‹ ColetteChapitre 2 sur 5 · ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

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ANS l'air àéjk plus trais de la matinée de septembre, les cloches sonnèrent « en mort » à l'église Saint-Antoine, la principale paroisse de Juvigny-en-Barrois.

En même temps, un très modeste corbillard, qui stationnait devant une petite maison située à l'extrémité de la rue des Tanneurs, se mit lentement en marche, emportant sous un drap

blanc le cercueil de M"® Charmette Courouvre, « décédée subitement, ainsi que l'annonçait la lettre de part, en sa quatre-vingtième année ». Bien que la défunte fût une ancienne habitante du quartier et fît partie de la vieille bourgeoisie du pays, une trentaine de personnes à peine suivaient le deuil. Encore remarquait-on que la e: bonne compagnie » s'était abstenue et que la plupart des assistants, notés pour leurs opinions avancées, appartenaient au parti radical. En 1874, on était fort conservateur à Juvigny, et, même devant cette tombe ouverte, la société bien pensante ne pardonnait pas à Charmette Courouvre sa parenté directe avec un ancien conventionnel, enragé jacobin, qui avait voté la mort du roi. — Ici, quelques détails rétrospectifs deviennent nécessaires pour expliquer cette rancune persistante et servir de préface au récit.

En 1792, Edme-Clément Courouvre, âgé de trente-six ans, fut envoyé à la Convention par ses concitoyens du département de la Meuse.

Esprit souple, âme ambitieuse, despotique et

travaillée du désir de parvenir, Courouvre fut successivement l'ami de Danton, de Robespierre et du général Bonaparte. Il avait épousé en 1793 une jeune parente du menuisier Dupleix,et sa première fille, née en 1794, était précisément cette Charmette, dont le convoi en ce moment se dirigeait vers l'église Saint-Antoine. Après l'incarcération de Louis XVI au Temple, Edme Courouvre fut chargé d'inventorier le mobilier des Tuileries, et, quand survint la réaction thermidorienne, ses adversaires l'accusèrent de s'être approprié certains papiers provenant de l'Armoire de fer ainsi que des objets précieux ayant appartenu à Marie-Antoinette. Il avait été assez habile pour se disculper, et ses électeurs lui continuèrent leur confiance, puisqu'il fut plus tard membre du Conseil des Anciens. Mais le coup d'État de Brumaire ouvrit pour lui une ère de déboires politiques. On recommença à parler des détournements commis au gardemeuble, et il jugea prudent de quitter Paris pour la province. Il alla s'installer dans un village de

l'arrondissement de Verdun, au Chânois, où il s'était, sous le Directoire, rendu acquéreur du château de Chèvrechêne. Là, pendant tout l'Empire, il vécut tranquillement et grassement avec sa femme, qui lui avait donné en 1802 une seconde fille: Zélie-Cornélie. En 18 10, il devint père de nouveau, et, cette fois, d'un garçon qu'on nomma Arsène. Cet héritier du nom était encore en robe quand la sécurité de l'ex-conventionnel fut brusquement troublée par la chute de Napoléon. En 18 1-5, après la rentrée des Bourbons, Edme Courouvre vit crever sur lui l'orage qui grondait déjà depuis un an. Régicide et accusé de vols aux Tuileries, il comprit que les jours heureux étaient finis. Prévenu à temps, néanmoins, il eut le loisir de mettre à l'abri des recherches des valeurs importantes en or et en pierres précieuses. Lorsque après avoir cerné le village les gendarmes, un matin, perquisitionnèrent à Chèvrechêne, Edme Courouvre avait décampé et gagné nuitamment la Belgique. Il se réfugia à Namur, où son aînée, Charmette, vint

le rejoindre, après avoir confié Cornélie et Arsène à des amis. Ainsi qu'une pieuse Antigone elle s'efforçait d'adoucir les tristesses de l'expatriation à son père qu'elle adorait ; mais sa piété filiale fut impuissante à arrêter les progrès d'une maladie de cœur, aggravée par les angoisses de la fuite et les privations de l'exil. Edme Courouvre s'éteignit à Namur en 1816, et, après avoir fermé les yeux du père, Charmette accourut à Chèvrechêne. Les immeubles du conventionnel avaient été mis sous séquestre; la jeune fille, ayant eu fort à faire pour rassembler quelques bribes de la fortune paternelle, vécut obscurément et pauvrement au Chânois avec sa sœur et son frère. Bien qu'elle fût alors dans le plein épanouissement de sa jeunesse, elle avait résolu de ne point se marier pour se consacrer entièrement à l'éducation de Cornélie et d'Arsène. Elle les élevait dans la vénération du conventionnel, dont elle voilait dévotement les faiblesses et les tares et dont elle exaltait les vertus civiques. Elle cherchait à inculquer aux deux entants sa

fervente admiration pour <l le père », qu'elle regardait comme un des sauveurs de la France envahie et comme un des martyrs de la foi républicaine.

Ce fut un gros crève-cœur pour elle, lorsqu'en 1820 Cornélie, lasse du célibat, épousa un gentilhomme verrier de TArgonne, M. David de la Louvière, fils d'émigré et fervent royaliste. Charmette, qui se glorifiait de sa filiation révolutionnaire aussi fièrement qu'une aristocrate du sang bleu coulant dans ses veines, ne supporta pas cette a: mésalliance » de sa cadette : elle se fâcha tout rouge et rompit toute relation avec la renégate. Amèrement déçue, elle reporta sa tendresse sur son jeune frère Arsène. Ce dernier, après lui avoir longtemps tenu compagnie, se maria à son tour à quarante ans avec la fille d'un garde-général des forêts; mais, du moins, il ne laissa pas tomber en quenouille le nom de Courouvre et eut deux garçons à deux ans de distance: Edme et Clément, nés l'un en 1855 et le second, en 1857. Ces deux naissances, arri-

vant coup sur coup, abrégèrent la vie de la mère, qui mourut des suites de sa deuxième couche. Arsène ne survécut pas longtemps à sa femme ; il fut emporté par une bronchite en 1 8 6 5 , Ce triste événement réveilla plus vifs les instincts de maternité innés chez Charmette. Elle prit avec elle les deux orphelins et vint s'établir à Juvigny où il y avait un collège et où elle pouvait sans trop de dépense leur faire donner une instruction solide. Elle voulait que ses pupilles devinssent dignes de son idole, l'ancien conventionnel.

Encore qu'elle ne possédât pour toute fortune qu'une rente de trois mille francs, Charmette n'épargna rien pour atteindre son but.

Elle surveillait assidûment les études de t ses garçons ». Assez instruite elle-même, elle assistait régulièrement à la préparation des leçons et des devoirs. A force d'économie et grâce à la collaboration de sa dévouée servante Monique, elle trouvait le moyen d'équilibrer son budget sans que l'éducation et le bien-être des enfants

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souffrissent de la modicité de ses revenus. Hiver comme été, levée avant le jour, elle ne restait pas une minute inoccupée, cuisinant, songeant, raccommodant. Par tous les temps, elle conduisait ses pupilles au collège et les en ramenait. Cette activité et cette sollicitude étonnaient les bourgeoises du quartier. Bien qu'elles fussent choquées des allures indépendantes, des doctrines sectaires et du verbe tranchant de la fille du régicide, elles ne pouvaient s'empêcher de s'attendrir, en voyant, matin et soir, passer entre les deux écoliers cette grande femme maigre, à la mine hautaine, à la toilette noire, soignée et proprette, aux bandeaux de cheveux blancs, légèrement poudrés, encadrant un visage austère dont les lignes se maintenaient fermes et pures...

Le dévouement de Charmette ne fut pas prodigué en vain. Les enfants faisaient des progrès rapides, et, chaque année, leurs succès scolaires exaltaient l'âme fière de la vieille fille. Plus elle s'en vieillissait et plus elle redoublait d'ardeur

pour étendre l'esprit, pour tremper le cœur de ses pupilles. Elle ne leur cachait pas les difficultés matérielles qu'ils auraient à vaincre et s'effrayait de partir avant de les avoir suffisamment armés en vue de la lutte pour la vie. Elle les entretenait sans cesse de l'existence tourmentée de leur aïeul, son héros. Parfois aussi, elle faisait, en style d'oracle, allusion à certaines éventualités mystérieuses, qui se produiraient un jour et pourraient, dans la suite, influer heureusement sur leur fortune à venir. Elle ajoutait en secouant la tête : a: Le temps n'est pas encore venu de vous révéler un secret que j'enferme en moi depuis tantôt soixante années; quand je ne serai plus, vous trouverez dans mon testament les éclaircissements nécessaires et aussi des conseils sur la conduite à tenir lorsque je vous aurai laissés seuls au monde... » En 1874, elle eut la satisfaction de voir Edme passer son baccalauréat es sciences, tandis que Clément achevait brillamment sa rhétorique. Elle avait joui jusque-là d'une santé de fer, mais, pendant

qu'elle s'enorgueillissait des succès de ses élèves et se félicitait de leur avoir forgé des âmes viriles, elle fut un soir terrassée par une attaque d'apoplexie séreuse et mourut le lendemain dans le coma, sans avoir pu adresser un suprême adieu aux deux enfants. — Telle avait été cette fille au grand cœur, cette Charmette Courouvre dont, par un matin de septembre, on conduisait la dépouille mortelle à l'église Saint- Antoine... La messe fut courte. Au tintement des cloches dans l'air matinal, le cortège déjà plus clairsemé se dirigea vers le cimetière Sainte- Marguerite. Derrière le corbillard marchait la fidèle Monique, qui servait depuis vingt ans la défunte et l'avait vaillamment aidée dans sa tâche d'éducatrice. Vêtue d'alépine noire, les yeux rougis et obstinément fixés sur le cercueil de Charmette, elle avait gardé son bonnet lorram dont le tulle tuyauté frissonnait chaque fois qu'un sanglot trop violent secouait le chef ridé de la pleureuse. Après elle, venaient les fils Arsène Courouvre. En grand deuil, tête nue,

ils étaient tous deux très émus. Leur douleur se manifestait diversement : Edme, l'aîné, les yeux bruns renfoncés dans Torbite, les épaules déjà un peu voûtées, le front carré, s'avançait pâle, très grave, faisant effort pour dissimuler son chagrin. Clément, plus jeune d'une année, joli garçon à la physionomie expansive, aux cheveux châtains bouclés, ne cherchait pas à se contraindre; de grosses larmes roulaient au bord de ses yeux bleus, ses narines se dilataient, ses lèvres s'entr'ouvraient pour livrer passage aux sanglots qui se nouaient dans sa gorge.

Quand le convoi eut gravi la rampe du cimetière et que la bière eut été descendue au fond de la fosse, Monique se déroba afin de regagner au plus vite la maison mortuaire, tandis que les deux orphelins, debout sous un abri en auvent, recevaient les condoléances et les poignées de mains banales des invités, pour la plupart indifférents. Une fois le défilé terminé, une voiture les ramena au logis de la rue des Tanneurs.

Monique, rentrée en hâte, avait déjà fait dis-

paraître les derniers vestiges de la cérémonie funèbre et s'était affairée à préparer le repas de ses jeunes maîtres, dans la salle dont les fenêtres ouvraient sur un humide jardinet. A l'aspect de la nappe blanche où deux couverts figuraient seuls au lieu de trois, le cœur des adolescents se gonfla et leurs yeux s'humectèrent. Ils s'assirent machinalement, tout étonnés du silence qui tombait autour d'eux dans cette pièce d'où Charmette était pour jamais absente. Les morceaux s'arrêtaient dans leur gosier contracté et ils ne faisaient guère honneur au déjeuner. Monique se désolait de remporter les plats presque intacts. Elle regardait « ses deux garçons » mâcher péniblement quelques bouchées; quand elle vit qu'ils îie touchaient pas même au dessert, elle s'écria familièrement :

— Eh bien! mes pauvres mignons, ça ne va donc pas?... Il faudrait pourtant vous raisonner et vous forcer à prendre un peu de nourriture...

— Non, Monique, c'est peine inutile, ça ne veut point passer I répondit Edme en jetant sa

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serviette sur la nappe et en allant s'accouder à l'appui de la fenêtre.

— Je comprends que vous ayez du chagrin, répliqua doucement la servante; moi-même, je ne puis m'accoutumer à l'idée que nous ne reverrons plus la chère demoiselle. Mais, tout en pleurant les morts, ceux qui restent ne doivent pas moins songer à se tirer d'affaire dans la vie... Vous voilà seuls au monde avec votre vieille Monique, qui ne vous abandonnera certes pas... Mais je ne puis suffire à tout et il faut savoir comment vous allez vous retourner... Hier, quand la dépouille de votre brave tante était encore près de nous, je n'ai pas voulu vous parler de ces choses-là; mais aujourd'hui il est temps de se préoccuper du lendemain... Mam'selle Charmette n'avait pour subsister que sa rente de trois mille francs, et, d'après ce que je sais, cette rente doit s'éteindre à la majorité de Clément.

— Ne te tourmente pas, Monique, déclara Edme, nous avons d'ici là trois ans devant nous...

A cette époque, j'aurai sûrement trouvé une position qui nous permettra de vivre honnêtement, Clément, toi et moi.

— Tout ça est bel et bon, repartit la vieille bonne ; mais, à mon avis, il est sage d'abord de voir clair dans votre situation et de connaître dans quelles conditions vous héritez... Mam'selle Charmette parlait toujours d'un testament qui contiendrait ses dernières recommandations et qui vous réserverait des surprises. Il convient de vous assurer si ce testament existe... Je vous conseille donc de prendre sur vous et d'entrer bravement dans la chambre de la pauvre défunte, où vous vous résoudrez à fouiller les tiroirs du petit chiffonnier dans lequel votre tante serrait ses papiers et son argent... Tenez, voici les clefs que j'avais gardées par précaution avant de partir pour l'église.., Elles sont à vous maintenant. Montez donc là-haut et occupez-vous de vos affaires pendant que je vais ranger ma vaisselle...

— Tu as raison, ma bonne, approuva l'aîné

en glissant les clefs dans sa poche... Allons, Clément, un peu de courage et accompagne-moi là-haut I

Tous deux gravirent lentement Tescalier et pénétrèrent sur la pointe des pieds, avec un religieux émoi, dans la chambre de la tante.

La pièce, tapissée d'un papier où des dessins en grisaille représentaient des scènes de la Révolution, exhalait encore une odeur d'acide phénique, bien que Monique eût ouvert toutes grandes les croisées. Des fauteuils et des chaises de paille, une table en marqueterie, un lit en bois blanc laqué, la meublaient sobrement. A gauche du lit se dressait le chiffonnier de palissandre. Les deux garçons s'en approchèrent:

Edme trouva la clef de cuivre et ouvrit successivement deux tiroirs qui ne contenaient que du linge et des objets de toilette. En entre-bâillant le troisième, il poussa une faible exclamation... Il venait d'apercevoir une liasse enclose dans une chemise de papier bulle ; la première pièce qu'il en exhuma était une enveloppe oblongue

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sur laquelle Channette avait écrit : « Mon testament. J>

Ils la contemplaient tous deux sans oser y toucher et demeuraient silencieux. Par les fenêtres, à travers les buées d'or du soleil déjà plus oblique, on distinguait le profil des maisons et des clochers de Juvigny-Haut, tandis qu'au dehors on entendait le bruit sonore du maillet des tonneliers endoubant les futailles en vue de la vendange prochaine.

— Voici, murmura Edme, les dernières volontés de la tante.

— C'est à toi d'en prendre connaissance, observa Clément, tu es l'aîné.

Il avait extrait de l'enveloppe une feuille de papier ministre qu'il tendit à son frère.

L'aîné des Courouvre déplia la feuille et commença la lecture d'une voix un peu étranglée...

E testament de Charmette Courouvre, rédigé en forme de lettre, débutait ainsi :

Juvigny, 12 juillet 1874,

« Mes chers enfants, encore que j'aie bon pied, bon œil et bon coffre, je n'en compte pas moins tout près de quatre-vingts ans.

« J'arrive à l'âgé où chacun des jours qui se lèvent doit être considéré comme un jour de grâce. J'ai beau avoir l'air solide, je m'aperçois

de la décrépitude à cent menus détails : je m'essouffle très vite; la lecture, dont je raffolais, me fatigue; l'ouïe devient dure; l'odorat s'oblitère; je m'endors après mes repas et ma mémoire se brouille; bref, je m'en vais par bribes. Il est donc grand temps de songer à faire mon paquet et à mettre en ordre mes affaires... La principale, c'est vous, mes chers petits. Après le culte que j'ai voué à votre aïeul, le Conventionnel, la seule occupation qui m'ait redonné le goût de vivre, c'a été de vous élever et de vous rendre dignes de lui. Mon seul souci à cette heure,' c'est de partir pour l'autre monde avant d'avoir entièrement accompli ma tâche, et de vous laisser si jeunes, si inexpérimentés et si pauvres sur cette terre où il faut constamment lutter pour se créer une situation honorable. Quoique l'argent soit peu de chose auprès des autres biens que doit posséder un honnête homme, c'est pourtant un lest nécessaire, surtout à notre époque, et souvent je me reproche d'avoir, dans ma jeunesse, trop négligé mes intérêts matériels. Vivant uni-

quement de mes souvenirs, il me suffisait d'assurer mon pain quotidien; j'avais peu de besoins, et les glorioles de ce monde ne me tentaient pas. Lorsque j'eus obtenu, après bien des maux, la levée du séquestre qui pesait sur les immeubles de Chèvreckêne, nos terres, depuis longtemps en friche, furent vendues à vil prix. Du montant de la vente je fis trois parts : votre tante Cornélie s'est eriaparée de la sienne et, sans vergogne, a épousé le fils d'un de ces gens qui ont empoisonné les dernières années de votre grand-père; votre père Arsène s'est marié à une fille sans fortune et sa succession s'est réduite à peu de chose. C'est alors que je vous ai emmenés à Juvigny et qu'ayant charge d'âmes j'ai cherché un moyen d'augmenter nos revenus.

Pour y arriver, j'ai aliéné mon bien à fonds perdu, moyennant une rente de trois mille francs. Toutefois j'ai eu la précaution de stipuler que, si je venais à disparaître, cette rente serait servie à ma succession trois ans encore après mon décès. Vous êtes mes seuls héritiers et si je

mourais aujourd'hui vous seriez à l'abri du besoin pendant trois ans, c'est-à-dire jusqu'à la majorité de Clément. Mais ensuite que se passerat-il? Si à cette époque Edme n'a pas trouvé une situation avantageuse, comment résisterez-vous aux tourments et aux suggestions mauvaises de la pauvreté? Cette inquiétude a fréquemment troublé mes nuits, et, après mûre réflexion, j'ai résolu de vous révéler un secret que je m'étais d'abord promis de ne confier à personne... Votre vénérable aïeul, avant de prendre le chemin de l'exil, avait pu déposer en lieu sûr une portion de sa fortune mobilière. Il a laissé un trésor caché, dont seule je connais l'existence et qui peut constituer pour vous une ressource appréciable. Je vais vous donner ici des indications précises qui vous permettront, en cas de besoin, de découvrir les valeurs qu'Edme Courouvre avait enfouies dans un coin de son domaine. — Sachez donc qu'au village du Chânoîs, près Souilly, dans notre ancienne propriété de Chèvrechêne...

Edme interrompit brusquement sa lecture :

— Va donc! s'écria Clément avec impatience... Après?

— Après, repartit flegmatiquement son aîné, il n'y a plus rien...

En effet, le surplus de la page restait en blanc. Soit que, comme beaucoup de vieillards, Charmette Courouvre eût retardé de jour en jour l'achèvement de ses dispositions testamentaires, soit qu'une raison mystérieuse l'eût fait hésiter, elle n'avait pas continué sa lettre.

— La pauvre tante, soupira Edme, s'est arrêtée là.

— Ça n'est pas possible I protesta Clément désappointé; la suite du testament doit exister quelque part.., et la preuve, c'est qu'un second dossier que voici porte comme suscription :

« L'Or de Chèvrechêne. » Voyons ce qu'il y a là dedans...

Edme éventra le dossier et le compulsa sommairement. Il se composait de chiffons de papier sur lesquels la défunte avait griffonné des ROtes

décousues, des ébauches de plans informes et d'inintelligibles hiéroglyphes.

— Rien! murmura-t-il en rejetant le dossier, rien qu'une série de rébus indéchiffrables.

— Il n'y a pas de rébus indéchiffrables, rétorqua le cadet avec feu, et l'on doit tenir compte des moindres indications!... Souviens -toi du Scarabée d'or d'Edgar Poë... Ce fut un bout de parchemin, à l'écriture d'abord inintelligible, qui mit le héros du conte sur la piste du trésor...

— Clément, déclara l'aîné, tu as toujours eu une imagination trop vive et romanesque; ça pourra te servir plus tard, puisque tu veux être artiste... Mais moi, garçon positif, je ne me laisse pas leurrer par les fables des romanciers... La réalité est fort prosaïque d'ordinaire et je ne crois pas plus aux lubies des chercheurs de trésors qu'aux prédictions des somnambules. La vie est trop courte pour que nous la gaspillions à poursuivre des chimères. Ne nous fatiguons pas à chasser des nuées; travaillons chacun de

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notre côté à nous créer une position, et ne comptons pas sur l'or de Chèvrechêne... Au fond, la tante Charmette était trop sensée pour nous engager à lâcher la proie pour l'ombre, et c'est, sans doute, par ce motif qu'elle n'a pas donné suite à ses hasardeuses confidences.

— Pourtant... objecta Clément qui ne semblait pas convaincu.

— Non! interrompit dédaigneusement son frère qui rejeta les paperasses dans le tiroir, mets tes rêves sous clef, de même que j'enferme ces papiers inutiles, et occupons-nous des choses sérieuses...

Ils en étaient là de leur discussion quand Monique, après avoir heurté discrètement, passa la tête par la porte entre- baillée :

— Il y a en bas, annonça-t-elle, un visiteur pour vous.

— Qui donc?

— Eh! mon Dieu, dit-elle en haussant les épaules, c'est cette chauve-souris de Goupillard qui désire vous parler.

— Il choisit mal son jour... Réponds-lui que nous ne recevons personne.

— C'est bien ce que j'ai essayé de lui faire comprendre, mais il a insisté en prétendant qu'il s'agit d'une affaire urgente qui vous intéresse tous deux... Pour lors, je me suis rappelé qu'il venait de fois à autres causer avec M"* Charmette et qu'il voulait peut-être vous entretenir des dernières volontés de la pauvre défunte.

— Est-ce que, demanda Clément, Goupillard était particulièrement lié avec notre tante ?

— Oui et non; Goupillard, qui est un malin, avait réussi à s'insinuer dans les bonnes grâces de Mademoiselle, en flattant ses opinions républicaines et en la flagornant. Elle le consultait volontiers, rapport à sa qualité d'ancien huissier. Je crois néanmoins qu'elle ne se fiait à lui qu'à moitié... Le pèlerin n'est pas franc du collier et il court de méchants bruits sur son compte.

Il y eut un moment de silence, puis Edme murmura d'un ton résigné :

— C'est bien... Dis-lui que nous allons descendre...

Ils trouvèrent le visiteur dans la salle à manger. En voyant les deux frères, celui-ci quitta précipitamment la chaise où il était assis et vint au-devant d'eux avec d'obséquieuses démonstrations.

