‹ Colbert et son tempsChapitre 13 sur 41 · LES LETTRES · texte numérisé non relu

LES LETTRES

On lit dans la Gazette de France (1) du 30 avril 1667 :

Réception de Col- « Le 21 du courant, le duc de Saint-Aignan,

bert à TAcadé- ' ^

mie fraaçaise. ayant été prendre le sieur Colbert en son logis, ' le conduisit en TAcadémie françoise, établie chez le chancelier de France (2), laquelle Tavoit depuis longtemps invité à lui faire l'honneur d'être un de ses membres ; et après y avoir été reçu avec les cérémonies ordinaires, il fit un discours à la louange du Roi avec tant de grâce et de succès qu'il en fut admiré de toute cette savante compagnie. »

(1) Fondée en 1634^ par Théophrase Renaudot, médecin chimiste, débitant de remèdes secrets et... journaliste. Voilà une belle généalogie pour la presse ccfeitemporaine!

(2) Séguier.

Ce discours n'est pas parvenu jusqu'à nous. Qu'il fût éloquent, c'est ce dont on ne peut douter. Colbert savait l'être, et sans doute il dut être inspiré par sa vive affection pour le Roi, affection qui alors n'avait pas encore perdu sa première ferveur.

En admettant Colbert dans son sein, l'Académie française honorait l'amateur éclairé des lettres et le protecteur généreux de tous les auteurs en renom, bien plus que l'écrivain.

Jusqu'alors Colbert n'avait rien écrit d'important, sauf peut-être quelques chapitres d'une histoire du Roi que Chapelain l'avait engagé à entreprendre. Mais où eût -il pris le temps de composer un ouvrage, ce minisire qui devait h la fois élever des fortifications, reconstituer ou plutôt fonder la marine française, transformer les finances, créer le commerce, ressusciter l'industrie, faire refleurir les arts, construire des palais et des monuments, moraliser l'administration, satisfaire aux besoins du pays et aux plaisirs du prince, seconder dans toutes les grandes affaires les autres ministres, réorganiser et or-

donner vraiment la France tout entière? Quels loisirs eut-il d'écrire l'histoire, lui qui la faisait?

L'éioqnence de Colbcrl dut être éloquéilt, dîsidns-hôus^ quand

il eut le temps de Telre ; il le fût souvent dans les innombrables lettres dont le recueil est un - véritable monument littéraire, lettres écrites à la hâte, d'une écriture vive, pressée, impatiente, fort difficile à- déchiffrer. Qli'on telise ses instructions à Seignëlây, toutes pleinéë de maximes qui feraient hohîlfeut* aux plus goûtés des moralistes du temps.

Maximes. — (( La prihcipalc et seule {)àrtie d'Uh hôn-

neste homme est de faire toujours bien Sôll dévoir à l'égard de Dieu, d'autant qtie ce premier devoir tire nécessairement âpïès lui tous les autres après soy, et qu'il est itîipossible qu'oii s'acquitte de tous les autt*es si l'on tnanqiië à ce premier.

— (( Le principal de tout travail consiste à se doimer le temps de bien penser, et, tjuaiiid on a bien pensé, exécuter promptement. » .

— oc II n'y a que la réflexion qui fasse connoistre la beauté de ce qiiéron fait, et les suites avantageuses que tire le travail après soy. »

— « Il n'y a que le plaisir que lés hommes prennent à cèqu'ils font ou à ce qu'ils doivent faire qui leur donne de l'application : et il n'y a

LES Lettres et les sciences 327

que l'applicatibn ^ui leur attire du mérite, d'où vient l'estime et là réputation; qui est la seule chose nécessaire à un. homme qui a dé Thonneur. )>

— a II faut se riiettre forlement dans l'esprit qu^àiiciih homme n'a de iîiërite, de satisfactioli et de gloire daiis lé monde, dd'autdiit qu*il etttrëprerid déâ chbsés difficiles et qUMl en vient à bbiit. »

— « Bien faire et bîéii tferidre compté de tout? c'est la perfection : mal faire et mal rendre, compte; c'est l'àbisirie. Mais d'un homme qui ferbit bien et qui hè reridroit pas l3ëti bBrfipte, ou d'un homine qiii férbit mal et qui rendrbit bon compte, celùy-cî É'e sdtlverdltj)îutbsl qtië Tautrë.»

