CHAPITRE XI
Là liiof/i'ap/tia Liternria (1811). — Aveu d'impuissance pliilosopliiqiie. — Gomment Coleridge est re^u par la rriliiiiie contemporaine : un poète lapidé. — Coleriilgc se relire à Jlighgalc cliez le médecin Gillmann. — Rencontre de Keals.
— Etudes nouvelles : la philosophie romantique de la nature.
— Les mystiques allemands et anglais. — Coleridge arrive à l'orthodoxie. — Les Recours à la Rcfle.rion (18-25). — Visite de Carlyle et portrait de Coleridge par lui. — L'Kf/lise et l'État {m^)}.
Nous avons laissé Coleridge à Calne, chez les Morgans. 11 y travailla toute l'année 18io à la nouvelle édition de ses poèmes, pour lacjuelle il avait trouvé ce titre superbe, les Feuilles Syhillines.' Mais à cette édition il fallait une introduction biograplii(|ue. Ce fut la première idée do la liiogrtijih'm Literaria, qui ne parut qu'en INI7.
Coleridge avait été repris de la tentation d'exposer enfin sa philosophie au public, de préciser sa croyance religieuse, enfin d'intervenir dans là controverse sur les poèmes de Wordsw orth, où son nom avait été prononcé plus d'une fois. Tout cela nous a valu un (\cs livres les plus étranges tiui ait jamais été imprimés.
Ce nest [las une biographie. Après le récit de sa
jeunesse, Goleridge commence une série de digressions philosophicfues et morales qui remplissent presque tout le premier volume. Après un chapitre sur la (( prétendue irritabilité des hommes de génie )) vient une défense de Southey, puis une critique de la nouvelle préface des Ballados Lijriques, dans laquelle Wordsworth avait voulu faire la théorie de l'imagination poétique. C'est l'occasion d'une dissertation philosophique de deux cents pages, comprenant des digressions sans nombre, qui prépare, par une étude historique de la philosophie de l'association, depuis Aristote et saint Thomas jusqu'à Hartley, cette théorie de l'imagination, que Goleridge voulait donner et qu'il ne donne pas, car, à la fin du premier volume, il insère une lettre (imaginaire) d'un ami qui lui conseille charitablement de ne pas linfliger encore aux lecteurs non préparés! Le second volume comprend trois parties distinctes, une étude critique de la poésie de Wordsworth', une réimpression des lettres d'Allemagne {Sat>jrcme's Letlers, déjà publiées en 1809-10 dans ïAnii), et une critique du drame romantique du Rév. Maturin, Beiircnn, qui venait d'être joué à Drury Lane à la place du Zapohja de Goleridge, qui paraît n'avoir pas voulu y faire les changements nécessaires pour la représentation. La Bio(jraplùa Lileraria se termine par une apologie et une profession de foi chrétienne.
1. Worilaworlh était discuté surtout depuis la publication des Poèmes (1807). Ce qui prouve que Goleridge préparait depuis longtemps cette critique de Wordsworth, c'est qu'il ne parle pas dans la Biograpida Literaria de VExcursion parue en 1814. 11 dut travailler à ces chapitres dés 1810 (Crabb Uobinson, t. I, p. lo'J) et les refondre après la publication de la nouvelle édition des poèmes en 1815, mais en renonçant à l'idée qu'il avait eue d'écrire une critique spéciale de VExcur-^ sion {Lelters, p. 6n0).
Cette analyse ne suffit elle pas à faire comprendre ce qu'est en réalité la Diographin Lilcraria, une tentative faite par Coleridge pour mettre dans une œuvre sans méthode toute la pensée de ses dernières années comme critique, philosophe et théologien, de s'imposer enfin comme un des hommes dignes de l'admiration de l'Angleterre de son temps. Mais jamais le pauvre grand homme n'a si mal réussi.
La partie philosophique de l'œuvre ne pouvait lui attirer que des risées. Quel aveu d'impuissance que cette épître imaginaire où Coleridge se faisait conseiller de ne pas publier encore ce qu'il représentait comme l'œuvre de sa vie et l'essence de sa pensée, parce que le lecteur n'était pas à même de le comprendre!
On ne comprendrait rien à ces aberrations si on ne savait dans quelles circonstances la Biogniji/iid a été composée.
