer. On y trouve, en effet, comme un reflet fidèle de sa pensée et des remarques présentées dans une forme qm lui est familière. Quoi qu^il en soit, on voit avec quel' soin les collections du Louvre avaient été

formées et cconbiai l'on attachait de prix à leur oons^rvatic»!.

Soixante ans plus tard , ces chefs-d'œuvre ^S'^tJlïs

-,-.... . , . après Golbert

amasses a grand pnx et entretenus si précieusement étaient dans le plus complet abandon et, pour ainsi, dire voués à une destruction prochaine. A cette époque, en effet, un critique distingué dont on a oublié le nom s'élevait contre cette incurie dans un opuscule intitulé Dialogue du grand Golbert :

a Vous vous souvenez sans doute, s'écriait le fervent admirateur des maîtres, vous vou^ souvenez sans doute, ô grand ministre, de l'immense et précieuse collection de tableaux que vous engageâtes Louis XIV de faire enlever à l'Italie et aux pays étrangers, avec des frais considérables, pour meubler dignement ses palais. Vous pensez (eh ! qui ne le penserait pas comme vous î) que ces richesses sont exposées à l'admiration et à la joie des Français de posséder de 1» rares trésors, ou à la curiosité des étrangers, ou enfin à Tétude et à Témulation de notre école ? Sachez, ô grand Golbert, que ces braux ouvrages n^ont pas revu la lumière et qu'ils ont passé, des places honorables qu'ils occupaient

dans les cabinets de leurs possesseurs,, à une obscure prison de Versailles , où ils périssent depuis plus de cinquante ans. »

Dans les jardins de Versailles, les plus belles statues, le Milon et l'Andromède ' du Puget, étaient frottées de gros sabie (1) et perdaient ainsi leur poli, leur éclat et « ce précieux épiderme 011 les rameaux des veines et toute la finesse de Timitation se faisaient admirer » (2).

Tous les renseignements que nous avons rassemblés jusqu'ici suffiraient à montrer qu'au point de vue de Tart le grand siècle dut beaucoup à Colbert. Mais ses projets n'embrassaient pas seulement le présent ils portaient loin dans l'ave- Formation d'une lîir. Enlouré d'artistcs renommés, il ne se satis-

nouvelle génération d'artistes.

(1) De grès. — Cet odieux procédé est, faut-il le diret encore

employé pour le nettoyage des statues de nos jardins publics. Nous citerons, pour exemple, celles du Luxembourg en janvier 1877.

(2) La Font de Saint- Yenne, Réflexions sur quelques causes de rêtat présent de la peinture, etc., 1746. Cité par Villol, Introduction à la Notice des tableaux du Louvre*

faisait pas de leurs chefs-d'œuvre; il avait des maîtres ; c'était beaucoup déjà ; il voulait plus encore : des disciples. Il rêvait de léguer à la France toute une génération àh talents jeunes et forts, ayant encore après lui une longue carrière à remplir et de beaux ouvrages à produire. C'est dans ce but qu'il provoquait l'ouverture de conférences publiques sur l'art, dans les galeries mêmes du Louvre (1). C'est dans ce but encore qu'il voulut, pour les élèves formés en France et ayant déjà fait leurs preuves, créer dans le sanctuaire même de l'art antique et moderne, à Rome, une école de perfectionnement. Là, les jeunes peintres, les jeunes sculpteurs, entretenus aux frais de l'État^ devaient puiser aux sources même du beau, en contemplant, en. étudiant, en reproduisant sans cesse les œuvres des maîtres.

L'Académie de France à .Rome fut fondée au Fondation de ta.

cadémie de

mois de février 1666. """"^^^^ ^ '^«'"«•

D'après les statuts et règlements (2) publiés le 11 dudit mois, l'Académie devait être composée de douze jeunes artistes, tous Français et

(1) Voir oi-dessus, page 240.

(2) Archives nat. O. 16,850; Académie de Borne.

286 LES BËAUX-ABTB

catholiques, savoir : six peintres, q%iatre sculpteurs et deux architectes.

L'article 3 de ces statuts était assez singulièrement conçu : « La maison, dismt^il, où sera establie F Académie, estant dédiée à la vertu, doit estre en singulière vénération à tous ceux qui y logeront. » Et le même article ajoutait que, partant, tous ceux qui y blasphémeraient Dieu ou y tourneraient en dérision la religion et les choses saintes seraient chassés de FAcadéniie.

Son directeur et Lc directeur de r Académie devait être un

les devoirs qu'il

avait à remplir, peintre ; il devait rendre tous les mois au surintendant des bâtiments un compte exac^dela conduite des élèves, de leur travaux, de leurs progrès, des succès qu'on en pouvait attendre, et devait se prononcer sur le moment où les élèves seraient en état de rendre service au Roi. Il devait visiter chaque jour les élèves à Fintérieur de TAcadémie et dans les fiêux où il leur serait donné du travail en ville.

