‹ Coleridge, la vie d'un poèteChapitre 51 sur 191 · On ihe Présent War, p · texte numérisé non relu

On ihe Présent War, p

renseigné. En tous cas, avait-il tort de dire que les Anglais du xviir siècle, s'ils n'étaient pas athées en théorie, se conduisaient en pratique comme des athées (au sens où l'on entendait alors)? Cette note de prophétisme, de sincère critique de la nation du point de vue de l'humanité et de la morale est unique, et dissonante au milieu du puissant concert d'optimisme national. 11 faut la retenir comme l'effort le plus sérieux de l'àme de Coleridge à cette époque.

La guerre en elle-même, continue-t-il, est une monstruosité. Un million d'hommes ont déjà péri (?). L'Angleterre a perdu son bon renom national, un système d'espionnage s'est établi, une démoralisation générale a permis la suspension du Bill d'Habeas Corpus et a fait croire aux prétendues conspirations contre l'ordre public. La nation s'en remet pour être conduite à un Pitt, qui n'a ni génie ni vertu, à un Burke qu'on peut admirer comme l'Hercule fou (Hercules furens) de l'art oratoire, mais qui fait frémir par ses excès.

Ce ^Yilliam Pitt qui s'efforce d'amener une panique parmi les riches et les pauvres, ce Sylla qui prépare peut-être la venue d'un César, est-ce bien le même qui parlait il y a quelques années en faveur de la paix avec l'Amérique et décrivait alors tous les malheurs de la guerre? « Oh! Judas Iscariote a été calomnié! »

Le haut clergé, les partisans de la religion à dixhuit mille livres de rente, tous les évêques, sauf un, ont voté pour la continuation de la guerre. Coleridge s'enflamme et prédit la venue de la véritable religion qui n'aura pas de grands-prêtres (de ces grandsprêtres qui ont crucifié Jésus), mais où chaque chrétien véritable sera prêtre, où le cœur de chacun sera l'autel, et l'univers le temple.

C'est tout à fait l'inspiration des Médilalions reli-

90 s. T. GOLERIDGE.

(/icuscs où nous avons vu la haine des prêtres (la concurrence, aurait dit peut-être Lamb) s'unir au christianisme le plus ardent. Mais c'est avant tout à la simple humanité que (^oleridge fait appel. Il plaint le peuple, ces misérables obligés de s'engager (( pour couper la gorge de leurs frères » parce qu'ils sont Jacobins. C'est la faim qui les fait agir, et qui les excuse. (( Imbéciles, commettre des vols et se faire pendre, quand on peut commettre des meurtres avec impunité, et recevoir six pence par jour par-dessus le marché M » Qu'est-ce, en effet, que ces prétendues guerres nationales? On enrôlait de force en Allemagne pendant la guerre d'Amérique, on enrôle encore aujourd'hui de force les marins -. « Le régiment irlandais qui a récemment débarqué à Pill, près de notre cité, en est un triste exemple Ries résultats de ces enrôlements forcés]. Par suite de leur longue détention et de leur saleté, ces soldats avaient pres(jue cessé de ressembler à des hommes. Mes frères! Nous qui autorisons de telles énormités ou qui en sommes comi>lices, nous ressemblons encore moins à des hommes! »

Enfin la dernière calamité cau.sée par la guerre et non la moindre, c'est la Terreur, ce sont tous les excès de la I-lévolution française qui sont produits par l'efTet, sur le peuple français et ses chefs, du péril national, de ce cas d' (( extrême nécessité qui, suivant

1. Tel esl le lexle de l'édition originale, p. 61. Dans les Essai/s on /lis Ovn Times, t. I, p. oO, on a pris au sérieux riùraldni ironique, cl on a imprimé au lieu de Miirdpr uitli i»i/iunili/ — l'i(//il fur /tis Kimj luxl Counlr;/.