Saturnin Goupillard était un homme replet, au visage glabre, bouffi par une mauvaise graisse. Il avait l'oblique démarche d'un crabe, un regard louche sous des paupières clignotantes et une sorte de sourire blafard sur les lèvres. Forcé de vendre sa charge d'huissier pour des motifs équivoques, il exerçait le double métier d'agent d'affaires et de marchand de biens. Après avoir serré silencieusement et d'un air contrit les mains d'Edme et de Clément :

— Comment vous portez-vous, mes jeunes amis? commença- t-il d'une voix doucereuse; vous avez été aujourd'hui rudement éprouvés.

J'aimais et j'admirais la vénérable parente que vous venez de perdre et je suis désolé de n'avoir

pu assister à ses obsèques... Du moins, je tenais à vous apporter dès ce soir l'expression de mes regrets et de mes sympathiques condoléances.

— Nous vous remercions, monsieur, répondit Edme froidement poli.

L'accueil n'était pas encourageant, mais Goupillard ne se démonta pas et reprit :

— Je voulais aussi me mettre entièrement à votre disposition pour la convocation du conseil de famille, qui doit être composé d'amis à défaut de parents. Vous êtes encore mineurs, mais vous avez plus de dix-huit ans ; il s'agira uniquement, je suppose, de requérir votre émancipation et de vous nommer un curateur... Je m'empresse de vous informer que je serai heureux de vous témoigner mon amitié en acceptant ces fonctions, si le conseil veut bien me désigner.

— Merci de nouveau, monsieur Goupillard, nous nous en souviendrons en temps et lieu... Est-ce tout ce que vous aviez à me dire?... Monique nous avait parlé d'une communication urgente...

Goupillard regarda un moment en dessous et répliqua :

— Monique ne vous a pas trompés... Je désirais vous entretenir confidentiellement d'une chose qui vous intéresse au plus haut point, comme héritiers de M"® Charme tte Gourou vre...

Il alla de son pas oblique fermer les fenêtres :

— Vous permettez? balbutia-t-il; ce que j'ai à vous confier doit rester entre nous, et il est inutile que nos paroles soient entendues par des oreilles indiscrètes.

Il revint s'accoter à la table ronde, puis avec le geste d'un homme qui se déboutonne et va parler à cœur ouvert :

— Voici, continua-t-il; il s'agit de l'héritage de votre grand-père Courouvre, et subséquemment de la succession de feu M"® Charmette... D'après des bruits qui courent au Chânois et que j'ai lieu de croire fondés, car j'ai pris soin d'en vérifier l'exactitude, l'aTucien conventionnel, avant de quitter la France et de se réfugier en

Belgique, aurait eu la précaution d'enfouir des valeurs considérables dans une cachette pratiquée non loin de sa maison de Chèvrechêne.

Votre grand-père a emporté dans sa tombe le secret de ce dépôt, et M"® Charmette, qui, seule, était dans la confidence, n'a jamais, pour des raisons que je ne m'explique guère, pratiqué les fouilles préalables à l'exhumation du trésor. Je le sais pertinemment, car la respectable défunte m'avait initié à ses affaires d'argent, et j'ai acquis la conviction qu'elle ne possédait par devers elle qu'une modique rente de trois mille francs. Il est donc clair pour moi que la cachette est restée intacte; mais je suis en même temps persuadé que votre tante a conservé au fond de quelque tiroir les indications et les points de repère indispensables pour découvrir le pot aux roses... Maintenant, ceci exposé, mes chers camarades, je vais jouer cartes sur table : communiquez-moi, quand vous les aurez trouvés, les documents servant de fil conducteur; je me charge des frais de la mise en œuvre, et, après la

découverte, nous partagerons le magot par moitié... Ça vous va-t-il?...

A mesure que le marchand de biens discourait, Edme, choqué et indigné, sentait la colère lui échauffer les oreilles. Il se contraignit toutefois et regardant son interlocuteur droit dans les yeux :

— Monsieur Saturnin Goupillard, dit-il avec une pointe d'ironie, je vais vous répondre nettement au nom de mon frère et au mien... J'admire le zèle avec lequel vous prenez nos intérêts... et les vôtres. Vous vous êtes donné inutilement beaucoup de peine. Nous connaissions déjà la légende du trésor de Chèvrechêne. Si notre tante Charmette Gourou vre n'a pas jugé à propos d'exécuter les recherches dont il s'agit, nous estimons qu'elle avait, pour s'abstenir, des raisons majeures, et nous sommes d'avis d'imiter sa réserve... Laissez-moi, en terminant, remarquer que, si les rumeurs relatives à l'or de Chèvrechêne avaient quelque fondement, le premier devoir d'un honnête homme, qui se pré-

tend notre ami, serait, non pas de spéculer sur cette découverte au détriment des héritiers, mais de les aider loyalement à récupérer une fortune qui leur appartiendrait tout entière...

L'agent d'affaires, vexé, écoutait avec stupeur cette sarcastique réponse à laquelle il était loin de s'attendre ; il se mordait les lèvres et lançait à Edme une œillade venimeuse :

— Tout entière! répéta-t-il sourdement, tout entière?... C'est à savoir. Vous oubliez que votre tante avait une sœur, Zélie-Cornélie Courouvre; que cette sœur s'est mariée; que des enfants issus de ce mariage existent encore, et qu'ils sont héritiers au même titre que vous...

— C'est possible, repartit sèchement le jeune homme, mais ne perdons pas notre temps en discussions oiseuses... Pour me servir de vos expressions : « Ça ne nous va pas 1 » et cela suffit.

— Ainsi, vous refusez?

— Nous refusons.

— Vous agissez comme des étourneaux!

— Parfaitement... comme des étourneaux qui

ne veulent pas se faire plumer et n'entendent pas que des étrangers se mêlent de leurs affaires.

— Fort bien ! grogna maître Goupillard en se levant; je m'adresserai aux héritiers de votre tante Cornélie... Peut-être se montreront-ils plus sensés et plus accommodants que vous?

— Allez 1 riposta froidement l'aîné.

Il ouvrit toute grande la porte de la salle, et montrant au visiteur le fond du couloir :

— Bon voyage! ajouta-t-il.

Goupillard, de son pas traînant de crabe, se dirigea vers la sorrie, mais, avant de disparaître, il se retourna, et sa bouche, où grimaçait un sourire équivoque, jeta en guise d'adieu aux deux frères :

— Vous vous en rependrez... Serviteur.

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PRÈS le dëpart du marchand de biens, Edme et Clément restèrent quelques minutes silencieux. Dans la salle, que la tombée du crépuscule assombrissait déjà, ils méditaient sur l'étrange visite de Goupillard, et les impressions reçues se traduisaient sur le visage de chacun des deux jeunes gens par des jeux de physionomie différents. L'aîné paraissait soucieux; des plis verticaux barraient son front carré et rapprochaient ses épais sourcils. Clé-

ment, au contraire, s'épanouissait; un éclair de triomphe luisait dans ses yeux bleus et gonflait ses narines mobiles!

— Tu voisi s'écria-t-il impétueusement, cet agent d'affaires, qui est, lui aussi, un homme pratique, croit à l'existence du trésor... Les suppositions que m'avaient suggérées les demi-confidences de la tante Charmette n'étaient donc pas tellement chimériques... A preuve, les bruits qui courent au Chânois et la démarche de Goupillard.

— Parbleu! murmura Edme, les chercheurs de trésors sont facilement crédules ; les moindres commérages allument leurs convoitises et ils accourent en bandes, comme des moineaux auxquels on a jeté des miettes de pain... Ils prennent volontiers pour des réalités la fumée de leurs rêves.

— Il n'y a pas de fumée sans feu, répliqua vivement le cadet, et nous aurions tort de négliger les indications contenues dans les papiers de la tante.

— Ce que je vois de plus clair là dedans, reprit Edme vexé, c'est que cet intrigant va répandre des bruits fâcheux et que cela nous suscitera toute sorte d'ennuis...

Monique, apportant la lampe et venant dresser la table, interrompit la discussion. Quand la nappe fut mise et le souper servi, les deux frères s'assirent en face l'un de l'autre et avalèrent leur potage sans souffler mot. L'abstinence du matin les avait affamés, et, en dépit de leurs préoccupations, ils mangeaient cette fois de bon appétit. Tout en changeant les assiettes, Monique, agacée de leur mutisme, tournait autour d'eux nerveusement.

— Eh bien! demanda-t-elle enfin, impatientée, que vous voulait donc ce manre* sujet de Goupillard?... Méfiez-vous, c'est un pêcheur en eau trouble!

— Rassure-toi, répondit évasivement l'aîné;

* Mante, en patois lorrain, manTait, méchant.

il essayait de nous tirer les vers du nez, mais il en a été pour ses frais et il s'en est retourné bredouille...

Dès que la nappe eut été enlevée, Edme empoigna la lampe et dit à son frère :

— Peut-être as-tu raison ! 11 est de notre devoir d'éclaircir ce mystère.,. Remontons là-haut et procédons à un nouvel examen.

Clément, enchanté, emboîta le pas, et ils rentrèrent dans la chambre de la défunte, dont les volets étaient fermés et où la clarté de la lampe promenait des ombres démesurées sur les murs et sur les solives du plafond.

Us ouvrirent le tiroir aux paperasses, et, déposant le dossier sur un guéridon, s'assirent côte à côte pour étudier minutieusement chacune des notes qu'Edme avait d'abord irrévérencieusement traitées de rébus.

Sur la première feuille, la main inexpérimentée de M"® Charmette avait gauchement tracé une ébauche de plan ainsi configuré ;

/^ •».'♦, J*A f^cj

Puis, sur des chiffons de papier, se succédaient des noces abréviatives et parfois hiéroglyphiques :

« -» rang, de ^ Q — j*"* </r. bigar, »

« Ctf55. rû?»r de ch. pr. j pieds. »

« Or ; 1000 duc. Autr. — ^oo guin. — looo Nap, 9 « Pier : — Turq, — Riv. D. — D. et rub. — Emer. et D. 1/ 9

c Pap. ArmMre iifcr et rel, Marie- Ant, »

c Gnaphalimm auratmm *^ b c De bigar. à ^% — ea L dr. ^ fois. »

et Vign. imfead. b

Enfin, à cette dernière note se trouvait épinglée une feuille de contributions pour l'année 1874, relative à une pièce de trèfle et à la friche de la Vignée, avec une quittance à Tappui.

Têtes rapprochées, les yeux fixés sur les paperasses du dossier, les deux jeunes gens, avec une moue déçue, relisaient pour la troisième fois ces lignes énigmatiques :

— Tu comprends, toi? interrogea Edme ironiquement.

— Pas trop, repartit Clément ; j e t'avoue même que les écritures chiffrées s'embrouillent devant mes yeux ; j e sens comme une roue de moulin tourner dans mon cerveau et je tombe de sommeil.

— Pauvre garçon! tu as eu une pénible journée et ta fatigue est bien excusable, dit Edme apitoyé... Sais-tu quoi?... Tu vas aller te coucher,

et, pendant que tu te reposeras, moi, qui >uis plus habitué à veiller, je piocherai les rébus du dossier... Je commence à soupçonner que notre tante a réellement consigné ici de mystérieux points de repère. La précaution qu'elle a prise de les rendre peu intelligibles au vulgaire me démontre que l'affaire est plus sérieuse que je ne croyais tout d'abord... Les difficultés que je rencontre me piquent au jeu; je veux en avoir le cœur net et je tiens à venir à bout de cet irritant problème... Bonne nuit!... Demain matin, je te donnerai le résultat de mes investigations.

Clément obéit. Il alluma son bougeoir et monta dans la mansarde qu'ils occupaient ensemble. Edme s'était remis intrépidement à la besogne. Plume en main, il dépouillait et retranscrivait les annotations griffonnées sur des bouts de papier, puis les rapprochait les unes des autres en cherchant à les interpréter. Il piocha ainsi longtemps. Quand il releva enfin la tête, minuit sonnait. Il referma alors le tiroir du chiffonnier, emporta le dossier sous son bras et d'un

pas léger regagna la chambre commune où Clément dormait d'un profond sommeil...

Un matinal rayon de soleil les éveilla tous deux presque à la même heure. La première chose qu'aperçut Clément en ouvrant les yeux fut le dossier de la tante Charmette, posé sur la table de nuit. Edme était déjà levé et terminait sa toilette :

— Allons, grouille-toi, paresseux, cria-t-il, et habille-toi vite; nous avons à causer!

— Est-ce que tu as trouvé la clef des rébus?

demanda le cadet en sautant lestement hors du lit.

— Peut-être bien...

Après qu'une ablution d'eau froide eut achevé de réveiller Clément, les deux frères s'assirent sur le lit, avec le fameux dossier étalé entre eux.

— Écoute-moi bien, reprit Edme, et prêtemoi toute ton attention... Le trésor n'est pas une fable, et très probablement il gît encore dans la cachette où l'a enfoui notre grand-père.

— Hein! s'exclama Clément, n'avais-je pas

raison de prétendre qu'il n'y a pas de rébus indéchiffrables?

— Oui, le tout était d'obtenir le déchiffrement au moyen d'une méthode rationnelle, et ça n'a pas été sans peine... Après bien des combinaisons, il m'est venu à l'idée que la feuille de contributions que voici devait servir de fil conducteur. En effet, ce papier officiel établissait tout d'abord deux faits positifs :

1° L'existence d'un champ planté en trèfle et d'une friche contiguë dite « La Vignée » ; 2** la certitude que notre tante était restée propriétaire de ces deux parcelles, puisqu'elle en a payé les impôts en 1874. ^^ ^^ suis alors reporté au plan de Chèvrechêne et J'ai constaté que la parcelle de gauche était désignée par la figure ^ représentant grossièrement une feuille de trèfle; ce qui m'a permis de lire la ligne griffonnée en caractères abréviatifs :

et Vign. invend, »

C'est-à-dire : « Le champ de trèfle et la Vignée,

invendus. » Cela corrobore les renseignements de la feuille des contributions. Donc, plus de doute sur ce point. La tante n'a pas compris dans la vente de Ghèvrechêne ces deux parcelles de minime importance, et, si elle les a conservées, c'est sûrement pour demeurer propriétaire du sol où gît la cachette.

Cette première constatation m'a amené à reconnaître que la tante figurait intentionnellement par d'informes dessins les notations qu'elle voulait tenir secrètes. En examinant attentivement sur le plan les dessins ébauchés dans la pièce située au-dessous de la Vignée, j'ai deviné qu'ils indiquaient deux rangées d'arbres et que l'essence de ces arbres était représentée par le signe ^ qui n'est autre qu'une cerise. Par suite, j'ai pu rétablir cette autre ligne :

« 2 rang, de j Q — y* dr, bigar, »

Soit, en bon français :

« Deux rangées de cinq cerisiers; cinquième « à droite, bigarreau tier. »

Ceci se rattache à une autre mention plus facile à déchiffrer et qui porte : « Du bigarreau tier à un endroit de la Vignée marqué par des signes ^*^, deux toises de distance. ]& C'est là, sans doute, que le trésor a été enfoui. Voici maintenant les indications relatives au contenu et au contenant de ce trésor, indications abrégées, mais faciles à compléter et dont j'ai reconstitué le texte!

« Cassette en cœur de chêne, à une profondeur de trois pieds.

« Or : — mille ducats d'Autriche, cinq cents guinées, mille napoléons.

a: Pierreries : — Turquoises; rivière de diamants ; rubis et diamants ; diamants et émeraude.

« Papiers provenant de l'Armoire de fer et reliques de Marie-Antoinette. »

— Ah! ça, mais c'est une fortune! s'écria Clément ébaubi.

— Le ducat d'Autriche valait 1 1 fr. 7 5 ; la guinée vaut 25 fr., ce qui fait, au bas mot, avec les mille napoléons, une somme de 44.250 fr.

Les pierreries, au taux où on les vend aujourd'hui, doivent représenter une cinquantaine de mille francs.

— Mazette!... Et tu es sûr de ta reconstitution?

— Très sûr... Il n'y a dans tout ce grimoire qu'une seule note dont je ne comprends pas la portée :

«c Gmphalium auratum *^ »

« Ce doit être un nom de plante; mais que vient-il faire là?... Toi qui, à l'exemple de la tante, as étudié la botanique, peux-tu me dire ce que ça signifie?

— Le gnaphale doré, répondit Clément, est une composée, une sorte d'immortelle, Vhéli" chryse des Grecs. C'est une plante fort rare dans nos pays de l'Est... Si la tante Charmette a inséré ce renseignement dans ses notes, c'est certainement avec intenrion. Elle avait sans doute remarqué que ce gnaphale peu commun poussait dans la friche de la Vignée, où il est indiqué par les signes ^*^ sur le plan...

— Ton interprétation, approuva Edme, esc vraisemblable et concluante. Seulement, depuis 1805, la friche a pu être bouleversée et il y a des chances pour que ton gnaphale ait disparu.

— D'abord, riposta Clément, une parcelle restée en friche ne se modifie guère, et il est sûr que la tante Charmette, seule propriétaire, n'y a pas touché... C'est ici que le gnaphale doré va être pour nous un indice précieux; s'il pousse encore aujourd'hui à la Vignée, il y a cent à pa rier qu'aucun bouleversement n'a eu lieu et que la cachette est intacte...

— Oui, murmura Edme songeur, c'est à voir

— Eh bien! qui nous empêche d'y aller voir?

— Dame ! reprit l'aîné, la chose me paraît faisable, quand ce ne serait que pour couper l'herbe sous le pied à ce fouinard de marchand de biens et lui mettre des bâtons dans les roues... Même, en ce cas, il faudrait se hâter.

— Partons dès demain, proposa Clément en s'échaufFant, et préparons-nous dès cet après-

midi. Nous sommes en vacances, profitons-en... Je vais tout de suite prévenir Monique I

— Va; mais sois prudent, recommanda Edme.

Il est nécessaire que notre projet ne soit pas divulgué. Bien que j'aie confiance en la discrétion de notre vieille bonne, j'estime qu'un secret n'est bien gardé que lorsqu'on le garde en soi-même. Borne-toi à annoncer à Monique que nous partons pour excursionner pendant huit ou dix jours dans la forêt d'Argonne... Du reste, pour mieux dépister les curieux, nous ferons un détour dans la direction de Lisle-en-Barrois, nous gagnerons ensuite la vallée de l'Aire et nous nous rabattrons sur le Chinois par Saint-André et Souilly. Nous voyagerons en touristes pédestrement et sac au dos.

— Ce sera charmant I s'exclama le cadet en battant des mains; j'emporterai de quoi dessiner et herboriser. Nous vivrons en pleine liberté, flânant par monts et par vaux, comme des aventuriers qui vont à la conquête de la Toison d'Or...

•— Ou au-devant d'une désillusion, corrigea

Edme en hochant la tête; n'importe 1 l'aventure mérite d'être tentée... Elle nous procurera du moins l'avantage de connaître plus intimement tout un canton de notre pays natal... Pendant que tu t'occuperas des préparatifs, je vais me munir d'une bonne carte routière...

Le lendemain, dès la prime aube, Edme réveilla son frère, et, tandis que les coqs du voisinage claironnaient, les deux garçons revêtirent leur équipement de touristes, chaussèrwit de gros souliers ferrés, bouclèrent leurs guêtres et descendirent dans la cuisine où Monique, levée avant le jour, leur avait confectionné un premier déjeuner :

— Tenez, dit-elle, avalez une tasse de chocolat, ça vous tiendra chaud à l'estomac et partout... Vous trouverez dans vos sacs un poulet froid, du pain et du vin, pour le cas où vous seriez tentés de diner sous bois... Maintenant, si c'est un effet de votre bonté, vous m'indiquerez l'adresse à laquelle je pourrai vous envoyer des nouvelles...

fO COLETTE

— Notre adresse? répondit Edme, nous serions bien embarrassés de te la donner d'avance. Mais, dès que nous aurons choisi un g^te, nous t'écrirons.

Il était en train de glisser dans son sac le précieux dossier de M"* Charmette ainsi qu'une feuille de la carte de T État-Major. Clément, qui avait introduit dans le sien un album et une boite de crayons, passait en bandoulière un étui de botaniste, lorsque Monique reprit d'une voix grondeuse :

— Alors vous ne savez où vous coucherez ce soir?

— Ma foi, non! repartit allègrement le cadet, à la bonne aventure!...

— Comme des camps volants, ronchonna la servante peu rassurée, en voilà un métier!... Je ne serai tranquille que lorsque j'aurai reçu un mot de vous.

— Nous t'expédierons un télégramme... Ne sois pas en souci, ma chère Monique, tout ira bien.

COLETTE fl

— Allons, à la grâce de Dieu, et surtout soyez sages I

Ils prirent congé de la vieille servante en l'embrassant, puis, sac au dos et bâton en main, ils s'esquivèrent, tandis que le brouillard gris du petit matin rampait le long des berges de la rivière.

COLETTE f3

ORSQU E Edme et Clément atteignirent le plateau qui domine la forêt de Massonges, le soleil levant rosait déjà la cime des futaies de hêtre. Une' buée blanche fumait encore au-dessus des prairies encaissées aux âancs de la gorge, mais, sur les friches, les alouettes prenaient l'essor et chantaient en s'élevant vers le ciel qui bleuissait.

— Nous avons beau temps pour notre début, remarqua Edme en scrutant les quatre coins de

l'horizon; le vent vient de l'Est, et c'est bon signe.

Ils franchirent le ruisseau, gravirent la pente opposée, puis, coupant en biais la corne du bois, laissèrent Chardogne sur la droite et s'acheminèrent par la traverse dans la direction de Louppy-le-Château,

— Le plus court, dit l'aîné, serait d'incliner à droite et de gagner la vallée de l'Aire par Rembercourt-aux-Pots et Courcelles... Mais il est préférable d'éviter les grandes routes où nous pourrions rencontrer des gens de Juvigny, et de nous maintenir aussi longtemps que possible en forêt. Il faut que Goupillard ignore notre fugue, afin qu'il ne s'avise pas de nous devancer et de nous créer des ennuis.

— Excellente idée! approuva Clément; autant j'abomine les grandes routes, autant j'aime les traverses. En passant à gauche, nous aurons des bois jusqu'à Louppy, et peut-être serai-je assez chanceux pour y trouver deux plantes d'automne : la balsamine sauvage et la parnessie

des marais, sur lesquelles je n'ai pu encore mettre la main...

Par cette fraîche matinée de septembre, les bois exhalaient de fines odeurs de champignons et de fougères mûrissantes. Les taillis succédaient aux futaies et les futaies aux taillis. Parmi les ramures dorées, des rayons de soleil filtraient et des gouttes lumineuses pleuvaient sur la mousse. Çà et là, des ruisseaux couraient d'un air pressé, et les rouges-gorges, tentés par le voisinage de l'eau, tireliraient dans les branches.

— Quels jolis sentiers! s'écriait Clément, et quelle joie d'y marcher à l'aventure, avec la découverte d'un trésor en perspective!... Allons, Edme, mon grand, déride-toi!... Songe qu'il fait beau, que nous avons de bonnes jambes et que dans deux jours au plus nous serons au Chinois, où l'or et les pierreries de Chèvrechêne nous attendent...