Les élèves; leur Lcs élèves devaient tous prendre leur repas à

vie; leurs obii*

gauons. i^ tai^ (ju directcur, et tandis qu'ils ma&geairait,

l'un d'eux, désigné chaque semaine, devait leur lire l'histoire afin qu'ils en fussent bien instruits.

Us devaient se lever à cinq heures précises en été, à six heures en hiver^ ae eoucher à dix heures.

Ils devaient chaque jour pendant deux heures étudier, sous des maîtres spéciaux, Tarithmé tique, la géométrie > la perspective de Tarchiteoture. V

On regardait déjà la connaissance ^de Tanatomie comme Tune des plus indispensables aux artistes; aussi ^ le directeur devail-il chaque hiver laire faire la dissection d'un corps en présence des élèves et même le faire mouler, <c afin qu'ils apprissent bien la situation des muscles et les effets de leurs mouvements. »

De quelque modification qu'ait pu paraître susceptible ce règlem^it, disons qu*au point de vue des études on n'a rien fait de mieux, et qu'il est en tous points admirable ; toutes les expressions en sont pesées , toutes les prescriptions en sont claires, précises , formelles et ont certainement été longuement élaborées*

Un des articles de ces statuts révèle la pensée qui présida à la fondation de l'Académie. Âvaat que cette institution fût créée on envoyait d^ à Rome , aux frais du Roi,, les artistes les plus méritants. Mais ils y vivaientsans contrôle,

à leur guise; ils y restaient complètement livrés à eux-mêmes ; au lieu de se consacrer ati perfectionnement de leurs éludes ils s'adonnaient, les plus sages, à des ouvrages commandés par des particuliers, les autres, à la vie d'aventures, aux plaisirs, à la débauche. Rien d'utile pour eux, ni pour le pays, ne résultait des sacrifices de l'État.

Objet de cette « Commc Texpérience, disent les statuts,

fondation.

fait connoistre que la plupart de ceux qui vont a Rome n'en reviennent pas plus .savants qu'ils y sont allés, ce qui provient de leurs débauches ou de ce qu'au lieu d'esludier d'après les bonnes choses qui devroient former leur génie, ils s'amusent à travailler pour les uns et pour les autres et perdent absolument leur temps et leur fortune pour un gain de rien qui ne leur fait aucun profit. Sa Majesté défend absolument à tous ceux qui auront Thonneur d'estre entretenus dans ladite Académie, de travailler pour qui que ce soit, Sa Majesté voulant que les peintres fassent des copies de tous les beaux tableaux qui seront à Rome, les sculpteurs des statues d'après l'antique, les architectes les plans et les élévations de tous les beaux

palais et édifices tant de Rome que des environs: »

Coibert, en instituant rAcadémie de Rome, avait donc un double but : en premier lieu, rendre les jeunes peintres aussi savants en leur art qu'il est possible de l'être, et subsidiairement, se procurer de bonnes copies de tous

les chefs-d'œuvre que la France ne pouvait posséder.

Ce qu'il faut admirer dans toutes les entreprises de Coibert, c'est la sagesse avec laquelle il mûrissait un projet, sa résolution à l'exécuter après l'avoir adopté, et sa persévérance à le pousser jusqu'à son entière perfeclion. Plein de foi en ses pensées, parce qu'il ne les arrêtait qu'après les avoir bien méditées, plein d'amour pour ses œuvres, parce qu'il en avait longtemps caressé l'idée avant de les entreprendre, on peut dire qu'il alla toujours jusqu'au bout de ses desseins et qu'il rçsta fidèle à lui-même partout où une volonté supérieure ne vint pas écraser la sienne.

L'Académie de Rome fut pour lui l'objet d'une soiuçundedecoi-

* " bertpoar l'Aca-

perpétuelle sollicitude. démiedeRome.

En 1667, Coibert chargeait l'abbé Benedetti

290 LKS BEAUX-ARTS

de faire en sorte que le cavalier Bernin allât visiter les élèves à rAcadémie (1) et voulûÉ bien suivre leurs progrès. Le cavalier Bernin se rendit à cette invitation, « estaîit obligé à ce service, dit Benedetti, par les obligations qu'il avait an Roi. « Golbert tient à donner du prestige à sa nouvelle Académie et il fait auprès^ du duc de Ghanlne», notre ambassadeur, une démarche analogue :.