2. 11 esl sans doute inutile de rappeler (|ue la presse des mateluts existait encore. La pralii]ue appelée crimpiiif/ (p. 51) ccmsistail à séquestrer les matelots à leur retour de voyage pour leur faire di-penser leur solde en boissons, etc., lescndcllcr et leur faire contracter de force de nouveaux engagements. Voir W. C. Sydney, Early Days of Ihe A7A'" Ccntury, p. 135.

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l'archidiacre Paley, dénoue les liens ordinaires de la moralité ». Là-dessus Coleridge cite, après le grave théologien Paley, son propre, ouvrage, la CJiute de Robespierre^ où il a voulu expliquer, non excuser, l'état d'esprit qui a produit la Terreur.

Ainsi Pitt est responsable de la Terreur, et l'Angleterre, qui se laisse diriger par lui, aura à rendre un compte terrible de tous les crimes que la France a commis, de toutes les misères qu'elle a souffertes. « Ne sommes-nous pas des hommes, des hommes libres et raisonnables, continuerons-nous cette guerre sauvage et menée par les prêtres [ihh wild nnd prieslbj icar) contre la Raison, contre la Liberté, contre la nature humaine? » Telle est la conclusion de la deuxième conférence, nous allions dh-e du deuxième sermon, tant le ton théologique s'y allie à la véhémence politique. Il avait foi en sa mission, et malgré les extravagances et les inexactitudes de ce plaidoyer, on peut en aimer l'ardeur juvénile, non encore enveloppée de réticences, et en préférer le pessimisme exagéré à l'optimisme féroce de la plupart des contemporains. Il y eut là quelques vérités dites, qui furent peu répétées.

Ce qu'il y avait en lui de l'utopiste, c'était la hardiesse avec laquelle il faisait la critique de son pays.

Il évitait autant que possible d'apprécier la Révolution française, pour éviter en même temps l'accusation terrible de complicité avec l'étranger. Mais la critique de l'Angleterre, dans sa guerre avec la France, n'était-elle pas indirectement une apologie de cette France détestée? Coleridge avait pris ainsi une position extrême qu'il lui était difficile de maintenir sans déployer une force de caractère qu'il n'avait pas. Ces conférences de Bristol, on l'a très bien vu, sont en harmonie parfaite avec sa poésie prophé-

tique '. Lamb, qui les appelait, « la plus éloquente politique qu'il eût jamais lue », lui conseilla même, non sans malice peut-être, de les mettre en vers ^.

Mais l'intensité même de cet effort pour se libérer du préjugé, pour penser tout seul, montre qu'il ne pourra être durable. Quand Coleridge faisait ces conférences il espérait encore aller fonder ailleurs une société meilleure. C'était son testament à l'Angle terre, qu'il pouvait écrire sans ménagement, peu inquiet d'être rejeté comme un fils ingrat par une patrie (|u'il allait quitter. Il avait dit toute sa pensée, mais il ne pouvait pas conserver son attitude en vivant en Angleterre. S'il ne s'exilait pas, il fallait qu'il se modérât, qu'une Ame aussi mobile et aussi avide de sj^mpathie et d'admiration revjnt à des idées plus généralement réi)andues. Par le cbristianisme, il se rattachait déjà à quelques maîtres admirés, comme Priestley, il devait arriver nécessairement à chercher à se joindre par le patriotisme à la majorité de ceux avec qui il devait vivre. Pour ne pas tomber dans les compromis il fallait partir et partir immédiatement. On n'est pas prophète en son pays, dit-on. Un pourrait ajouter qu'on ne peut i)as yivre à Jérusalem en prédisant toujours sa perte, et en dénonçant son iniquité. La voie qu'avait prise Coleridge menait à l'exil, ou bien à un retour au sens commun, « dans le rang ».

Du moins n'eût-il jamais honte, comme tant d'autres, de ses rêves fous de jeunesse, et il s'est expliqué là-dessus admirablement.

Qu'est-ce donc qui fait la beauti'^ de la jeunesse? N'estce pas ceri — savoir ce (pii est bien dans ralislrnil, pai'

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