— a La loy la plus indispensable et la pllis nécessaire est d'estre réglé dans ses mcëurs et darls sa vie. i>

Là langue que parle Cblbert ti'est pas toû- Laiangaedecoijoura correcte ; mais si rapide que Soit la coriceptiofl, si prfaitipt c(ùë soii Colbert â forrrltiler sa pensée, l'expression est toujours nette, précise; propre et topique ; elle est souvent imagée et pittoresque. Sbii Style a la suprême qualité' sonstyie. de notre langue: la clarté. Ses idées sont abolï-

ùiS LES LETTRES ET I^S SCIENCES

dan tes et drues; de quelque forme qu'elles s'enveloppent, au premier aspect on leur reconnaît de la race et du sang, une parenté étroite avec celle des plus illustres. Dans ses lettres, on le sent, on le voit; elles sont en quelque sorte Ses iftim. vécues ; l'impression s'y reflète comme dans un miroir; il dit juste ce qu'il veut dire : son indulgence caresse, sa colère cingle jusqu'au sang, son impatience brûle et dévore, la volonté,, l'autorité s'imposent partout, hautes et fortes.

Son esprit. Nous uc savous Icqucl de ses contemporains a dit qu'il avait l'esprit lourd. Une vue si rapide des grandes lignes, une perception si prompte des détails, une intuition presque soudaine des plus vastes parties comme des plus petites, tout cela ne trahit point la pesanteur et l'embarras des facultés. La pensée de Golbert et son style sont d'une qualité supérieure à ce qu'on appelle communément <r l'esprit ». Disons cependant que si c'est de cette sorte d'esprit qu'on a voulu parler, Golbert en eut parfois et du plus fin.

Un jour M. de Beauvilliers, duc de Sainl- Aignan, gouverneur de Normandie, croit faire une gracieuseté à Golbert, en lui proposant le

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vice-protectorat de l'Académie de Caen. Golberl lui répond assez malicieusement :

« Je vous conjure, monsieur, d'estre bien persuadé que je suis très-sensible aux marques que vous me donnez de la tendresse de vostre amitié.

('Je vous avoue ingénuement que vous m'embarrassez qiiand un duc et pair et un premier gentilhomme de la Chambre me propose d'estre sous-protecteùr d'une Académie de laquelle le Roi a bien voulu^ m'ordonner d'estre protecteur. Je sçais certainement que vous-même y auriez esté embarrassé. »

Le duc de Saint-Aignan dut avoir quelque confusion de sa méprise.

Le duc d'Enghien, gouverneur de Bourgogne, alla un jour visiter Nicolas Colbert, évéque d'Auxerre, à Regennes, où le prélat prenait quelque loisir. 11 y fut magnifiquement festoyé, et eut le plaisir d'apprendre que l'austère évéque tuait force perdrix; le duc d'Enghien en rendit compte à Colbert, qui lui répondit :

(( Monseigneur, j'ay bien de la joye que M. l'évesque d'Auxerre ayt trompé Vostre Altesse par la surprise d'un aussy grand repas accompagné d'autant d'agréments que vous avez

bien voulu m^apprendre qu'il vous avoit fait, mais beaucoup d'avantage qu'il m'ayt donné l'occasion de recevoir la plus spirituelle lettre que j'aye jamais vue; pourvu, Monseigneur, que les louanges que vous lùy avez données ne

le persuadent point qu'il pourrait parvenir à la dignité de Prince des Costeaux, et Dieu sçait quelle destruction de perdrix- ses voisiiis souffriroient! Ainsy j'espère qii'au retour de Vostré Altesse, elle s'appliquera un peu davantage à le louer sur la régularité de ses fonctions, pour sauver au moinfe quelques perdrix de la dëstriiotion générale qu'il en féroit. »

he léger trait porta si bien qiië le duc d'Enghien crut devoir écrire dé nouveau à Coïbert pour l'assurer que le prélat prenait un soin extrême dé soii diocèse. Le duo d'Enghiëri tremblait d'avoir compromis son ariii l'évéque.

Citons encore Une spiîrituelle admonition adressée par ColbëH à l'intendant de marine dé Toulon pour le gjbiirmânder de ses retards :

ce J'ay esté fort étôiiné de voir, par vostré dernière lettré, les difficiiltés que vdtîs trouvez et Testât bu est là carène des six derniers vaisseaux que vbus devez armer, jë iie sçais {)as de quelle qualité est le pays où vous estes, parce

que j'avois toujours oiiy dire que Toulon estoit bien plus méridional que Paris, et que vraisemblablement, dans Tordre universel de la nature, le temps y devroit estre plus beaii qu'icy, et je vois néanmoins que, toutes les fois que vous avez quatre vaisseaux à armer , il semble qiie Dieu ouvre les cataractes du ciel pdur pleuvoir continuellement et faire tomber toutes les tempestes sur ce petit canton de terre pour retarder les ordres du Roy, ne voyant pas une de vos lettres, dans ces occasions, qUi ne m'annonce des pluies continuelles ou des tempestes prodigieuses quiempeschent toute sorte de travaux.»

