HISTOIRES LOCALES
Les ioseriptioDs. Qui de nou8 n*a cherché à traduire , au moins
une fois en sa vie, cette fameuse devise de Louis XIV : Née pluribus impars , que surmontait un soleil radieux? Ces trois mots, dont
le sens varia au xvii* siècle suivant les circonstances, et qui, au temps de la Grande Alliance de la Haye, signifièrent seul contre touSj ont lassé la patience des interprètes; il n'est pas Lépigrapbistc de iuutile dc faire connaître ici le nom de l'épigra- ^^ phiste, ami des énigmes, qui les réunit pour la
première fois. Il s'appelait Douvrier et, dès 1662, composait les devises dont Colbert avait besoin. Celui-ci conçut vers cette époque la pensée de rendre durable la mémoire des grands événements du temps, en faisant frapper pour chacun d'eux une médaille particulière. Il avait d'ha-
biles graveurs, il lui fallait un habile latiniste qui lui fournit des inscriptions. Ce fut dans ce but qu'il s'associa D ouvrier.
Voici d'ailleurs une lettre, adressée par ce savant homme à Golbert, qui ne laisse aucun doute à ce sujet:
(( Monsieur, j'eusse plustost exécuté vos ordres, si je les eusse plustost receus. Vous m'ordonnez de vous escrire mes sentiments touchant le dessein que vous avez de rendre immortelles les actions de nostre Roy, et vous me me faistes connoistre, en me choisissant pour ce grand ouvrage, que vous me voulez donner quelque part à la gloire que méritent les grandes actions de nostre maistre. Je voudrois bien, Monsieur, que ma suffisance respondit à la bonne opinion que vous en avez et au désir que j'ayde vous obéir... Il n'est pas nécessaire que je vous escrive mon jugement sur le dessein que vous estes persuadé, si je ne me trompe, que vostre raison est la règle de la mienne, et que je ne penserois pas estre dans les bons sentiments, si je m'escartois des vostres, quand mesmes ils ne seroient pas appuiez comme ils sont de toute l'antiquité. . . Je vous envoie un endroit du portrait de feu Monseigneur (Mazarin)
qui regarde le Roy; je vous envoyé aussi quelques devises... De Paris ce 12 aoustl662. >)
L« médaiiiier du Douvrier eut doiic, en quelque sorte, à ce
moment, le monopole des devises pour le médaillier du Roi. Mais on sait comment procédait Golbert, quoi qu'il voulût faire, et quelque confiance qu'il pût avoir en son propre jugement, il ne gfe déterminait jamais sans avoir pris conseil, non d'un seul, mais du plus grand nombre des hommes spéciaux. La seule science et les seules lumières de Douvrier ne devaient pas lui suffire. ^*
Foiidaiion de la Lc 3 févricr 1663, Perrault et Chapelain se
« petite Acadé- ' ^
rAcadém^rSes Tendirent chez Golbert. On les mena dans une
inscriptions et , , ^ . u t t / i '-r^
beiics-iettres. chambrc OU sc trouvaicut 1 abbe de Bourzeis et l'abbé Cassaignes. Golbert parut bientôt et leur demanda, tout d'abord, le secret sur ce qu'il allait proposer. Il expliqua alors à ces quatre lettrés le plan qu'il avait formé de se créer une sorte de petit conseil qu' « il pût consulter sur toutes les choses qui regardent les bâtiments et où il pût entrer de l'esprit et de l'érudition. » Il voulait qu'on s'assemblât chez lui deux fois par semaine : les mardi et vendredi.
Les membres de ce conseil érudit devaient, à défaut de tout ouvrage urgent, travailler à revoir toutes les œuvres de prose ou de vers qui se composaient à la louange du Roi, afin de les mettre en état d'être imprimées à rimprimerie du Louvre.
Ainsi se constitua cette « petite Académie »qui devint TAcadémie des inscriptions et belleslettres.