— Ne t'emballe pas, cadet, répliquait Edme plus calme, du train où nous allons nous coucherons demain au Chânois, voilà qui est sûr.

f6 COLETTE

mais le trésor Test beaucoup moins. D'abord, réussirons-nous à dénicher la cachette? puis, en supposant que nous la dénichions, comment nous procurerons-nous les outils nécessaires et comment procéderons-nous aux fouilles sans attirer l'attention des habitants?... Toi, avec ton imagination flambante, tu vois déjà bataille gagnée, mais moi je songe aux difficultés de l'exécution... Plus j'y réfléchis, plus l'entreprise me semble hasardeuse.

— Bah! ripostait Clément sans se laisser démonter, la fortune sourit aux audacieux. Comme disait la pauvre tante Charmette : « Il faut d'abord aller jusqu'au bout de sa volonté, le ciel se charge du reste. »

Dix heures sonnaient à l'église de Louppy quand ils débouchèrent du bois des Aunelles, en face du village et non loin de l'ancien prieuré de Dieu-s'en-souvienne. Juste à l'orée du taillis, un ruisseau coulait sous un lit de cresson, et un grand chêne pied-cornier étendait sa retombée sur un épais gazon en pente.

— Cristi! s'exclama Clément, il fait faimi... Si on déjeunait?...

— Volontiers, répondit Edme, nous aurons de l'eau à discrétion et la pelouse nous servira de nappe...

Ils s'assirent donc sous le chêne et déballèrent les provisions. L'étape du matin leur avait creusé l'estomac, et, comme le héros d'Homère, chacun d'eux satisfit libéralement son appétit. Le déjeuner terminé, Clément avait bonne envie de se débarrasser cjes viandes froides et du pain restant, au profit des bêtes forestières et des oiseaux du ciel, mais- Edme l'arrêta d'un geste énergique :

— Pas de gaspillage ! déclara-t-il, remballe soigneusement ces rémanances^. Nous serons peut-être bien contents de les retrouver ce soir !

Le cadet obéit en rechignant. Ayant rendossé leurs sacs, ils gagnèrent bravement la route de Lisle-en-Barrois. Là, on était en rase campagne,

* RémananceSf en patois lorrain, les restes.

f8 COLETTE

et du haut du ciel, d'un bleu de turquoise, le soleil dardait d'aplomb sur le chemin sans ombre où, à droite et à gauche, s'étendaient des étaules toutes bruissantes de sauterelles et de grillons. Clément traînait les pieds, s'essuyait le front et, de temps à autre, se retournait pour contempler d'un œil de regret la forêt qui moutonnait au loin.

— Sale chemin! grognait-il en donnant un coup d'épaule à son sac.

— Comment, tu renâcles déjà? reprenait Edme plus résistant, où est ta belle ardeur de ce matin?... Hardi! nous rattraperons les bois aux environs de Rembercourt.

Comme ils grimpaient lentement un bout de côte, ils entendirent derrière eux un tintement de sonnailles et distinguèrent une voiture bâchée de toile blanche, qui roulait dans la même direction qu'eux. Le cheval ayant ralenti son trot pour gravir la rampe, le conducteur avait mis pied à terre. Arrivé auprès des jeunes gens, il s'arrêta un moment, la mine musarde et le nez en

COLETTE f9

l'air, devant les deux piétons qui cheminaient, sac au dos et guêtres jusqu'aux genoux. Il les prit pour des compagnons ouvriers et les interpella familièrement.

— Hé! les camarades, ça chauffe dur, hein?

et vous semblez un peu hodés (fatigués). Dame, si le cœur vous en dit, quand nous serons haut la côte, je vous offrirais bien de monter avec moi dans ma bagnole... Nous ferions un brin de chemin ensemble?

Clément avait déjà la langue levée pour accepter, mais Edme, toujours circonspect, lui coupa la parole :

— Merci, mon brave... Ça dépend de l'endroit où vous vous rendez, et qui n'est peut-être pas celui où nous allons.

— Sans vous commander, demanda jovialement le conducteur, de quel côté allez-vous ?

— Du côté de la vallée de l'Aire, pour remonter de là dans les bois de l'Argonne.

— Oui-da! reprit le questionneur, ce n'est pas ma route. Voyez-vous, moi, je suis coquassier

6o COLETTE

de mon état; je viens de porter un chargement d'œufs et de beurre à la gare de Juvigny, et je m'en retourne à Brizeaux, près Triaucourt... Ma m si vous allez en Argonne, permettez-moi de vous remontrer qu'en suivant la vallée de l'Aire vous ne prenez pas le plus court, ah ! mais non !... Foi de Dondon Feuillant, ça vous allongera de deux bonnes lieues, tandis qu'en passant par Brizeaux vous n'auriez plus qu'à monter tout droit la Gorge-aux-Pommiers et vous seriez à Beaulieu en un rien de temps...

Pendant ce discours, Edme, au grand étonnement du coquassier, dépliait sa carte pour contrôler les indications données et s'assurait qu'elles étaient exactes.

— Après tout, reprît le paysan, que l'aspect de la carte consultée par Edme semblait inquiéter, ce que je vous en dis, moi, c'est dans votre intérêt... Puisque vous lisez sur les plans, vous devez savoir mieux que moi le chemin à votre convenance... Seulement décidez-vous, car nous voici à la croisée des routes.

COLETTE 6l

— Vous avez raison, repartit Edme, nous arriverons plus vite par Brizeaux... Puisque vous voulez bien nous offrir des places dans votre voiture, nous acceptons de grand cœur, mon frère et moi, au risque de vous gêner.

— Oh! vous ne me gênerez point, riposta Dondon avec un rire silencieux qui découvrait une bouche passablement édentée; je vous préviens toutefois que ma bagnole est quasiment suspendue sur l'essieu et que vous y serez secoués une miette... Ho! là! ho!... Montez, messieurs, et accommodez- vous de votre mieux sur les bottes de paille qui sont au long de mL

Il s'était réinstallé sur son siège, tandis que les deux frères s'asseyaient à sa droite et à sa gauche sur la paille.

— Ça y est? poursuivit-il, en ce cas, démarrons... Hue! hue donc! faignante...

Et la Grise, soudain réveillée par un claquement de fouet, détala lestement sur la route poudreuse.

Tout en bourrant et en allumant sa pipe,

Dondon Feuillant examinait furtivement ses compagnons. Coiffé d'un bonnet de coton que surmontait un feutre cabossé, vêtu d'une blouse bleue que la brise faisait ballonner par derrière, Dondon était un petit homme d'une cinquantaine d'années, encore vert, à la face gobeuse, éclairée par deux yeux gris très éveillés. Sa bouche s'entr'ouvrait avec une expression badaude. Il riait volontiers, et alors une multitude de pentes rides rayaient ses joues rasées et plissaient ses paupières ; en même temps, les deux ou trois dents qui lui restaient se penchaient en dehors et ajoutaient un accent goguenard à sa physionomie falote.

— Est-ce que vous venez de Juvigny ? interrogea-t-il entre deux bouffées?

— Oui, avoua étourdiment le cadet, c'est là que nous demeurons.

— Mazettel... Vous avez dû en partir dès patron-mirell... Et, comme ça, vous allez tirer des plans en forêt? Vous êtes peut-être bien employés du gouvernement?

— Non, répondit l'aîné, nous profitons de nos vacances pour aller dessiner dans TArgonne... Nous voyageons pour notre plaisir.

— Oua ! se récria le coquassier en clignant de l'œil et en montrant les deux sacs ; pour votre plaisir, avec cet attirail sur le dos?... Vous savez, faudrait tout de même ne pas vous ficher de moi... Vous ne vous êtes pas levés assez tôt pour ça!... Farceurs, quand on voyage pour son agrément on se paye une voiture : on ne se trimballe pas à pied, chargés * comme des porteballes!...

— On peut aimer à voir du pays et n'être pas assez riche pour se payer une voiture, répliqua Edme en riant; c'est précisément notre cas... Comme nous désirons visiter l'Argonne à notre fantaisie, nous avons trouvé plus commode et moins coûteux d'emporter notre baluchon avec nous.

— Alors, vous vous promenez en amateurs, murmura Dondon Feuillant peu convaincu; ne soyez donc pas cachottiers!... Gageons que vous

allez à rermitage de Saint-Rouin avec votre pacotille?

— Qu'est-ce que Saînt-Rouin? questionna Clément.

— Comment! s'exclama le bonhomme devenu méfiant, vous êtes du pays et vous ne connaissez pas Saint-Rouin!... C'est une chapelle consacrée à un saint qui faisait, au temps passé, des miracles en Argonne. Son ermitage existe encore dans la vallée de Biesme, proche de Beaulieu... On y vient en pèlerinage de tous les cantons voisins, et c'est demain, dimanche, qu'on célèbre sa fête... Puisque vous êtes des amateurs de curiosités, allez demain à Saint- Rouin, ça en vaut la peine !

Là-dessus, le coquassier, qui aimait à jaser, s'étendit à plaisir sur le patron de l' Argonne; sur la source voisine de la chapelle qui guérit les sourds, les impotents et les aveugles; sur les pieuses cérémonies du pèlerinage :

— Comme le temps est au beau, conclut-il, le Saint ne manquera pas de clients, demain... Il y

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aura du monde et du beau monde à là grand'messe, chantée en plein air et où l'Évêque de Verdun officiera...

— Il faudra que nous nous arrangions pour assister à la cérémonie! s'écria Clément dont l'imagination s'allumait.

Pendant qu'ils devisaient ainsi, la jument trottait à vive allure. On avait dépassé Vaubecourt, traversé Triaucourt et l'on apercevait au loin, dans les arbres, le modeste clocher de Brizeaux. La Grise, qui sentait le voisinage de son écurie, filait comme le vent, et bientôt on déboucha sur la place du village.

— Nous v'ià à Fousteaul dit Dondon Feuillant, désignant du bout de son fouet une maison basse à l'huis de laquelle se balançait un bouchon de genévrier.

Edme, qui rebouclait son sac, jeta un coup sur la place et eut soudain un tressaillement de surprise, mais de surprise désagréable... Devant l'auberge, il venait de reconnaître Saturnin Goupillard, en train de pérorer au milieu d'un groupe

de paysans. Il se pencha vers son frère et chuchota : c Goupîllard est ici... Tâchons de décamper avant qu'il nous ait vus... >

Dondon Feuillant avait mis pied à terre et aidait ses voyageurs à descendre :

— Diantre de poussière, on en a le gosier sec ! insinua-t-il, si ces messieurs veulent se rafraîchir?...

— Non, merci! déclara Edme en glissant une pièce d'argent dans la main du coquassier, merci de votre obligeance; nous sommes pressés de gagner Beaulieu... Quel est le chemin le plus court pour entrer en forêt?

Dondon Feuillant leur indiqua une venelle qui s'ouvrait en face du cabaret, et ils déguerpirent avec une précipitation qui laissa le bonhomme tout ébaubi. Avant qu'il eût pris la bride de son cheval, les deux jeunes gens avaient déjà disparu. Mais, si rapidement qu'ils eussent détalé, ils n'échappèrent pas au regard de fouine du marchand de biens!

<r Tiens! tiens! :» se pourpensa-t-îl... Puis une

idée diabolique poussa dans son cerveau fécond en perfides manigances. Il héla le coquassier qui tournait sa jument vers l'écurie :

— Bonjour, mon père Feuillant, commençat-il de son ton doucereux, ça va-t-il comme vous voulez?... Qu'avez-vous donc fait des voyageurs que vous rameniez ?

— Partis, monsieur Goupillard, partis pour Beaulieu... Ce sont des jeunes gens de Juvigny que j'avais pris en route.

— De Juvigny, riposta l'ancien huissier haussant les épaules... Ils sont de Juvigny comme je suis de Rome!

— Ils me l'ont dit, pas moins, affirma le bonhomme en glissant dans la poche de son gilet l'argent qu'il avait reçu... Ils vont se promener en forêt et se rendront demain à Saint- Rouin...

— Ah! ah ! elle est bien bonne! ricana Goupillard ; ils se sont moqués de vous, mon camarade!... Voulez-vous savoir quelle espèce d'oiseaux vous avez voitures dans votre bagnole?,,.

Des espions prussiens, mon brave... Tous mes compliments !

En 1874, les fâcheux souvenirs de l'invasion allemande étaient encore tout frais dans la mémoire des gens de TArgonne; aussi les visages des paysans, témoins de cette scène, exprimèrent-ils une émotion facile à comprendre.

Dondon Feuillant restait bouche bée, et ses trois uniques dents semblaient prêtes à choir sur son menton :

— T'en v'ià une sévère! murmura-t-il d'une voix sourde; vous en êtes sûr, maître Goupillard?

— D'autant plus sûr que, l'autre semaine, je les ai surpris, à Verdun, en train de rôder autour des forts, et que j'ai failli les faire arrêter.

— C'est donc ça qu'ils portaient sur eux des cartes du pays et qu'ils avaient des allures bigrement louches... Ah! les malabres. Ils ne doivent pas être bien loin... Si nous courions après eux pour leur mettre la main au collet?

— Trop tard, maintenant, objecta le mar-

chand de biens, qui ne se souciait pas d'être mêlé à un esclandre... Seulement, ouvrez l'œil, mes amis!... Puisqu'ils comptent se rendre demain à Saint-Rouin, tâchez de les y joindre et de les faire pincer par les gens du pèlerinage... Un bon averti en vaut d^ux... Là-dessus, mon petit Feuillant, si c'est un effet de votre complaisance, commandez qu'on attelle mon cabriolet, car l'après-midi s'avance et je tiens à rentrer à Juvigny avant la nuit.,

E rasant entre les haies comme des perdreaux au creux des sillons de blé, ^g les deux frères atteignirent promptement l'orée des bois de Beaulieu et s'arrêtèrent un moment dans le taillis pour souffler.

— Croîs-tu, demanda Clément, que cet animal de Goupillard nous ait aperçus?

— J'en ai peur, et, s'il nous a reconnus, gare!... Il est trop finaud pour ne pas deviner oîi nous allons, et trop rancunier pour ne pas nous jouer quelque méchant tour... Dans tous les

cas, tâchons de l'empêcher de nous suivre à la piste...

Cette pointe de la forêt d'Argonne est très accidentée. Dressée comme un promontoire audessus des plaines du Barrois, coupée d'étroits défilés et sillonnée de petits sentiers enchevêtrés, elle constitue une sorte de labyrinthe où les gens du pays eux-mêmes ont peine à s'orienter. — Afin de mettre en défaut le sieur Goupillard, Edme et Clément gravirent une grimpette suspendue au flanc de la gorge, puis, l'abandonnant au bout de quelques minutes, se jetèrent dans une coulée transversale et se frayèrent péniblement un chemin à travers les bruyères. Après un long manège de descentes et d'escalades successives, ils arrivèrent, fourbus et hors d'haleine, au sommet du plateau boisé.

— A présent, murmura Edme en s'essuyant le front, du diable si le marchand de biens nous retrouve, fût-il plus rusé qu'un renard.

— Pour sûr, aflfîrma le cadet en plaisantant, mais nous-mêmes, comment nous y retrouve-

rons-nous? Où sommes-nous et de quel côté perche Beaulieu ?

— C'est ce que je vais voir, dit Edme en dé* pliant sa carte; nous avons laissé Brézeaux au sud, il s'agit de déterminer où est le nord... Combien je regrette de n'avoir pas emporté uno boussole!

— J'ai lu quelque part, dans Chateaubriand, observa son frère, qu'on peut s'orienter en examinant la mousse des arbres; elle pousse toujours du côté du nord-ouest.

— Essayons I reprit Edme.

Ils cheminaient à travers une profonde futaie de hêtres et ils inspectaient les fûts grisâtres qui s'élevaient autour d'eux, pareils aux piliers d'une cathédrale. Ils furent vite désappointés, en constatant que la mousse tapissait indifféremment la droite ou la gauche des troncs d'arbres.

— Ton Chateaubriand est un farceur! s'écria Edme avec irrévérence; la vérité est que la mousse s'amasse sur l'écorce au gré des courants humides qui varient d'une façon absolument

fantaisiste... Les romanciers se payent ainsi de contes bleus... Cherchons un point de repère plus scientifique et voyons d'abord la position du soleil.

La voûte verdoyante de la futaie était si épaisse que les rayons n'y pénétraient guère. Cependant, après avoir erré au hasard, ils parvinrent à une clairière où d'obliques rais de lumière empourpraient les broussailles et en allongeaient les ombres de droite à gauche.

— Nous voilà fixés, reprit Edme en se rassérénant, le soleil descend là-bas, à droite, et Beaulieu est au couchant... Donc il faut marcher dans la direction opposée aux ombres portées, si nous voulons arriver à notre gîte avant la nuit.

— Va pour la droite! répliqua insoucieusement le cadet, et il emboîta le pas de son aîné.

Au vrai. Clément, pour le quart d'heure, se préoccupait fort peu du gîte. Enchanté de flâner en plein bois, il réservait toute son attention et son admiration pour cette magnifique futaie,

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dont les colonnades se prolongeaient à perte de vue. L'élancement des fûts sveltes et droits, la verte lumière tombant du haut des ramures sur un sol tapissé de mousses et de fougères, la silencieuse profondeur des grands couverts où l'on n'entendait que le gloussement des écureuils sautant de branche en branche et l'étrange tac-tac d'un pic-épeiche martelant l'écorce, lui mettaient le cœur en fête et exaltaient ses sensations d'ardste. Sa joie fut complète quand il s'aperçut que le sol sablonneux et moite de la forêt était remarquablement propice à la croissance des champignons. Grâce aux dernières pluies d'automne, ils poussaient dru, étalant dans le demi-jour les découpures capricieuses et originales de leurs chapeaux, la variété de leurs couleurs assourdies. Tantôt isolément, tantôt par bandes, ils foisonnaient à ras de terre : — coulemelles au parasol blanchâtre, fausses oronges écarlates, agarics poivrés s'ouvrant comme des coupes, chanterelles d'un jaune chamois, bolets rebondis et bronzés, qu'on nomme dans le pays

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des moricauis et qui sont reconnaissables à leur chair ferme, appétissante, à leur forme de gros bouchons de Champagne. — A l'aspect de cette profusion de cryptogames. Clément jetait des cris de victoire. Il avait ouvert sa boîte de botanique et, agenouillé emmi les broussailles, sans s'inquiéter du temps perdu ni des gronderies de son aîné, il faisait une ample récolte de cèpes comestibles. Il en emplissait sa boîte et en bourrait les poches de son veston. Edme, piétinant d'impatience, assistait dédaigneusement à cette inopportune cueillette.

— Tu en prends à ton aise! grognait-il. Tu devrais pourtant songer que nous perdons un temps précieux à des niaiseries !

— Profane I ripostait Clément, tu ne traiteras pas toujours avec dédain ces délectables bolets. Us nous fourniront un plat exquis, dont nous nous lécherons les doigts, ce soir, à l'auberge où nous souperons.

— L'auberge? répétait Edme soucieux, elle est encore problématique. Du train où nous

allons, savons-nous seulement si nous y arriverons pour le souper?...

En effet, ils avaient marché pendant trois quarts d'heure et la futaie semblait ne vouloir pas finir. La lumière décroissait, les derniers rayons empourprés avaient disparu et les sousbois s'enveloppaient déjà d'une pénombre crépusculaire qui en accroissait la profondeur. Ils poursuivirent fiévreusement leur course et virent enfin devant eux les arbres s'éclaircir.

— Dieu merci, murmura Edme avec un soupir de soulagement, nous touchons à la lisière et Beaulieu doit être proche.

Illusion!... Ce qu'ils avaient pris pour la lisière du bois était simplement une sorte de carrefour au delà duquel la futaie continuait ses massifs assombris par la fuite du soleil. — Cette fois, Edme fut le. premier à se démonter. Las et l'estomac creux, il lança son sac à terre et s'assit à côté, rageusement.

— Quelle guigne! Nous sommes complètement fourvoyés, et dans une heure il fera nuit.

— Oui, mais nous aurons de la lune, répliqua gaiement le cadet en montrant au-dessus des arbres le premier quartier qui arrondissait la pâleur de son croissant... A quoi bon jeter le manche après la cognée!

— Tu trouves ça gai, toi, d'être forcé de coucher à la belle étoile, et, par-dessus le marché, d'y coucher sans souper?

— Sans souperl... Tu oublies que nous avons dans nos sacs quelques restants de victuailles, sans compter les cèpes que j'ai récoltés... D'ailleurs, ajouta Clément en arpentant la clairière et en y remarquant de distance en distance des cercles de terre noire, nous sommes ici sur l'emplacement d'anciens fourneaux à charbon, et les charbonniers de l'an passé n'ont peut-être pas démoli leur hutte...

Tout en causant, il continuait ses investigations, et tout à coup s'exclamait :

— Parbleu! la voici, la hutte, abritée sous les hêtres et pas trop endommagée... Viens voir!

Edme s'était levé et inspectait à son tour le

terrain. Ainsi que l'avait annoncé Clément, la loge des charbonniers s'ouvrait sous la feuillée; son toit de mottes de terre était intact, et, à l'intérieur, deux rustiques banquettes de clayonnage s'étendaient au long des parois voûtées. A quelques pas de l'entrée, une source glougloutait au creux d'une roche et s'écoulait vers un ravin.

— C'est parfait! disait le cadet en jubilant, nous aurons le vivre et le couvert, sans compter une belle eau pure pour ncfus désaltérer... Profitons du reste de jour pour préparer le campement. Tu vas couper toutes ces fougères qui nous procureront des matelas douillets. Pendant ce temps je glanerai du bois mort et j'allumerai un bon feu sur l'une des places à charbon. Quand tout sera prêt, je te cuisinerai un souper de gala.

Edme, malgré sa lassitude, s'exécutait de bonne grâce. Les fougères poussaient à profusion aux en tours. Il en arracha des brassées et en matelassa les deux banquettes de la loge, tandis que Clément, très affairé, partait à la quête des branches mortes et en rapportait tout un fagot.

8o COLETTE

Bientôt, entre deux grosses pierres, posées en guise de chenets, une vive flambée claira au milieu du rond-point, et le cadet des Courouvre se révéla soudain un maître-queux accompli.

Après avoir nettoyé ses cèpes, il les enfilait à de minces tiges de coudrier, et, ajustant sur les deux landiers de pierre son tournebroche improvisé, il le faisait virer au-dessus du brasier, exposant ainsi les champignons à une chaleur égale. Il avait retrouvé au fond de son sac un cornet de gros sel, confectionné par la précautionneuse Monique, et il en assaisonnait dextrement les brochettes. Peu à peu, un affriolant parfum de cèpes rôtis s'exhala dans l'air du soir. — Clément étala sur un journal le pain, les reliefs de volaille, deux gobelets et une bouteille encore à demi pleine.

— Monsieur est servi I cria-t-il plaisamment à Edme, et voici le menu : « Brochettes de cèpes à la forestière; suprêmes de volaille sur canapé de thym et de marjolaine; pain et eau de source à discrétion... » Maintenant, à table!

COLETTE 8l

Ils s'étendirent devant le foyer copieusement alimenté et jouèrent des mâchoires avec un appétit de jeunes loups...

— Eh bien! mon sage aîné, demanda Clément après un intervalle de silence, comment trouves-tu le souper?

— Excellent, déclara Edme remis en belle humeur par la certitude de manger à sa faim et de ne pas coucher tout à fait à la belle étoile; tes champignons sont accommodés à merveille et tu mérites une couronne de lauriers.