Tout ce qui précède n'est point d'un esprit lourd eti à défaut de ces exemples ^ nous pourrions citer presque en entier la correspondance de Golbert avec Le Tellier et Mazarin ; elle suffirait pour détruire une assertion qui, comme tarit d'autres, passant de bouche en bouche, a 'trouvé d'autant plus de crédit qu'elle a été plus souvent répétée.

Golbert savait d'ailleurs que sa manière d'écrire était la plîié propre aux affaires; car nous le voyons à plusieurs reprises recommander à Séignelay de former son propre stylé sur le sien.

Quoi qu'il en soit, le plus grand mérite littéraire de Golbert n'est pas dans ce que nous gardons de sa plume, maïs dans son goût éclairé pour les lettres, pour tous ceux qui, de son temps, y acquirent quelque réputation. Il ne leur refusa aucun des encouragements qui pouvaient les* porter à produire. La plupart eurent des placeS; des charges, presque tous des gratifications.

coiberietieffen» Colbcrt fit dresscf par Chapelain une liste des

hommes de lettres et savants, français et étrangers, dont il était honorable de récompenser les travaux.

LesgraBdspoetes. Molièrc, Ics dcux Comeille, Racine qui débutait, Quinault, y, figuraient parmi les poètes; Boileau y fut inscrit phis tard'.

Les historiens et Varillas, Saintc-Marthc, Huet, Mézeray, Go-

les éradils. ' ' ' '^ '

defroy, Le Laboureur, le P. Lecointe, Saint- Réal, Félibien, Baluze, les Valois, l'abbé Bourzeis. Fléchier, Perrault, Gonrart, Ménage,

furent gratifiés comme historiens, érudits où critiques.

On regrette de trouver inscrits sur cet état les noms de l'abbé Gotin, de Tabbé de Pure, de l'abbé Gassagnes ; mais quoi ! n'était-ce pas Chapelain qui avait dressé la liste, et peut-on lui reprocher d'avoir protégé ses amis? Faut-il aussi accuser Colbert d'avoir montré peu de discernement dans le choix de ses clients? Assurément non. A tort ou à raison, les moins méritants de ces écrivains étaient goûtés par quantité d'esprits tenus pour très-cultivés, et les erreurs du temps ne sauraient être rejetées tout entières sur le ministre. D'ailleurs, en examinant bien les motifs des gratifications accordées, on reconnaît que ces auteurs médiocres n'étaient point si sottement jugés.

En l'abbé de Pure on ne récompensait pas le prédicateur éloquent, mais le latiniste pur et agréable.

En Gassagnes on gratifiait surtout le théologien; en Gonrart, l'homme d'esprit et le critique émérite.

En Ghapelain lui-même on honorait moins le poète que l'agent littéraire habile et répandu, le savant distingué. Voltaire ne dit-il pas que

soa goût ét^it très- sûr ei son érudition fort vaste ?

^t ici il faut constater, à la gloire d^ Colbert, poiume à gelle de ses protégés, que ces faveurs ne furent point mendiées, qu'elles ne furent pas le prix de la bassesse et de la servilité. Elles furent non pas sollicitées, mais offertes.

Pour quelques-uns, les gratifications furent un secours presque providentiel ; pour d'autres, et ce fut Je plus grand nombre^, elles furent une marque déconsidération précieuse à une époque où nulle autre distinction ne pouvail être accordée à un poëte ou à un savant.

Caractère des gens Tous, OU pr^squc tous, mèms Ics moindres,

(le leiires

aa OTie siècle, jj^êmc les plus méprisés aujourd'hui, y virent

plutôt un honîieur qu'un pi'ofit ; car, il faut le proclamer bien haut, puisque ces gratifications ont servi de thème à tant de médiantes déclamations, les écrivains bous ou mauvais du temps honorèrent les lettres plus encore par leur dignité que par leur talent.

Corneille, Molière, Racine, Boileau n'eurent pas une tache dans leur vie. Molière n'adressa des vers à Golbert qu'en faveur de son ami Miguard. Boileau^ nous le verrons, fut presque

hautain; le grand Corneille privé àe §a pension, par oubli sans dout^, ne la réclama que pour se& eufants; Chapelain payait largement \^^ 3,000 livres qu'on lui donnait, en services de toute nature. Gonrart malade fut tqut surpris et confus qu'une pension vînt le trouver sans qu'il eût rien demandé.

