‹ Coleridge, la vie d'un poèteChapitre 9 sur 191 · Gillinaiin. p. il · texte numérisé non relu

Gillinaiin. p. il

faire sa passion, est si pittoresque qu'elle vaut la peine d'être donnée.

Une des singularités de l'éducation donnée à Christ's Hospital, c'est que les enfants si sévèrement tenus au collège étaient laissés libres dans la grande ville de temps en temps, peudant une journée entière, sans qu'on se souciât d'ailleurs de savoir s'ils y avaient des amis ou des parents.

Descendant un de ces jours-là le Strand, plongé dans un de ses rêves éveillés, et s'imaginant qu'il traversait l'Hellespont à la nage comme Léandre, il lui arriva, en rejetant une de ses mains derrière lui, de toucher à la poche d'un gentleman qui la saisit en se retournant et lui dit avec colère : « Quoi, si jeune et déjà si pervers », l'accusant d'avoir voulu le voler. L'enfant effrayé nia avec des sanglots, expHqua qu'il croyait être Léandre et traverser l'Hellespont à la nage. Le gentlemafi fut si frappé et charmé de la nouveauté de la chose, de l'intelligence et de la naïveté de l'enfant qu'il paya pour lui un abonnement à une bibliothèque circulante. (( Je lus, dit-il, tout au travers du catalogue, in-folios et le reste-, comprenant ou ne comprenant pas, et courant tous les risques pour me glisser au dehors et me procurer les deux volumes par jour auxquels j'avais droit '. »

C'est vers ce temps qu'il dut commencer les études ou plutôt les lectures philosophiques auxquelles Lamb fait allusion dans un passage célèbre. « Reviens à ma mémoire tel que tu étais à l'aurore de tes imaginations, avec l'espérance marchant comme une colonne de feu devant toi, sa face sombre n'étant pas encore apparue, Samuel Taylor Coleridge, logicien, métaphysicien. Barde inspiré! J'ai vu l'étranger, de

l. Gillmann, p. 20*

20 S. T. COLEIUDGE.

passage dans les cloîtres, s'arrêler perdu d'admiration (en songeant au contraste entre le langage et le vêtement du jeune Pic de la Mirandole, à fentendre révéler avec tes intonations douces et profondes, les mystères de Jamblique et de Plotin (car même en les jeunes années tu ne pâlissais pas à la vue de ces breuvages pliilos<iplii(iucs), récitant Homère en son langage, ou Pindarc, pendant que les murs des vieux Frères dris renvoyaient l'écho des accents de l'enfant de la charité, inspiré '! ))

Ce dernier trait donne en deux mots la formule même de ce qu'il y avait dès lors d'étrange et de palliéti<iuc dans la destinée de Coleridge. L'ironie que souligne Lamh, c'est celle de la vie entière de Coleridge, toujours humiliée et contrariée extérieurement dans son déveloiJpemcnt, cl s'échapi)ant toujours dans le rêve. Tu enfant do la charité publique battu et affamé, qu'avail-il de mieux à faire (ju'à devenir métaphysicien et poète? Mais il devint aussi pour toute sa vie un rêveur, un homme pour ((ui le monde extérieur n'existe pas. ou n'existe que dans les formes (|ue lui prèle l'imagination.

Au travail de l'imagination sensible (|ui s'exerce sur les images s'ajoute maintenant celui de limaginalion métaphysi({ue (jui joue avec les idées et les systèmes diilées. Car si la mélai)hysi(jue jieut être autre chose (|u'une œuvre d'imagination, (juand elle est criti(|ue et procède logiquement, pcul-on appeler autre clutse (|u'e(Torts d'imagijj.ilion les pensées méta|ihysi((ues(lu petit Coleridge à Christs liospilal'.' Il faut a\(pir lu l'ialon à seize ans, avec un peu d'en- Ihousiasnii'. pour comprendre ce ipi'a pu être la philo-

I. C/iri.srs llusjiilal Five and Thirly Years aijo; comparer Kxodc, cliap. MV, v. \'.\ pour la <■ colonne de feu ».

Sophie de Coleridge au collège. A cet âge on peut trouver aux mots une valeur sans quils aient presque besoin de sens, à la pensée une harmonie qui n'a pas besoin de logique. Quand on sait ce que la beauté et la subtilité d'un grand système, vaguement entrevu à travers un vocabulaire difficile, dans une langue étrangère et morte dont chaque mot devrait être pesé, peuvent laisser transparaître de poésie, on ne s'étonnera pas que pour Coleridge la métaphysique, après les Mille et une A'uils, ait été une révélation surtout pour l'imagination. Les « mystères de Jamblique et de Plotin )), étudiés dans l'original ou dans les traductions de Thomas Taylor', le platonicien anglais contemporain, furent pour lui un moyen d'excitation de ses facultés intellectuelles, et peut-être une nouvelle cause de dérèglement.

Surtout, la philosophie augmenta chez lui le sentiment de la solitude morale, qu'on a signalé comme un des états d'esprit caractéristiques du romantisme. Il s'était dit déjà, en arrivant au collège, tout seul dans le désert de la grande ville, que sa destinée était de rester « un individu détaché, un Terne Films qui n'avait à demander l'alTection ou les services de personne cà d'autre titre que celui d'être un être humain, et qui devait, comme tel, courir sa chance de n'avoir que la part de charité qu'accorde librement l'humanité- ». 11 faut se rappeler qu'il ne revint sans doute pas dans sa famille, même pour les vacances, de 1781 à 1789, pendant huit ans! Mais surtout il était isolé intellectuellement par l'orgueil qui l'exaltait à

\. Tlioiiias ïaylor le platonicien, et non W. Taylor, cuninie écrit Urandl (p. 20). 11 n'y a du reste pas de preuves que Coleridge ait connu ces traductions au collège, s'il les a certainement lues plus tard (Lellers, p. ISl).

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