— Avoue que j'aurais eu tort de ne pas cueillir ces savoureux bolets que tu méprisais, et que la botanique a du bon... Allons, poursuivit-il en tendant son gobelet, verse-moi un doigt de vin et buvons à la découverte du trésor... Comme dit Horatius Flaccus, oublions dans le vin les soucis d'aujourd'hui; demain, nous reprendrons notre voyage à travers la mer verdoyante de la forêt... Demain, nous voguerons vers Chèvrechêne.

— Ainsi soit-il! soupira l'aîné en vidant son verre.

Si COLETTE

L'âllusîoQ à Chèvrechêne l'avait de nouveau rembruni. En dépit des surprises du souper, il ne pouvait s'empêcher de penser à tout ce que l'entreprise comportait de hasards. La fâcheuse rencontre de Goupillard, la façon absurde dont ils s'étaient fourvoyés dans la futaie, lui semblaient un début peu encourageant. Pendant leur repas, le jour était tout à fait tombé et le croissant de la lune brillait comme une serpe d'or dans le ciel limpide.

— A présent, reprit Edme en refermant son couteau et en s'étirant, le mieux serait d'aller nous coucher dans la loge et de tâcher d'y dormir... Demain, l'étape sera longue et peut-être aussi fatigante que celle d'aujourd'hui; nous avons grand besoin de nous y préparer au moyen d'un bon coup de sommeil.

Ayant rebouclé les srxs, ils les emportèrent en guise d'oreillers et gagnèrent, clopin-clopant, la hutte où ils s'étendirent sur les banquettes qui exhalaient une sauvage odeur de fougère.

La nuit enveloppait la futaie assoupie. Le

silence n'était interrompu que par le frais glouglou flûte de la source et, tout au loin, par le glapissement d'un renard au fond de l'une des gorges de la forêt. Encore qu'ils fussent vannés, les deux frères cherchaient en vain le sommeil désiré. Edme, surtout, s'agitait à chaque instant sur son Ut de fougères craquantes.

— Tu ne dors pas, mon grand? murmura le cadet.

— Ma foi, non!... L'énervement de cette première journée et la préoccupation de celle de demain me tiennent éveillé comme une nichée de souris. Je songe aux diflSlcultés qui surgiront quand nous serons à Chèvrechêne. Ainsi que je te le disais ce matin, j'ai beau me creuser la tête, j'arrive toujours à cette conclusion que, pour fouiller la fameuse cachette, il nous faudrait dénicher au Chânois une personne sûre et complaisante, qui nous prêterait des outils et nous procurerait les moyens d'opérer nuitamment, car il me paraît difficile de procéder aux fouilles en plein jour... Penses-tu que les enfants de

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notre tante Cornélie habitent encore le village ?

— Je n'en sais rien... La tante Charmette ne parlait jamais de nos cousins ni de sa sœur qu'elle n'appelait pas autrement que « la renégate ». Elle avait cessé toutes relations avec ses parents et ignorait peut-être elle-même leur résidence actuelle. D'ailleurs, qu'importe?... S'ils 9nt quitté le Chânois, tant mieux pour nous.

— Non... Tant pis!

— Je ne comprends pas... Aurais-tu l'intention de renouer et de leur faire des confidences ?

— Parfaitement... Et j'ajoute que ça me semble le seul moyen de nous tirer d'affaire.

— Mais alors il faudrait leur abandonner une part du trésor?

— Ce ne serait que juste et honnête, et en toute circonstance l'honnêteté est la meilleure des politiques... Ainsi que l'observait ce madré Goupillard, ils sont héritiers comme nous et ils auraient intérêt à nous aider.

— A quoi bon raisonner sur des suppositions?

balbutia le cadet en étouffant un bâillement, il

COLETTE 8f

y a Sans doute bel âge qu'ils ne sont plus âu Chânoîs.

— Possible... Il serait tout de même à souhaiter qu'ils y fussent restés... Suis bien mon raisonnement...

Un faible ronflement lui coupa la parole...

Clément venait de s'endormir.

— Ça, c'est une solution! se dit ironiquement Edme Gourou vre; Clément a pris le bon parti et je dévrais essayer de l'imiter...

Après s'être tourné et retourné, il sentit enfin ses yeux s'alourdir. Peu à peu il glissa à son tour dans le sommeil, et un amical rai de lune, qui filtrait par une des crevasses de la toiture, s'abaissa vers eux comme pour les regarder dormir.

la fine pointe du jour, un étrange raffut secoua soudain les deux jeunes gens sur leur couche peu moelleuse. Encore à demi ensommeillés, ils se précipitèrent hors de la hutte, assez à temps pour voir bondir à travers les cépées une laie et six ou sept marcassins. La bande dévalait dans le ravin et poussait de formidables grognements.

— Voilà, murmura Clément en se frottant les yeux, un réveille-matin qui n'est pas banal...

— Et qui doit nous servir d'exemple, ajouta

Edme... Astiquons-nous et détalons vivement, afin d'atteindre avant midi la vallée de l'Aire.

Rapidement, ils procédèrent à leurs ablutions dans la source et, rafraîchis, tonifiés par cette toilette matinale, ils s'apprêtèrent à partir. Vers la gauche, au-dessous d'un ciel bleuissant, une buée rose indiquait la place où le soleil se lèverait bientôt. Tandis qu'ils rendossaient leur sac, ils perçurent dans la direction de l'Est des roulements de charrettes et des tintements de sonnailles :

— Attention! reprit l'aîné en dressant l'oreille, nous ne devons pas être loin d'une route... Il faut incliner à gauche...

Il avait raisonné juste, car au bout de dix minutes de marche à travers la futaie, ils tombèrent sur un sentier qui descendait vers le fond d'une gorge. A mesure qu'ils avançaient, le bruit des voitures et les grelots des chevaux devenaient plus distincts. P^u à peu, le sentier élargi se transformait en une voie carrossable, puis débouchait finalement sur une route bordée d'arbres

qui serpentait toute blanche au milieu de vertes prairies vallonnées au-dessus desquelles les bois se relevaient en pente.

— Cette fois, s'écria Edme, nous voici sur un chemin vicinal et nous allons pouvoir nous orienter!

Le ciel était couleur de perie, et les futaies se teignaient de cette aimable couleur aurore qui fait plaisir à voir comme les premières rougeurs sur les joues d'une jeune fille. Des tranchées transversales découvraient d'intimes coins de paysage : ravins fuyants, mares ombreuses, clairières où des écureuils gambadaient. Le vent d'est apportait de limpides sonneries d'angélus. Dans la perspective des prés, les massifs s'écartaient et la surface miroitante d'un étang apparaissait en un encadrement de joncs, de bouleaux et de sorbiers. Une hutte de chasseur aux canards effondrait sur la berge son toit de chaume en ruine, et un bateau gisait à demienfoncé dans la vase. De temps en temps, un bouillonnement agitait les joncs; une poule

d'eau émergeait, balançait son cou et sa tête inquiète, puis replongeait sous la nappe solitaire. — Presque en face, une auberge profilait sur le fond verdoyant sa toiture de tuiles roses et sa cheminée fumante. Les deux frères, désireux de se dédommager du souper sommaire de la veille, résolurent d'y entrer, pour déjeuner d'abord et puis pour se renseigner sur la direction à prendre.

Ils eurent grand'peine à se faire servir. La cabaretière, peu habituée à cuisiner à une heure aussi matinale, cherchait en rechignant les éléments nécessaires à la confection d'une copieuse omelette au lard. Pendant qu'elle allait, en traînant ses savates, de la huche à la table, nettoyant la poêle, cassant les œufs, coupant les lardons, Edme et Clément s'étaient débarrassés de leur sac; assis dans la salle ils venaient d'étaler sur la table leur carte routière et questionnaient minutieusement leur maussade hôtesse : « Où se trouvaient-ils exactement?... Quel était le chemin le plus direct pour descendre à Fleury-

sur-Aire?... » La dame considérait avec une curiosité méfiante ces deux singuliers piétons, penchés sur la carte, et répondait d'un ton peu cordial:

• — Vous n'êtes pas du pays assurément, sans quoi vous sauriez que vous vous trouvez tout-ci dans la vallée de, Biesme, à mi-chemin des Islottes et de Beaulieu... Et comme ça, vous voulez aller à Fleury?... Dame, votre plus court serait de traverser la forêt en biais par le Grand- Georgeon et de longer ensuite la lisière des bois de Waly. Mais, pour des étrangers, la route est difficile à tenir et vous risqueriez de vous perdre. Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de gagner tout bonnement Beaulieu en suivant la route qui passe devant Saint-Rouîn«..

— Ha! ha! Saint-Rouin, interrompit Clément, n'est-ce pas là où il y a aujourd'hui un pèlerinage?

— Oui... Tout un chacun y va et la grand'messe commence à dix heures...

— Oh! mon grand, s'exclama le cadet, il faut

absolument voir çal... Il y aura d'amusants croquis à prendre...

— Hum! objecta Edme peu enthousiaste, ça ne sera pas le moyen d'arriver de bonne heure dans la vallée de l'Aire 1

— Bah! rien ne nous presse... Le pays est charmant et ce serait vraiment dommage de ne pas le visiter à fond... Passe-moi le pèlerinage, et après je te concéderai tout ce que tu voudras!

Quand ils eurent mangé leur omelette, arrosée d'un petit ginglet du Verdunois, dégusté un café médiocre et réglé leur écot, la matinée avançait. Sac au dos, bâton en main, ils quittèrent enfin l'auberge et se dirigèrent vers l'ermitage, tandis que, plantée sur le seuil de sa porte, la cabaretière les suivait d'un regard soupçonneux.

La route, jusqu'alors assez déserte, était devenue plus animée. De tous les chemins forestiers, ie nombreux pèlerins affluaient : piétons en blouse, jeunes séminaristes ensoutanés, charretées de paysannes endimanchées, cabriolets bourgeois à la capote boueuse...

— Pressons le pas, disait Clément, nous serons en retard!

En effet, un peu avant d'atteindre les prés plantés de pommiers qui avoisinent l'ermitage, ils entendirent bourdonner la voix des chantres. La grand'messe était commencée. La chapelle s'élevait au bout des prés, à la lisière de la forêt : bâtisse modeste, surmontée d'un clocheton en auvent où se balançait la cloche, et flanquée d'une maisonnette servant de sacristie. — A quelques mètres, sur le même plan, un réservoir ceint d'une margelle de pierres recevait les eaux de la source miraculeuse et formait une piscine à l'u^ge des fidèles. Dans les avenues conduisant à la chapelle, des véhicules multiformes s'alignaient ainsi qu'un rempart autour de l'autel de feuillages où l'on officiait en plein air. Le gros de l'assemblée se composait de femmes et d'enfants, d'une soixantaine de paysans et de quelques séminaristes en vacances, pieusement agenouillés parmi l'herbe. Les soutanes et les blouses jetaient des notes bleues et noires au milieu des

toilettes bariolées des dévotes. Debout sur la première marche de l'autel, l'évêque, assisté de deux prêtres, bénissait les assistants puis entamait le panégyrique du saint ermite de l'Argonne. Le soleil déjà haut dardait de glorieux rayons sur l'autel étincelant, sur le prélat, le clergé et les pèlerins.

Les deux frères, se maintenant à distance respectueuse, contemplaient la rustique et pittoresque cérémonie, dont la nouveauté mettait en joie Clément Courouvre.

— Mon cher, murmurait-il à son aîné, avoue que nous aurions eu tort de rater cette fête forestière... Les lumières de l'autel, le scintillement de l'eau, les chasubles des chantres, les soutanelles des enfants de chœur, les couleurs voyantes des toilettes féminines, l'évêque lui-même qui ressemble à un grand iris violet... Tout cela serait un régal pour un peintre!... Asseyons-nous au revers du talus, je vais essayer de faire un bout de croquis.

Il avait tiré du sac un album et des crayons.

COLETTE 9f

Très emballé, il s'affairait déjà à la mise en place des principaux groupes, tandis qu'Edme, beaucoup plus calme, ayant déployé sa carte, cherchait à se reconnaître dans Fenchevêtrement des chemins forestiers qui descendent vers la vallée de l'Aire. Pendant ce temps, la grand'messe s'achevait; une procession de tous les fidèles, clergé en tête, circulait dans une avenue parallèle à la lisière de la forêt et ne s'arrêtait qu'à la dernière station d'un chemin de croix.

Les deux frères étaient si attentifs à leur besogne qu'ils oubliaient la fuite du temps. Il était déjà plus de midi. Les pèlerins se répandaient dans la prairie ou bien se dirigeaient vers une buvette installée sous les ramures. Edme et Clément demeuraient indifférents aux allées et venues des promeneurs, sans se douter qu'ils faisaient l'objet de la curiosité générale. On se les montrait de loin et on semblait s'émouvoir de leur présence. Les gens de Brizeaux, présents à la cérémonie, n'avaient pas manqué de communiquer à leurs amis les méchants commérages de

Goupîllard. Par groupes de trois ou quatre, des paysans, les mains dans les poches, la mine sournoise, viraient autour des deux Courouvre et s'en rapprochaient insensiblement. Campés à quelques pas, le cou tendu, ils se communiquaient par des clignements d'yeux et des coups de coude le résultat de leurs observations. A chaque instant, le cercle se rétrécissait et des murmures bourdonnaient. En bons compagnards prudents, les curieux s'étaient d'abord contentés de chuchoter; mais, voyant que les deux jeunes gens, impassibles, continuaient leur travail, ils s'enhardirent et formulèrent tout haut leurs commentaires :

— Sais-tu ce qu'ils font là, toi, Faraud ?

— Tu le vois ben, nomme A.. Us tirent les plans de la forêt.

— C'est-il pas les mêmes qui rôdaient hier à Brizeaux?

— Oui, mon Ji. Ahl ils sont malins, allez; ils ont des tas de rubriques, ces sacrés Allemands!...

— Et ils se faufilent partout... L'autre semaine

on en a arrêté un qui photographiait les forts de Verdun.

— On a bien fait de le coffrer... On devrait empoigner au collet tous ces étrangers qui traînent leurs guêtres par la forêt I

Agacé et comprenant cette fois l'allusion, Edme relevait la tête et dévisageait le paysan qui venait d'émettre cette aimable proposition.

— Ah ça! interrogea-t-il, est-ce de nous que vous parlez ?

— Peut-être bien.

— Alors, vous nous prenez pour des espions allemands?

— Dame ! ça en a l'air.

Clément laissa son dessin et partit d'un éclat de rire.

— Par exemple, s'écria-t-il en se tenant les côtes, celle-là est trop forte!... Tas d'infirmes, mettez-donc vos lunettes... Est-ce que nous ressemblons à des Prussiens? Est-ce que c'est un plan que je dessine?... Ne reconnaissez-vous pas votre chapelle et les bois tout autour?...

Ses éclats de rire ne réussirent qihà piquer au YÎfles cinquante badauds qui se pressaient derrière et devant luL Déjà mal disposés, ils se crurent naigués et manifestèrent leur irritation par des rumeurs menaçantes.

— Vrai, vous n'avez-me de nez et v'n'atez-me malins!... poursuivait Clément en patois, j'sons de Juvigny, ça s'voiie poutant ben *.

La Êiçon aisée dont le jeune Courouvre se servait du dialecte local aurait dû dissiper les soupçons de l'auditoire; mais les foules n'aiment ni à raisonner ni à revenir de leurs préventions. Cette suggestion d'espionnage, implantée dans des cerveaux simplistes de campagnards, flattait leurs préjugés et leurs rancunes, et ils n'en voulaient plus démordre. Ils se bornaient à hausser les épaules et à ricaner.

Edme, que l'algarade amusait de moins en moins, s'était brusquement levé. Cette niaise

* Vous n*avez pas de nez et vous n'êtes pas malins; nous sommes de Juvigny, ça se voit pourtant bien.

obstination lui remuait la bile. Il empocha sa carte, jeta un regard rageur sur son entourage et s'exclama d'un ton cassant :

— Assez de sottises I... Si vous croyez que nous sommes des Prussiens, au lieu de biaiser comme vous le faites depuis une demi-heure, conduiseznous devant une autorité quelconque, qui nous interrogera et qui sera peut-être moins bête que vous!

Cela n'était point pour raccommoder les choses. Ainsi provoqués, les gens de l'attroupement répondirent par des huées furieuses : « Enlevons-les 1... A l'eau, les Prussiens!... F -les

dans la Biesme!... :t>

A ce moment, un petit homme sec et basané, à la barbiche grisonnante, portant l'uniforme de brigadier-forestier, sortit des rangs. Jusque-là, il était resté perplexe, partagé entre la crainte de commettre une bévue et le désir de signaler son zèle; mais, subissant à son tour l'entraînement de la foule surexcitée, il se décidait à sortir de la neutralité :

lOO COLETTE

— Vous avez raison, jeune homme, dît-il à Edme...

Puis se redressant d'un air solennel et assujettissant son képi :

— Au nom de la loi, messieurs, déclara-t-il, je vous somme de me suivre chez M. le maire de Futeau !

En même temps, il saisissait le bras d'Edme Courouvre et ordonnait à un simple garde, son collègue, de s'emparer de Clément.

— C'est ça, approuvèrent les assistants, menons-les chez le maire !

Les deux jeunes gens, s'efforçant de se contenir, pâles, les lèvres serrées, avaient endossé leur sac et obéissaient aux injonctions des forestiers qui les poussaient sur la route. Derrière, hommes, femmes et enfants se bousculaient, gesticulaient et bruyamment emboîtaient le pas. A chaque minute, le cortège grossissait; de nouvelles recrues accouraient, questionnantes :

— Quoi qu'il y a, dites?

COLETTE lOI

— C'est des espions qu'on vient d'arrêter, répondaient les mieux informés.

— Où ça?

— A Saint-Rouin... Ils tiraient les plans de la

forêt.

— Ah! les mandrins I... Ils ont bien la mine de ce qu'ils sont... Et où est-ce qu'on les mène?

— Chez le maire.

— A la bonne heurel... Faut pas les relâcher... A bas les espions !

Au début, les deux frères s'efforçaient de faire bonne contenance. Mais il y a une grande lieue de Saint-Rouin à Futeau, et plus le ruban de route s'allongeait, plus la situation devenait critique. Ils repassèrent devant l'auberge où ils avaient déjeuné et reconnurent la cabaretière qui s'élançait de son logis, bras nus, les cheveux au vent, les yeux allumés par la curiosité. Elle aussi avait reconnu ses clients de la matinée et, mise au courant de l'affaire, déblatérait à son tour :

— Quels gredins!... Je m'en doutais, ce matin, quand ils ont mangé chez nous; même que

j'avais dit à mon homme : a: Ils marquent mal... C'est du gibier qui ne vaut pas cherl... 3>

La dernière partie du chemin fut particulièrement accidentée et pénible. La foule grouillante, dont la sauvagerie haineuse croissait en raison directe de la distance, menaçait du poing les jeunes gens, que les deux forestiers avaient peine à défendre contre les bourrades des plus acharnés.

— Mon pauvre Clément, chuchotait l'aîné, nous n'avons pas eu de veine, et ton croquis nous coûtera bon!... Pour peu que nous tardions à arriver chez le maire, ces sauvages vont nous écharper...

Heureusement, on approchait. Le maire habitait un écart situé en avant de Futeau. A un détour de la route, les prisonniers aperçurent une confortable villa, à la toiture d'ardoise, à la façade tapissée de rosiers, située entre cour et jardin. La cour était séparée du chemin par un saut de loup bordé d'une haie vive. On y accédait par une large porte grillée, où le tumultueux cortège s'engouffra à la suite des forestiers...

Attirée par les clameurs delà foule, une jeune fille apparut sur le perron. Passablement étonnée, mais nullement intimidée, elle s'écria d'une voix nette et joliment timbrée :

— Hé bien! que signifie tout ce vacarme?...

COLETTE lOf

ADEMOiSELLE, répondit le brigadier s'avançant vers les degrés du perron en compagnie des prisonniers, c'est des espions que nous avons arrêtés à Saint-Rouin et que nous amenons à M. le maire... Leurs manigances ont irrité les gens du pèlerinage, et, dame! ajouta-t-il avec un malin sourire, on les a un peu houspillés en route...

La jeune fille examinait les deux frères qui marchaient silencieusement entre les gardes. Ils étaient couverts de poussière, et leurs vêtements

en désordre portaient la trace des violences subies. Néanmoins ils faisaient bonne contenance, et, malgré l'état piteux de leur toilette, la fille du maire ne parut point partager Topinion des indigènes et leur trouver trop mauvaise mine. Ses yeux exprimèrent plutôt une compassion indignée.

— C'est honteux! s'écria-t-elle en s'adressant aux paysans entassés dans la cour; vous êtes pires que des sauvages!... Maintenant que vous voici chez nous, tâchez de vous y comporter honnêtement... Mon père est à l'usine; mais on va le prévenir et il sera ici dans quelques minutes... En attendant, monsieur Fleuriot, dit-elle au brigadier, veuillez entrer dans notre cuisine et vous y reposer avec ces jeunes gens... Vous devez tous en avoir besoin!

Elle murmura quelques mots à un petit valet qui s'esquiva par une porte de derrière, puis elle introduisit les nouveaux venus dans la cuisine.

Edme et Clément, las de leur marche forcée, s'étaient laissés choir sur des chaises. Encore

mal remis des émotions de la route, ils contemplaient avec une sorte de soulagement la grande pièce proprette, carrelée de briques, où l'on sentait comme un parfum de gaieté, d'ordre et de bien-être. Entre les rideaux roses des fenêtres, un oblique rayon de soleil jetait d'éclatantes touches de lumière sur les faïences peintes du vaisselier, sur les rangées de casseroles de cuivre et de coquelles de fonte. Un reflet doré dansait au-dessus de l'évier où l'eau de la pompe s'égouttait, sonore. Plus loin, dans la pénombre, la haute cheminée abritait le brasier assoupi de l'âtre, devant lequel grésillait doucement la marmite du pot-au-feu, tandis que sous le manteau noir de suie des jambons et des chapelets de saucisses pendaient, exposés à la fumée qui les avait colorés d'une chaude patine brune. — Edme parcourait d'un regard mélancolique cet intérieur calme et riant; il enviait le bonheur des hôtes qui s'y rassembleraient à la nuit, autour d'une flambée, et, faisant un retour sur son propre sort et celui de son frère, il se demandait dans quel gîte

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problématique ils coucheraient tous deux, ce soir... Clément, lui, ne semblait pas trop attristé. Son attention se fixait complaisamment sur la personne de la jeune maîtresse du logis, qui allait et venait légèrement par la pièce, tantôt surveillant la cuisson du pot-au-feu, tantôt causant à mivoix avec une servante assise près de l'évier et affairée à éplucher des légumes, qu'elle plongeait ensuite dans une large terrine pleine d'eau.

La jeune fille touchait à peine à ses dix-sept ans. Svelte et déjà formée, bien prise dans un corsage de soie écrue et une jupe de laine beige, elle était de taille moyenne ; mais le souple élancement du buste et du cou élégamment dégagé des épaules la grandissait. Ce cou blanc et flexible supportait une tête mignonne aux cheveux noirs, bouclant naturellement et encadrant de leurs frisons un front haut et pur. Sous des sourcils finement arqués, les yeux bruns limpides luisaient, tantôt sérieux, tantôt souriants. Le nez ferme et droit, deux lèvres pulpeuses aux coins malicieusement retroussés, un menton volontaire, don-

naient à son visage, rosé comme une pêche mûrissante, un accent de franchise, de décision et d'enjouement. De son corps aux mouvements libres et aisés émanait une grâce sauvage, singulièrement attrayante.