Mais, dira-t-on, les poètes f^isaient^des odes et des sonnets po^r le Roi, les prosateurs des panégyriques ! Quels poëtes et quels prosateurs n'en eussent poii^t fait? Qui donc ne se fût pas , senti enveloppé, pnivré, pmporté, dans cette immense apothéose qui dura de 1661 à 1684? Qu'y avait-il eu de plus grand dans rhistoii;*e que le prodige de c^s vingt-deux annqes, que ces conquêtes, cette gloire toujours grandissante, cette splendeur que nulle ombre n*avait obscurcie? Non, presque aucun des écrivains du temps ne se vendit comme on se plaît à le dire;- c'est iustice de rétabhi;' la vérité outragée par tant dç phrases vides ej; sonores qui peut-être produisirent plus aux rhéteurs du XIX® siècle que les plus belles œuvres aux poètes du XVI n®.

Qu'on lise la lettre de Cqçuçiillç % Colbert:

Lettré de^ Cor- (( MonscigneuF, dans le malheur qui m'acca-

ble, depuis quatre ans (1), de n'avoir plus de part aux gratifications dont Sa Majesté honore les gens de lettres, je ne puis avoir un plus juste et plus favorable recours qu'à vous, Monseigneur, à qui je suis entièrement redevable de celle que j'avois. Je ne Tay jamais méritée,

mais du moins j'ay tasché à ne m'en rendre pas tout à fait indigne par l'employ que j'en ay fait. Je ne Tay point appliquée à mes besoins particuliers, mais à entretenir deux . fils dans les armées de Sa Majesté, dont l'un a esté tué pour son service au siège de Grave; l'autre sert depuis quatorze ans, et est maintenant capitaine de chevau-légers. Ainsy, Monseigneur, le retranchement de cette faveur, à laquelle vous m'aviez accoustuméy ne peut qu'il ne me soit sensible au dernier point, non pour mon intérêt domestique, bien que ce soit le seul avantage que faye reçu de cinquante aniiées de travail, mais parce que c'estoit une glorieuse marque de l'estime qu'il a plu au Roy faire du talent

(1) La lettre est de 1678, Chapelain avait-il eu Tinsigne honneur de protéger Corneille ? Nous inclinons à le croire, car ce fut dans l'année même qui suivit la mort de Tauteur de la Pueelle que l'auteur du Cid disparut de l'élat.

que Dieu m'a donné, et que cette disgrâce me met hors d'qtat de faire encore longtemps subsister ce fils dans le service, où il a consommé la plupart de mon peu de bien pour remplir avec honneur lé poste qu'il occupe. »

Cette touchante lettre trahit-elle une âme basse et servile? Colbert exauça la prière du vieux poète ; sa pension lui fut rendue.

Voyons maintenant le langage de Racine, du doux, du tendre Racine. Il dédie sa Bérénice à îi°e ^l<*';*sf <1«

' liacine a Loloert.

Colbert (1):

a Monseigneur, quelque juste défiance que j'aye de moy-mesme et de mes ouvrages, j'ose espérer que vous ne condamnerez pas la liberté que je prends de vous dédier cette tragédie. Vous ne l'avez pas jugée tout à fait indigne de vostre approbation. Mais ce qui fait son plus grand mérite auprès devons c'est. Monseigneur, que vous avez esté témoin du bonheur qu'elle a eu de ne pas déplaire à Sa Majesté.

« L'on sçait que les moindres choses vous deviennent considérables, pour peu qu'elles paraissent servir à sa gloire ou à son plaisir ; et c'est ce qui fait qu'au milieu de tant d'impor-

(1) En 1670.

338 Lias LETTRES ET LES SCiËNGÊS

tantes ôccapâtibns bu le èëlë die voéWe |)ririce et lé biétt public vous tieririënt attaché, vous ne iiëdaignez pas qUelqûfcrdië de dé sc'eîidré jusqu'à nous, pour hoùé d'ettiâttdfef cbhipte dé iibstiié loisir.

xt J'âiitoî^ îcy une belle bccàsîBii dé iii*eStbndl'e éhr Vbs louanges, àl vbus me perniëttiéz de vous louer. Et iqlië hé dirbiâ-je pas de larit dfe raréë iquâliléè qui Voua ont atUrê l'àdhiîrktion de toute la France : de celte pénétration à làquelle rien n'échappe ; de cet esprit vaste qtii embrasée, qui exécuté tbùl â lia fbis làhl de gràiidés choses ; dé cette âme que rien ri'étohiieî que rien ne fatigue î

« ^iàiis, Mbiiséigtiéùr, llfâuteâtbéplûà retenu à vous parier dé voùs-méôhie; et Jte braindroîs de m'ejcposet, par lih éloge îteportùn, â voué faire repënlii:' de râtteiltibn favoirâbie iîbrit Vbus m'avez honoré ; il vaut mieux que je songe à la mériter par quelques nouveaux ouvragée ;.aùssy bîëii c'est lé pîlis agréable renietciemeilt qu'on Vous puisse faire. i3

Quoi de plus fiU, dé plus délicat, dé plus mesuré? Quel est ici Télogb (jùte l*histt)ire n'ait point confirmé, et qui dépasse la juste louange due au grand Golbert?