« La bonne disposition, écrit-il, dans laquelle je vois rAcadémie de peinture que nous avons établie à Rome m'oblige à vçfus supplier, monsieur, de continuer à luy donner des- marques et vostre protectio», et me^ne de luy faire ITionnieur, de temps en temps, de la visiter..-

œ Si madame la duchesse avait pour agréaJ)le de ITionorer aussy quelquefois de sa présem^e, cela donneroit beaucoup d'énmlation à no& jeunes étudians et contribueroit extrêmement à leur acquérir de l'estime. »•

Direetiwidechar. Golbert avait choisi pour diriger l'Académie

"*' * de Rome un artiste alors en réputation, mais-

dont nous ne connaissons plus^rien aujourd'hui^

(i) Qui élait installé au palais Caprani<$a.

GharLôs Errard^ geintra- et surchitecte^. Gei homme parait, avoir été hahilâ adaiinistF^âuc ; il diuti être surtoul. trè&^doux. et trèsrpéteorntsl pour ses pensionnaires, car Golbert, (jui ne pouvait guère avoir d'indulgence pour Tindépeadancje de mœurs, di^ jpi2na& pieintseâ^. Golbert se plaignit plus d!uue £oi& de k faiblesâs du directeur de. Roma. E S£>n^m même à le remplacer;, mais GoypeV nommé à Ja; pl&b&a du bon Ercard^^natinL pas laBig|;enipai) eti il fellut rétablir ce dernier daiàfi. sa< plaâei.

LacorrespondancB'k'èaF-SfUi.viie. e^oka le mimsr

tre et Gharles.^ Eiiracd est intéjQesfirante à plus

-d'un.titi:e..Elle;moï]it£e'àla fois^ei L^affiecti<xnvdô

Golbert pour son Académie et le; zèLa iateUi4

gfintderaulre*.

CetElrrard^ qua notreu ti9mg& i^Di^,, u^étaft certainement pas^ua. sspritvul^rSi;, G!était en tout- cas uuc antistfi ta^às^cûMVâinaiH teèsr-apte à seatir l^s grandea^diûsâs^ tout plains di'enthûUrsiasme, mais d'uau anlJiottsiasHiè. tuaûq^iitte e^ Qlacida dont la. dôueauc étfîmi€u. U^ ftU. oentairnem^snt honnête, et pcobâ^dansi sa« g^Hlion;, car dans, aucune, dës^ letâiiad» de.GiaJiiiârrt^ qui. ffcau:^ taynt était sévèce wà VxqfiesAk» d'su^gfiOtb, il n.'.est fait akUuâiâtt même k wm^ dégefiâô^ es&âr

gérée. Un court extrait d'une de ses lettres à Golbert, lettres trop rares, suffira, je crois, pour rendre cet excellent homme sympathique à tous.

Girardon à Rome. Golbcit a cuvoyé à Romc le sculpteur Girar-

don, non point comme élève, le talent de Girardon'est déjà puissant, mais comme artiste consommé capable encore de se perfectionner dans un voyage qu'il li'eûl pu entreprendre à ses frais. Girardon passe deux mois à Rome, secondant de son mieux Errard, malade et affaibli ; puis, sur Tordre de Golbert, malgré Errard, malgré lui, il rentre en France. Le directeur de Rome écrit alors :

(( M. Girardon, ayant l'honneur d'estre auprès de vous, informera Vostre Excellence de toutes

les .particularités de l'Académie Je crois

qu'il aura beaucoup profité en son voyage, . ayant vu et examiné les belles choses avec plaisir et étonnement ; ces grands et magnifiques refetes de l'antique Rome luy auront assurément inspiré de hautes pensées, les voyant dans la • passion, si Vostre Excellence luy commande de mettre la main à l'œuvre et s'efforcer d'en produire quelqu'une. Je lui ay conseillé de re-

LÇS BEAUX-ÀRTS 298

marquer, dans ces fragments antiques, que le tout et les parties sont grandes et simples, et que ces beaux esprits ont fuy la confusion des choses petites et tristes, tant dans leurs ouvrages d'architecture qye de sculpture, ce qui leur donne la grandeur, netteté et harmonie, avec la résistance aux injures des temps, et qui diminue beaucoup de la dépense, ces grands génies n'ayant mis^ les ornements que dans les lieux propres à les recevoir, ne s'estant servis de. cette délicatesse que pour faire paroistre leurs ouvrages plus grands et magnifiques* »

Tout cela est fort sage, fort bien dit, dans un vrai style d'artiste, et Ton devine facilement à ces observations un professeur de premier ordre, dont les leçons durent être fort utiles. Ces (( parties grandes et simples », celte « netteté, » cette « harmonie » et surtout « ces ornements mis dans les lieux propres à les recevoir » sont autant de remarques que de plus puissants qu'Errard auraient dû connaître eit dont nous pourrions profiter aujourd'hui.

