ColUe's Réminiscences, p
■i. il avait lu cet ouvrage, ou du moins avait essayé tle le lire en avril 1700 {Biofjrapfiia Lilerariu, Suppl. Il, p. 359-60).
IN4 s. T. COLEHIOGE.
des sources d'inspiration i)liilosoi)lii(|U(' et mystique.
L'Allemagne était connue comme le i)ays de l'illuminisme sous toutes ses formes, en réaction contre la philosophie rationaliste fran(,-aise, détestée comme fondement du jacobinisme, (le que (lolcridge appelle t|uelque part « un ])liiloso))li(' [en français] au sens continental du mot' » c'est un déiste à la manière de Thomas Paine. Si soucieux maintenant d'éviter tout soupçon d'induence française, Colcridge n'emploiera pas pendant quelque temps le mol de philosophie mais c'est bien la chose qu'il va chercher en Allemagne, et cela signifie pour lui la science universelle, dont l'àme est la théologie. Pour se faire l'introducteur de la littérature allemande dans son pays, il est trop tard, elle est déjà à la mode. Mais la philosophie et la théologie allemandes sont encore de mystérieuses forêts vierges. Sans doute il y trouvera à la fois la gloire et la fortune, avec les secrets ([uil cherche.
Wordsworth se faisait de la science de la nalun^ la même itlée mysti(juc (|ue (>olcridg(>, mais il ne songeait pas à la théologie. iJéalisle en religion comme en poésie, il ne cherchait pas un Dieu intelligible, le Christ de la tradition lui suffisait, et le divin lui apparaissait surtout dans la nature. Coleridge le déi)lorait secrètement : il ne le trouvait pas assez chn'tien. Quant à lui, tous ses doutes ont disparu, mais (( quoique le christianisme soit sa passion, celte jtassion est tro|) intellectuelle ». Il se plaint de ne pouvoir prier aussi souvent (|u'il le voudrait car (( son esprit est absent, faute d'habitude - ».
1. Salijraiie's l.ctlers, I {liioi/raphid Lilerarid, I. Il, j). r.tf.. 2(1 éd.).
•2. Lrllers, ]>. Jlfi, 2W.
Mais il n'y a pas de doute, dès à présent, que le système qu'il cherche à se faire sera chrétien, que sa philosophie sera chrétienne. Cela exclut beaucoup d'influences, qui auraient pu agir en Allemagne, mais qui glisseront sur lui, car son àme est déjà formée organiquement, de sorte qu'elle ne peut plus changer tout à fait.
Nous ne pouvons adopter entièrement l'opinion souvent exprimée, que le voyage d'Allemagne fut le moment décisif de la vie de Coleridge '. 11 est inexact de dire qu'il y alla poète et qu'il revint critique et philosophe. Si nous avons réussi à donner une idée même imparfaite de la complexité de son esprit, tel qu'il s'est développé devant nous jusqu'ici, on aura vu que le spéculatif vivait en lui à côté du poète, dès le collège, et peut être n'étaient-ce là que deux formes de la même faculté. Le philosophe en tout cas ne sut jamais chez lui se libérer de l'influence du poète ^ Il n'était pas si différent du poète qu'il avait été, quand il essayait, d'une autre manière, d'exprimer l'inexprimable et le divin, qu'il avait toujours si profondément sentis. La continuité de sa vie mentale nous apparaît parfaite. L'influence de l'Allemagne n'y est qu'un épisode. Il aurait trouvé son Allemagne ailleurs, et il était si incapable de subir une influence profonde
1. Voir Ilaney, German Influence on S. T. C, p. 39, et les opinions rapportées par lui. Noter que ceci paraît en contradiction avec le fait très justement reconnu par M. Haney, que la connaissance et la compréhension de la littérature allemande de Coleridge furent toujours très imparfaites (p. 36, 40). Comparer Lane Cooper dans Journal of Enr/Ush and Germanie Philolof/ij. octobre 1906 (compte rendu de l'ouvrage de M. Haney) qui montre que le secret de la vie de Coleridge doit être clierclié dans sa psychologie, plutôt que dans des influences étrangères.
2. Comparer Ilutchison Sterling, Jerrold, Tennyson and Ollier Essai/.<t, p. 220, ou Forlnigfttli/ Revieir (octobre 1867).
IHG s. T. COLERIDGE.
du dehors, que tout co qu'il a emprunté est modifié chez lui au point dèlrc déliguré.
