I. '/>//-/'• Ta//., i .iHMl 1833, p. ■2i
des facultés différentes et cependant chacune d'elles prédisposée par elle-même à recevoir les modifications spécifiques de l'autre. Pour l'œil (le ciel) est une coupe renversée, l'intérieur d'im bassin de saphir, la beauté parfaite de la forme et de la couleur. Pour l'esprit, c'est l'immensité. Mais l'œil même se sent pour ainsi dire capable de voir au travers, sentant vaguement qu'il n'y a pas là de résistance — ce n'est pas exactement la sensation donnée à l'organe par les objets solides et limités — l'œil sent que la limitation est dans son propre pouvoir et non dans l'objet 1.
Il dit ailleurs admirablement :
La vue du ciel profond est de toutes les impressions visuelles celle qui est la plus rapprochée d'un sentiment. C'est plutôt un sentiment qu'une sensation visuelle, ou plutôt c'est la fusion définitive, l'union entière du sentiment et de la vue.
Mais insister trop longtemps sur ces rêveries dans les nuages nous laisserait une idée fausse de la vie de Goleridge à Malte. Il y resta plus d'un an et demi, d'avril 1804 à septembre 1805, avec une interruption de trois mois pour un voyage en Sicile, entre août et novembre 1804. Il avait trouvé une situation officielle auprès du gouverneur, remplissant les fonctions de secrétaire public par intérim, et aussi de juge. Il dut apprendre l'italien, qui resta la langue officielle même pour les tribunaux suprêmes, jusqu'en 1823 -. Mais la besogne quotidienne ne paraît pas avoir été importante, ni intéressante, et lui laissait des loisirs pour les recherches métaphysiques où il se plaisait de plus en plus. Il est assez difficile d'apprécier la nature et l'étendue de ses spéculations, puisqu'il n'en est
1. Anhim Poelae, p. 100-101, 12.-;. Voir encore p. 130, ou Gillmann, p. 311, sur l'inlerprélation symbolique de la nature. 2i Heclus, Géographie universelle, t. 1, p. b"!3.
presque rien reste. Goleridge prit 1 habitude d'écrire une foule de notes sur ses carnets et en marge des volumes cjuil lisait. Nous avons ainsi quelques témoignages sur les études faites à Malte. Nous avons vu qu'en 1802-3, à Keswick, il ne semblait pas encore connaître Kant. Ses notes manuscrites sur un exemplaire du livre de Tetens (1777) : Philo.sophi.sche Versuche ùbcr die meiischliche Nutur, font maintenant allusion à la doctrine de Testhétique transcendcntale que le malheureux Tetens, Brandi le fait observer avec raison ', n'aurait pu connaître dix ans avant la publication de la Critique, comme Goleridge semble le lui reprocher. Du reste cette mauvaise humeur visà-vis des auteurs allemands est fréquente chez Goleridge. Les notes mises le 19 décembre 1804 à la Kallif/'ine de Herder sont un réquisitoire qui va jusqu'à l'extravagance.
(llerdery piétine et se traîne dans le ruisseau d'une pliilosoithie boueuse... et rêve qu'il nage dans un océan de transparence et de profondeur. Je n'ai jamais lu un livre qui m'ait plus dégoûté, sauf làMclahritik du même auteur. Môme dans l'étude de ses meilleurs ouvrages, les Vcrmmhte Bldller, les Briefe dus Studimn dor Théologie bctreff'cnd et les Idcen zhv Gcschichte dcr Menschhcit je n'ai vu en lui qu'un brouillanl coloré, sans contours — mais ceci n'est que, etc., etc. *.
C'est aussi de ce temps que date cette note caractéristlfiue.
