‹ ColetteChapitre 3 sur 5 · I. With silent finger pointîng to heaven · texte numérisé non relu

I. With silent finger pointîng to heaven

Colette, au même moment, doit penser à lui.

Car il est certain qu'elle l'attend. Ils n'ont échangé aucune promesse, ils ne se sont pas même dit qu'ils s'aimaient, mais ils n'avaient guère besoin de se le dire pour être sûrs l'un de l'autre. Et, malgré la distance, il s'établit entre leurs âmes une correspondance d?affection que rien ne saurait interrompre.

D'ailleurs, Clément est un travailleur acharné, et son labeur l'accapare. Il faut lutter beaucoup pour conquérir une petite place au soleil, dans ce Paris encombré de talents et d'ambitions qui cherchent désespérément à se faire jour. La carrière des arts, comme le lui avait prédic M. de la Louvière, attire en grand nombre les jeunes gens désireux de gloire ou d'argent, et parmi tous ces rivaux il en est qui sont vraiment redoutables.

Clément apprend donc à connaître la lutte pour le succès, qui est une des formes de la lutte pour la vie, et n'est pas la moins âpre. Il lui faut envisager non point seulement la con-

quête de l'idéal, noble souci des jeunes âmes, mais celle des résultats pratiques et immédiats. Ses maîtres, qui ont deviné en lui un artiste sincère, espèce de plus en plus rare, l'aident par leurs encouragements; lui-même, il déploie toutes les ressources de son énergie et de sa volonté à mettre en oeuvre le mieux possible son talent un peu trop original, peut-être, pour emporter les suffrages de la foule.

Il éprouve une grosse déception qui, cependant, n'abat pas son courage : il manque le prix de Rome.

Non pas qu'il soit moins doué que ses rivaux ni qu'il ait travaillé avec moins de persévérance. Bien au contraire, c'est la qualité même de ses dons et de son effort qui lui a porté préjudice en cette circonstance. Il n'a pas l'habileté de certains médiocres adroits, qui savent restreindre leur conception de l'art à la limite officielle ; il serre de trop près la vérité pittoresque, il l'exprime par des moyens simples et hardis qui déconcertent parfois les critiques, habitués aux

procédés ingénieux et superficiels des artistes en vogue. Aussi court-il le risque de n'être pas toujours compris. C'est ce qui lui arrive cette fois.

Il n'a obtenu qu'une seconde médaille. Adieu le voyage à Rome, les loisirs artistiques de la Villa Médicis, le séjour au pays de la lumière et de la musique. Le pauvre Clément est précipité des hauteurs du rêve, et le premier choc est un peu rude à son orgueil meurtri.

L'impression ne dure pas, heureusement. Sa vaillance naturelle reprend le dessus. Dans la chambrette du sixième, tandis que les cloches de Saint-Germain-des-Prés égrènent à distance un chapelet sonore et que leurs voix graves font planer comme un chœur d'espérance audessus des rumeurs de la rue. Clément se sent à nouveau rempli par une confiance sereine en son avenir d'artiste; il l'envisage avec une lucidité parfaite sans le moindre découragement.

c Je ne serai pas un artiste officiel, soit. Je me contenterai d'admirer les Raphaël et les

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Léonard au Louvre, au lieu d'aller voir les grands maîtres chez eux. Je ne m'assoirai probablement jamais sous la Coupole. Tant pis!

Il me reste la consolation d'être un bon ouvrier d'art, de peindre facilement, amoureusement, la nature telle que je la vois et que je crois la comprendre. Il se trouve, dans le public qui se presse à nos expositions, une catégorie d'amateurs qui apprécient l'effort original et l'initiative indépendante. Eh bieni c'est à ceux-là que je m'efforcerai de plaire, et il me semble que j'y réussirai. Ce sont eux qui me feront mon succès. » Clément s'est tenu parole. Le jour même de Téchec il s'est remis à l'œuvre avec plus d'énergie que jamais. Il a cherché loyalement à mieux faire; à la longue, les connaisseurs ont remarqué la production de cet artiste toujours en progrès, et une petite gloire, sans cesse grandissante, s'est faite autour de son nom. Dans les expositions annuelles, les marchands de tableaux s'arrêtent de plus en plus nombreux devant ces toiles larges et sobres, où l'air cir-

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cule, OÙ la lumière se joue en nappes fluides et se brise en paillettes, où la brume matinale s'essore des rivières, où les futaies de TArgonne semblent exhaler véritablement le parfum des mousses et des sèves. Et peu à peu le prix de ces ouvrages s'élève avec leur renommée; Clément n'est pas encore riche ni célèbre, mais il gagne facilement sa vie, et la notoriété lui vient, à défaut des faveurs tapageuses de la mode.