Pendant que Clément étudiait et admirait en artiste cette verte jeunesse prête à s'épanouir, on entendit dans le vestibule le bruit d'un pas solide et hâtif.

— Voici mon père! dit la jeune personne en s'élançant vers la porte entr'ouverte...

Mais déjà, sur le seuil, apparaissait le maire, tête nue, bien découplé, vêtu d'un complet de drap brun, qui mettait en relief ses robustes épaules, son buste un peu court et ses jambes sèches aux vigoureux jarrets de chasseur. Dès le premier aspect, on était frappé de la ressemblance du père et de la fille ; — même physionomie ouverte, décidée et avenante, mêmes yeux bruns, clairs et francs, même front haut et carré sous d'épais cheveux noirs. — Seulement, chez le père le teint rosé s'était hâlé et tanné, une barbe touf-

zo

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fue cachait en partie les lèvres joviales, et les caractères de volonté et de fermeté s'accusaient en traits plus énergiques.

— Que sepasse-t-il donc, Colette? demandat-il.

Puis, ayant aperçu les forestiers, il s'exclama :

— Hé! c'est vous, brigadier Fleuriot, quoi de nouveau?

— Pardon, excusez, monsieur le maire, répondit Fleuriot en portant la main à son képi, moi et mon garde, nous avons capturé deux particuliers qui troublaient l'ordre à Saint-Rouin; leur tenue et leurs propos nous ont paru suspects et, à défaut de gendarmes, nous vous les avons amenés pour que vous les interrogiez... On les accuse d'être des espions...

Edme et Clément s'étaient levés à l'arrivée du maire. Celui-ci les enveloppa d'un rapide coup d'œil et haussa les épaules :

— Us sont un peu jeunes pour faire ce métierlà, murmura-t-il ; êtes-vous bien sûr de ne pas vous tromper, brigadier?

— Damel reprit Fleuriot, ils ne payaient pas de mine... D'ailleurs, les gens qui les ont dénoncés nous ont suivis chez vous, monsieur le maire, et ils pourront témoigner de ce qu'ils ont vu et entendu...

Clément esquissait un geste de protestation et voulait parler, mais le maire lui ferma la bouche : — Tout à l'heure... Un peu de patience !

Il pirouetta vivement sur ses talons, se dirigea vers le perron et s'adressant aux groupes épars dans la cour :

— Bonjour, messieurs! cria-t-il, que ceux d'entre vous qui ont été témoins des faits reprochés aux deux jeunes gens arrêtés à Saint-Rouin veuillent bien monter chez moi... J'ai besoin de les interroger...

Cette proposition fut accueillie sans empressement. D'instinct, le paysan répugne à apporter un témoignage en justice. Aussi y eut-il parmi la foule des badauds un mouvement marqué d'appréhension et de recul. Visiblement, chacun cherchait à se défiler pour son propre compte et

à mettre en avant le voisin. De sourdes interpellations s'échangeaient, on se poussait du coude.

— Vas-y, toi. Faraud, puisque t'as parlé le premier!

— Nenni! c'est l'instituteur... Il est mieux renseigné que moi!

— Eh bien! j'attends!... s'exclama le maire impatienté.

 la fin, trois des assistants plus spécialement pris à partie s'exécutèrent et gravirent en maugréant les marches du perron. Le maire les entraîna dans la cuisine, et, quand ils furent entrés, les interpella d'un ton plus grave :

— Vous reconnaissez les deux personnes que voici? interrogea-t-il en désignant les frères Courouvre.

— Parfaitement, monsieur le maire !

— En ce cas, je vais entendre vos dépositions... Commencez, vous, mon camarade! ajouta-t-il en s'adressant au paysan qu'on appelait « le Faraud », que savez-vous?

Ce dernier roula son feutre entre ses doigts et balbutia :

— Moi, en particulier, je ne sais rein, mais tout le monde prétend que ce sont des espions.

— Tout le monde, c'est bien vague... Vous n'avez pas de renseignements plus précis?

— Ma fi, non... Je répète ce que j'ai ouï dire.

— A un autre ! reprit le maire. Vous, le second, à votre tour!

— Moi, pardine, je les ai vus à Saint-Rouin, en train de tirer le plan de la vallée de Biesme.

— Et oii est-il, ce plan?

— Le voici, dit Clément avec une pointe d'ironie.

Il exhiba son album et le présenta tout ouvert au magistrat municipal.

Le maire examina la page indiquée, feuilleta curieusement l'album, puis le posa sur la table •

— C'est le dessin de la chapelle... Il est même habilement fait, mais n'a rien de commun avec le lever d'un plan... Du reste, soyez bien convaincus que les Prussiens, pendant deux an-

nées d'occupation, ont eu, malheureusement, tout le loisir de prendre les plans des défilés de l'Argonne... Tout ça n'est pas sérieux!

Le troisième témoin se leva alors. Il était vêtu d'un habit-veste, portait lunettes et avait le ton sentencieux d'un maître d'école.

— Permettez, monsieur le maire, objecta-t-il d'une voix pointue et chantante, il n'en est pas moins certain que ces individus ont scandalisé la population par leurs allures et leurs propos... En ce qui me concerne, je sais pertinemment qu'on les a vus à Verdun, en compagnie d'un étranger qui photographiait les forts... Us ont eu la chance de s'échapper pendant qu'on arrêtait leur complice...

— C'est faux! interrompit l'impétueux Clément; nous n'avons jamais mis les pieds à Verdun... Cet homme ment comme un arracheur de dents, soit par méchanceté, soie par bêtise !

: — Mon garçon, observa le maire, injurier un témoin n'est pas le bon moyen de se disculper...

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Inutile de vous emporter comme une soupe au lait!... Vous, jeune homme, continua-t-il en se tournant vers Edme, vous me paraissez plus réfléchi et plus de sang-froid, veuillez vous expliquer.

— Mon frère a eu tort dans la forme, répliqua Edme posément, mais il a raison au fond. Ainsi que vous l'avez remarqué vous-même, monsieur le maire, toutes ces accusations ne reposent sur rien de sérieux. Nous ne sommes pas des étrangers, nous sommes nés dans la Meuse et nous habitons Juvigny où chacun nous connaît. Mon frère vient de terminer sa rhétorique au lycée et moi-même j'y ^ achevé mes études. Nous profitons de nos vacances pour excursionner en Argonne. Depuis quand n'est-il plus permis de voyager en touristes et de dessiner des paysages dans la forêt?

— A la bonne heure, voilà qui est parler nettement et sensément ! Avez-vous à produire quelque pièce pouvant établir votre identité?

— Certes, affirma Edme, j'ai eu la précaution

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d'emporter avec moi le diplôme de bachelier es sciences que j'ai obtenu en Juillet dernier à la Faculté de Nancy.

En même temps, il tirait de sa poche le diplôme en question et le présentait à son interlocuteur.

Le maire déplia vivement le parchemin, le parcourut et, dès les premières lignes, ne put réprimer une exclamation de surprise :

— Courouvre? murmura-t-il, seriez-vous par hasard les fils d'Arsène Courouvre ?

— Oui, monsieur, notre père est mort quand nous étions enfants, et nous avons été élevés par notre tante Charmette Courouvre, que nous venons de perdre récemment.

— Du moins, soupira le maire, vous avez eu la chance de la conserver longtemps!...

Puis il reprit d'un ton plus cordial :

— Eh bien I mes chers garçons, sans vous en douter vous vous trouvez en pays de connaissances... Je suis Jean de la Louvière, maître de verrerie et le fils de votre seconde tante, Zélic

Courouvre; par conséquent, nous sommes cousins germains...

Il s'interrompit pour congédier les forestiers et les trois paysans qui, ébaubis et confus, cherchaient déjà à filer à l'anglaise.

— Vous voyez, mes camarades, leur dit-il, qu'il ne faut pas se fier aux apparences ni croire trop vite à ces ridicules fables d'espions... Vous pouvez vous retirer et remmener tous ces braillards qui encombrent ma cour... Bien le bonsoir!

Gardes et témoins se retirèrent en marmottant d'obséquieuses excuses. Peu après, on entendit la foule s'éloigner et les battants de la grille se refermer sur les derniers curieux...

— Maintenant que nous voilà en famille, poursuivit M. de la Louvière en tendant les mains aux deux frères, soyez les bienvenus à la verrerie. Voici ma fille Colette ; je ne puis, hélas! vous présenter à sa mère, car nous l'avons perdue il y a trois ans, comme vous avez perdu votre père et votre tante Charmette... C'est un

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deuil commun qui nous rapprochera plus étroitement encore,

Colette avait assisté, les sourcils froncés et l'œil anxieux, à l'interrogatoire. Depuis que tout s'était éclairé, son visage mobile exprimait une satisfaction ingénue. Elle serra avec effusion les mains de ces deux cousins qui lui tombaient du ciel. Pendant ce temps, Jean de la Louvière donnait des ordres à la servante et la chargeait de transporter les sacs des voyageurs dans une autre partie du logis.

— J'espère bien, déclara-t-il de sa voix joviale, que vous accepterez l'hospitalité de vos uniques parents,.. Considérez-vous ici comme chez vous et, pour commencer, voulez-vous que nous fassions ensemble le tour du propriétaire?

Mais la jeur e fille, plus perspicace, intervint :

— Papa, se récria-t-elle, y penses-tu?... Nos cousins doivent être très las et sans doute aussi très affamés. Le plus pressé serait d'abord d'avancer le dîner et de les conduire dansr leur chambre.

— Tu as raison, parbleu 1 repartît le père en riant; j'ai déjà fait porter leurs sacs dans la chambre d'amis. Va donner un coup de main à Cadie et, dès que tout sera en ordre, je les piloterai là-haut...

Un quart d'heure plus tard, les deux frères étaient installés au premier étage dans une pièce confortable et claire, où deux lits jumeaux en pitchpin s'allongeaient en face de deux commodes-toilettes garnies de lavabos. Quand ils furent seuls, tout en brossant leurs vêtements et en se débarbouillant de la poussière des routes, Edme et Clément, encore un peu ahuris, s'entreregardèrent en souriant.

— Qu'en dis-tu, mon grand? commença Clément, te voilà servi à souhait et tu as retrouvé les parents que tu souhaitais !... Avoue que tu ne t'attendais guère à ce dénouement miraculeux !

— J'en conviens, répondit Edme, tout est bien qui finit bien et nous avons été plus heureux que sages...

La fenêtre large ouverte laissait voir les jar-

dins et, au delà des prés, les futaies rougies par le soleil couchant. Sur le fond déjà assombri des lisières, un vaste bâtiment aux cheminées fumantes se détachait à une portée de fîisil...

— C'est sans doute la verrerie qu'on aperçoit là-bas, reprit l'aîné; elle paraît importante, et notre cousin me fait l'effet d'être un industriel très calé...

Clément, ravi, examinait les parterres fleuris, les vergers abondamment affinités, la prairie où séchait le regain et la futaie empourprée.

— Le site est charmant, murmura-t-il, et elle est bien jolie L.

— Qui ça?... La verrerie?... demanda Edme.

— Hé! non, notre cousine, grand naïf.

— Toujours romanesque!... Il ne te manque plus que de devenir amoureux de M"** Colette!...

A ce même moment, la voix limpide de la jeune fille résonna gaiement dans le couloir :

— Mes cousins, s'exclamaît-elle, quand vous serez prêts, le dîner est servi!...

E crépuscule embrumait déjà la fraîche vallée de Biesme, quand les deux frères, en compagnie de M"® Colette, pénétrèrent dans la salle à manger, dont les volets étaient clos et qu'une suspension éclairait doucement de sa blonde lumière. Cette pièce offrait le même aspect, à la fois simple et confortable, que le reste du logis. Une flambée pétillait dans la cheminée et promenait de fugaces lueurs sur les faïences et l'argenterie du buffet de noyer. De vieilles gravures décoraient les boiseries

peintes en grisaille. Sur la nappe d'une blancheur réjouissante quatre couverts étaient mis; au milieu, la soupière exhalait discrètement la savoureuse odeur du pot-au-feu traditionnel.

— Asseyez-vous à droite et à gauche de ma fille, dit gaiement M. de la Louvière; vous serez traités à la bonne franquette et il faudra que vous vous contentiez du dîner dominical ordinaire. Trop éloignés des villes pour nous y approvisionner, nous vivons des produits du terroir. Les légumes viennent de notre potager; le verger nous donne ses fruits, la basse-cour a fourni la poule du potage et vous goûterez tout à l'heure le râble d'un lièvre tué dans mes chasses, en même temps que des écrevisses pêchées dans un ruisseau du voisinage... Maintenant que vous connaissez le menu, je vais vous servir la soupe, sans plus de cérémonie.

Pour simple qu'il fût, le dîner était excellent. Edme et Clément, peu gâtés depuis deux jours, y firent honneur. Le râble et les écrevisses étaient accommodés avec cette amoureuse sollicitude

que seule une experte ménagère sait apporter à la parfaite exécution d'un plat. Tout était cuit à point, tout était exquisement assaisonné par la belle humeur de Jean de la Louvière et par le joli rire de Colette. L'hospitalière chaleur du feu de cheminée, l'odeur agreste des plantes forestières disposées dans des vases à chaque bout de table, achevaient d'envelopper les deux jeunes gens d'une réelle sensation de bien-être.

Au dessert, Cadie apporta une tarte aux quoiches"^^ confectionnée par Colette. M. de la Louvière déboucha une bouteille de vieux vin de Thiaucourt, remplit les verres, et l'on trinqua à la ronde :

— A votre santé, cousins, s'écria le maîtreverrier, et à la bonne fortune qui vous a amenés chez moi!... Causons un peu de vos affaires... Notre Argonne est mal connue et les touristes ne la visitent guère; c'est ce qui vous explique l'émotion causée par votre apparition à Saint-

Variété de prunes.

Rouin... D'où vous est venue l'heureuse idée d'excursionner dans la vallée de Biesme?

— On nous avait vanté, répondit Edme, les sites pittoresques de votre forêt et nous avons voulu les connaître.

— Et puis, ajouta étourdiment le cadet auquel le vin de Thiaucourt déliait la langue, nous désirions pousser jusqu'au Chânois, où demeurait jadis notre grand-père Courouvre.

— Oui, avoua Edme à contre-cœur, c'était une fantaisie de Clément.

— Vous avez voulu voir Chèvrechêne, l'ancienne propriété du conventionnel, reprit Jean de la Louvière à qui n'avait pas échappé la mine réservée du frère aîné. Mon Dieu, c'est tout naturel et je comprends votre curiosité. Il ne reste malheureusement plus grand'chose du logis des Courouvre, et votre tante Charmette y aurait trouvé bien du changement... A propos de Chèvrechêne, figurez-vous que, par une bizarre coïncidence, pas plus tard qu'avant-hîer j'ai reçu la visite d'un particulier qui venait me demander

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de m'associer avec lui pour exhumer un prétendu trésor enfoui autrefois par notre aïeul Courouvre dans un de ses champs... Ce monsieur est, comme vous, de Juvigny et s'appelle Goupillard...

— Saturnin Goupillard! se récria Edme, eh!

oui, nous le connaissons. Il était en relations d'affaires avec tante Charme tte et il nous a même offert de devenir notre curateur, au cas où le conseil de famille nous émanciperait.

— Le choix serait médiocre, repartit le verrier, vous auriez là un curateur qui entendrait singulièrement les intérêts de ses pupilles.

— Goupillard est un drôle ! déclara Clément.

— Je m'en suis douté... Aussi lui ai-je fait comprendre en deux mots qu'il me proposait tout bonnement une canaillerie; après quoi, je l'ai mis carrément à la porte... Dans mon idée, ce Goupillard est un farceur, l'histoire de la cachette est une fable, et je vous crois trop sensé pour tabler sur le trésor chimérique de Chèvrechêne.

— Mais ce n'est pas du tout une chimère ! protesta Clément avec feu,

— Ho ! ho I interrompit ironiquement Jean de la Louvière, vous aussi vous avez donné dans ce godan-là?

— Mon cousin, reprit Edme, j'ai d'abord, ainsi que vous, traité de fable cette histoire de trésor... Mais nous avons trouvé dans les papiers de la tante un ensemble de documents où l'existence de la cachette paraît démontrée... J'en ai formé un dossier que j'ai, à tout hasard, emporté dans mon sac et, si vous le permettez, je vais vous le communiquer.

— Il est toujours bon de s'éclairer, répondit La Louvière sans se départir de son ton sceptique... Allons chercher là-haut votre dossier; nous l'examinerons ensemble et Colette ne sera pas de trop... Elle a un jugement très droit et elle nous donnera son avis...

Il alluma un bougeoir et accompagna l'aîné des Courouvre dans la chambre d'amis. Dès qu'ils furent de retour, Edme étala le dossier sur

la table, lut le testament inachevé de M"® Charmette, puis produisit les notes abréviatives et le plan à l'appui. Ayant exposé les résultats de son travail d'interprétation, il consulta du regard les physionomies attentives du père et de la fille :

— Vous le voyez, dit victorieusement le cadet, tout ça est logiquement déduit et il ne s'agit pas de chimères!

— En tout cas, observa Colette, et pour mon compte, les notes m'ont vivement intéressée... C'est amusant comme un roman.

— Comme un roman, en effet, répliqua M. de la Louvière; mais j'ai grand'peur aussi qu'à l'instar de certains romans le dénouement ne vous laisse des déceptions.

— Par exemple! s'exclama Clément choqué.

— Oui, mon bravé, des déceptions... Admettons comme prouvée l'existence de la cachette : Croyez-vous que depuis 18 15 on ait attendu votre arrivée à Chèvrechêne pour pratiquer des fouilles?... Et puis, expliquez-moi pourquoi votre tante, qui était dans le secret, aurait elle-même

attendu si longtemps pour songer à exhumer cette fortune dont elle avait grand besoin.

— Pourquoi?— riposta Clément, elle le dit dans son brouillon de testament... Elle parle de scrupules qui l'ont retenue, qui la retiennent encore et qu'elle ne se décide à mettre de côté que dans l'intérêt de ses neveux...

— Des scrupules, interrompit avec vivacité Colette, la pauvre demoiselle pouvait certainement en avoir... Au fin fond de sa conscience, en dépit de son culte pour notre aïeul le conventionnel, elle devait s'avouer que le personnage n'était pas de tous points recommandable; car enfin il avait voté la mort du roi, trahi successivement ses amis Danton et Robespierre, et on le soupçonnait en outre de s'être approprié des papiers et des bijoux pillés aux Tuileries...

€ Je tiens ces détails de ma grand'mère Zélie, qui ne partageait ni les illusions ni les adorations de son aînée. Cette divergence d'opinions avait été précisément le motif de la brouille des deux sœurs. Votre chère tante Charmette con-

sidérait son père comme un héros sans tache... Du moins, elle cherchait à se le persuader et ne voulait pas être désenchantée. C'est probablement pour cette raison qu'elle ne s'est pas souciée de violer le secret de la cachette.

Ni Edme ni Clément ne semblaient disposés à discuter les appréciations de leur cousine. Malgré eux ils subissaient le contre-coup des fatigues de la journée. Sous l'inHuence du dîner copieux et du pinaud de Thiaucourt, ils avaient peine à lutter contre un sommeil envahissant, et se taisaient, en proie à un engourdissement invincible. Jean de la Louvière s'en aperçut :

— Le raisonnement de Colette est excellent, conclut-il, et j'admire la perspicacité de cette petite... Mais, pour le moment, mes chers amis, vous me paraissez surtout avoir envie de dormir. Laissez-moi votre dossier, je le reverrai demain dès que j'aurai une minute. Ce soir, le plus pressé est de vous reposer. Souhaitez le bonsoir à votre cousine et je vous conduirai à votre dortoir.

Ils ne se firent pas prier. Le maître verrier les installa chez eux, leur serra les mains et ajouta :

— Bonne nuitl... Demain on viendra vous éveîllerpour le premier déjeuner, que nous prendrons tous ensemble...

Les deux frères dormirent profondément jusqu'à sept heures. Rafraîchis et retrempés par ce bon bain de sommeil, ils étaient prêts à descendre lorsque Cadie frappa à leur porte. Elle les mena à la cuisine où se trouvaient déjà M. de la Louvière et sa fille. Sur la table-dressoir, des bols de porcelaine étaient rangés. Colette, toujours alerte et gaie, surveillait la confection des tartines beurrées qu'elle exposait devant le brasier, dans un large grille-pain, et qui y devenaient dorées et croustillantes. Bientôt une affriolante odeur de rôties, mêlée à l'arôme du café, embauma la pièce, et les convives s'assirent autour des bols fumants...

— Vous voyez, dit M. de la Louvière, nous agissons sans façon; afin de simplifier les détails et de vaquer plus vite à nos occupations mari-

nales, nous avons l'habitude de prendre notre cafë au lait à la cuisine... Dès que vous aurez déjeuné, nous irons ensemble à la verrerie, si vous le voulez bien.

— Avec grand plaisir, répondit Edme; pourtant je désirerais d'abord rassurer par une dépêche notre vieille servante Monique. Avez-vous le télégraphe à Futeau ?

— Parfaitement ; vous rédigerez votre dépêche à mon bureau et elle partira immédiatement... Là-dessus, laissons Colette à ses besognes de ménagère; nous la retrouverons au repas de midi.

Ils s'en allèrent par les jardins où des roses d'automne fleurissaient encore parmi les dahlias et les clématites, et où les branches des pruniers ployaient sous le poids des prunes violettes. En chemin, M. de la Louvière étudiait ses jeunes cousins et cherchait par d'adroites questions à démêler les nuances de leur caractère.

— S'il n'y a pas indiscrétion, demandait-il à Edme, quels sont vos projets pour l'avenir? Vous

voilà bachelier, et votre frère le sera également, sans doute, à la fin de l'année prochaine; mais le diplôme de bachelier est un titre nu, et, si je m'en rapporte aux notes de votre tante Charmette, la rente qui constitue votre unique ressource s'éteindra dans trois ans. Comment comptez-vous ensuite assurer le pain quotidien?

— Nous y avons déjà songé, répliqua l'aîné; j'ai résolu de réserver la rente pour subvenir à l'instruction et aux besoins de Clément pendant les trois années. Il quittera le lycée dès le mois d'octobre et se présentera soit aux Arts décoratifs, soit aux Beaux- Arts ; il y entrera d'emblée, car il dessine déjà très habilement, et il essaiera de s'y créer une position.

— Hum!.., La carrière des Arts est bien encombrée, et là, surtout, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus... J'ai vu quelques-uns de ses dessins et ils donnent des promesses, mais ce n'est pas tout d'avoir du talent, il faut encore faire preuve d'endurance et de volonté..,

— J'ai le désir d'arriver, affirma Clément, et

quant à de là volonté, je n'enmânquerai pas, je vous le jure I

-^ Tant mieux! repartît le verrier en souriant de cette belle assurance de la jeunesse, puis s'adressant de nouveau à Edme :

— Et vous, mon brave, quelle est votre vocation?

— Oh! moi, je suis moins ambitieux; j'ai du goût pour l'industrie, et je voudrais trouver dans quelque usine un emploi modeste qui me permettrait de gagner tout de suite un peu d'argent.

