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Coleridge, la vie d'un poète

Enfance de Colcridge. — Colcridge à Clirisl's Hospilal. — Son portrait par Charles Lamb. — Premier cciio de la lîévolulion française. -- Départ ponr l'Université. .

On se trouverait bien embarrasse si l'on voulait, à la manière de Taine. retrouver dans les conditions de la race, du milieu et du moment la personnalité dun Coleridge. Pas plus que le caractère d'une époque ou d'une race, le caractère d'une àm.e ne peut se ramener à une formule, ni même séclairer beaucoup ainsi. Ce n'est pas que chaque esprit ne reçoive tout, peutêtre, de son milieu, mais comment connaître ce milieu? Colcridge n'est pas seulement « un Anglais », mais un Colcridge, et l'histoire de sa famille nous est à peine connue. II n'est pas né « en Angleterre », mais à Ottcry-Saint Mary (Devonshire). Et comment connaître l'état des esprits de ce village vers la fin du xviii" siècle? C'est là le véritable « milieu » de

2 S. T. COLEIUDGE.

Coleridgc et ccst là aussi ce qui nous échappe. Nous pourrions Icnlcr des généralités sur l'Angleterre au xvHi"- siècle, nous ne le i)ouvons pas quand il s'agit d'une famille et d'un village. Dans cet essai de biographie, nous nous en tiendrons toujours au plus proche, à ce qui a eu quelque écho distinct dans la vie de Ihomme qui nous occupe. Ainsi ne parlons pas de l'Angleterre, car alors comme aujourd'hui il y avait plusieurs Angleterres, ne parlons pas du caractère national anglais, car nous trouverions peut être que Coleridge n'avait pas le caractère national anglais, ne parlons pas enfin du mouvement général des esprits au xviu" siècle, puisqu'il semble évident que rien n'en avait pénétré dans ce village somnolent qu'était Ottery Saint-Mary. On a souvent parlé de faire l'histoire naturelle d'un esprit, mais on ne l'a jamais fait : les documents manquent toujours. Nous connaissons l'existence mais non les modes d'action de l'hérédité, première inconnue irréductible f|ui suffirait à nous empêcher d'arriver à une solution. Tout au plus pouvons nous essayer de rechercher dans le milieu immédiat où s'est passée l'enfance ce qu'ont pu garder les premières impressions, ce qu'a pu retenir l'âme de l'homme. Nous connaissons un peu le père de Coleridge, c'est à peu près tout ce que nous pouvons saisir de cette vie de la famille, antérieure à la vie de l'individu, (jui on garde toujours ([uelque empreinte.

Samuel Taylor Coleridge naijuit le 21 octobre \l~i2, treizième enfant du Hévérend John Coleridge, virar de la paroisse d'Ottery-Saint-.Mary et directeur de l'école du village. Le trait le plus caractéristicjue ({ui nous soit rapporté de ce très digne clcrgyman, c'est son extraordinaire ignorance du monde et sa foi naïve dans l'érudition Ihéologiijuc et classique. Cole-

ridge lui-môme, qui hérita dans une large mesure de ces deux vertus, se considéra toute sa vie comme infiniment supérieur en sagesse pratique à son père, qu'il se plaisait à appeler, pour ses amis, « un Israélite sans malice, un véritable Parson Adams ' )).

Arrêtons nous un instant dans la contemplation rétrospective d'un homme qui visiblement a cru qu'un sermon fait suivant les règles était une des œuvres les plus utiles qu'on puisse accomplir, qui a écrit un volume de près de trois cents pages sur deux chapitres du livre des Juges, et une Grammaire latine critique où le nom de l'Ablatif était changé, pour simplifier, en celui de quale-quare-quiddllive case. Quelle honnêteté, quelle délicieuse atmosphère de pédante simplicité respire la vie d'un homme qui faisait en chaire de nombreuses citations de l'Ecriture à ses paroissiens, en hébreu, « pour retenir leur attention, dit un biographe, et leur faire connaître le langage même de l'Esprit saint )). Ses distractions étaient légendaires. On raconte que parti un jour pour un petit voyage il était revenu portant sur le corps une demi-douzaine de chemises, parce que sa femme lui avait recommandé d'en mettre une chaque Jour, mais avait oublié de lui dire d'en ôter une en même temps.