Une autre récompense plus douce est promise à la dignité de sa vie et à la probité de son effort : celle que lui réserve l'amour, la meilleure de toutes et la plus précieuse.

Chaque année, quand reviennent les vacances. Clément s'évade de Paris et saute dans le train qui l'emporte à travers les campagnes de l'est, vers la forêt d'Argonne. Il revient passer auprès de sa famille les derniers beaux jours de l'été, et le clair sourire de Colette l'accueille, plein de promesses. La petite cousine n'a pas besoin de le lui dire : ce sourire signifie d'une façon assez claire qu'elle l'aime et qu'elle l'attend.

Pourtant, cette année elle le lui a dit.

C'était un dimanche soir, pendant une promenade que les jeunes gens faisaient en forêt avec M. de la Louvière. On était à la fin d'une de ces belles journées d'automne qui semblent de cristal, selon le mot de M™* de Sévigné, tant la lumière est pure, l'atmosphère légère et transparente. La verdure restait intacte encore ; le déclin de I4 saison n'était sensible que par la douceur attendrie de l'air et par la nuance moins éclatante du ciel. Les parfums de la forêt flottaient plus nombreux, plus nourris; ils se répandaient sous la voûte des arbres et formaient comme une symphonie d'odeurs. Les rayons obliques du couchant parsemaient de taches dorées le tronc des hêtres ; ils se jouaient en dansant dans les allées profondes, et l'on eût dit une ronde folâtre de clartés et d'ombres.

M. de la Louvière s'était attardé en arrière, causant avec Edme des affaires de l'usine ; tous deux semblaient discuter d'une façon très animée certains procédés nouveaux que le jeune homme

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proposait de mettre à l'étude. Mais peut-être se faisaient-ils bénévolement complices des deux amoureux, feignant d'être absorbés par l'entretien pour les abandonner un peu à eux-mêmes et laisser le champ libre aux confidences.

Cependant, les jeunes gens n'échangeaient encore que des propos d'une innocente banalité. Leurs coeurs étaient troublés déjà; ils sentaient l'approche de l'aveu inévitable qui leur montait aux lèvres. Ils hésitaient encore à le prononcer. Et l'âme débordante de tendresse ils continuaient à s'entretenir de choses indifférentes, avec la divine gaucherie des amoureux.

Clément parlait de ses travaux, de ses soucis d'artiste, de ses espérances dans l'avenir qui s'ouvrait pour lui. Il disait les plaisirs intellectuels de la capitale, les musées, les théâtres, les dimanches de flânerie dans le vieux Luxembourg, où sa rêverie évoquait, parmi les ombrages du royal jardin, le souvenir toujours présent des forêts d'Argonne et de la terre natale.

Colette racontait les paisibles distractions de

sa vie journalière, des courses charitables qu'elle faisait dans les environs, des lectures, ou encore des longues promenades à travers les bois où elle allait herboriser. Son cousin, pendant les vacances, avait réussi à la convertir à la botanique, et elle possédait maintenant un herbier remarquable, abondamment pourvu des variétés les plus intéressantes de la flore indigène.

Mais les jeunes gens n'étaient guère à ce qu'ils disaient; tandis qu'ils prononçaient ces paroles banales, un muet entretien commençait à s'ébaucher entre leurs deux âmes.

Le sentier fît un coude brusque • ils se trouvèrent maintenant dans un carrefour en forme d'étoile, d'où rayonnaient plusieurs avenues qui s'enfonçaient à perte de vue dans la profondeur glauque et dorée des taillis. En se retournant, ils ne virent plus leurs compagnons attardés. L'impression de la solitude complète ajouta une émotion nouvelle à celle qui gagnait doucement leurs âmes, et ils se sentirent envahis par un irrésistible attendrissement. Un silence se fit entre eux.

Clément prit la main de sa cousine :

— Colette, dit-il, nous voilà seuls pour un instant. Il faut que je vous dise...

Il balbutiait, étrangement troublé. Mais il se domina et reprit :

— Depuis que j'ai quitté le pays, votre pensée ne m'a pas abandonné un seul moment.

C'est elle seule qui a peuplé mon isolement à Paris, qui m'a soutenu dans mes travaux, qui m'a donné la force de surmonter les difficultés du début, de lutter et d'espérer malgré les déceptions. Je voudrais vous consacrer ma vie, toute ma vie...