La fin de la lettre que nous citons est belle et touchante ; quelle que soit la nécessité où nous sommes de nous borner, nous voulons la faire lire :

«4 Lm 1»BAT3X-ÀràS i

« le .erois; ajoute Errard, que mondit «ieur ^Girardon quitte 'ROTne avec doùteur de s^ détecher si%oôt de ces belles cfeoses ; mais Tordre •qu'il a Teçu -de te part 'de Vt)^pe Exceftenfce luy ^ fatt iweadre wi mesme 4,emps Tésolutton 4Wbéir. Je teTois "pai^tir avec déplaisir, pria- «cipalenMut dans Teêtat où je suis, ayant 'orakrte 4e ^e pouvoir pas :bienm%cqmtter de la charge «doiït Vîe^re Ex©€ftteHoe m'a honoré, la gnëri^ mm. de ic^fi s'ortes *de ^roialadie dont 3'ay este OBBiJbBSïït «staïiit très-^longiae et qirélqHefois incu- Table. Jeteoumets 4e toni à 'la volonté en Très- Buissant, persistant dans le "zêle 'd'obmr aux •opères de Voetre Excellenoe jasqu'au d^eraier .moment ée ma vie. ^ .

Errard était donc plus qrfTin artiste de goSft,

•c'était ^n homine de -Doenir, c?t 'ce que nous en

connaissons maintçrnairt ne gaurait certain en^eirt

nuire à la réputation tpf a -gardéeOolbwtd' avoir

Erwd et ses pen- ^u bien choîsdr ses serviteurs. Les pensiea--

slonnaires. ^

iffaÎTes de Rome apprécièrent le caractère élevé et aimable de leur directseur, car ce furent eux sans •doute qui, en 1671, firent frapper en «on honneur ^roe «médaille qui figure au Musée des Médailles de te Moànâie de Paris. Elle porte d'un côté la tête du peintre avec celte légende :

LES BëâUX^RTS Sdô

CAR. ERRARD MONSTRAT ITER; de Fautre, Apollon, un monstre étendu à ses pieds avec cette légende : Sic lies Apollo* RO" mw, 4671 (1).

Secondé par. EiTard, qu'il stimulait sans •cesse, Golbert sut tirer de Técole de Rome tout ce qu'il en attendait.

On y exécuta les moulages de la colonne Trajane dont une partie se trouve actuellement à Téoole des Beaux-Arts ; de nombreuses copies y furent exécutées, sans que cependant les ^ev6s fussent détournés des travaux originaux.

Au commencement de 1672, l'Académie était L'Académi«

de Rome pendant

dqà solidement constituée lorsqu'éclata la dJ^HSûaïde guerre de 1672. L'alarme fut vive dans le camp des aoadémistes ; ils se virent sur le point d'être abandonnés et Errard crut un instant l'institu- tion compromise. Il s'en ouvrit à l'un des plus actifs agents de Golbert, Gédéon Barbier du Metz ; ce fut le ministre lui-même qui lui répondit le 28 juillet 1672 : a J'ay vu le dernier mémoire que vous avez envoyé à M. du Metz. Il me semble que le nombre des académistes

(1) A. Jal, DicUonnaîre critique de biographie et (Tbistoire, p. 514.

diminue trop ; j'auray soin de vous en envoyer de nouveaux. Vous voyez bien par là que le Roy n'a pas résolu de discontinuer le soin des arts, nonobstant les grandes guerres auxquelles Sa Majesté est à présent appliquée. Ne manquez pas de m'écrire amplement tous les mois à moymême Testât de l'Académie, envoyez-moi soigneusement les mémoires de tous les ouvrages auxquels vous employez les académistes, et remarquez avec soin leurs différents degrés d'application, de génie et d'estude. » Et il réitère son ordre de faire copier tout ce qu'il y a de beau à Rome et, s'il se peut, lorsque tout sera copié de le faire recommencer. Enfin il invite Errard à redoubler de chaleur et d'application tout en conservant sa santé, nécessaire pour bien établir l'Académie, « qui, dit-il, sera ' éternelle dans Rome, si Dieu donne aux rois, successeurs de Sa Majesté, le mesme amour qu'elle a pour les beaux-arts, y^

succèg de l'Act- Au commencement de 1673, Golbcrt reçoit

demie de Rome. ■• . i . j»t^ j

une grande joie ; les pensionnaires a li.rrara remportèrent un grand succès : les prix de l'ancienne Académie de Rome dite de Saint-Luc furent décernés à quatre peintres ou sculpteurs

français. « C'est une marque, écrivait le ministre au directeur, que vous vous êtes bien appliqué à leur élévation et qu'ils ont aussy bien correspondu aux instructions que vous leur avez données. »