Les LETl^RËS Et Ll^ SGlENGES 339

Il est boh âàtts ddtttë d'entendre aussi la note dé BoileaU dans ce coneôf t. Elle est quelque peii plus rUdé et jpluâ farouchei Le ëatlrique n'est pas familiarisé avec les complimenta.

'Bârbin, le Ubtéire-, aVait dëtoandé Uii privilège pout* la publication dé VArt poétique ^ ce privilëg'é avait étë accordé ; mais, parait-il; quelques pëlitéë ttiachihatibîife dePelliiàsoh et de Montaùsier Tâvàiënt arrête dans lés bureaux* Colbert, averti sànâ doute par Puymorin, frète de Desprèâiix, écrivit àù ^bëli* )?bui- ritiformiet dé Tobtention de son privilège et le prier de lui apporter lui-même âif plus tôt l'ouvrage dont ii s'agissait. Boileau se contenta d'écrire au tniinistré (1) :

ce Je vois bien que c'est à vos bons bfficéâ bue une lettre de boi-

/* 7 leau à Colbert.

jé suis. redeVabré du privilé^ que Sa Majesté véiit bien avoir i'â bonté dé hi'ûccorder. l'estbîè lôûl consolé du reÏFué qu'on en aveit fait à ïribii

libraire, car c'estoit l\iy seul tjùi l'avoit sollicité, eslàht très-éveillé pour ses îtitérests, et sçiàchànt fort bien que je n'estois point homme à tirer tribut de mes ouvrages. G'estoit donc à luy de

{\) En 1674.

8*affliger d'estre déchu d*une petite espérance de gain, quoyque assez incertaine, à mon avis, dès qu'il la fondoit sur le grand débit d'ouvrages tels que les miens. Pour moy, je me trouvois fort content qu'on m'eust soulagé du fardeau de l'impression et de l'incertitude des jugements du public, n'ayant garde de murmurer d'un refus de privilège qui me laissoit celuy de jouir paisiblement de toute ma paresse. Cependant, Monseigneur, puisque vous daignez vous intéresser si obligeamment pour moy, j'auray l'honneur de vous porter mon Art poétique aussytost qu'il sera achevé, non point pour obtenir un privilège, dont je^ ne me soucie point, mais pour soumettre mon ouvrage aux . lumières d'un aussy grand personnage que vous estes. »

Voilà bien-le ton du satirique : une bonhomie trompeuse, une modestie presque ironique, tant elle est affectée, et le mot juste mais sec et bref. Un chat est un chat, RoUet un fripon, et Golbertun grand personnage. Voilà tout. De servilité, point.

MtWHon et Da Mabillou, à qui Colbert fit offrir une gratification, répondit simplement par un refus gra-

LES LETTRES ET LES SCIENCES 3il

cieux, alléguantqu'iln'avaitbesoinderien. L'indépendance des écrivains se manifesta plus nettement parfois et alla jusqu'à la résistance ouverte. Du Gange, invité par Golbert à former un Recueil des Historiens de France, dressa un plan détaillé de l'ouvrage, en écrivit la préface et soumit le tout à Golbert ; celui-ci fit des objections, demanda des changements. Du Gange ne se rangea point à l'avis du ministre et abandonna l'œuvre commencée (1).

La seule atteinte portée à l'indépendance des Méïewy. écrivains gratifiés atteignit Mézeray . L'historien traita un peu lestement la question des tailles et des gabelles. .G'était frapper Golbert à l'endroit douloureux. Peut-être, par cela même qu'il ne voyait que trop les vices d'un système qu'il ne pouvait rendre parfait, le contrôleur général se montra-t-il d'autant plus sensible aux critiques de l'écrivain. Il demanda des corrections. L'auteur y consentit; mais les modifications qu'il apporta à son ouvrage ne parurent pas satisfaisantes ; sans doute Mézeray se

(1) Cinquante ans plus tard elle fut reprise sur le mémo dessein par rAcadémie des inscriptions et belles-lettres.-

312 LES LETTRES ET i.E8 SGIBNGE8

refusa à plus de complaisance. La raison d'Etal remporta sur Tindulgence du ministre; peutêtre aussi le Roi interviijt-il ; bref la pension de Mézeray, d'abord diminuée, lui fut complètement enlevée. Reçut-il quelque compensation? on Tignore. Quoi quHl en soit et quelque expuse qu'on puisse alléguer en feveur de Oolbert, c'est certainement là un fait qu^il faut porter à son passif.