— Clément !

— Est-ce une folie, dites? Est-il insensé au modeste artiste de prétendre jusqu'à vous? Je n'existe plus que pour cet espoir-là. Je suis pauvre, il est vrai, mais le succès me vient, et, si je n'ai pas de fortune, je gagne largement ma vie. J'ai travaillé beaucoup, je travaillerai encore davantage. Je ne sais pas de quoi je ne serais pas capable pour vous mériter. Colette! je vous dois

déjà le peu de talent que j'ai, mon énergie, mon courage, ce qu'il y a de meilleur en moi. Je voudrais vous devoir mon boiiheur. Dites, croyezvous que vous pourrift m'aimer?

— Je vous aime.

Et la jeune fille, par un mouvement de chaste tendresse, s'est rapprochée de lui. Elle a incliné doucement la tête et l'appuie sur son épaule. Clément se tourne vers elle, et, d'un baiser fraternel encore, il effleure les cheveux fins que découvre le chapeau de paille rejeté sur la nuque.

Moment divin, qui ne reviendra jamais et que plus tard, dans une félicité plus complète, les amoureux regretteront 1 Car rien au monde ne peut ressusciter le doux prestige d'une minute pareille, cette aube de l'amour encore toute rougissante de pudeur. La jeune fille frémit sous la caresse presque immatérielle; autour du couple, la nappe de soleil, où danse un vol d'insectes ivres de clarté, semble une large auréole; un murmure heureux sort des taillis qui tressaillent.

— Ah ! les bandits !

Cette exclamation, bien plus joyeuse qu'irritée, arrache les amoureux à leur extase. M. de la Louvière vient d'arriver avec Edme.

Honteux, les jeunes géhs se séparent. Le plus confus des deux est encore ce pauvre Clément. Colette est toute rose. Mais un sourire imperceptible se lit sur ses lèvres, qui n'ont pas perdu tout à fait leur expression de malice ingénue.

Au fond, elle n'est pas fâchée de s'être laissé surprendre. Et, si elle voulait être tout à fait franche, elle avouerait peut-être — qui sait? — qu'elle l'a même un peu fait exprès. Ce cher Clément, avec sa timidité et ses scrupules, aurait-il eu le courage de faire sa demande à M. de la Louvière? Le hasard a brusqué les choses. Cela arrange tout.

M. de la Louvière s'arrête un moment à jouir de leur embarras.

— Ah! vous en faites de belles, ajoute-t-il, quand on vous laisse seuls. C'est qu'il va falloir vous marier tout de suite!

— Mon père!...

Colette s'est jetée dans ses bras. Puis c'est le tour de Clément.

Le moins heureux des quatre n'est pas l'excellent Edme, que réjouit dans son âme fraternelle le bonheur de Clément. Il n'est, lui, ni un rêveur ni un sentimental, mais il prend sa part de la joie qui transfigure son cadet. Clément l'embrasse aussi.

La forêt amie accompagne de son grand murmure apaisé la scène de famille. Les arbres centenaires qui ont vu passer tant d'amoureux ont bien l'habitude des idylles.

Tandis qu'on revient tranquillement vers la maison, dont la toiture s'aperçoit déjà dans la percée des taillis :

— C'est égal, dit M. de la Louvière, a-t-il de la chance, ce Clément! Il est plus heureux que nous. Lui du moins, il a trouvé le trésor, le vrai trésor de Chèvrechêne.

N ce temps-là — îl y a déjà plus d'un quart de siècle — mes parents habitaient dans le quartier des Clouères, à Juvigny, un pavillon dépendant de l'ancienne maison familiale partagée, lors du décès de mon grand-père, entre ses deux fils : Vivant Tupin, mon oncle, et Arsène Tupin, mon père. Même ce partage testamentaire, où l'aîné se trouvait indûment avantagé aux dépens du cadet, avait

amené entre les deux frères une brouille déplorable qui menaçait de s'éterniser, car elle s'envenimait depuis tantôt vingt-cinq ans, grâce aux méchants tours que se jouaient mon oncle et mon père, devenus irréconciliables ennemis.