Cependant Errard quittait Rome. Était-il rappelé ? On Ta affirmé; oh a dit que sa faiblesse de caractère, son peu d'autorité l'avaient fait tomber en disgrâce. On n'expliquerait point alors connnent il put être réintégré dans ses fonctions moins de deux ans après. Nou^ inclinons à penser que le voyage d'Errard fut nécessité en partie par des raisons de santé, en partie aussi par ses affaires personnelles; car nous savons que, pendant son séjour en France, il se maria, et épousa, quoique âgé d'environ soixante ans, une jeune fille de dix-huit ans. Cet honnête homme avait ses faiblesses. Toujours est-il que Coypel le remplaça pendant ces deux années. A son arrivée le nouveau directeur se brouilla avec celui qui se retirait ; le choc était à peu près inévitable. Colbert, informé du conflit, se borna à recommander à Coypel de tâcher de faire, « s'il était possible, » des élèves meilleurs que ceux de son prédécesseur, lui rappelant que « c'est la seule émulation que des gens qui ont

298 LEB BËiOJX^ARTS

de la vertu doivent avoir entre eux, » Il lui donna les mêmes instructions qu'à Errard, Texcitant à faine travailler los acadéfmi^es et ajoutant assez plaisamment ': a Travailla anaa^y continuellement vous-mesme, et faites en sorte qne je puisse avoir tous les :aifô, et de vous, et de vos élèves, des fruits de irostre application qui puissent produire au Roy et au royaume les avantages que Sa Majesté s'attend de recevoir. D

Goibert ne veat Ëu ordoofinaiit anx élèves de faire des copies,

pas sealement

dS œui?e8"ôri^ Golbert n'avait pas entendu leur interdire toute GEsovre ^ersenweile.; nous s^avons qu il espérait ara contraire former une école vraiment nationale. Mais peut-être les travaux de Tinvention des élàves în'avaient-ils pas répondu à son attente etsans ^ute pensait^il qu^avent de laisser libre carrière à leur imagination, il importait d'abord qu'ils acquissent complètement toutes les partie» de leur urt, car, en juin 1673, il crut devoir donner à cet égard son avis moïivé à Goypel : a Je doute fort, disait-il, qu'il fust avantageux, px)ur l'avancement de leurs eôtudes, de leur permettre ûe faire des figurée de leur dessin, et il vaut beaucoup mieux qu'ils

LEB EfE3^UX-\HTS 299

contiiraent.de travaillerr sut l'antique. » Maïs aussitôt il 'ajottlait : <r 4e m' en remets néanmoins -k vous d'en juger suivant leur capacité ; si votis jugez qu'ils puissent faire qurfque chose de leur ohelf, ii sera bon que vous m'envoyiez leurs dessins, affm que je les puisse voir et vous en mander mes sentiments, o)

Sur oe point la pensée de Colbert, sauî ces restrictions sages et nécessaires, se manifeste bien nettement dans «me lettre adi^saée àËrrard le 17 février 1679 : « Je suis surpris, écrit-îl, ipie-vous ne m'ayez point encore envoj^é aucune estude 'des élèves et particulièrement des peintres, e^ant impossible qu'ils ne s'applî* ijnent *à àeseSpner «oTilriraelleroenl. Dites à toras que je vewx qu'iln me fassent des dessins de ieur génie, tons les trais mois, et que je feraj me^ttre Jiurs de r Académie tous eeux qui f man quent.

Dans mie lettre ck 16 -mars 1682 Colbei* revient sur cette idée*: « Prenez 'bien 'garda, <iit41, qu'ite employant iftilemeat leur tempe, «t au surplus laiBseis-leur ia liberté de s'appR- ^^u«i* aux 'oavrages de leur génie ; » et qua4a^ jours après il répète, pour les «culpteurs : « Partagez leur travail «en &oi'te qu'ils puissent

travailler à ce que je vous ordonne, et modeler aussy à leur fantaisie suivant leur génie, afin que je puisse voir dans la suite s'ils sont capables de faire quelque chose de leur goust. »

Ainsi, nul doute ne peut subsister. Colbert veut de bonnes copies et des artistes d'une grande habileté de main, mais il veut aussi des œuvres originales, des talents virils et féconds.

Sévère pour les élèves , dont il ne voulait

tolérer ni l'indiscipline, ni Tinconduite, Colbert se montra en de nombreuses circonstances d'une bonté attentive et presque paternelle pour ceux d'entre eux qui le méritèrent ; ses lettres sont pleines d'observations à ce sujet et si on l'y voit préoccupé parfois de sévir contre les uns, on l'y trouve plus empressé encore à reconnaître les efforts des autres par des gratifi- ''\^ew*rîtcw*d2 tîoï^s ct dcs favcurs spéciales. Au sortir de

l'école de Rome les artistes rentrés en France trouvaient tous des travaux dans les résidences royales et les établissements créés par Colbert, et la plupart entraient de plain-pi^ et presque immédiatement dans l'Académie de peinture et de sculpture.

