Ici., p. VJ
/O s. T. COLERIDGIi.
déconcerter Southe}^ qui ne riait pas. Mais Coleridgo ne s'en apercevait pas, sa pensée était ailleurs, et il adorait en lui l'inventeur de la Pantisocratie.
Soutiu'v avait déjà recrute des adhérents avant l'arrivée de Coleridge à Oxford, mais comme l'argent manquait et qu'on ne pouvait rien faire encore, Coleridge alla y songer en faisant un voyage à pied dans le pays de Galles. Il revint à Bristol chercher Southey et, passant par le Somersetshire pour voir un futur adhérent, il y fit la connaissance d'un homme (|ui devait être sa providence pendant bien des années, l'honnête Thomas Poole, le futur ami de Wordsworth, un type idéal du campagnard anglais éclairé, plein de sens pratique et d'énergie, avec assez de bonté pour se plaire au milieu de tous ces fous de poètes '. Voici comment il donne ses premières impressions sur eux :
« Coleridge parle avec beaucoup d'éloquence et d'énergie, et avec une facilité peu commune, mais il a éprouvé la justice de la Providence en ceci, qu'il lui manque ces capacités d'ordre inférieur qui sont nécessaires à la pratique rationnelle des devoirs ordinaires de la vie. Les aberrations de sa prudence, pour me servir de sa propre expression, ont été grandes, mais il promet maintenant d'être aussi sage et rationnel que ses plus sages amis pourraient le désirer. En religion il est unitaire, sinon déiste, en politicjue, démocrate dans toute l'acception du mot. Southey est plus violent encore dans ses principes (|uo (loleridgc lui-même. En religion, je crains bien (|u'il n'oscille entre le déisme et l'athéisme -. >»
1. Voir Li'jiouis. ji. ;i"o: .Mrs. Sandl'onl. l'humas Poole and his Frieru/s et le bel hommage rendu à Poole par Coleridge, à la fin de sa vie. dans une note à C/iurch and Sialr. |>. OS.
•2. Thomas l'oole and liis Friends, 1, vi.
Le jugement est amusant, cfuand on songe à ce que Coleridge et Southey devinrent un jour, les plus fermes soutiens du trône et de Tautel. Mais ils étaient alors de bons républicains et des Pantisocrates. Seulement Coleridge avait l'impression de ne l'être qu'à demi, car il fallait être marié pour aller coloniser l'Amérique. (Coleridge devait donc se marier. Southey était fiancé à miss Edith Fricker, de Bath, dont un autre pantisocrate et poète, Robert Lovell, devait épouser la sœur. Il en restait une, l'aînée, Sarah. Il était tout naturel, il était nécessaire que Coleridge l'épousùt. Il se fiança donc au retour de son voyage au pays de Galles. Il avait vingt-deux ans et sa fiancée, qu'il devait connaître à peine, un an de plus. Ce qui rend sa résolution encore plus extraordinaire, ce qui scandalisa son futur beau-frère Southey, c'est qu'il reconnaissait que son cœur était plein de la pensée d'une autre, Mary Evans. Il racontait à un ami qu'il l'avait rencontrée par hasard dans son voyage à pied, cette Mary Evans (( quam afflicte et perdite amabam, oui, jusqu'à la torture. Si elle s'était aperçue que je la reconnaissais, mon courage m'aurait abandonné.... Dieu la bénisse! Son image est dans le sanctuaire de mon cœur, et ne pourra jamais en être arrachée qu'avec les liens qui attachent ce cœur à la vie! Cet événement m'a rendu tout à fait malade. J'avais erré dans les paysages sauvages et boisés, d'une grâce terrible, de ce pays de Galles, pour effacer et non pour raviver les images du passé ». Il est vrai qu'il ajoute « mais l'amour est une douleur locale, je suis maintenant à cinquante milles d'elle et je ne me sens pas moitié si mallieureux ^ ».
1. Lettre à Masters, 22 juillet 1794, dans Biographia Literai'ia, t. II, p. 3i0 (2d éd.), et Campbell, p. xxii. Comparer la lettre à Southey [Letlers, p. 78).
Mais ce qui surtout rendit possible celte folle résolution, c'est la passion de l'idée qui possédait alors Coleridge. 11 était logi({ue avec lui-même, cela rassurait sa folie. 11 se persuada qu'il aimait sa fiancée. Il répondit à Southey qu'il avait raison, (|ue l'Amour lui-même « peut être créé par un motif grave ». « Je l'aime certainement (Miss Fricker). Je pense à elle continuellement et avec une tendresse indicible, avec cette sensation du cœur qui se fond, qui est un symptôme de l'amour *. » Deux mois auparavant, dans la lettre précédente, il s'agissait d'une autre, mais les expressions étaient presque les mêmes. C'est qu'au fond c'était surtout la Pantisocratie qui régnait maintenant dans son cœur. Elle était ce « motif grave » d'aimer sa fiancée.
En passant par I>,ondres pour retourner à Cambridge, Coleridge rencontra un ancien camarade de collège qui spéculait sur les terrains en Amérique et qui lui donna de précieux conseils : « Il faudrait 2000 livres sterling. On aurait le terrain à meilleur compte en attendant d'être en Amériijue pour faire l'achat. Douze hommes pourraient facilement défricher trois cents acres en quatre ou cinq mois. Il recommandait les bords de la Susquehannah pour leur beauté et comme moins exposés aux incursions des Indiens et des bisons. On pouvait gagner de l'argent avec sa plume, là-bas.... Les moustiques n'y étaient pas même aussi gênants que nos cousins- ».
C'est le moment de l'enthousiasme le plus délirant. On recrute des adhérents. Shadrack, l'homme à tout faire d'une tante de Southey, se décide, et Coleridge écrit, en lettres capitales, dans une de ses lettres :