Comment coibert D'aillcurs il scmblo que Colbert lui-même

entend ^

• *"^^Sn?' **'"" ait fait une distinction très-nette entra les

poètes pt les histpriens. Aux premiers^ il pe dpmançîait que de produire de beaux quyrgiges ; aux secpiid^ , il demandait des services effeptifs ; il voulait qu'ils s'employassent à seco^dar ses desseins politiques. C'est ainsi qu'il eptend£|it se seryir de Goàeffoy, ^e Pellisgon, des Valois, d® Bourzeis, parmi le^ Frai^ç^is, et de tous les gratifiés étrangers, A ces derniers surtout, auprès desquels Cijapelain était lintermédiairp de Cplbert, la gratification devait être un stimulant pour concevoir et publjer soit quelque savante étude sur les droits de là Reine et du Roi, soit quelque pompeiix panégyrique capable d'accroître au dehors le prestige de

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Louis XJV, Le» lettres de Chapelain à Qolbert sont fort explicites à cet égard.

Wagenseil traduisait les Patentes et déclarations pour rétabliseeinentdu commerce dans Jes Indes orientalôg; Conringius et Grutmeyer

un <K Traité des droits delà Reine de France sur

le Brabant, Namur. et quelques autres seigneuries. x> Heinsius, Vossius, Boeklerus, Farrari; Carlo Dati,Graziani écrivaient, qui, une dédicace; qui, une ode pu un sonnet; qui, un panégyrique éclatant en Tlionueur du Roi. Ainsi de toutes parts, gf âoe à ces présents, d'ailleurs peu considérables, le nom de Louis fut partout proclamé, avecles louanges les plus hyperboliques, sur tous les rhythn^es, en grec, en latin, en allemand, en italien, en espagnol, et des histoires contemporaines furent composées sur des notes envoyées de Finance, pour célébrer les actions du généreux monpirque. Disons que la gratification octroyée par Golbert ne fut pas le seul profit des savantsétrangers ; les autres princes se piquèrent- d'émulation et leur firent des pensions égales ou supérieures à celles qu'ils recevaient de Paris et de Versailles.

Tant de soins, tant de sollicitude, eussent bien suffi à justifier l'admission d^ Golbert

.su

dans rAcadémie française. Il voulut qu*elle lui dût plus encore.

L Académie française an Louvre.

L'illustre assemblée tenait ses séances chez le chancelier Séguier; quand celui-ci mourut, elle se trouva assez embarrassée de trouver un asile; il eût été peu honorable de. voir un si grand corps réduit à soUiciter Thospitalité des particu-

. liers. Golbert y pourvut. Le 10 mai 1672, il écrivit au Roi : « L'Académie française demande où elle s'assemblera à l'avenir. 11 n'y a que le Louvi^e ou la bibliothèque de Vostre Majesté. Le Louvre est plus embarrassant ; la bibliothèque seroit moins digne jusqu'à ce qu'elle fus t attachée au Louvre, et plus commode. » La question de dignité soulevée, la réponse ne pouvait être douteuse; elle ne se fit pas attendre; en marge de la lettre le Roi écrivit : « Il faut assembler l'Académie au Louvre, cela me paroist mieux, quoy-

-qu'un peu incommode. » En honorant l'Académie, Golbert ajoutait une vivante richesse à son Louvre. Une députation de cinq académiciens vint remercier le ministre au nom du corps tout entier. Ce fut Charpentier qui prit la parole. Son compliment, dans lequel il donnait, comme il était convenable, du « Monseigneur >> à Col-

bert, quoique un peu ampoulé, ne manquait pas d'à-propos. On était alors à la joie des premiers succès de la guerre de Hollande. « Qu'un roy, dit Charpentier, ayt assez aimé les lettres pour loger une académie dans sa propre maison, c'est ce que la postérité n'apprendra guère que parmi

les actions de Louis le Grand Il veut que la

Majesté royale et les belles-lettres n'ayent qu'un mesme palais, comme autrefois à Rome iln*y avait qu'un mesme hostel pour Hercule et pour les Muses, c'ést-à-dire pour le dieu de la valeur et pour les déesses qui président à Timmor-

talité des belles actions » Colbert trouva

le compliment éloquent, il reprocha doucement aux académiciens de l'appeler Monseigneur alors qu'il eût voulu être traité en conifrère ; il les exhorta à célébrer les victoires du ' Roi, et promit de les servir en toute circonstance. »

Sixmois après , Colbert donna à l'Académie un nouveau témoignage du prix qu'il attachait à ses travaux.