Les soins de Colbert pour l'Académie de

Rome (1), qu'il regardait comme une de ses plus heureuses pensées, ne cessèrent qu'avec sa vie. La dernière lettre du ministre à Errard est datée du 28 juillet 1683; un mois après il n'était plus.

Plein d'admiration pour les maîtres de l'antiquité, attentif à former ceux de l'avenir, Colbert ne ménagea pas ses encouragements aux artistes qui, déjà faits, avaient besoin de se produire. Désormais, les œuvres des peintres et des sculpteurs ne sortiront plus de l'atelier de l'artiste pour aller s'enfouir dans Tombre de quelque collection particulière; elles apparaîtront au grand jour de la publicité. C'est en Première exposi-

^ ^ ^ • tioa des artistes

effet à Colbert qu'on doit la première Exposition ''*''*"^' des artistes vivants ^2) .

Presque tous les peintres et sculpteurs du temps qui ont gardé quelque réputation furent non-seulement employés, mais protégés par lui : Le Brun, Goypel, Mignard (quoi qu'on en ait dit), Philippe de Champagne et son neveu, les Boulogne, Van der Meulen, Jouvenet,

(1) Ajoutons, pour être complet, que l'entretien de l'Académie de Rome coûtait en moyenne 60,000 livres par an, environ S00,000 francs d'aujourd'hui.

(2) Max. Du Camp, Revue des Deux-Mondes^ juillet 1867, p. 115. Cette Exposition eut lieu en 1673.

S0â L£|S BEAUXf^RTS

Puget, Girardûn,.Goysevo.x,Lavirojû, Théodojt^ Lespingolâ^ Tortebat, ËdaliQck, SUvestre et tant d'aintreS'v^

§ VTI

Noua savons» CQumx&Oiiy dèâi les presaiefs jours de la faveur de Golbect^ Le- Brun^, que Séguier avait produit,, avait su se faire aâciibeillir dans la maison de. l'intendant de Mazarin^ Bien venu sans doute par considératiooa. poux le Gbanœlier et à cause aussi, êe 9e& petits pré- Stents,. il fut bientôt appitéfîid à sa juste: valeur. Colbert éprouva à son. contetâ. KioâiMiiee du talent qui s'impose.;.iLtcoai^ aii LetBsuB un hoiBme de bien, recomiâissaAt. pour ceux, qui av<aient facilité .a»at preimeri^ pas daii^ \a gss.idèra (1),. dévoué^ âàèle^ et ïom. sadkài qmi point Colbert pirisaâ^^ffia rate» e[fafitié&;,il loi ts^ouva aussi unier itnagiaatiûQi proffiçAe^. féconde^ puissante, infatigable, un talent élevé, fier.

(1) Lire dans le DictioûDâire critiqua* ôoi Mim. Jal,.,p«- ISÊ^,' Ivttfre qui». pouA êinat d'um styiftt.f&aiiftHK, n&Miieet {mr mausrCort honorable pour Le BruK.-

LBS fi£Â.UX-ARTS

trop pompeux peut-être, mais la pompe était

alors une qualité plutôt qu'un défauti Lorsque,

sous le titre modeste d'intendant des finances,

Colbert fut devenu en quelques mois à peine

un ministre dirigeant,, et que déjà il exerçait les

fonctions du surintendant^ incapsdide (1^) et msH

lade, il résolut de s'associer Le Brun el de lui

donner la direction de toute la partie décorative

des travaux, qu'il se proposait d'exécuter. Le

Brun (2.) eut d'abord, sans qualité officielle,, toute

l'autorité nécessaire pour exéeuler tes- volontés

du Roi et de son ministre^) puis' en 1664 ce

dernier lui octroyala charge de premier peintre ; Le Bmn, premier

le liMrevet portait<c& remarqi^kble^ considérant :

« Voulant, restablir les titares* et fonctions de

promis peiiUre, d(Xàt le& g^a^soid» hommes em

cet art ont esté antrefoîs honorés, moir-Bmde*

ment pour radmniag& qui e» reviendra

à Sa Majesté lorsque, taua les omrr^ges

seront exécutés et dirigés par ledit sieur Le

Brun, etc.. (3). »

Dès ce laoïBent Let Bran^. àasms^ le^ cercle de

(1) Ratabon.

(2) Ur. ûiKrefM' db Galbart à Fégard <ié' S^ê Bhm s'étailr déj« ma» nîsfestée d'une fagoix éclatantâ eja. faisant a£cocde£ au peintse en 1662 des lettres de noblesse.