Est ce donc De Quincey (|ui a raison dans son explication de la carrière de Coloridge, est-ce « l'opium qui l'a tué comme poète » et ((ui peut-être l'a rendu métaphysicien? Mais le principe de son esclavage à l'opium était dans une faiblesse de la volonté (jui apparaît chez lui bien avant lusage de l'opium, qui en est peut-être efîet autant que cause, et qui n'a fait que l'exagérer.
Cette sensibilité anormale f(ui se révèle à chaque moment de sa vie et qui le faisait reculer devant l'efTort, c'est l'essence même de sa poésie, de son être, et c'est en même temps ce (|ui l'a empêché de le réaliser. Il n'a pas été plus maître de sa pensée comme métaphysicien que comme poète. Dans tout ce qu'il a l'ait il y a des lueurs de génie et des défaillances inexplicables. Ce qu'il a réalisé n'est qu'une image imparfaite et obscure d'une àmc qui ne se connaissait pas elle-même. Ce qu'il y avait de plus profond en lui, c'était l'instinct religieux, (|ui ne lui était pas venu du dehors. C'est autour de cet instinct que nous verrons se reconstruire la vie qui sembla tomber en ruines après quelques années d'espoir, dans un allaitement (|ui parut un moment définitif comme la mort.
.Mais, nous le répétons, la religion de Coleridge est t|uel(|ue chose de personnel à lui-même, (jui peut s'appeler aussi la poésie ou la philusoi»hie de Coleridge. C'est la sensation et le besoin constant de la sensation du surnaturel, dans uncsi)ril qui s'y meut comme en son élément. C'est le trait coiiinuiii à Vécolier philosopjie, à l'i-tudiant révolutionnaire, au poète fantastique, au théologien des dernières années, (|ue de ne connaître que des idées, sans la notion exacte
de leur correspondance avec la réalité, sans même la notion d'une réalité qui serait extérieure à l'esprit. Forme intellectuelle qui est celle de tous les poètes visionnaires, mais qui ne peut guère s'expliquer par le milieu et les influences, puisqu'elle suppose une insensibilité au milieu. Un Coleridge peut voyager, s'instruire, il ne sort jamais de lui-même.
CHAPITlîE VII
Coleridge en Allemagne. — Le préjugé nalional. — Visile à Klopslock. — Ratzeburg. — Ktudes à Grcttingue. — L'Allemagne reste clrangère à Coleridge. — Retour en Angleterre. — Traduction du Wallenstein de Schiller. — Articles politiques dans le Mornhn/ l'ost. — Coleridge va rejoindre Wordsworth au Pays des Lacs. — Premières atteintes de sa maladie morale et physique. — Premiers essais philosophiques. — Crise de désespoir. — h'Ode à VAballemenl.
Coleridge partit de Yarmoiilh pour Hamboiirii- le 10 septembre 1798. Il était accompagné des Wordsworth, et aussi d'un jeune, homme, John Chester, disciple qu'il avait recruté on ne sait où, mais (|iii devait le suivre pendant toute l'année qu'il passa en Allemagne « comme un chien fidèle o, a écrit Hazlitt, qui dans ce temps-là aurait donné beaucoup pour prendre sa place. Quant à sa femme et à ses deuxenfants (le second, IJorkeley, âgé seulement de (piel- ((ucs mois), Coleridge ne semble même pas avoir eu la pensée de les emmener avec lui.
L'annuité que lui donnaient les Weiigwood suffisait sans doute à lui Icnii' l'esprit en repos sur leur sort. Les très intéressa nies lettres ipie Coleridge écrivit à sa femme jx-ndant son voyage prouvent que l'entente était parfaite entre eux, et aussi qu'il l'csli-
mait capable de s'intéresser à tout ce qu'il voyait en Allemagne'. Il n'avait pas encore lassé la patience de la pauvre femme par ses perpétuels changements. Elle ne voyait peut-être pas sans plaisir son mari à la recherche d'une occupation nouvelle, puisque les Poèmes ne se vendaient pas, que les Ballades Ijjrhiues, qui venaient de paraître en un volume anonyme, " n'étaient au goût de personne » et qu'enfin il fallait vivre, et ne pas compter uniquement sur les antres. Tout ce qu'on a écrit plus tard sur l'incompatibilité naturelle entre Coleridge et sa femme est de fantaisie, et peut-être n'avait elle pas d'autre défaut que d'être la femme de Coleridge.
