‹ Coleridge, la vie d'un poèteChapitre 53 sur 191 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Abandon de la Panlisocralie. — Reproches à Soiithey. — Mariage de Goleridge. — Poèmes damour. — Essai d'une Revue : le Veilleur. — Son insuccès. — Goleridge prend de l'opium. — Ses amis et ses disciples : Thelwall, Charles Lloyd. — Retraite à Nelher Stowey.

La date fixée pour le départ était passée et les paiitisocrates n'étaient pas partis. Ils n'avaient pas d'argent et n'avaient plus de foi, mais personne ne voulait être le premier à renoncer au projet. Goleridge seul en rêvait encore, l'introduisait dans ses poésies, tantôt plaisamment, tantôt sérieusement, mais ne faisait rien pour hâter l'exécution, se contentait, tout l'été de 1795, de passer son temps en conversations dans le monde, ou auprès de sa fiancée, empruntant de l'argent à son éditeur et fumant des pipes avec lui, menant enfin la vie idéale du prophète, qui, ayant indiqué au monde ce qu'il doit faire pour se régénérer, peut se reposer en paix.

Southcy, au contraire, était somhre et préoccupé. Nous avons vu que, toujours ferme sur les principes, il faisait à la panlisocralie une foule d'objections de détail, proi^osait de s'installer dans le paya de Galles

au lieu d'aller en Amérique. Au mois de février, il écrit : « Des années se passeront avant que nous puissions partir »; au mois de mai, il est (( usé par l'anxiété », « il a besoin d'un long repos ».

Goleridge applique « la médecine de l'argumentation à son système misanthrope d'indifférence », et rien u'y fait. Enfin, au mois d'octobre, quelques jours seulement avant le mariage de Goleridge, Southey lui fit savoir qu'il renonçait à la pantisocratie, pour sa part. 11 avait un oncle à Lisbonne qui lui proposait de l'emmener en voyage, et de lui fournir de plus les moyens de se préparer à entrer dans l'Eglise d'Angleterre où un bénéfice de 300 livres sterling l'attendait, et il hésitait ' ! La réponse de Goleridge fut celle qu'on pouvait attendre d'un prophète qui venait de crier publiquement son mépris pour les prêtres salariés, aux côtés du même Southey. Quoiqu'il déclarât dignement que « la désertion ou l'adhésion de Southey n'affecterait en aucune manière ses sentiments, ses opinions et sa conduite », il écrivait auss.i : « La pantisocratie est hors de question, sa réalisation est éloignée; ce sera peut-être un millennium, un miracle ». On ne voit pas en quoi cette défection pouvait rejeter si loin la pantisocratie. Mais n'était-ce pas un prétexte pour la reléguer dans un autre monde?

La réponse de Southey ne se fit pas attendre. Il renonçait à entrer dans les ordres, mais il allait commencer l'étude du droit, avec une pension de l'oncle de Lisbonne, et d'abord passer six mois en Portugal. A cette dernière communication Goleridge répondit par une lettre qui remplit quatorze pages in-8". Southey n'est plus son ami, Southey est perdu pour lui, parce qu'il est perdu pour la Vertu. 11 y a bien

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