(8) AEchiTM oationaiM. B,. 9309, fol. 305, et 2, tôfii8» ÉWde i«ei.

ses attributions, fut tout-puissant ; ce fut lui qui distribua les commandes et les places, lui qui surveilla, avec un zèle opiniâtre, tout ce, qui

s'exécuta, soit en peinture, soit en sculpture, dans les résidences royales. Il eut en même temps la direction absolue des travaiix de la

manufacture des Gobelins.

'^ Bran wrles if- ^^ ^ répété jusqu'à Satiété que Le Brun tisies. exerça sur les artistes une véritable dictature,

' qu'il usa de son autorité avec un tel excès qu'elle fut poussée jusqu'à la tyrannie. C'est à la fois un lieu commun et une flagrante injustice. Si l'influence de Le Brun se fit sentir d'une manière aussi prépondérante dans tous les ouvrages du temps, cette influence fut aussi légitime que celle qu'exercèrent plus tard Boucher, David, Gros et, de nos jours, Ingres et Delacroix. Que l'empire de Le Brun, son pres:tige, sa faveur, aient soulevé des jalousies et lui aient créé des. ennemis, il n'en faut pas douter : de tout temps le mérite eut ce privilège. Mais qu'il en ait abusé aux dépens de ses émules, de ses rivaux, c'est ce que jusqu'ici personne n'a pu prouver. Le mot de tyrannie, une fois prononcé, a passé de biographe en

biographe, se grossissant et se noircissant de plus en plus; il ne faut y voir qu'une exagération devenue banale et dont une critique sévère a déjà fait justice (1). La tyrannie de Le Brun ne nousa pas privés des œuvres de P. Mignard, qui lui succéda en qualité de premier peintre du Roi. Il faut d'ailleurs reconnaître que c'est à cette prétendue tyrannie de Le Brun que Versailles doit l'unité de caractère et de style qu'offre sa décoration; et, si l'on discute sincèrement la valeur et les facultés diverses des autres peintres du temps, on est bien obligé de confesser que nul ne fut aussi complet, aussi puissant et aussi fécond que Le Brun (2). Au reste, les pouvoirs accordés à Le Brun, si excessifs qu'on veuille les trouver, n'étaient pas plus étendus que ceux qui avaient été accordés à Poussin en 1641. Lui aussi avait été nommé premier peintre du Roi ; son brevet dit que le Roi lui donne « la direction de tous les ouvrages de peinture et d'ornement qu'on fera cy après pour l'embellissement de ses

(1) Lire sur oe sujet, dans le dictionnaire de M. Jal, l'excelleat article qu'il a consacré au bilieux Abraham Bosse (p. 253).

(2) 11 faut penser que Lesueur et Poussin étaient morts, Tun en 1^5, rautre en 1665.

maisons royales ; voulant cpie tous ses autres peiatresûepuissent faire auGun ouvrage pour Sa Majesté sans qu avoir fait voijp les dessiBS et reçu sur iceux les avis et Gtmseils dudit steur Poussin. »

Golbert donna donc eti Le Brun^ non pas un maître despotique aaix artistes, ïaais ua ehef liabile» actifs et. ie sjeul capable d'imipriraear à l'art une énergique impulsion..

Si Golbext avait une juste estime! dut mérite de Le Brun,, celui-ci n'avait pas miDins derôonfmrmQ dans le goût de Golbert, et nous savQBSqu'il le consultait non-seulement sur rens^nble des grands projets^ mais. enccHpe sur Les moindres détails. Le 2 mars 1.679^ il écrivait à Golbert: d Monseigneur, voiey les* dessins pour Trianon et celuy pour la. galerie da Versailksi que le Roy 'm'a commandés^ J'attends vosr ordres devant; de rien commencer. Je vous de-manderay vostre avis sur tout: cela. Monseigneur.. Avec le gpût que je sçais que voua* avez, je dois astre sans crainte du résultat. Si vous trouvez bien les derniers changements que j'ay faits au tableau du. grand sakm^ soyez assez bon de mer te mandisr. J& ne voudrais pas en parler à Sa Majesté avant d!av(»r

LES BEAUX-ARTS Wl

vostre jugement, que je regarde eomme le plus seur de tous ceux que je puis envier. »

Si élogieux que soit ce billet, il ne sent point

la flatterie servile, et déjà nous connaissons assez Colbert pour être certains que la louange était méritée.