Dans la jjréface de mes œuvres métaphysiques, je devrais dire une fois pour toutes, lisez Kant, l'ichte, etc.,
1. Kritisli .Miisi'inn (C. i3 a. 31). Cf. Hraiiull. p. 'tOG-liOS.
2. On lira si l'on veut la snile du passage dans lilackwood's Ma;/azine (18x2), ji. I(n-l"i2, où Miss llelen Zinnnern l'a publié avec beaucoup d'autres notes manuscrites trouvées dans les volumes déposés au lirilisli iMuseuni.
l'Ame errante. 241
et alors vous serez sur ma trace, ou, si vous voulez me poursuivre, sur ma piste. Pourquoi alors ne pas reconnaître à chaque pas une obligation ? Parce que je ne pourrais faire cela, pour une foule de ressemblances frappantes entre nos idées, sans mentir, car ces idées avaient été à moi, parfaitement formées avant que j'eusse seulement entendu parler de ces écrivains, parce que déterminer les cas particuliers dans lesquels j'ai véritablement dû quelque chose à ces écrivains aurait été difficile, sinon impossible, pour moi qui étudie afin d'arriver à la vérité et à me satisfaire moi-même, et non pour faire un livre, et qui ai toujours été heureux, exultant, quand j'ai trouvé mes propres idées bien exprimées par d'autres et enfin, disons-le, parce que fje suis orgueilleux peut-être mais...) il me semble être siir que beaucoup du fond reste à moi, que l'àme de ces idées est à moi. Je ne crains pas le critique qui peut confondre un penseur avec un compilateur ".
Coleridge semble donc avoir prévu l'accusation de manque d'originalité, et même de plagiat. Que devons-nous croire? Est-il possible que Coleridge ait véritablement anticipé Kant, Fichte et Schelling sans avoir rien exprimé de ses idées dans ses œuvres, ni même dans ses lettres, où il confie toutes ses pensées?
Si Coleridge avait eu un système d'idées philosophiques, il l'aurait mis partout. Si nous ne le rencontrons nulle part c'est qu'il n'en a pas eu. A-t-il voulu ' nous tromper? Il est difficile de le croire, et sa psychologie est plus subtile. Il a toujours aimé la spéculation philosophique purement intuitive, il a senti vaguement ce qui manquait à la philosophie'empiriste du xvnr siècle, il a donné une forme poétique à toutes ces aspirations personnelles, voilà ce qui le justifiait à ses propres yeux. Il avait conscience d'être
t. Anima Poelae, p. 106. Coleridge a répété ces affirmations dans ses lettres. Lellers, p. 683, 735.
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une âme d'une autre nature que la plupart de celles qu'il connaissait. En vrai poète, il mettait sur le même plan la forme et le fond des idées. Quand il a lu Kant. et qu'il s'est enthousiasmé pour la forme très simplifiée que ses idées ont prises dans son esprit à lui, il crut les avoir découvertes, parce qu'il les avait refaites dans le moule de son esprit. Cette forme avait-elle encore quelque chose de commun avec la pensée de l'auteur, c'est une question qui reste à résoudre.
Impressions de nature, petits faits d'observation psychologique, réflexions sur son propre caractère, voilà ce que nous trouvons surtout dans ces notes de Malte, qui devraient contenir la première ébauche de sa philosophie.
Quand on peut démêler une idée vraiment philosol)hique, comme dans le passage suivant, où il anticipe d'une façon très intéressante sur ce quon a dit de nos jours de la continuité de la vie psychologique par opposition au phénoménisme, la pensée est courte et se perd bientôt dans l'image qu'elle suscite : a Combien il est contraire à l'expérience et à la nature de parler du (( moment unique » de Hume, de notre être entier comme d'un agrégat de sensations séparées et successives! Qui a jamais éprouvé une sensation séparée? Chacun de nous n'est il pas conscient au moment où elle existe, de mille autres (sensations! d'une nuance plus claire ou plus sombre; comme lorsque je fixe mon attention sur une maison blanche, ou une colline grise et dénudée, ou une crête assez longue qui échappe à la vue aux deux extrémités (combien je regrette souvent l'allemand luiuebersrhljar [qu'on ne peut embrasser par la vue '] ».