Coleridge ('tait plus que jamais sous la domination de l'opium. Les Morgans n'avaient pu le libérer, et il s'était décidé à les quitter. En avril 1816, il était venu à Londres. Le malheureux s'était logé dans la maison d'un pharmacien, pour se guérir! Autant aurait valu, assurait Lamb, enfermer quelqu'un qui aurait eu la fringale de la lecture, à la biblioth(H|ue du A'atican. 11 Unit par où il aurait dû commencer, avoua tout à son médecin, ipii lui conseilla de prendre pension chez le D"" Ciillman, à Ilighgate. il y vint avec la pensée d'y passer (pichpies mois, et il y resta dix-huit ans, jusqu'à sa mort, avec quelques courtes interruptions. Pendant celte même année, par exemple, il passa quobiucs mois au bord de la mer, à .Muddiford, dans le llampshire, mais aussitôt revenu à Ilighgate, il reprit sa cure d'abslenlion. En vérité, l'opium lui était devenu nécessaire et il en prit toute sa vie, mais
APOLOGIE ET RETRAITE. 32:i
seulement sur l'ordonnance de son nouveau médecin et en quantité raisonnable.
Mais il est certain que toutes ces publications des années 1816 et 1S17 ont été faites sous l'influence d'un état d'esprit déplorable. Si Coleridge a coupé court à l'exposition de sa pliilosophie dans la Biofjvaphia, c'est qu'il était incapable de la formuler, et les pages mêmes de son exposé historique sont faites d'emprunts qui n'étaient que le résultat de son incapacité de travail philosophique.
Et puis autre chose encore était survenu pour l'accabler, c'était la critique qui avait accueilli ses œuvres, dès qu'il avait voulu essayer de rentrer dans la vie après tant d'années d'inaction. Le premier Sermon laïque était annoncé depuis plusieurs mois quand il parut, et Hazlitt, le même Hazlitt qui avait considéré Coleridge comme un Dieu, pendant sa jeunesse, qui lui devait, disait-il, l'éveil de son intelligence, avait trouvé amusant de le démolir d'avance dans un article paru deux mois avant sa publication. 11 y était revenu après, il avait donné le signal et dorénavant Coleridge devait être un de ceux dont on ne devait rien laisser passer sans l'accabler de mépris.
11 n'est pas sûr que les articles de VEdinburgh /leoieir, qui vinrent après ceux de Hazlitt dans VExaminer, soient aussi de lui, mais il est certain que c'est Hazlitt qui a donné le ton de ces attaques. H avait traité par le mépris les Sermons laïques, on accabla ClirislaOel, et à plus forte raison la Biv(/ra})hia Ulfruria.
On n'a Jamais bien expliqué la conduite d'Hazlitt. C'était un esprit viril et passionné, incapable de comprendre une àme comme celle de Coleridge, mais cela n'explique pas qu'il ait cru devoir l'attaquer, après l'avoir démesurément admiré. On a parlé de la
Irahhan politique de Coleridge. Mais elle était accomplie bien avant r|iie Haziitt ait commencé son rùle de vengeur. Coleridge avait publié dans T/l >//«', en 1809, ses plus furieuses attaques contre le jacobinisme, et Ha/.litt navait rien dit. Nous le voyons encore avec Coleridge cbezLamben ISil '.
Mais, en 1S16, tout était changé, pourquoi? La caractéristique de l'esprit de Haziitt était l'exagéra tion dramati(|ue, il y avait do l'acteur en lui. C'est parce qu'il avait tout espéré de Coleridge et de Wordswortb (|u'il voulait les accajjler maintenant, non pas tant comme traîtres à leur parti, <|ue parce (piils n'avaient pas rempli l'idéal que, lui, Haziitt, s'était forgé. Et à cet instant même tout croulait autour de lui. Admirateur de la Révolution fran(;aise, il avait ensuite adopté Napoléon avec une telle ardeur, que la nouvelle de Waterloo l'avait rendu malade, et presque déséquilibré. Comment concilier l'impérialisme et le culte de la liberté? Mais c'est que Haziitt était avant tout un artiste, un homme de la Henaissancc qui n'était pas à sa place dans son époque, un adorateur de la r^'ulù. 11 avait admiré les grands hommes de la licvolution comme types d'énergie, plutôt que comme révolutionnaires. H n'était pas révolutionnaire lui-même, et il n'admirait pas en Napoléon l'empereur, mais l'homme, et le surhomme. Il lui semblait surtout que la nouvelle philosophie de Coleridge et de \\'ords\\(ii"tli était un renoncement, un avilissement, une diminution de vie. Il se souciait peu, croyons-nous, du fond des choses, mais l'attitude j)atrioti(|U(' et moralisante lui paraissait banale. Tout ce (piil y avait d'insineèn» lui a|i|)araissait avec nii relief prodigieux, comme un crime, mais il ne