Les lettres qu'il lui écrivit d'Allemagne nous le montrent dans une attitude d'esprit nouvelle, mais qu'il n'est pas très difficile de comprendre. Il arrivait plein d'enthousiasme, d'idées préconçues et aussi de préjugés. Il cherchait une Allemagne idéale, peuplée de poètes et de philosophes. La réalité l'amusa plutôt qu'elle ne l'enthousiasma. "Ce qui explique la verve caricaturale qui remplit souvent ses lettres c'est qu'il avait rêvé autre chose, et après un effort très réel de quelques mois pour voir, et s'intéresser à ce qu'il voyait, il repartit dans le rêve.
Ce qui l'empêcha de voir l'Allemagne, ce fut aussi la réaction très vive du préjugé national qui se fit en lui, au contact de l'étranger. Il n'y a rien de plus, humiliant pour l'esprit humain que la lecture des récits de voyages, car la plupart d'entre eux ont
]. Elles forment la première ébauche des Satyrane's Lellevs qui, publiées d'abord dans The l^rieiid (1809), puis dans la Biof/raphia Lileraria (1817), sont le principal document à consulter sur le voyage en Allemagne des deux poètes. — Voir aussi Haney, German Influence, p. y-12, et Brandi, .S. T. C. p. 242 et suiv.
l'air d'avoir été écrits miiquemonl avec des idées que le voyageur apporte avec lui toutes faites, et sur le thème (( nous avons mieux chez nous ». Coleridge ne fait pas exception, et dès la traversée on sent à ses jugements sur ses compagnons de bord (jue son opinion est faite sur tout ce qui n'est pas anglais. Quand il ne rêve pas, il voit assez juste, mais il est de ces esprits chez lesquels l'expérience particulière ne peut modi/in- une idée, mais seulement en suggérer de nouvelles. Il y en aurait de curieux exemples à citer. Sur le bateau, Coleridge rencontre un vieux gentilhomme français, un émigrant dont il ne donne pas le nom, (( ami intime du célèljre abbé De Lislc » (Delille).
(( Ses manières, dit Coleridge, montraient en lui la minutieuse philanthropie d'un l'rançais cultivé tempérée par la sobriété du caractère anglais, sans sa réserve habituelle. »
Cette simple impression lui suffit à bâtir une théorie des bonnes manières qui l'amène à conclure que le type du gentleman est fréquent en Angleterre, rare en France, où, lorsqu'il se rencontre, il n'existe (|ue dans la vieillesse ou la dernière période de la maturité, et presque inconnu en Allemagne, tandis que l'antipode d'un gentleman doit être cherché parmi les démocrates Anglo-Américains ' !
Rappelons-nous que Coleridge n'avait encore jamais connu d'Allemands, ni d'Américains, ni de Français! Mais la bonne im[)rcssion produite par celui-ci ne suffit pas à lui faire modilier son jugement sur la France. Il pouvait y avoir des excej)tions, mais les émigrants valaient aussi peu que les révolution-
1. Sali/rane's Letlrr.i, t. Il, dans Uiot/rnijfiin Litevnria, l. II, p. 200.
naires : ils étaient tous Français. « Oh, ne comparons pas nos guerres civiles sous Charles 1'% avec la Révolution française! Dans notre Révolution, ce qui lit déborder le calice c'est une exagération de principes, dans l'autre, ce fut la fermentation de la lie! La première était une guerre civite entre les vertus, et les préjugés vertueux des deux partis, l'autre, une guerre civile entre leurs vices. La monarchie française, ce verre de Venise, frémit et se brisa sous l'action d'un double poison'. »
De même, quand Goleridge se vit pour la première fois en présence d'un Allemand illustre, le bon vieux Klopstock, qu'il alla voir à Hambourg, une désillusion profonde perce dans tout ce qu'il rapporte de leur conversation -, désillusion amusante et naïve, qui nous apprend beaucoup sur Goleridge, sinon sur Klopstock.
« II n'y a pas, dit-il, de compréhension dans le front de Klopstock, pas d'autorité dans ses sourcils, pas d'expression originale, morale ou intellectuelle, dans ses yeux, pas d'autorité dans sa contenance générale. Il est plutôt au-dessous de la taille moyenne. » Il avait les jambes horriblement endces et n'avait plus de dents à la mâchoire supérieure. Comment le poète chrétien de la Messiade, pouvait il avoir si pauvre apparence, et ne pas même ressembler au buste de lui que Goleridge avait vu?
« Cependant, quoique ni W'ordsworth ni moi n'ayons pu découvrir la moindre trace de sublimité