La mère de Coleridge était une femme pratique, et détestait les « dames à clavecin » comme elle disait {your harpsichord ladies). Un loyalisme absolu vis-à-vis de l'Eglise d'Angleterre, à laquelle appartenait le père, était sans aucun doute la règle de la maison. Dans la suite, deux des fils se firent clergymen, et le dernier, Samuel ïaylor, fut destiné dès l'enfance à le devenir. Il vécut donc dans une atmosphère religieuse et toutes

1. Allusion au célèbre type de clergyman, tenant à la fois (le Don (Juicholte et de Sanrho Panra, que Fielding a représenté dans Joseph Andreirn.

les expériences de sa vie intellectuelle ne purent l'en faire sortir. Bien plus, il garda toute sa vie l'empreinte de l'Église. (( Ne m'avcz-vous jamais entendu prêcher? )) demanda-t-il un jour à Charles Lamb. « Je ne vous ai jamais entendu faire autre chose », répondit son ami. Le sens, non pas tant de la religion que de la théologie, plus particulièrement le sens du texte, cette idée que la vérité doit finalement sortir de quelque livre par une illumination subite, la foi à la Révélation, qu'elle soit collective (foi révolutionnaire) ou individuelle (foi dans l'Absolu), c'est un trait de l'esprit de Colcridge, sans doute un héritage du passé, traditionnel et professionnel. Par là il échappa toujours à la prise de l'esprit utilitaire et positiviste, resta toujours vieille Anrfleterie, et fut très mal préparé à suivre un des courants d'idées les plus puissants de son temps. Naturellement, celte tournure d'esprit ne devait apparaître que plus tard, quoiqu'il ne soit pas impossible ((u'elle ait commencé à se former inconsciemment dès l'enfance, (juand Coleridge pouvait encore entendre les conversations de son père (jui, le destinant à l'église, lui parlait comme à un homme fait, alors qu'il n'avait pas neuf ans. IMus tard, revenant sur son enfance, vers 1711(1, dans des lettres <|ui renferment à jieu |)rès tout ce c[ue nous en savons, Coleridge la peut-être représentée plus triste qu'elle ne fut en réalité. On a remar- (jué que tous ses souvenirs d'enfance, dans ses poésies, sont des souvenirs de bonheur. Notre passé lui même ne nous appartient pas comme une propriété immuable, il est refait et modifié sans cesse par la vie présente. Mais ces pages nous apprennent au moins comment il imaginait sa propre enfance.

Ilt'îlas, ii-l-il ccril, j'uvais toute la docilité, toute la simplicit»; d'un enfant, mais aucune des liabitudes de

l'enfant. Je n'ai jamais pensé comme un enfant, je n'ai jamais parlé comme un enfant.

Je lisais tous les livres qui me tombaient sous la main, sans distinction. Mon père m'aimait tendrement et avait l'iiabitude de me prendre sur ses genoux et d'avoir de longues conversations avec moi. Je me rappelle qu'à huit ans j'allais à pied avec lui, un soir d'hiver, revenant d'une ferme à un mille d'Oltery, et il me dit les noms des étoiles, et que Jupiter était mille fois plus grand que notre terre, et que ces autres étoiles qui scintillaient étaient des soleils, qu'il y avait des mondes entre elles et nous, et quand nous arrivâmes à la maison il me montra comment elles tournaient en cercle. Je l'écoutai avec enchantement et admiration, mais sans le moindre mélange d'étonnement ou d'incrédulité. Car mes lectures précoces de contes de fées et de génies avaient habitué mon esprit à l'Infini (to the Va^t), et je ne considérai jamais mes sens, d'aucune façon, comme critérium de ce que je devais croire. Je réglais toutes mes croyances d'après mes conceptions, non d'après ce que je voyais, même à cet âge '.

On sent très bien ici que le jeune homme qui écrit cette lettre (il a vingt-quatre ans) cherche à persuader à son correspondant et à se persuader à lui-même qu'il a reçu une première éducation le préparant exceptionnellement à être métaphysicien et poète, une éducation qui n'était pas (( rationnelle », comme il dit ironiquement un peu plus loin, mais qui stimulait à la fois l'imagination et l'intelligence. Mais s'il n'est peut-être pas mauvais qu'un enfant de huit ans, regardant les étoiles, sache déjà que ce sont des mondes, la question des contes de fées qu'il résout dans la même lettre est tout autre. S'il faut que l'imagination joue, il est très important aussi que ce jeu s'établisse dans des conditions normales, c'est-à-

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