‹ Coleridge, la vie d'un poèteChapitre 140 sur 191 · Campbell, Introd., p. lxvii · texte numérisé non relu

Campbell, Introd., p. lxvii

2bO S. T. COLEHIDGE.

Le cri universel là-bas est : Les Anglais, les Anglais, si nous pouvons les avoir, mais les clinpoaux en tout cas (chapeaux veut dire ici Européens par opposition à turbans) '. »

Le mélange de perspicacité et de distraction est ici tout à fait coleridgion. Par exemple, il oublie dans l'Empire anglais les Indes, le Canada et l'Australie! Il esl plaisant de ]>cnser que ce rêveur tenait un fil, si mince fùt-il, de la politiiiue i-éalislc do l'Angle terre.

Mais de sa vie extérieure nous ne savons presque rien. Ses lettres de Malte et d'Italie sont peu nombreuses, et une partie des carnets, en particulier les pages sur Syracuse, sont encore inédites-. Il paraît aussi que plusieurs courriers à destination d'Angleterre se perdirent et Coleridge se lamente plus d'une fois sur la perte de cette correspondance, qui était peut-être le [)lus clair de son travail écrit.

Sur sa santé, à Malte, nous avons des nouvelles si contradictoires, ou plutôt le bien et le mal se succèdent à si courts intervalles qu'il n'y a guère qu'une conclusion possible c'est que, sous l'inlluence de l'opium, des crises de souffrance alternaient avec des périodes de calme \ Il fut très éprouvé en apprenant subitement la mort d'un frère de Wordsworlli (|u'il aimait beaucoup, le (•ai)itaine John Wordsworlli, noyé à Portland en février ISO."). Dans une lettre à sa femme il décrit ainsi (ju'il suil l'elTet de cette nouvell(!. « Apprenant suliilement de lady Dali, la mort de John W., je lis une tentative pour me traîner hors de la salle (le grand salon du Palais, où se Irou-

\. Lt'llcrs, p. 'i'.i2 (févrior iNdli).

2. Voir Leilos, p. is:!, quchiiies extraits de son journal en Sicile.

:{. Leilers, p. '.OU, 4'.iV, tOG.

L'ÂME ERRANTE. 2:il

raient cinquante personnes) et, avant d'avoir pu atteindre la porte, je tombai par terre dans un accès convulsif d'iiystcrie. Je suis resté au lit quinze jours. » Mais dans la lettre écrite le lendemain par lady Bail, il y a seulement : « Vos sentiments sont trop forts pour votre santé. J'espère que vous retrouverez bientôt vos esprits ' ». Coleridge n'a-t-il pas exagéré l'effet physique! Mais il est certain qu'il n'en fallait pas tant pour bouleverser son pauvre corps, comme le prévoyait ^Vo^ds^vorth. C'est quelques jours après qu'il dut écrire dans un volume de métaphysique allemande cette note que nous avons retrouvée, d'une écriture tremblante et raturée.

(( Malte. Les reverrai-je jamais ? et ne serait il pas mieux que je ne les revoie jamais? Mon corps, mes habitudes et l'état d'esprit causé par cet état du corps sont ils tels, que je puisse me promettre d'être autre chose qu'un nouveau chagrin? Oh, cher John, je voudrais avoir été à ta place » ; et, sous la signature, il a écrit encore : Dokotiiy Wohdsworto. William

WORDSWORTU -.

Quand la nostalgie et l'accablement étaient moins pesants, il essayait de se gouverner par un impératif catégorique, se disant comme John Wordsworth mort à son poste : Faisons notre devoir.

(( Faisons notre devoir, tout le reste est un rêve, la vie et la mort également sont un rêve. Cette courte

\. Comparer Letlers, p. i9i et 497, et la noie p. 404-o.

2. J.-N. Tetens, Pliilosophisdin Versuclie ûher die inenschliche Naliir (B. M., G. 43 a 31), t. I, en face du litre :

Malla. Sliall 1 ever see lliem again? And will il not be better Ihal I sliould nol? Is my body, and tlie liabils and state of niind induced by il, such as lo promise Ihat I shall be olher as a new sorrow. Oh dear Jolin! Wouid 1 had bccn lliy subslilute! S. -T. Coleridge [el au-dessous] Dorolhy, (?) Oltery, Wordsworlh, William Wordsworth.

2o2 S. T. COLERIDGE,

phrase comprendrait, je crois, la somme de toute profonde piiilosopliie, de l'éthique et de la métaphysique conjointement depuis Platon jusqu'à Fichle! » ' Dans sa religion aussi il essaye de mettre de plus en plus dans la notion abstraite de son Dieu quelque chose de l'amour humain et par là, nécessairement, il sera amené à se rattacher plus ou moins à une orthodoxie, à une religion positive -,

(( La nostalgie n'est pas un tourment d'enfant, » a écrit Coleridge qui en souffrit cruellement à Malte, sans nouvelles des siens pendant des mois entiers, toujours retenu par sir Alexander Bail, en attendant le fonctionnaire qui devait le rem[)laccr au[)rès de lui. 11 partit en lin le 21 septembre ISUo, pour Syracuse et Naples, où il était encore le 15 décembre.

La situation du royaume de Xaples était faite pour intéresser un observateur de la nature humaine. Les souverains, depuis trois ans ballottés entre la France et l'Angleterre, avaient lini par se laisser imposer par Napoléon un traité de neutralité le 22 sei)tembre.

Quinze jours après, on fêlait à Naples la fausse nouNolle de la prise de Murât, en novembre, on violait le traité de neutralité en i)urmellant le (l('l)ar(|uçnuMit des troupes russes, en décembre ce fut la nouvelle d'Austerlitz, puis la lin de la coalition et le traité de Presbourg. Sa maladresse avait coûté la vie à la pauvre monarchie, qui au dernier moment avait choisi le mauvais côté, et Josepli Bonaparte allait r{Mni)Iacer Sa Majesté sicilienne '.

•Mais nous ne savons presque rien de ce que Coleridge lit à Naples, qu'il dut f|uitter i)récipitamment

1. Anima l'uctar, p. i;i:i-3. .Note sur .Inhii W'urdsworlli. avril IHOo.

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