Le choix que fit Colbert au sujet de Le Brun Le Bron anx go-

* • belins reconsti*

pour diriger la manufacture des Gobelins réor- *"^*ganisée, ou pour mieux dire vraiment créée an 4667, indique suffisamment la vraie pensée de Colbert. Dans cet établissement unique, le grand ministre veut consommer l'union étroite de Tart et de l'industrie. L'édit rendu par le Roi à cet effet rappelle les premières fondations de Henri IV et de Sully et le peu de suite qui, après eux, fut donné à leurs projets : « Et pour rendre ces établissements plus immuables, y est-il dit, en leur, fixant un lieu commode et certain^ nous aurions fait acquérir l'hostel des Gobelins et plusieurs maisons adjacentes, fait rechercher les peintres de la plus grande réputation,, des tapissiers, des sculpteurs, orfèvres, ébénistes et autres ouvriefs plus habiles que nauJâ y aurions logés, donn^'

Les artistes des Gobelins.

Les meubles de la couronne.

des appartements à chacun d'eux et accordé des privilèges et avantages. »

Leé artistes et artisans les plus en renom furent, en effet, employés aux Gobelins. Outre Le Brun qui donnait les dessins des principaux ouvrages qui s'y faisaient, soit comme tapisserie, soit comme meubles, soit même comme serrurerie, nous y voyons installés les

sculpteurs Coysevox (1;, Tuby et Prou (2), les mosaïstes Branquier et Meliori, les graveurs Audran (3) et Le Clerc, les ébénistes-marqueteurs (aussi sculpteurs sur bois) Domenîco Gucci et Philippe Caffîeri, les orfèvres Villiers et Loir, le tapissier Jean Jans.

On aura une idée exacte de la valeur de ces artisans émérites lorsqu'on saura que l'ébéniste Gaffieri était sculpteur du Roi et contrôleur de ses bâtiments, et que l'orfèvre Loir était graveur ordinaire du Roi.

Les Gobelins furent désignés sous le nom de

(1) Né à Lyon en 1640, mort en 1720.

(2) Fils d'un menuisier artiste admis lui-même aux Gobelins.

(3) Girard Audran, né à Lyon en 1740, mort à Paris en 1703. Il grava, entre autres tableaux, la Bataille d'Alexandre de Lebrun; ï Enlèvement de Proserpine et plusieurs œuvres de Poussin; le Martyre de Saint-Laurent de Lesueur. On a aussi de lui un i?ecuej'i des proportions du corps humain.

« manufacture royale des meubles de la couronne. » Dieu sait quels meubles on y fabriquait ! On en jugera par les extraits suivants des registres des bâtiments du Roi et de ceux du Trésor royal :

« 5,000 livres à Domenico Cunccy (Cucci), ébéniste, à compte de deux grands cabiiiets qui représentent le Temple de la Gloire et celui de la Vertu, qu'il fait par ordre du Roy, pour servir dans la gallerie d'Apollon du chasteau du Louvre. »

Et plus loin :

« La somme de 4,000 livres au mesme Domenico Cunccy, pour, avec les 26,500 livres qu'il a reçeus, faire 30,500 livres pour son parfait payement de deux grands cabinets d'ébène, enrichis d'or feurié, représentant les temples de la Gloire et de la Vertu qu'il a livrés pour le service du Roy. » (Registres du Trésor Royal. 1667, fol. 236 et 237.)

Ainsi ces deux cabinets coûtaient, chacun, 15,250 livres, c'est-à-dire plus de 76^000 francs d'aujourd'hui.

Au registre des bâtiments ^on lit à la date du 21 juin 1683, deux mois et demi avant la mort de Golbert :

m A Dominique Cuccy, ébéniste, parfait payement de 16,000 livres pour deux cabinets d'ébène enrichis de quantités d'ornements de bronze doré, qu'il a faits pour la Roy, suyvant l'ordonnance de fonds expédiés, 10,800 livre&. »

Ces deux cabinets, plus simples que les précédents, coûtaient donc chacun 8,000 livres, environ 40,000 francs d'aujourd'hui.

Ajoutons, pour en finir avec la tyrannie de Le Brun, qu'elle ne fut pas bien odieuse aux hôtes des Gobelins, puisqu'ils s'allièrent presque tous à la famille du grand peintre ; que celui-ci et sa femme, fille de peintre, tim^ent sur les fonds baptismaux, nombre d'enfants des confrères de Le Brun.

Les artistes au Cc n'était pas Seulement aux Gobelins que

LouTre.

des logements étaient réservés aux artistes et artisans de mérite, nous avons déjà eu occasion de constater que beaucoup d'hommes de talent étaient logés au Louvre . Mais au Louvre, le logement était une faveur. Aux Gobelins, c'était une nécessité ; on y imposait la résidence fixe L'industrie arti8- à causc dcs travaux ordonnés pour le Roi. A

vrai dire, les Gobelins étaient une grande com*

munauté de Tart et de Tindustrie, avec tout le matériel «t Toutillage nécessaires. Nos cpnlemporains croient avoir imaginé Fart industriel; avant eux Colbert avait feit mieux : il avait créé rindustrie artistique,

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