— Bravo! vous êtes un sage... Mais nous voici à la verrerie... Vous allez d'abord rédiger votre dépêche et nous visiterons ensuite les bâtiments.

L'usine était en pleine activité. D'espace en espace, des lueurs empourprées illuminaient les baies de la façade. En sortant des bureaux, M. de la Louvière conduisit ses hôtes dans le grand hall de la fabrication. — Sous une haute toiture de tuile, s'élevait un parallélipipède de maçon-

nerie, dans l'intérieur duquel flambait la fournaise destinée à mettre en fusion les matières vitrifiables. Sur Tune des faces du massif béaient les bouches des fours ou creusets qui contiennent la fonte et qu'on nomme des ouvreaux. Il s'en échappait une lumière aveuglante et une chaleur à peine supportable. La fonte grondait et détonait dans les creusets. Ça et là, se démenaient les ouvriers, et leurs robustes silhouettes s'enlevaient en noir sur la violente clarté des ouvreaux. Ils n'avaient pour vêtement qu'une longue chemise de cotonnade bleue. Tout d'abord, Clément tut empoigné par le spectacle étrange de ces travailleurs du verre, cuits jusqu'aux moelles par l'haleine embrasée des fours, vêtus de cette robe qui leur tombait jusqu'aux pieds et ayant presque tous une fière et énergique expression. Avec une intime jouissance d' artiste, Clément les regardait s'agiter comme de fantomatiques génies du feu. L'un d'eux, à l'aide d'une canne de ter creux, cueillait au creuset une boule de matière en fusion et courait vers un

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autre compagnon chargé de rouler cette masse liquide sur une plaque de métal. La canne d'où pendait un fuseau de verre rouge cerise passait ainsi de main en main jusqu'à ce qu'elle arrivât au mahre souffleur. Celui-ci plongeait la pâte vitreuse dans un moule et, en moins d'une minute, en retirait une bouteille déjà formée et gardant une vermeille teinte lumineuse...

Quand, pendant près d'une heure, les deux frères eurent observé à loisir toutes les phases de la fabrication, le maître-verrier, pour répondre aux questions d'Edme vivement intéressé, entama de minutieuses explications techniques.

Alors le pauvre cadet, qui n'y comprenait goutte, commença à trouver le temps long. Tout en écoutant à demi ses deux compagnons, engagés dans une aride dissertation sur la composition chimique du verre à bouteille, Clément ne pouvait s'empêcher de regretter la société de sa jolie cousine. Aussi demanda-t-il la permission de retourner au bureau pour y écrire la lettre promise à Monique et annoncée dans la dépêche.

Après avoir terminé son épître, il la porta à la boîte. Une fois en plein air, il se sentit un irrésistible désir de s'évader à travers la prairie et de retourner à la maison d'habitation.

Au sortir de la fournaise des ouvreaux il éprouvait une rare volupté à respirer la fraîche odeur des feuillées en automne, et quand, rentrant dans le jardin, il y aperçut Colette occupée à cueillir des fruits, il lui sembla entendre en luimême une joyeuse musique, pareille à la chanson réveillante des alouettes qui montaient là-bas à tire-d'aile vers le bleu tendre et léger du ciel de septembre...

u coup de midi, Edme et M. de la Louvière revinrent de l'usine.

— Eh bien ! lâcheur, dit le verrier à Clément, vous nous avez faussé compagnie!...

Inutile de vous excuser, je comprends que vous ne partagiez pas le goût de votre frère pour les sciences industrielles. Lui, il a le feu sacré. Il est même très fort en chimie et en mécanique, et je crois que nous nous entendrons tous les deux. Après déjeuner, nous comptons retourner à la verrerie pour la visiter de la cave au grenier;

mais, rassurez-vous, monsieur l'artiste, on ne vous imposera pas une nouvelle corvée... Pendant que votre aîné s'initiera à tous les détails de la fabrication, Colette vous pilotera dans la forêt, où vous trouverez certainement à exécuter quelque croquis que ma fille gardera précieusement en souvenir de votre passage à Futeau.

Ainsi, c'est entendu, nous vous donnons campos jusqu'au souper...

Dès que le déjeuner tut terminé, Edme et le verrier reprirent lentement le chemin de l'usine. Colette, qui s'était éclipsée un moment, reparut, vêtue d'une robe courte, guêtrée jusqu'au dessus des chevilles et coiffée d'un chapeau de paille.

— Êtes-vous prêt, mon cousin? dit-elle en brandissant crânement une canne de cornouiller. Alors, en route, et surtout n'oubliez pas votre album... Je vais vous montrer les plus jolis coins de notre domaine forestier.

Laissant derrière eux la vallée de Biesme, ils suivirent, dans la direction du hameau de Belle-

fontaine, une sente sablonneuse qui les conduisit rapidement sous bois. Ils marchèrent d'abord silencieusement, un peu embarrassés — Clément surtout — de ce tête-à-tête en pleine solitude. Le cadet des Courouvre était encore étourdi de la tournure imprévue qu'avaient prise, depuis la veille, les incidents du voyage. N'ayant jusque-là vécu intimement qu'avec Edme, Monique et quelques bruyants camarades de collège, il éprouvait une joie mêlée de soudaines timidités à cheminer côte à côte avec cette jolie cousine dont, la veille au matin, il ignorait même l'existence. Ce brusque changement dans son genre de vie le ravissait et le confondait à la fois. Secrètement ému, il emboîtait docilement le pas derrière sa compagne.

Celle-ci gravissait avec la légèreté d'une chèvre les pentes abruptes du défilé, en se retournant par intervalles pour encourager du geste le jeune homme ou lui indiquer un raccourci.

Clément, plus que jamais en disposition romanesque, la contemplait émerveillé et n'était pas

éloigné de la prendre pour une féerique dryade en train de le guider parmi les mystérieuses solitudes de son royaume enchanté.

Quand ils eurent atteint l'extrême crête de la gorge boisée, Colette s'arrêta, sourit et murmura:

— Regardez!... Est-ce beau?

Du plateau où ils arrivaient et où commençait la haute futaie, on dominait les rampes feuillues des ravins et des combes. A travers les hêtres, une lumière argentée filtrait sur les ramures de toute essence qui revêtaient les pentes des défilés : bouleaux frissonnants, néfliers noueux, ombelles rouges des sorbiers, frondaisons des houx et des tilleuls. De toutes parts, des remous de verdure ondulaient, roulaient, s'épandaient en cascades, et, parmi leurs vagues profondes, des masses de clématites sauvages balançaient leurs houppes soyeuses, ainsi que des flocons d'écume. Parfois, du fond de ces abîmes de feuillées, des glouglous de ruisseaux chantaient, pareils à des flûtes invisibles, et de clairs ga-

zouillis de rouges-gorges se mêlaient au frais susurrement de l'eau.

— Vous avez raison, s'exclamait Clément, cette mer verdoyante a une attirante beauté... On voudrait s'y plonger comme dans un bain I

Ses regards extasiés allaient alternativement de la houle profonde des feuillées à la charmante figure de sa cousine, et il était difficile de deviner ce qu'il admirait le plus de la grâce du paysage ou de celle de Colette. La jeune fille était trop clairvoyante pour ne pas s'apercevoir de la prédilection avec laquelle les yeux de Clément s'arrêtaient en fin de compte sur son mignon visage. Elle en fut secrètement flattée, un peu gênée aussi, et, détachant son regard de celui de son cousin, elle murmura :

— Continuons notre promenade, j'ai encore beaucoup d'autres belles choses à vous montrer...

Ils pénétrèrent ensemble dans une longue avenue herbeuse qui fuyait parmi les futaies. En cet endroit, la forêt devenait d'une magnificence quasi auguste. Bordée de frênes élancés, de

chênes robustes et de hêtres majestueux, Tallée s'enfonçait à perte de vue dans une lumière assourdie.

Au long des fossés, les lauriers de saint Antoine; dans le gazon, les petites centaurées ouvraient leurs étoiles roses. Les derniers papillons d'été, grands nacrés fauves ou morios aux ailes frangées de bleu, traversaient l'allée d'un vol horizontal. Pas d'autres bruits que de confus bourdonniements d'insectes, ou parfois la chute d'un gland mûr. Çà et là, les hêtres se doraient déjà et inclinaient sur les talus leurs flexibles branches chargées de faînes aux capsules rousses. L'odeur anisée des bois à l'approche de l'arrièresaison s'exhalait dans l'air tiède et enveloppait les deux jeunes gens de son arôme légèrement capiteux. Tout en savourant pleinement les délices de ce vagabondage en forêt, ils demeuraient silencieux. Fière de son rôle de guide, Colette marchait un peu en avant et se bornait à de Grèves indications, n'osant pas trop s'abandonner à son humeur expansive, mais souhaitant

in petto que son compagnon rompît le premier la glace.

Malheureusement, ce dernier persistait dans sa timidité et sa gaucherie de collégien. Il se reprochait au fond son mutisme et se disait : € Elle doit me trouver parfaitement sot! i> Il grillait d'entrer en conversation avec son attrayante cousine; seulement, il ne savait par où commencer et se taisait en pestant contre lui-même. Il se rattrapait en jetant des regards émerveillés sur sa jolie conductrice, et, la tête pleine de souvenirs poétiques, il la comparait mentalement à Diane chasseresse ou à la Rosalinde de Shakspeare errant dans la forêt des Ardennes.

Elle, souriante; lui, pensif, ils étaient arrivés à un carrefour en étoile. L'une des avenues rayonnantes dévalait en pente douce sur un versant très touffu.

— Prenons par là, dit Colette, je vais vous mener dans un endroit qui est mon reposoir favori. En été, j'y viens souvent lire ou travailler;

on y a à son gré de l'ombre ou du soleil, et, par une échappée, on aperçoit Bellefontaine... Nous nous y assiérons, et, si vous voulez dessiner, vous n'aurez que l'embarras du choix pour exécuter un croquis.

Au bout d'un quart d'heure de descente, ils entendirent dans le fourré le glouglou cristallin d'une source, et, s'engageant par une sente obUque dans un fouillis de branches qui leur regimbaient parfois traîtreusement au visage, ils parvinrent à une sorte de plate-forme gazonneuse, surplombant ainsi qu'un balcon au-dessus des taillis. Une haute roche de grès, surmontée de charmes et de tilleuls, s'adossait au versant boisé; la source s'y était creusé un réservoir tapissé de scolopendres et mi-voilé par des lierres retombants. Elle s'en échappait, sonore, se frayait un lit minuscule parmi l'herbe, et, se déversant ensuite dans le vide, arrosait de gouttelettes scintillantes les feuillées qui croissaient touffues audessus de l'entablement. En face, s'ouvrait un large couloir de verdure au fond duquel surgis-

soient les toitures moussues des premières maisons de Bellefbntâine.

Le site était intime, noyé dans l'ombre et la fraîcheur, embaumé de l'odeur des menthes, égayé par la musique de l'eau ruisselante. Pour en achever la sylvestre beauté, les baies des obiers, des ronces et des framboisiers, les aigrettes des reines-des-prés et les corymbes des derniers chèvrefeuilles piquaient dans les anfractuosités de la roche des notes rouges, blanches, bleuâtres ou couleur de chair :

— C'est la Fontaine aux Charmes, expliqua Colette. Avouez qu'elle est bien nommée et mérite d'être illustrée par un dessin!...

En même temps elle enlevait son chapeau et trempait voluptueusement ses mains dans la source. Décoiffée, les bras emperlés de gouttes d'eau, les joues rosées par la course, les yeux brillants, elle se tenait debout contre la roche, et souriait...

— Oui, répliqua Clément enthousiasmé, je vais immédiatement me mettre à la besogne...

Seulement, ma cousine, dans ce câdre choisi à souhait, c'est vous-niême qu'il faudrait dessiner. Voulez-vous?

— Si je veux? s'écria-t-elle, je crois bien!... Comment dois-je me placer?

— Restez où vous êtes; appuyée au rocher, parmi ces retombées de chèvrefeuille... Là!... Maintenant, ne bougeons plus !

Il s'était assis sur une grosse pierre, à dix pas de la jeune fille, et commençait déjà à crayonner sur son album. Jamais il n'avait eu à sa disposition un aussi séduisant modèle et il se sentait en verve — heureux de pouvoir contempler à son aise la svelte et mignonne figure qui posait devant lui. Il étudiait avec délices les pures lignes du visage, les délicates inflexions du cou, la souplesse des contours. Dans la pénombre des tilleuls, la lumière tamisée enveloppait comme une caresse le jeune corps de Colette. Tout autour, une paix profonde régnait. On y était bercé par la susurrante musique de l'eau, et un peu grisé aussi par l'amoureuse haleine des chèvrefeuilles.

M"® de la Louvière n'osait plus parler, mais elle obéissait docilement aux brèves indications de l'artiste. Parfois ses regards se croisaient avec ceux que Clément ravi attachait complaisamment et longuement sur elle. Alors une subite rougeur colorait ses joues et elle éprouvait un trouble jusque-là inconnu, mais qui lui était très doux. Par une sorte de magnétique correspondance, Clément ressentait cette même émotion troublante. Pendant une minute, son crayon demeurait immobile entre ses doigts et une molle langueur coulait dans ses veines. Ainsi, à leur insu, les deux cousins subissaient innocemment cette insinuante incantation du premier amour, qui remue les jeunes coeurs et monte à la tête, pareille à un subtU et suave parfum de la vigne en fleurs dans les nuits de Juin...

Au bout d'une heure. Clément releva le front et murmura :

— Voilà!... Ce n'est pas ce que j'aurais désiré; mais je sens qu'en voulant trop finir je gâterais tout...

— Peut-on voir? interrogea timidement Colette,

— On peut, répondit-il...

Il lui présenta Talbum et attendit avec un sourd battement de cœur le résultat de l'examen. La physionomie de M"® de la Louvière s'épanouit :

— Oh! dit-elle, c'est tout à fait réussi... Vous êtes un vrai artiste, mon cousin !

— Alors, reprit-il, mon dessin ne vous paraît pas trop mauvais et vous aurez du plaisir à le regarder?

— Vous me le donnez? demanda-t-elle ravie.

— Naturellement.., Il vous appartient de droit.

— Oh! que je suis contente et que je vous remercie!

Rouge de joie, avec un élan de reconnaissance ingénue, elle lui tendit la main, et Clément avec la même spontanéité baisa tendrement les doigts de sa cousine.

— Puisque mon croquis vous plaît, hasarda-

t-il, puîs-je en échange solliciter une grâce?

— Laquelle?

— Votre père ne paraît pas approuver notre projet d'aller à la découverte de l'or de Chèvrechêne... Promettez-moi, si TafFaire revient sur le tapis, de plaider ma cause et d'obtenir de M. de la Louvière qu'il nous aide dans nos. recherches.

— Vous tenez donc beaucoup à ce trésor? répliqua Colette avec une pointe de raillerie... Aimeriez-vous l'argent, monsieur l'artiste ?

— D'abord, dans notre situation, l'argent viendrait fort à point... Mais ce n'est pas cela qui me tente. L'aventure a un côté romanesque qui me séduit, et je voudrais la poursuivre jusqu'au bout.

— Eh bien, soiti je vous promets d'être votre avocate... Et, par surcroît, ajouta-t-elle gaiement, je vais vous offrir à goûter...

En même temps, elle fourrageait parmi les buissons enchevêtrés autour du rocher et y cueillait de-ci et de-là des mûres noires et des framboises vermeilles qu'elle déposait sur une large

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feuille de bardane. Pour ne pas être en reste, Clément se mettait en devoir de dépouiller de leurs noisettes les coudriers du voisinage. Tout à coup il poussa un triomphant cri de surprise :

— La voici enfin!... Je l'ai dénichée, la balsamine sauvage!

Il montrait à Colette une touffe de plantes noueuses et feuillues, aux sonmiités desquelles tremblaient de firagiles fleurs aux éperons d'or.

Il détacha les tiges les mieux fleuries et les offrit à sa cousine :

— Vous m'avez porté chance, continua-t-il, et il est juste que vous ayez les prémices de ma trouvaille.

— Merci, repartit-elle en piquant les balsamines dans son corsage... Décidément, la journée aura été heureuse pour tout le monde et cette trouvaille est d'un bon augure pour votre voyage à Chèvrechêne. Maintenant, monsieur le chercheur de trésors, daignez goûter à mes framboises I...

Ils s'assirent côte à côte et dégustèrent les

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fruits mûrs amoncelés dans la feuille de bardane. Cette fois, la glace était fondue. La fdntaine, la bien nommée, avait opéré son charme. Quand, au soleil couchant, les deux promeneurs redescendirent vers la vallée de Biesme, ils devisaient familièrement et cœur à cœur, en écoutant les angélus lointains tinter dans le crépuscule.

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u repas du soîr, le croquis de Clément défraya la conversation. Jean de la Louvière, auquel Colette triomphante avait montré le portrait crayonné à la Fontaineaux-Charmes, fut âattté dans son orgueil paternel et ne ménagea pas ses éloges à l'artiste.

— Je n'ai jamais été, dit-il, qu'un médiocre dessinateur, mais j'ai appris du moins à apprécier le talent des gens du métier. Ce portrait de Colette est largement et sobrement exécuté, avec une habile simplicité qui étonne chez un

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débutant... Décidément, mon camarade Je commence à croi j que vous avez une vocation sérieuse et qu'il serait dommage de mettre la lumière sous le boisseau. Cet après-midi, tout en signant ma correspondance, j'ai réfléchi à la Êiçon dont je pourrais donner à chacun de vous un bon coup d'épaule. Je suis votre unique parent, et vous m'êtes de plus très sympathiques; mon devoir est donc de vous aider, et voici, à boule vue, ce que j'ai à vous proposer. D'abord, il importe de réunir à Juvigny le conseil de famille qui doit vous émanciper. Je me charge de veiller à la composition de ce conseil, dont le sieur Goupillard sera écarté et où j'obtiendrai d'être votre curateur. Je vais m'en occuper sans retard, et, dès que nous en aurons fini avec les formalités légales, nous expédierons Clément à Paris où il se préparera à entrer à l'École des Beaux-Arts. Nous lui servirons une pension annuelle de dixhuit cents francs ; avec ce subside, il aura trois ans de sécurité pour piocher ferme et arriver à se suffire par son travail. Quant à vous, Edme,

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je vous offre un emploi à la verrerie. Vous trouverez chez nous la pâtée et la niche et vous toucherez cent francs par mois. C'est modeste, mais je suis convaincu que vous deviendrez vite un auxiliaire utile, et, naturellement, vos appointements augmenteront en raison des services rendus... Cela vous va-t-il? •

— Je ne pouvais désirer rien qui me fut plus agréable, répondit Edme très touché; je vous suis profondément reconnaissant de vos bontés.

— Et vous, Tartiste, demanda le maître-verrier en se tournant vers Clément, acceptez-vous?

— De tout mon cœur, s'écria le cadet, et je vous promets de travailler d'arrache-pied afin que vous n'ayez pas à vous repenrir de votre bienveillance !

— Amerveille !...Vous êtes tous deux de braves garçons, sérieux et pratiques, et je vous en félicite !... Voyez-vous, dans la vie il ne faut compter que sur son propre travail pour arriver à la fortune... Cela vaut mieux que de tabler sur des éventualités dans le genre de l'or de Chèvrechéne.

— Alors, mon cousin, objecta Clément, vous persistez à croire que le trésor est une fable?

— Ha! haï repartit en riant Jean de la Louvière, vous y revenez, pécheur endurci!... Mon Dieu, je ne mets pas en doute les allégations de la tante Charmette; seulement je suis persuadé que la recherche du fameux trésor ne vous apportera qu'une déconvenue et que vous y perdrez votre temps ainsi que vos illusions.

— Pourtant, insista le t:adet en invoquant d'un suppliant coup d'œil l'assistance de Colette, je voudrais en avoir le cœur net... Nous sommes tout près du Chinois; rien ne nous empêcherait de nous assurer si la cachette existe et si elle contient encore quelques-uns des objets dépo-

— Puis-je donner mon avis? demanda M"' de la Louvière, émue par la muette déprécation de son compagnon de promenade.

— Comment donc? asquiesça le verrier, tes conseils sont toujours sensés, et nous aurions tort de nous en priveh.. Parle, fillette I

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— Eh bienl déclara la jeune fille, mon avis est que notre cousin Clément a raison de vouloir tirer la chose au clair. Je ne crois pas beaucoup au trésor; néanmoins, il me semble qu'il serait imprudent de négliger les dernières recommandations de la tante... Ce qu'elle raconte dans son projet de testament me paraît très vraisemblable. Avant de partir pour l'exil, le conventionnel a dû enfouir quelque part les objets précieux et les papiers importants qu'il lui était difiîcile d'emmener avec lui. Si, comme on en a accusé notre aïeul, il a eu le tort de s'approprier des lettres et des bijoux trouvés aux Tuileries, et si, comme l'affirme la tante Charmette, ces objets ont été cachés dans les friches de Chèvrechêne, je pense que nous avons intérêt à rechercher s'ils y existent encore, ne serait-ce que par égard pour la mémoire de l'ex-conventionnel et afin de ne pas laisser tomber entre les mains d'un étranger malintentionné de l'argent mal acquis et des paperasses compromettantes.

— Hé! hél observa le verrier enchanté de la

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sagacité de sa fille, la petite a du flair et son raisonnement ne manque pas de justesse!

— Oui, poursuivit Colette en s'animant, plus je songe à cette mystérieuse histoire de la cachette, plus je m'explique la conduite de M"" Charmette. De son vivant, elle ne se souciait pas de fouiller la friche de Chèvrechêne, parce qu'elle redoutait d'y découvrir quelque secret peu profitable au bon renom de son idole; mais elle désirait qu'après sa mort ce secret ne fût connu que de ses neveux; c'est pourquoi elle leur enjoignit de rechercher et de s'emparer des objets enfouis par le grand-père Courouvre.,. Je suis donc d'avis de respecter les volontés de la tante et, pour l'honneur de la famille, d'éclaircir une bonne fois cette affaire de trésor.

— Qu'il y ait eu, dit à son tour M. de la Louvière, des valeurs enfouies à Chèvrechêne par le vieux Courouvre, c'est possible; mais qu'elles reposent encore aujourd'hui intactes au fond de la cachette, voilà ce dont je doute... Remarquez qu'en 1805, déjà, la rumeur publique accu-

sait le conventionnel de détournements commis aux Tuileries et que, dès après sa fuite en Belgique, la légende d'un trésor caché commençait à se former dans le pays... Pour qui connaît les convoitises humaines, il y a cent à parier contre un que quelque curieux s'est chargé de vérifier, dans l'intervalle, si la légende était fondée ou non... Néanmoins, puisqu'un doute subsiste, Colette a raison et il faut en avoir le cœur net. Je ne vois donc aucun inconvénient à ce que nos cousins aillent à Chèvrechêne et se rendent compte de l'état des choses.

— Fort bien, répliqua Edme qui jusque-là était resté silencieux, mais, mon cousin, nous ne pouvons rien sans votre aide. Nous devrons opérer à l'insu des gens du pays, c'est-à-dire nuitamment; en outre, il nous faudra des outils pour fouiller le sol, et, sans votre concours, je ne vois pas comment nous nous en tirerons.