Chose, bizarre, le premier collaborateur do Golbert, Pouvrier, n'y entra pas. Fut-ce à cause de quelque rivalité de savants ? ou bien Golbert se réserva-t-il, en dehors même de T Acadén>ie^ le concours d'un homme en l'initiative et l'inspiration duquel il avait confiance? On ne saurait le dire. Toujours est-il que la « petite Académie » fit des devises de son côté; et Douvrier du sien : en 1665, il en proposa une qui fut adoptée pour une médaille représentant la Hollande protégée par Pallas^d'un bouclier aux armes de France, avec cette devise en exergue : Batayis terra marique defensis M. DG. LXV, et cette autre en légende : Religio fœderum.
La fondation de la a petite Académie » même Médauie commé-
morative de^ ia
fut illustrée par une médaille qui exprimait Sd*4^edesiifs"
criplioDi^*
clairement Tobjet de ses études. Cette médaille portait cette inscription, qui ne mit certes pas en grands frais d'imagination les nouveaux académiciens, mais qui montre combien étaient limitées les attributions de ce corps, plus tard réorganisé par Ponchartrain : Academia regia inscriptorum et numismatum instituta M.
DC. LXIIL -^ Rerum gestaram Mes.
Ainsi, il ne s'agissait là que d'une Académie de devises et de médailles. On sait quels admi- . râbles travaux sur l'histoire de notre langue et de notre littérature nous devons aujourd'hui à cette savante et laborieuse Académie, renouvelée, transformée, rehaussée.
Tout cela, dira-t-on, n'avait d'autre objet que ^ la gloire du Roi ; mais, nous le savons et nous l'avons montré, Golbert ne la sépara jamais de celle de la patrie. Ce n'était certainement pas pour la gloire exclusive d'un homme que Golfes «lannscriis bcrt ' faisait à grand prix rechercher en Orient
grecs el arabes. ^ ^
les rares manuscrits grecs et les beaux ouvrages arabes par Vanslèbe, son agent spécial, par nos ambassadeurs, par nos consuls; ce n'était point non plus pour l'amour, seul de son maître qu'il créait aux frais de l'État l'École des jeunes de langues, qui devait donner un si précieux
secours à notre commerce dans le Levant.
En novembre 1671 il écrivait à Sauvan, consul de France à Chypre :
« M. Arnoul m'a envoyé les livres grecs et arabes que vous avez esté chargé de luy adresser par le sieur Vanslèbe ; et comme je seray bien ayse d'avoir ceux qui sont les plus curieux et les plus rares dans ces langues et dans les autres du Levant^ en cas que vous en rencontriez à acheter et que vous trouviez quelqu'un qui sçache faire le choix des livres de cette qualité, vous pourrez en faire le marché, et en me faisant sçavoir ce que vous aurez avancé, j'auray soin de vous en faire rembourser exactement. »
Il nous faudrait ici citer toute sa correspondance avec Vanslèbe et avec ceux qui devaient assister Tillustre savant ; elle est des plus intéressantes et montre quel prix Colbert attachait aux ouvrages rares qui se pouvaient trouver en Syrie et en Egypte, en Ethiopie même ! En Perse, il envoie un orientaliste distingué, Petis de la Croix, qu'il recommande au supérieur des Capucins d'Ispahan, le P. Raphaël.
Quant à l'Ecole des jeunes de langues, il ""^oif de" jcun^
de langues.
n'est pas sans intérêt de montrer, par une lettre de Colbert, dans quelles conditions elle fut primitivement fondée. Le 1*^' novembre 1670, il écrivait de Saint-Germain à M. de Noinsel, notre ambassadeur à Rome, la lettre suivante : a II ya quelque temps que le Roy ordonna, par arrest de son conseil, qu'il seroit envoyé, de trois en trois ans, six jeunes garçons aux Eschelles de Gonstantinople et de Smyrne, pour estre remis dans les couvents des capucins de ces deux villes afin d'y estre instruits à la c'onnoissance des langues du Levant et d'y servir d'interprètes dans les suites. Mais comme Sa Majesté a estimé que ce temps estoit trop long pour en pouvoir attendre l'utilité qu'elle s'en promet, elle a fait rendre Tarrest dont vous trouverez ci-joint une copie (1), par lequel elle ordonne que cet envoy se fera tous les ans pour le mesme effet. En même temps, elle m'a recommandé de vous dire que vous teniez la main à ce que les dits Pères ayent un grand soin de l'éducation des dits jeunes garçons, et qu'en cas qu'il en soit besoin, pour Texécution de ce qui en cela est son intention, de faire
(1) L'arrêt avait été rendu la veille du jour où fût écrite cette lettre.