Le dictionnaire, qui devait fixer l'état de la Le dictionnaire de

' * l'Actdémie.

langue française au xvn® siècle et qui avait été commencé trente -cinq ans auparavant, ne sem-

blait pas faire cla sepgjl^les progrès, €oU)(irt VQulftit qu'il s'achevât ; pp travail était ^ ses yeux une œuvre dont le public devait tirer les plus grands profits. Il penB€^ sauç dpute q^'il était juste d'accojder aux hommes q\\\ ^élaisr saièut leurs ouvrages pour pelui «}e r^Partéïnjp quelque honorable compepg^tion, l\ fit ouvrir un prédit pour les besoins ordinaires de |a qppifpagnie, ordonna la distrihutisn 48 jPtqns 4^ présence aux académiciens qui pri^pdraient B9yt à la discussion et h la rédaction des articles de ce dictionnaire. Cette liliéralité fut l'objpt d'un nouveau compliment oUt cette "lois, Golber^ fiit confraternellepient appelé (f Mpnsipur. » % modestie fut qauve, et, il faut le dire» spn pififilipprppre aussi fut satisfait. ]\ se plaisait au mjljpp des gens de lettres ; il étîiit heijrpu^ de leiu? f^r miliarité. Il n'estima pas seuleppnt la popsip pour la gloire qu'elle pouvait acquérir 4 ce maître chéri dont le coeur ne lui était pas encore bien connu; il ne Testif^a pas roêmp pour les louanges et l'honneur qu'elle lui prpcqrsit ; jl l'aima comme il sut aimer et comprendre toutes les belles et nobles choses. Napoléon a dit de Turenne qu'il grandissait d'audace à mesure qu'il vieillissait, qn pourrait dire de Gplbertqup

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san âme s^élevait à mesure quMl approchait de sa fin.

Colbert visita plusJQurs fois l'Apadémie. ]L*a ^" 'tipnitire.^^'" préface de la première édition di| Dictionnaire nous apprend qu'il assista à une séaQce cpnsaçré^ tout entière à Ift discuesipu dp V^Ptielp «Q2i. Xa rpiulstre n'avait j^ans douta pag une idée ex^ete des difficultés que pouvait SQ^leypr la définitiou d'un mot. Il dut tûp)t)er d'apcQrdguP rAcadémie ne pouvait déployer pju^ d'aptiyijé ni montrer plus de zèle.

Il recevait volontiers les gens (le lettreg à sp belle résidence de Sioeau^ ; 4ans pette retr^itp princière, nulle autre société pe lui Ptait plus agréable. Un jour, dit -on, il y conduisit Racine et Qoileau. Cppime tpus trois y étaient à deviser, on vint auuouper au ministre la visite d'un évêque. a Qu'on lui fasse tout voir, flîjl Colbprt, tout, hormis moi (1). »

A Sceaux où Golbert, quelque simple qu'il ^'^^^clfiJ^J^ ^^^^ fût, donnait des fête.s splendideSj il en offrit une toute spéciale aux membres de l'Académie française ; chacun d'eux fut qqnvié la veille pap

(1) Œuvres de Doileau. Edition de Saiot-Marc, I, 414.

un billet; rarchevéque de Paris tint à y assister. « Il faudrait, dit un journal du temps (1), amasser bien du monde pour fournir autant d'esprit qu'il s'en trouva en peu de temps chez l'illustre ministre. »

Un repas magnifique fut servi aux convives; les beaux esprits s'y donnèrent libre carrière; on ne se leva de table que a pour mettre ces messieurs dans une liberté plus entière de faire paroistre qu'il n'estoient qu'esprit. »

On passa au salon. Quinault lut un sonnet que, dit-il, il avait composé dans le trajet de Paris à Sceaux. Sur l'invitation de Golbert, Furetière (2) lut trois pièces dé vers sur la prise de Valenciennes, le siège de Cambrai, celui de Saint- Omer et la bataille de Gassel.

On se rendit alors dans une pièce désignée sous le non de Cabinet de F Aurore,

Là, ce furent les splendeurs de la demeure

(1) Le Mercure galant ^ octobre 1677, p. 125.