Jean de la Louvière hocha la tête et demeura un instant pensif, puis reprit :

— Voici comment vous procéderez... Demain,

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au petit jour, mon bog vous conduira jusqu'à Ippécourt, d'où vous gagnerez à pied Souilly, dans la matinée. Là, vous prendrez gîte à Tauberge de la Tomme d'Or, où je descends d'habitude. Après le déjeuner, vous gagnerez le Chânois, qui est distant d'une demi-lieue à peine. Je vais vous donner une lettre pour mon fondeur de moules, un nommé Hennequin, qui habite précisément une ancienne dépendance de Chèvrechêne; le but apparent de votre voyage sera de vous concerter avec lui au sujet d'une fourniture de moules à bouteilles. Vous profiterez de votre visite pour examiner la friche dans laquelle, d'après le plan de Charmette, le trésor aurait été enfoui. Vous ferez adroitement causer le bonhomme Hennequin; lorsque les renseignements recueillis et l'étude attentive du terrain vous auront donné la conviction que rien n'a été changé à la disposition des lieux, vous m'enverrez de Souilly une dépêche qui contiendra ce seul mot : « Venez! :s> et au reçu de laquelle j'irai vous rejoindre à la Tomme d'Or, avec ma

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voiture où j'aurai placé les outils nécessaires... Ceci étant bien entendu, souhaitez le bonsoir à votre cousine et allez dormir, car il vous faudra, demain, être debout dès le fin matin...

Le lendemain, en effet, ce fut lui qui réveilla les deux frères et les accompagna dans la cour, où un petit cheval tarbais, attelé à la voiture légère, piaffait sur le gravier. Jean de la Louvière remit à ses cousins la lettre d'introduction écrite pour le fondeur de moules. Après quoi l'attelage fila vivement le long de la route forestière qui coupe en biais les bois de Beaulieu et de Lavoye. Bientôt, au sortir des taillis plus clairs, Edme et Clément virent se creuser audessous d'eux la souriante vallée où l'Aire, argentée et frétillante, serpentait parmi la prairie, entre de gros villages très rapprochés : Fleury, Autrecourt, Lavoye, Rarécourt, tous nimbés de fuyantes fumées bleues, tous dressant dans la buée matinale leurs toits roses, leurs tuileries, leurs moulins et le dôme trapu de leur clocher d'ardoises.

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Vers huit heures, le cocher déposa les jeunes gens à l'entrée d'Ippécourc et leur souhaita bon voyage. Ce hameau, haut perché au-dessus de la Cousane, n'était séparé que par six kilomètres de Souilly, le chef-lieu du canton. Ils rendossèrent leur sac et suivirent lentement la route que les contreforts boisés du mont d'Osches baignaient encore d'une ombre fraîche. A mesure que le but du voyage devenait plus proche^ ils cheminaient plus taciturnes.

— Tu ne dis rien, mon grand I murmura enfin Clément désireux de rompre le silence; regrettes-tu d'avoir quitté Futeau ?

— Ma foi, à te parler franchement, je me demande si nous n'allons pas au-devant d'un échec, et si je n'aurais pas mieux fait de commencer tout de suite mon apprentissage à la verrerie?

— Bah! que risquons-nous?... Au premier signal, le cousin La Louvière nous prêtera mainforte, et avant deux jours nous saurons à quoi nous en tenir... Si nous revenons bredouilles, tu

auras la consolation de vivre sous le même toit que notre charmante cousine...

— Oh! répliqua l'aîné en haussant les épaules, j'aurai autre chose à faire que d'admirer les beaux yeux de M"® Colette... Moi, vois-tu, courtiser les demoiselles, ce n'est pas ma partie; je n'ai rien pour leur plaire et je n'aime pas à perdre mon temps. Notre cousine, d'ailleurs, a deviné tout de suite que je n'étais pas du bois dont on fabrique les amoureux, et c'est pour toi qu'elle réserve ses aimables attentions.

— Pour moi? balbutia le cadet en rougissant.

— Pafaitement, bon apôtre ! cela saute aux yeux.... C'est à toi qu'elle adresse ses plus gracieux sourires et c'est uniquement pour te faire plaisir qu'elle a décidé son père à nous aider dans cette douteuse entreprise de Chèvrechêne.

Clément se récriait et protestait par modestie, mais il se défendait mollement, et il ne fallait pas être grand clerc pour s'apercevoir que les suppositions d'Edme lui chatouillaient doucement le cœur.

Ainsi devisant et discutant, ils avaient atteint la grande rue de Souilly, bordée de maisons bourgeoises et de logis de cultivateurs. Encore quelques pas et ils pénétraient dans la spacieuse cuisine de l'auberge de la Tomme d'Or, où ils commandaient leur déjeuner. On ne les fit pas trop attendre. Après s'être sommairement et lestement restaurés, ils se mirent en devoir de gagner le Chânois, par un chemin de traverse que leur indiqua l'aubergiste.

Au bout d'un quart d'heure, arrivés à la corne des bois de Souilly, ils distinguèrent, entre deux versants boisés, les blanches maisons du Chânois, ramassées dans la verdure comme des œufs au fond d'un nid. Un ruisseau courait au long de l'unique rue du village, et, sur le versant opposé, l'église encapuchonnée d'un clocher trapu dominait les logis adossés à des vergers en pente.

— Nous y voici, soupira Clément ; dans quelques minutes nous toucherons à Chèvrechêne... Tu vas encore me taxer d'esprit romanesque, mais tout de même le cœur me

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bat à l'idée de me trouver dans l'ancien domaine de notre tante Charmette.

— Écoute, répondit Edme d'une voix un peu étranglée, n'aie point de fausse honte; bien que je ne sois guère sentimental, je t'avoue que je me sens aussi ému que toi...

N débouchant dans le village, Edme et Clément avaient consulté un passant sur le plus court chemin pour se rendre au « château de Chèvrechêne ».

— Ma fi, répondit celui-ci d'un ton narquois en examinant du coin de l'œil les deux frères, si c'est le château que vous voulez voir, il faudra pousser un peu loin, car il y a belle lurette qu'il a été transporté pierre par pierre à Thillombois pour restaurer celui du comte de Récourt... Il ne reste plus ici de l'ancien Chèvrechêne

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qu'une petite fonderie et une mauvaise bâtisse, où le père Hennequîn loge avec sa sœur Pousse- Nuée... Mais, ajouta-t'il sournoisement curieux, c'est peut-être bien chez eux que vous allez en visite ?

— Précisément, déclara Clément avec impatience, c'est au fondeur que nous avons affaire.

— C'est différent... En ce cas, suivez tout uniment le € coulant d'eau » jusqu'au bout du village et entrez dans la dernière cour à main gauche; c'est là que le père Hennequin a ses ateliers et son logement...

Docilement ils longèrent le c coulant d'eau > qui arrose une partie du Chinois et, arrivés à l'extrémité du pays, s'arrêtèrent devant un bâtiment fort délabré, dernier vestige du château du conventionnel.

Comme les en avait prévenus Jean de la Louvière, la tante Charmette aurait eu grand'peine à reconnaître dans cette ruine le Chèvrechêne de jadis. Sur l'emplacement de l'ancienne demeure des Courouvre, une cour herbeuse s'éten-

dait, séparée du ruisseau par un mur à hauteur d'appui et reliée à la rue par un pont à dos d'âne : à droite, en retour d'équerre, des appentis en torchis, surmontés d'une haute cheminée, servaient d'ateliers au fondeur et venaient s'appuyer à un bâtiment carré aux murs de pierre noircie et à la toiture de tuiles moussues, qui semblait avoir été l'un des pavillons d'aile et où logeaient les Hennequin.

Au moment où les deux frères, un peu décontenancés, pénétraient dans la cour en suivant un sentier semé de crasse de fonte et de mâchefer qui conduisait aux ateliers, ils aperçurent le fondeur assis sur un banc et en train de fumer sa pipe.

Jérémie Hennequin était un quinquagénaire osseux et d'aspect assez rébarbatif. Vêtu d'un pantalon de velours verdâtre et d'un tricot de laine brune, coiffé d'une casquette de cuir, il avait les épaules voûtées, le visage tanné et comme recuit par les flammes de son four. Sa bouche aux lèvres rentrées, sa barbe pcHvre et sel fort négligée, ses petits yeux noirs enfouis sous l'orbite

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et ombragés par des sourcils broussailleux, lui donnaient cette physionomie méfiante et triste que les gens de chez nous appellent € un air chahrun ». Dès qu'il eut aperçu les deux jeunes gens il se leva, marcha lentement vers eux et, entre deux bouflfées, murmura d'une voix sourde :

— Bonjour... Qu'y a-t-il pour votre service?

— C'est vous M. Hennequin? demanda Edme.

— C'est moi.

— Nous sommes chargés par notre cousin, M. de la Louvière, de nous entendre avec vous pour une commande de moules à bouteilles.

Voici du reste une lettre qui vous expliquera l'objet de notre visite.

Au nom du maître-verrier, les traits renfrognés de Jérémie Hennequin se détendirent à demi. Il souleva sa casquette de cuir, enleva sa pipe et ouvrit la lettre que lui présentait l'aîné des Courouvre. Il la lut attentivement en remuant les lèvres et en articulant tout bas chaque mot comme pour mieux en saisir le sens, puis la repliant et la mettant en poche, il reprit :

— M. de la Louvière m'écrit qu'il lui faudrait une cinquantaine de moules pour la fin du mois... Vous pouvez lui dire que dès demain on rallumera le four et que la livraison aura lieu à la date fixée... et que ce sera de la besogne bien faite... Mais vous n'allez pas repartir comme ça... Vous accepterez bien un verre de vin?

Les deux frères, au courant des habitudes hospitalières de la campagne, savaient qu'un refus froisserait le maître du logis ; d'ailleurs ils étaient trop désireux de le faire causer pour décliner rinvitarion, et ils répondirent affirmativement. Alors Hennequin tira une clé de la poche de son gilet.

— Excusez, balbutîa-t-il, je suis à vous...

Il se dirigea vers un cellier situé en contrebas et reparut peu après avec deux bouteilles dans un panier :

- — Nous allons boire un coup là-haut, poursuivit-il, nous y serons plus au frais... Je vas vous montrer le chemin.

Il gravit quelques marches et introduisit ses

rr.rm

Foutee, qui semée de chambre i par une seule feec 1 demi-voilée i d*cn cep de vigne, L Edme et soleil du dehors,

ï ' -rHr::C::ïE5=c £-:i>3r£ c:2e d^one façon con-

^>c5i. 2i icî i'ixt ^ i poules de calicot

oc se consumait un ricre on large £iuœ tonne féminine iu^ ^^^er^,j:5 3xrCT^cs^ eiu:g Ulbiêcre et la chc- 3n.^r^> lœ Icn^e àœcge de boîs peint; au xuictu lœ jicùrniTzeet juriàie table de hêtre icnc !e£^ ricis sereines cor de solides tiaverses repesoitntc sur i coul age de hdqoes.

Le dcQCeur jSIsl ^\xœt dtns le vaissdier trois verres qu^ 3l:^:na sur la taUe-dressoir, puis il céccucàa uxte bcucsslley reoplît minutieusement les godets ec, avançant des sii^;es :

— Asseyez-vous, dit-il aux deux frères... A vos santés!...

Il trempa ses lèvres dans son verre et reprit :

— Alors vous êtes parents de M. de la Louvière?

— Oui, répondit Edme, cousins germains; sa mère était la sœur d'une personne que vous avez peut-être connue dans le temps et qui était notre tante : M"® Charmette Courouvre?

— Mam'selle Charmette? répliqua Hennequin, oui, je l'ai connue quand j'allais encore aux écoles... Une brave fille ayant la main un peu vive... Elle m'a donné plus d'une calotte... Est-ce qu'elle est toujours de ce monde?

— Non, soupira Clément, elle vient de mourir... à quatre-vingts ans.

— Un grand âge! Dieu lui fasse paixi... Et c'était votre propre tante... Pour lors, vous seriez les descendants du vieux Courouvre?

— Oui, nous sommes les petits-fils du conventionnel Courouvre...

A ce moment, les roulettes du fauteuil grin-

cèrent sur le carrelage et les deux frères ébaubis aperçurent dans la pénombre la maigre et longue silhouette d'une vieille femme vêtue de noir, coiffée du bonnet lorrain tuyauté d'où s'échappaient des frisons de cheveux blancs. Elle se dressait, rigide, devant la cheminée, dont sa tête dépassait le manteau haut placé. Les jeunes gens devinèrent que cette créature géante était cette tante du fondeur, dont on leur avait parlé, et ils comprirent pourquoi on la baptisait du nom de (L Pousse-Nuée i^. Sa tête, touchant presque à la voûte, semblait vouloir menacer les nuages. Cette taille démesurée avait dû frapper les paysans, naturellement enclins à inventer d'ingénieux sobriquets pour désigner pittoresquement les gens de leur entourage.

L'étrange vieille femme promenait ses regards ternes à travers la pièce et balbutiait :

— Gourou vre... Edme Gourou vre, oui, il est mort, mon officier...

Puis sa voix chevrota un lambeau de chanson populaire :

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Son corps est dans la terre, Son âme en paradis 1...

La figure de Jérémie Hennequin s'était de nouveau rembrunie; il fronçait les sourcils et ronchonnait :

— Faites pas attention... C'est ma vieille tante... Elle n'a plus sa tête depuis 1870, à la suite d'une peur que lui ont faite des soldats prussiens qui logeaient chez nous...

Il alla vers la vieille Pousse-Nuée :

— Tout doux, la tante, murmurait-il, accoiseivous...

En même temps, il la forçait à se rasseoir; mais, tout en se rencognant dans son fauteuil, la vieille persistait à chantonner d'une voix grêle :

Bel officier, revenant de la guerre,

Ran pa ta plan Revenant de la guerre...

J'ai trois vaisseaux Dessus la mer jolie

Ran pa ta plan,

Dessus la mer jolie.

L'un chargé d'or.

L'autre d'argenterie;

Ran pa ta plan L'autre d'argenterie...

Peu à peu la voix s'affaiblissait, les paroles devenaient moins distinctes et se changeaient en un ronronnement dont la chanteuse paraissait bercer sa somnolence :

— D'ordinaire, maugréa le fondeur, elle se tient tranquille et dort quasiment toute la journée... Mais il y a quatre, cinq jours, un failli marchand de biens est venu chez nous raconter devant elle un tas de dévies, au sujet d'un trésor caché à Chèvrechêne. Ces balançoires-là ont troublé le cerveau de la pauvre créature, et, depuis la visite de cet imbécile de Goupillard, elle recommence à divaguer...

— Nous connaissons ce Goupillard, répliqua Edme; est-ce que vraiment, dans le pays, on croit à l'existence d'une cachette à Chèvrechêne ?

Jérémîe Hennequîn s'était tout à fait rembruni et avait repris sa mine méfiante. Il haussa les épaules et répondit comme à contre-cœur :

— Un tas de menteries... De ces sottises-là il vaut mieux ne point parler...

Puis s'efforçant de changer la conversation ;

— Et alors, demanda-t-il, vous comptez retourner ce soir à la verrerie ?

— Pas tout de suite, repartit Clément. Puisque nous sommes au Chânois, nous voudrions aupavant voir l'ancien domaine de notre grand- père... D'après ce que nous disait notre tante Charmette, elle possédait encore ici une friche à la Vignée...

— La Vignée?... C'est possible... Vnemanre terre où il ne pousse que des chardons.

— Pouvons-nous la visiter?

— Dame, puisqu'elle est à vous... Je vas vous montrer le chemin... Excusez-moi de ne pas vous accompagner... Faut que je m'occupe de la commande de votre cousin, et je n'ai pas de temps à perdre.

Ils redescendirent dans la cour, et, laconiquement, Jérémie Hennequin prit congé d'eux, après leur avoir donné de brèves indications :

— Vous n'avez qu'à monter à travers notre maix (jardin) ; après ça, vous verrez un ancien verger, et la Vignée est au-dessus... Bon voyage, messieurs, mandez à M. de la Louvière qu'il peut compter sur ses moules avant la fin du mois.

Restés seuls, Edme et Clément pénétrèrent dans l'ancien clos de Chèvrechêne, transformé en un prosaïque jardin de paysan. Aux parterres en terrasses avaient syccédé des carrés de choux, de haricots et de navets, s'élevant en pente jusqu'à la ceinture du verger. Le petit bois, parallèle au jardin et servant de parc, avait été rasé, défriché depuis longtemps et planté en luzerne. Sur les bas-côtés, seulement, quelques arbustes d'agrément : cytises, sumacs, althaeas, rosiers grimpants, avaient survécu, mêlant à la plèbe des troènes, des hyobles et des touffes d'orties, leur feuillage de luxe et leur floraison patricienne. Ces vestiges du décor d'autrefois,

noyés en pleine sauvagerie, avaient un aspect mélancoKque en harmonie avec le sentiment de malaise que les deux frères rapportaient de leur visite au logis du fondeur.

— Ce Jérémie Hennequin, dit Edme, a une mine défiante et sournoise qui ne me revient pas, et sa tante Pousse-Nuée est une étrange créature... Qu'en penses-tu, cadet?

— Moi, répondit Clément, je les trouve pittoresques et dignes du cadre où ils sont placés... Us ont l'air de personnages d'un roman de Walter Scott, et ce n'est pas pour me déplaire... Mais, attention ! voici le verger planté de cerisiers, et nous approchons de la friche de la Vignée.

Les cerisiers étaient morts de vieillesse pour la plupart; on les avait néanmoms laissés sur pied; pas un ne manquait, et cela démontrait l'exactitude des points de repère notés par Charmette. Clément compta quatre arbres sur la troisième rangée de droite. Arrivé au dernier, il put constater que des rejets vigoureux avaient

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poussé à la base du tronc desséché et que c'était bien là le bigarreautîer indiqué sur le plan. Un fossé séparait le verger de la friche qui montait, au-dessus, onduleuse, grisâtre, au sol sablonneux couvert d'une herbe courte. Quelques saules rabougris y poussaient çà et là.

— Nous y sommes ! poursuivit le cadet.

En même temps, il partait du bigarreaurier et mesurait rapidement la distance de deux toises en ligne droite :

— Deux toises, c'est-à-dire trois mètres quatre-vingt-dix centimètres, murmurait-il en arpentant le terrain...

Brusquement il s'interrompit et s'agenouilla près de quelques touffes de plantes grêles, écailleuses, terminées par quelques fleurs d'un jaune d'or...

— Qu'y a-t-il? demanda Edme.

— Mon bon, s'écria Clément, voici le gnaphale doré, et il pousse exactement à la place notée par la tante Charmette...

Edme s'était à son tour agenouillé et vérifiait

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lui-même le fait : — les petites plantes croissaient au nombre d'une dizaine sur un sol sablonneux, bossue et comme feutré d'un gazon court et touffu.

— Et tu es sûr, interrogea l'aîné, que cette plante est bien le gnaphalium auratum ?

— Absolument sûr, répliqua Clément en détachant l'une des tiges et en la fixant à sa boutonnière... Et remarque, je te prie, la disposition du terrain; la végétation vivace qui le tapisse prouve qu'il est resté intact depuis de longues années... Maintenant, il n'y a plus de doute; la cachette n'a pas été fouillée et le trésor repose encore là, à trois pieds de profondeur...

Edme, ébranlé, commençait cette fois à partager sérieusement les convictions de son frère. Il demeurait pensif, examinant la nature du sol et les tiges espacées du gnaphale indicateur...

— Ne perdons pas notre temps en vaines contemplations, reprit le cadet... Retournons à la Tomme d'Or, et télégraphions immédiatement 1...

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Trois quarts d'heure après, ils entraient au bureau de poste de Souilly et envoyaient à M. de la Louvière le télégramme laconique contenant ce seul mot : « Venez! »

PRÈS cette journëe mouvementée, les deux frères passèrent une nuit plus agitée encore. Ils se retournèrent longtemps dans leur lit- d'auberge avant de trouver le sommeil. Ils s'endormirent enfin très tard dans la nuit et ne s'éveillèrent le lendemain qu'aux appels de la servante leur annonçant le déjeuner. Le soleil était déjà haut, en effet, et onze heures sonnaient à l'église quand ils entrèrent dans la salle à manger. Comme ils s'at-

tablaient, le facteur leur apporta une enveloppe bleue. — M. de la Louvière leur télégraphiait!

odrrivfrons ce soir six heures avec le nécessaire. Commande\ chambres et souper.

Ce télégramme, qui aurait dû les rasséréner, augmenta leur nervosité et coupa le peu d'appétit qui leur restait.

— Le cousin parle au pluriel : c Arriverons ce soir, » observa Clément. Amène-t-il donc quelqu'un avec lui?

— Son cocher, naturellement, répliqua Edme; qui veux-tu que ce soit?

— M"® Colette l'accompagne peut-être...

— Ce n'est pas probable, mon pauvre cadet, renonce à cette romanesque espérance... Dans le cas particulier, la présence de notre jeune cousine serait plutôt gênante.

L'imagination de Clément travaillait néanmoins, il ne tenait plus en place, et, pour tromper les anxiétés de l'attente, il proposait d'aller de nouveau examiner la friche de la Vignée.

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— Non, repartit Edme, ce serait imprudent...

Il est inutile d'éveiller la curiosité des gens du pays... Puisque tu veux marcher, poussons jusqu'à la forêt et passons-y notre temps du mieux que nous pourrons.

Us s'enfoncèrent donc dans les bois afin d'occuper l'après-midi qui leur parut interminable. Les heures se traînaient pour eux avec une lourdeur de plomb. Quand ils virent le soleil s'abaisser et les ombres s'allonger, ils reprirent fiévreusement le chemin de l'auberge. Au moment où ils arrivaient à hauteur de la Tomme d'Or, un bruit de roues et des claquements de fouet résonnèrent sur la route. Bientôt, au tournant de la rue, un char-à-bancs parut, conduit par le petit valet de la verrerie, qui cumulait les fonctions de groom et de cocher, et le visage de Clément s'épanouit en reconnaissant sous la capote M"® Colette à côté de M. de la Louvière...

Dès que la voiture eut stoppé, le verrier sauta sur la chaussée.

— Bonjour, mes camarades! cria-t-il en même

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temps qu'il aidait sa fille à descendre; je vous amène votre cousine, qui a voulu être de la partie!

— Oui, ajouta gaîment la jeune fille en serrant les mains des deux frères, je n'ai pas eu la patience de languir toute seule là-bas jusqu'au lendemain, et j'ai obtenu de papa la permission de l'accompagner.

— Les filles sont curieuses! déclara M. de la Louvière; cette petite m'a si bien embobeUné que j'ai consenti à l'emmener, mais à la condition qu^elle ne bougerait pas de l'auberge et qu'elle y dormirait sagement pendant que nous effectuerions notre promenade...

Il tira Edme à l'écart et reprit en baissant la voix :

— Les outils sont dans le coffre du char-àbancs... Lorsque le cocher aura mangé un morceau et donné l'avoine à son cheval, la nuit sera tout à fait venue et il ira nous attendre à la corne du bois, où nous le rejoindrons vers dix heures, dès que Colette sera couchée... Maintenant, mes

enfants, sachez que nous avons grand'faim et que nous nous promettons de faire honneur au iouper... Je vais passer à la cuisine et veiller à ce que la mère Murel corse son menu...