quelque petite dépense, outre ce qui est réglé par le dit arresl,vous donniez les ordres nécessaires pour la faire fournir ; et en m'en donnant avis, je pourvoiray au remboursement de ce qui aura esté avancé. »
Ce que nos institutions les plus utiles doi- ' vent à Golbert est vraiment immense. Il fut, on peut le dire, le promoteur des grands travaux historiques modernes, lui qui forma avec un soin de tous les instants, soit pour rÉtat, soit pour lui-même, les collections les plus précieuses et les plus- complètes des livres, des manuscrits, des pièces de toute nature qui intéressaient notre droit public, nos origines, notre histoire générale, celle de nos provinces, notre législation; nos coutumes, notre littérature.
Si grande que fut, par la nature même de son Les lettres dans
^ * la province.
esprit, sa tendance vers une centralisation étroite, il ne voulait cependant pas que les traditions provinciales se perdissent : il encouragea les talents condamnés à l'obscurité des petites villes et promit des gratifications aux savants ignorés qui entreprendraient d'écrire des histoires locales. Est-il possible de croire que
de tels efforts fussent faits ^en vue d'un profit immédiat? Non, Golbertne travaillait pas seulement pour le Roi, pour lui, pour le monarque et le ministre. régnants, pour Tinstant présent ; son vaste regard pénétrait l'avenir, non point pour en découvrir les mystères, mais pour en préparer les magnifiques réalités.
Et cela est si vrai, que Golbert ne s'attachait pas seulement à obtenir des ouvrages sérieux d'hommes déjà mûrs, mais qu'il recherchait aussi les jeunes gens dont le talent naissant pût être stimulé et légué à la généi»ation suivante. Nous en avons pour témoignage une circulaire adressée par lui aux intendants des provinces :
.« Le Roy, leur écrivait-il, faisant des gratifications aux geps de lettres, et Sa Majesté estant protecteur de l'Académie française et ayant establi diverses académies des sciences et des arts, il seroit fort à souhaiter que, dans toutes les provinces du royaume, il se trou- ^ ^^iïer^ ^"^ ^^^^ quelques hommes de littérature qui s'appliquent à quelque science particulière, ou même à Vhistoire de chacune province.
a Comme, s'il y enavoit de ce genre, Sa Majesté pourroit peut-estre leur faire quelque gra-
tificcttion, à proportion de leur mérite; je vous prie d'examiner si, dans l'étendue de votre généralité, il y a aucune personne de cette qualité, et en ce cas de me le faire sçavoir ; et mesme quand vous ne trouveriez pas de x^es personnes avancées en âge et qui eussent employé tout . leur temps à quelque science ou à quelque littérature particulière, si vous trouviez quelque Jeune homme de vingt-cinq à trente ans qui eust du talent et de la disposition d'esprit à s'appliquer à la recherche de tout ce qui pour- Recherche des
^ * * * talents naissants.
rail composer l'histoire d'une province, ou à quelque autre science; vous pourriez l'exciter à entreprendre ce travail et à redoubler son application à la science ou recherche qui seroit de son goût ou de son génie; et en ce cas, suivant son travail et son mérite, je pourrois lui obtenir quelque gratification de Sa Majesté. »
Cette circulaire, qui ouvre en quelque sorte dans toute la France une enquête destinée à mettre en lumière de jeunes écrivains, est datée du 19 juin 1683, trois mois à peine avant la mort du grand ministre ! Lui mort, quelle suite ses instructions reçurent-elles? On ne le devine que trop. Sans doute, une si noble investigation eût fait découvrir quelque historien. Si nous
devons des regrets aux grands hommes, n'en devons-nous pas aussi à ceux qui eussent pu le devenir sans la mort d'un homme d'État et l'insouciance d'un roi prodigue ?