(2) Qui fut exclu de l'Académie en janvier 1685, pour avoir publié un dictionnaire qu'on lui contestait le droit de mettre au jour» r Académie n'ayant pas terminé celui qu'elle promettait depuis longtemps. L'Académie, dit M. Jal dans son curieux ouvrage, « espérait toujours qu'il ferait amende honorable et viendrait reprendre son fauteuil. Il mourut dans Vimpénitence flnale , peu de temps après avoir donné au public^ ami des scandales littéraires ^ son troisième factuna, apologie des deux premiers (1685-1686). n

LES LETTRES ET LES SCIENCES 3i0

de ramphylrion que, Ton célébra. Quinault récita cinq ou six cents vers sur les peintures qu'on y admirait ; Tabbé Tallemant lut un poëme sur les fontaines et les bassins du château, avec force louanges pour Tingénieur qui les avait établis. Enfin, on visita les appartements et Ton se promena dans les jardins.

Le Mercure galant, qui rendit compte de cette* fête, ajoutait:

« Pour aimer ainsi les gens d'esprit, il faut être parfaitement honnête homme (1). Il faut se détacher de la grandeur et du bien pour se regarder en philosophe et chercher la véritable solidité dans les sciences. Il est certain qu'on ne peutlesaimerdavantagequeM. Golbert. Hue se contente pas d'être de l'Académie française ; il y a un nombre de ces messieurs qui composent une autre petite Académie qui s'assemble toutes les semaines sous son nom. C'est avec eux qu'il s*entretient fort souvent sur les plus hautes matières. » .

Avant de parler de cette autre « petite Académie », disons encore que la grande devait encore à Golbert, entre autres grâces, le réta-

(1) Nous avons déjà dit dans quelle large acception ^tait alors employé le mot honnête.

850 LES LETTRES Et LEfe StîlteNGES

blissement dé éeS atibiëns t)riviléges, et qu'elie

dontià après la mort du ministre un des rangs

témoignages dé rfecontiàisSaTice qUé recul stt

Heconnaissance mémoire. Colbert laissa beaucoup d'ingrats^

de rAcadémie en-

""dVcSt'ïrt/" *^'6st lin honneur pour rAcûdémiê française

d'avbir su rendre à son nom, alors si impopulaire, les honneurs qu'il méritait.

Le lundi 6 septembre 1683, rAcadémie assemblée, le directeur demanda s'il hë serait pas à ^ propos tjue la Compagnie flt en cette circonstance quelque chose de plîiS que ce qu'elle avait coutume de Ifaîre à là mbrl dés autres acadéitticiens. Il ftit décidé que des eOtoplimehls dé condoléance seraient adressés au fcôâdjutëur dis Roueii et au marcjuis de Seigrtelay aiiisi qu'à madame ÇblbeH. Eh butre, on résolut de faite faire uii service dans l'église des BlllélVés, après lequel une séance publique devait être employée tout entière à hottorer lU mémoire' dû ministre.

Ce service eut iîeti le 2i5 octobre 1683 ; l'église était tendue de noir au dehors et au dedans, la draperie jportait les armes du défunt. Uh magnifique catafalque s'éleVait au milieu de la nef . Le marquis de Sefgnélây et lé coadjuleùr de Rouen assistèrentà la cérémonie^ à laquelle l'Académie fut représentée par vingt de ses mêhibrés. Ce

LES LETTRES ET LES ëCilENGËâ àsi

furent: Régnier-Desmarais, secrétaire perpétuel, Charpentier, de Viilayer, Pellisson, Furetière, Le Clerc, l'abbé Testu, Tabbé Tallemant le jeune, Boyer, le marquis de Dangeau, Tabbé de la Chambre^ QuinauUi Perrault, Fléchier, Tabbé Gallois, Racine, Benserade, Rose, l'abbé de SaVàtt tel Tabbé de Dâbgeàù:

Le 19 novembre suivant. Barbier d'Aucour, un des protégés de Colbérl et qui avait dirigé les études de l'un de ses fils, prononça, comme drsc'ôùrè de rééëptioiii tin éloge que noué avons déjà eu occasion de citer. Quelques jolies après, Tabbiè talle'mànl le jeilnfe fit éii séan'cfe' tiubîiqùè l'ôrafeoii funèbre du gtàhd ministre. Eiiftii rAicadëmie lui chôisil ùri SubcfeSséur qui û'émï berfeihefaient i)aé îiidî]èhé dé eu hbtttiéur ': La ]B\)ntàlné (1).

\i) Lô siège ocCQt)4 pir Cblt^ei^ et La FonUlne n été de nos jours dévolu à M. Emile OUivier.

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