M""® Louchard faisait flamber ses fourneaux, et, sachant qu'elle hébergeait des clients d'importance, elle mettait, comme on dit, « les petits plats dans les grands )>. A sept heures, le souper était servi dans une pièce réservée, où les voyageurs s'attablèrent. La présence de Colette avait suffi pour dérider Clément; Edme lui-même, réconforté par l'arrivée du verrier, dans l'expérience duquel il avait une confiance absolue, oubliait ses doutes et ses appréhensions. La joviale rondeur de Jean de la Louvière, la gaieté de sa fille, rendirent aux deux frères l'appétit qui leur manquait depuis le matin, et, comme le menu préparé par l'hôtesse était aussi copieux qu'excellent, le souper se prolongea jusqu'au delà de neuf heures. Sur un signe de son père, Colette se leva enfin :

— Cousins, dit-elle aux jeunes gens, papa

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s'impatiente et il est temps que je vous laisse à votre besogne... Au retour, ne craignez pas de me réveiller, je ne dormirai que d'un œil et je veux être la première informée du résultat... Bonsoir à tousl Bon courage et bonne promenade!...

Après avoir installé sa fille dans la meilleure des chambres de l'auberge, M. de la Louvière redescendit dans la salle où ses jeunes cousins achevaient leur café :

— Il est temps de partir, murmura-t-il; mon petit cocher Jacquinet a déjà pris les devants; j'ai prévenu M°*® Murel que nous allions le rejoindre au Chânois et que nous ne rentrerions que demain... Le bourg est déjà couché et plongé dans son premier sommeil... Filons...

Ils se glissèrent dans la grande rue silencieuse, longèrent les logis aux fenêtres closes et gagnèrent la traverse. En chemin, Edme raconta au verrier la visite à Chèvrechêne, la réception de Hennequin, les divagations de Pousse-Nuée et l'impression désagréable que ces deux personnages leur avaient laissée :

— Le fondeur, ajouta-t-il, a l'allure farouche et le regard trouble de quelqu'un qui ne possède pas une conscience nette.

— Il ne faut pas se fier aux apparences, répliqua le verrier; j'accorde qu^Hennequin ne paye pas de mine, mais c'est un maître ouvrier et un parfait honnête homme. Seulement il n'a pas eu de chance dans sa vie... Il s'était associé avec un fripon qui l'a ruiné aux trois quarts ; puis sa tante est devenue folle pendant l'occupation allemande, et elle est tombée à sa charge... Tous ces déboires lui ont aigri le caractère, l'ont rendu défiant et hargneux. — On le serait à moins I

Tout en devisant, ils débouchaient sur le chemin de traverse et le suivaient dans la direction des taillis qui avoisînent la Vignée. Au-dessus de la forêt, la lune dorée et ronde montait lentement dans un ciel très pur. Sa blonde lumière inondait la campagne, éclairant distinctement les toits bruns et les blanches façades des maisons assoupies, les bleuâtres

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contours des collines d'en face où se profilait le clocher du Chânois, les champs moissonnés et, dans le fond, les sinuosités du € coulant d'eau > qu'argentait une buée transparente.

— C'est ce soir pleine lune, observa M. de la Louvière; nous avons de la veine... On y voit quasi aussi clair qu'à midi, et cela nous aidera considérablement dans notre travail...

Ils approchaient de la corne du bois. Dans l'ombre des halliers, on entendit quelqu'un siffler un air populaire :

— C'est Jacquinet, reprit le verrier... Il a abrité son char-à-bancs dans un chemin forestier, et il siffle pour nous indiquer que tout va bien...

Ils découvrirent bientôt, en effet, l'attelage derrière un gaulis de hêtres. Jean de la Louvière retira du coffre deux bêches et des pioches :

— Maintenant, mon garçon, dit-il à Jacquinet, tu peux faire un somme dans la voiture en nous attendant... Nous reviendrons te prendre ici quand notre besogne sera terminée...

Tous trois, ayant chargé les outils sur leurs épaules, se dirigèrent vers les hauteurs de Chèvrechêne en longeant les lisières et atteignirent en un quart d'heure l'extrémité de la Vignée, où les touffes de gnaphales dorés brillaient au clair de lune. Ainsi que l'avait prévu le verrier, on y voyait comme en plein jour. Sous le rayonnement dé cette tranquille clarté, les moindres accidents de terrain s'accusaient avec une netteté merveilleuse, et, dans le silence de la nuit diaphane, on entendait le glouglou flûte du « coulant d'eau » chanter comme une discrète musique. Onze heures sonnèrent à l'église du Chânois. Au fond d'une basse-cour, un coq trompé par cette illumination insolite, et croyant que l'aube se levait, lança un coquerico sonore, auquel d'autres coqs répondirent au loin...

— Allons, mes enfants, à la besogne! dit M. de la Louvière... Commençons par déterminer la position de terrain qu'il nous faudra fouiller...

Edme mesura de nouveau la distance existant

entre le bigarreau tier et les gnaphales, puis avec sa pioche il délimita remplacement approximatif joù l'on devrait creuser jusqu'à la profondeur de trois pieds. Alors, après avoir enlevé méthodiquement la. couche gazonneuse, ils attaquèrent ensemble le sol sablonneux. Le fer des outils sonnait vivement sur les cailloux; les trois travailleurs s'acharnaient à la besogne, et son attention était entièrement absorbée par une lutte opiniâtre contre la dure résistance de la terre pierreuse. A un moment le verrier, qui s^était appuyé sur le manche de sa bêche et s'épongeait le front, sursauta et murmura :

— Hein ! qui diantre nous arrive?

Cette exclamation fit relever la tête aux deux jeunes gens et tous trois ébaubis aperçurent une sorte de long fantôme vêtu de noir, qui se glissait entre les fûts desséchés des cerisiers, s'avançait lentement vers la friche. Quand cette étrange apparition ne fut plus qu'à une dizaine de pas, les rayons lunaires Téclairèrent en plein et les deux frères interdits reconnurent la tante du verrier.

— Voilà bien une autre affaire, marmonna Clément, c'est cette folle de Pousse-Nuée I

La maigre et longue créature continuait de marcher vers eux, les bras en avant, les cheveux épars et les yeux fixes...

— C'est singulier, observa Edme, elle ne semble pas nous voir.

— Elle a l'air d'une somnambule, ajouta le verrier.

Et, en effet, elle était en état de somnambulisme. Sans avoir conscience de ce qui se passait autour d'elle, la malheureuse Pousse-Nuée s'était arrêtée près de l'emplacement de la fouille. Tout son corps firissonnait, ses traits exprimaient un mystérieux effroi; elle ébauchait des gestes de douleur et de supplication, comme si elle revivait intérieurement la terrible scène qui l'avait en 1870 fait sombrer dans la folie. Peu à peu, ses lèvres se desserraient et laissaient tomber des paroles entrecoupées de cris d'épouvante :

— Oui, monsieur l'officier, balbutiait-elle, la cachette est là. Mais, Sainte Mère de Dieu, n'y

touchez pasi... C'est sacré... C'est l'or des Courouvre! Il est défendu d'arracher à la terre le secret des morts.,. Mon Dieul Seigneur I vous ne m'écoutez pas!... Lâchez-moi, vous me faites mal... Vous êtes des voleurs, des maudits... Entendez-vous, des maudits...

Elle s'était agenouillée sur le sol remué, tordait ses bras désespérément et sanglotait... Le verrier et les deux frères s'étaient involontairement reculés jusqu'aux cépées de saules qui les couvraient d'ombre, et là, interdits, ils assistaient sans bouger à ce pénible spectacle, quand une nouvelle algarade vint accroître leur stupéfaction et leur malaise. Des pas précipités retentirent sur les cailloux de l'ancien verger, et Jérémie Hennequin apparut soudain demi-vêtu et essoufflé. Il venait sans doute de constater la fuite de Pousse-Nuée, et, comme vraisemblablement il avait déjà été témoin de pareilles crises de somnambulisme, il s'était dirigé en hâte vers la friche où il soupçonnait que la folle s'était réfugiée...

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Il ne vit qu'elle tout d'abord, s'approcha et la prit doucement sous le bras :

— Allons, allons, la tante, chuchotaît-il, il est tard, retournons-nous-en chez nous...

— Un instant, maître Jérémie, deux mots d'abord! s'écria brusquement le verrier sortant de la pénombre.

Le mouleur tressaillit à l'aspect de M. de la Louvière. Suffoqué, il regarda d'abord silencieusement autour de lui, reconnut les deux jeunes Courouvre, remarqua les outils, la terre fraîchement remuée et parut douloureusement troublé...

— Monsieur de la Louvière, c'est-t-il vous?.,, bégaya-t-il, excusez : j'étais si tourmenté de ma pauvre tante que je ne vous avais pas remis... La pauvre créature n'a plus sa tête et elle me donne bien des maux!... Et alors, différemment, vous aussi avec ces messieurs, vous croyez à la cachette et vous voulez fouiller la Vignée?

Pendant ce colloque, Pousse-Nuée, abandonnée à elle-même, s'était rassise parmi les dé-

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combres, et dans le silence nocturne on l'entendait geindre doucement.

— Parfaitement, nous avons résolu de pratiquer des iouilles, repartit le verrier d'un ton sévère. N'est-ce pas notre droit, et la Vignée n'estelle pas la propriété de mes cousins, puisqu'ils sont héritiers de M^^* Charme tte Gourou vre?

— Oh! grogna le mouleur de plus en plus troublé, je ne dis pas non... C'est votre droit, messieurs, de bouleverser la friche de fond en comble... Seulement, c'est peine inutile... Vous ne trouverez rieo!...

— Qu'en savez-vous? répliqua vivement M. de la Louvière.

Les paroles étranges échappées à la vieille somnambule l'avaient déjà rendu soupçonneux :

a: C'est sacré! c'est l'or des Courouvre!... Il est défendu d'arracher à la terre le secret des morts... Vous êtes des voleurs, des maudits!... i>

Des voleurs! Oui, sans doute, quelqu'un avait dû devancer les héritiers légitimes dans la recherche du trésor. L'histoire du conventionnel

avait pu s'ébruiter, depuis le temps ; des malfaiteurs avaient profané le sol héréditaire, découvert la cachette mystérieuse. Jérémie Hennequin avait peut-être été leur complice : son trouble semblait le dénoncer suffisamment.

Cependant M. de la Louvière hésitait encore à le croire coupable; le maître-verrier venait d'affirmer quelques instants auparavant la parfaite honnêteté de cet homme, et il ne pouvait se résigner à changer si vite d'opinion sur son compte.

Comme le mouleur ne répondait pas :

— Allons, voyons, parlez, fît M. de la Louvière impatient. Qu'est-ce qui vous fait croire qu'il n'y a pas de trésor dans la Vignée?

— Mais... rien, bégaya Jérémie.

— Vous en avez trop dit pour vous taire à présent, mon camarade. Expliquez-vous. Il faut aller jusqu'au bout maintenant.

Jérémie continuait à garder le silence. Le verrier le prit par le bras :

— Vous ne comprenez donc pas que, si vous

ne me racontez pas franchement tout ce que vous savez, je serai forcé de croire que vous êtes pour quelque chose dans la disparition du trésor?... Car il y a eu un trésor caché ici, nous en sommes sûrs... Où est-il? Une dernière fois, parlez!

Jérémie Hennequin sentit qu'il fallait s'exécuter.

— Eh bien! voilà, dit-il. Je n'ai pas de reproches à me faire pour ce qui s'est passé. Ma conscience est bien tranquille. Seulement, il y a des choses qu'on aimerait mieux oublier. Enfin, c'était pendant la guerre, en octobre : les Prussiens occupaient le village. Il y avait un officier qui les commandait, une espèce de uhlan que je vois encore, avec ses moustaches rouges, son uniforme blanc, sa cravache. Il parlait français mieux que nous^ et il connaissait le pays comme s'il y était né. Tous ces gens-là avaient des espions à eux qui les renseignaient.

— Alors? interrompit M. de la Louvière pressé d'arriver au fait.

— Il m'a envoyé comme qui dirait en réquisition à Verdun, avec mes chevaux. Moi, je n'y allais pas de trop bon cœur, d'abord parce que ça m'ennuyait de rendre service à ces brigandslà qui tuaient et qui brûlaient tout dans la contrée, et puis parce que je n'étais pas rassuré à cause de la tante, qui allait rester seule avec ces Prussiens de malheur, la pauvre vieille! Mais il n'y avait pas à discuter. Je suis donc parti. Voilà qu'en revenant je trouve la tante avec une figure!... Elle avait les yeux égarés, elle était toute pâle, elle tremblait : j'ai tout de suite deviné qu'il y avait eu un malheur... Je lui demande ce qui s'est passé. Elle ne répond pas, on aurait cru qu'elle avait peur même de raconter. Moi, j'insiste. Alors elle finit par me dire que l'ofEcier de uhlans était revenu pendant que j'étais à Verdun, et qu'il lui avait commandé de le mener à la cachette. Elle avait fait semblant de ne pas comprendre : « Quelle cachette donc, monsieur l'oflScier? Je n*en connais point ici. » Mais l'autre l'avait bousculée, en la prenant par les

épaules : ce Allons, la vieille, je sais ce que je dis. Il y a de l'argent caché dans la terre, tout près de la maison : les gens du village me l'ont raconté. Et c'est toi qui as aidé le conventionnel à creuser le trou : tu vois que Je suis bien au courant. Donc, tu vas me conduire à Tendroit, et tout de suite, entends-tu? d Alors la pauvre tante s'était mise à genoux pour le supplier : (L Mais, monsieur le capitaine, ce n'est pas à moi, cet argent-là; je ne peux pas vous le livrer. Prenez plutôt tout ce qu'il y a ici, si vous voulez. » Mais lui n'avait rien voulu entendre; il l'avait menacée de la taire fusiller : vous savez qu'avec eux ça ne traînait pas... Il a bien fallu qu'elle obéisse, la pauvre vieille, et qu'elle lui enseigne la cachette. Alors on a fouillé la friche, on a déterré la caisse, on a brisé la serrure et emporté les valeurs. Quand la tante m'a raconté ça, elle avait encore son bon sens ; mais, aussitôt après, il lui a pris une fièvre, une maladie, je ne sais pas quoi, si bien que, depuis ce temps-là, elle est folle. Je vous jure, messieurs, que c'est la vraie vérité.

Vous pouvez continuer de creuser, allez! vous verrez que je ne vous mens pas...

— Je ne vous accuse point, Jérémie, répliqua M. de la Louvière qui avait reconnu dans les paroles du mouleur un accent de sincérité évident. Mais notre devoir est de faire une recherche minutieuse et de nous rendre compte par nous-mêmes. Vous pouvez vous retirer : nous n'avons pas besoin de vous.

Jérémie Hennequin se dirigea vers l'idiote, qui de temps à autre poussait encore de faibles gémissements ; il l'aida à se relever de la pierre sur laquelle elle était assise, et, l'entourant de son bras, il reconduisit doucement la pauvre Pousse-Nuée vers la maison. Le groupe de la folle et du vieux paysan qui lui servait de guide s'effaça dans la nuit.

Cependant il était temps d'achever le travail, car le petit jour commençait à poindre. Les trois hommes se remirent à la tâche, avec une ardeur sensiblement diminuée par les révélations du mouleur, ayant tout de même la hâte

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d'en finir avec cet irritant mystère. Car ils voulaient douter encore.

Soudain la pioche d'Edme heurta une armature de fer et découvrit la cassette disloquée.

Cette cassette était vide.

— Jérémie Hennequin a dit vrai, fit M. de la Louvière désappointé. Ils ont tout pris.

— Non, pas tout, répliqua Clément qui continuait à remuer autour des débris la terre sablonneuse. Ceci leur a échappé.

Et il éleva dans sa main une émeraude assez grosse, que les voleurs du trésor avaient oubliée.

— C'est peu, en vérité, dit M. de la Louvière. Allons, il faut en prendre son parti. Le nid est toujours là, mais l'oiseau s'est envolé. Nous n'avons plus qu'à rejeter la terre sur le coffret et à faire disparaître les traces de notre travail avant que les paysans matineux viennent à passer. Ils sont malins, ils s'amuseraient trop de notre déconvenue.

Reprenant leurs outils, les trois hommes re-

couvrirent la fosse. Les pelletées tombaient avec un bruit mélancolique sur la cassette démolie. Et c'était un peu comme un cercueil où gisaient leurs illusions, qu'ils étaient en train d'enterrer. Leur besogne achevée, ils revinrent vers la carriole où Jacquinet dormait à poings fermés. Ils le réveillèrent.

— Allons, fit M. de la Louvière, on part.

La voiture se remit en marche, à travers la forêt tout emperlée de rosée et frémissante de lueurs. Les trois voyageurs s'entretenaient de leur mésaventure, pendant que le cheval trottait, mis en gaîté par la fraîcheur matinale, et faisant tinter ses sonnailles. Leur contrariété se dissipait peu à peu, grâce au charme de l'heure et du paysage.

— Après tout, dit Edme philosophiquement, la plus à plaindre en tout ceci, c'est encore cette ' pauvre vieille Pousse-Nuée, à qui la disparition du trésor a fait perdre la raison. Nous, nous n'avons rien gagné, mais nous n'avons rien perdu. Il faut nous dire que nous avions fait un rêv^

et que nous venons de nous réveiller. Voilà tout.

A l'auberge ils trouvèrent Colette déjà levée, qui les interpella en les voyant arriver.

— Eh bien! dit-elle, et le fameux trésor?

— Voici tout ce qu'il en reste, répondit Clément en lui présentant l'émeraude avec un bouquet d'immortelles jaunes qui en faisait ressortir la chaude couleur transparente. Nous vous l'offrons de bon cœur.

Et le regard qui accompagnait ces paroles voulait dire que ce n'était pas seulement l'émeraude qu'il offrait ainsi à la jeune fille. C'était aussi le don de toute son âme.

Sans doute, Colette a dû le comprendre. Elle a baissé les yeux, et, silencieusement, elle a mis le bouquet d'immortelles à son corsage.

Avec la belle confiance de la première jeunesse et des premières amours, Clément se plaît à interpréter le simple geste comme une réponse favorable.

Colette a donc deviné le sentiment qu'elle

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lui inspire? Elle n'en est point offensée? Elle a peut-être pour lui quelque amitié, sa jolie cousine aux yeux limpides? Le jeune homme a senti tout à coup comme une vague de bonheur puissante et douce lui passer sur le cœur. Il a déjà oublié la mésaventure de cette nuit, la cassette vide et la redierche inutile. Il serait certes moins heureux s'il avait conquis tout l'or de Chèvrechêne.

Cependant l'espoir qui vient de naître en lui est bien fragile encore. Tant de choses le séparent de Colette! Elle est riche, du moins pour ce pays de vie simple ; et lui, hélas ! il est pauvre. Lui sied-il bien d'élever ses vœux jusqu'à elle? M. de la Louvière, tout bon parent qu'il est, n'en sera-t-il point offusqué? Autant de problèmes redoutables.

Mais Clément est si jeune I Et devant lui, le bouquet doré au corsage, sa cousine sourit dans la lumière, de toute la grâce de ses dix-sept ans.

EPUis la vâîne expédition des trois chercheurs de trésors, le temps a marché. Les deux frères ont suivi chacun leur vocation et arrangé leur vie d'après le plan qu'ils s'étaient tracé. Edme est resté à la verrerie, où son cousin lui a donné un emploi qu'il remplit à merveille ; entré à l'usine avec des appointements modestes, il y a rendu de tels services que, pour l'en récompenser, M. de la Louvière n'a pu faire moins que de lui assurer une part dans les bénéfices. Il est donc mainte-

nant son associé plutôt que son employé; et grâce au concours de sa jeune énergie, de sa bonne volonté toujours active et de sa compétence, l'affaire a pris en peu de temps un développement considérable. Edme se donne à sa tâche corps et âme, en travailleur et en savant, un peu aussi en poète, car il goûte un véritable plaisir de dilettante au spectacle quotidien de la maison ouvrière, de ce labeur farouche du verrier qui, parmi les flamboiements de la fournaise, aboutit à la création de si délicates merveilles. M. de la Louvière et lui, par la simplicité et la noblesse de leur existence, rappellent le temps de ces verriers gentilshommes qui portaient l'épée. Les plaisirs rustiques de la chasse, de la pêche ou des excursions en forêt alternent avec leurs viriles occupations; ils vivent ainsi tout près de la nature, utiles aux autres et à euxmêmes, ce qui est, à tout prendre, une assez enviable condition.

Quant à Clément, sa voie était tout indiquée par ses aptitudes; il est devenu, au meil-

leur sens du mot, un artiste, sérieux, sincère. L'École des Beaux-Arts lui a ouvert ses portes sans difficultés; entré dans la carrière souhaitée, il ne cesse d'y progresser avec courage et talent, malgré les obstacles innombrables qui encombrent pour les débutants la route du succès.

Rue Bonaparte, dans une maison d'apparence provinciale comme il en subsiste encore dans ce quartier, il a sa chambrette au sixième : le rêve n'aime-t-il pas à percher haut? Le nid aérien, d'ailleurs, est aimable. Le carrelage rouge de la petite pièce luit joliment au soleil qui s'attarde complaisamment aux vitres; le lit de cuivre est bien astiqué, quelques meubles importés d'Argonne, héritage de la tante Charmette, ont gardé dans leur bois bruni un peu de la bonne odeur des forêts lointaines. Et dans un angle, de sa voix âûtée, un coucou chante les heures.

Aux murs sont accrochés quelques fusains, deux ou trois aquarelles, traitées à la manière simple et fluide des vrais paysagistes, qui savent rendre comme ils l'ont vu le tremblement des

sources et la palpitation irisée de la lumière au fond d'un horizon de plaines. Ce sont les ouvrages de Clément, ceux qu'il ne montre pas à ses professeurs, qu'il peint pour la seule joie de les peindre et d'y évoquer, à travers la brume transparente du souvenir, les grâces de la terre natale.

Des paysages seulement? Non pas. Dans ce tableau qui se dissimule en un recoin de la chambre, comme par une pudeur jalouse de son auteur, une figure ]de jeune fille sourit, au milieu d'un hallier inondé de lumière. Ces lèvres pulpeuses qui semblent dire à la fois la bonté et la malice, avec leur coquet retroussis, ces joues au ferme dessin, ces yeux limpides, cette chevelure qui mousse... c'est Colette de la'Louvière, telle qu'elle apparut à son cousin dans la forêt d'Argonne, telle qu'il la retrouve sans effort, avec tout son charme, dans sa mémoire, vingt fois par jour.

Les distractions de Paris ne l'en ont point chassée, pas pins qu'elles n'ont effacé le souvenir des

bois profonds où chantent les rossignols et les sources, ou des clochers de village qui, suivant le vers délicieux du poète anglais,

Montrent h ciel du doigt, silencieusement '•

L'image de la jolie cousine se mêle à la poésie de r Argonne ; à Tune et à l'autre. Clément, amoureux et artiste, reste fidèle.

Pourtant, il est jeune; les camarades de l'École sont légers et cherchent à l'entraîner dans les folies de leur âge; la tentation est partout; à chaque pas qu'il fait au dehors, le jeune homme la rencontre. Il serait presque excusable, quelquefois, d'oublier l'idylle déjà lointaine et de se laisser aller à vivre comme un Parisien ordinaire, puisqu^il est à Paris. Mais non, la douce magie du souvenir opère plus fortement sur son cœur que les séductions du présent, et, dans le silence de la chambrette, il envoie une pensée pieuse vers les solitudes de l'Argonne où

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