Notre habitation, précédée d'un pressoir et d'une vaste foulerie, n'était visiblement qu'une annexe de la confortable demeure contiguë. La preuve, c'est qu'au rez de notre cour, une porte massive, pratiquée dans le mur mitoyen, existait encore et avait servi jadis de communication entre les deux logis. Cette porte rébarbative ^'ouvrait du côté de l'oncle Vivant et celui-ci la tenait solidement verrouillée depuis qu'il était entré en possession de son lot. L'annexe était comme écrasée par la grande maison de Vivant Tupin; en revanche, elle s'avançait en équerre sur le fonds voisin; de sorte que les trois pièces du premier et unique étage prenaient jour sur la terrasse et le clos de mon oncle.

Ayant femme et enfant, mon père, Arsène Tupin, se trouvait fort à l'étroit dans le pavillon

incommode et mal distribué. Quand, chaque matin, il jetait les yeux sur la maison de son aîné et qu'il contemplait la façade voisine avec ses six larges fenêtres, la terrasse tapissée d'aristoloches et le jardin abondamment fleuri et affruité, le souvenir de l'injustice paternelle lui emplissait le cœur d'amertume. Sa rancune s'aigrissait d'autant plus que pendant longtemps la propriété de Vivant Tupin était restée inoccupée. Officier d'infanterie, ayant perdu sa femme et placé sa fille au couvent des Dominicaines, Vivant errait de garnison en garnison et ne revenait au pays qu'à de rares intervalles. Néanmoins, ces absences ne calmaient pas l'irritation du frère cadet; le spectacle de cette grande demeure inhabitée et hermétiquement close nourrissait au contraire ses regrets et sa colère.

Ce fut bien pis lorsque, ayant pris sa retraite vers 1878, le capitaine Tupin s'installa définitivement dans sa maison de la rue des Clouères, soigneusement remise à neuf et embellie. Les choses se gâtèrent tout à fait et la mitoyenneté

des héritages donna lieu à de continuelles bisbilles. Les frères ennemis rivalisaient d'ingéniosité pour se rendre désagréables l'un à l'autre. Vivant, agacé par la vue directe de nos fenêtres ouvrant sur sa terrasse, accusait mes parents de passer leurs journées à l'espionner. Il élevait des treillages compliqués, destinés à nous empêcher de plonger chez lui. En revanche, mon père en sa qualité de secrétaire de la mairie était à l'affût des moindres contraventions du voisin aux règlements municipaux et faisait grêler sur lui des procès-verbaux pour défaut de balayage ou d'arrosage. Lors des passages de troupes, très fréquents dans nos départements de l'est, il accablait Vivant Tupin de billets de logement, sous prétexte qu'il occupait un vaste local et devait payer d'exemple à titre d'ancien militaire.

A cette époque j'entrais dans mes vingt-deux ans et j'étudiais la médecine à la Faculté de Nancy. Je n'assistai donc pas au début de cette guerre à coups d'épingles. Mais, aux premiers jours de décembre 1879, ayant subi avec succès

deux examens et étant un peu fatigué, j'obtins de ma famille la permission de venir me reposer à la maison et d'y rester jusqu'après les fêtes de Noël. — Les gens parlent encore de ce fameux hiver de 1 879-1 880, qui fut d'une rigueur excessive. La neige commença à floconnerle 30 novembre et tomba dru pendant quarante-huit heures. Puis la température s'abaissa extraordinairement et durcit l'épaisse couche immaculée qui s'était amoncelée dans les rues et sur les toits de ma petite ville. On ne prenait pas la peine d'enlever la neige, on se bornait à la balayer en gros tias devant chaque maison, de sorte que le milieu de la chaussée devenait dangereusement glissant. Le froid vous coupait la figure et vous brûlait les oreilles. Sous l'intensité du gel et le poids du givre, les arbres de la forêt se brisaient comme verre. Chacun se tenait coi dans son logis et ne bougeait du coin de la cheminée.

Dès le lendemain de mon arrivée, je pus contempler à travers mes vitres la laiteuse blan-

cheur des coteaux du vignoble, de la rivière totalement gelée et de nos jardins capitonnés d'hermine. Un pâle soleil glaçait de rose cette neigeuse étendue. Pour mieux admirer l'éblouissant paysage hivernal, je me hasardai à entrebâiller ma fenêtre. Bientôt mon attention fut attirée vers la terrasse de mon oncle par un singulier spectacle... Sur la neige solidifiée qui couvrait le sol, des oiseaux de divers plumages s'attroupaient et poussaient de petits cris d'appel. Il y avait là des moineaux ébouriffés, d'agiles mésanges, de familiers rouges-gorges et un gros merle noir. Toute cette gent ailée voletait, se trémoussait et pépiait dans une attente inquiète. A ce moment une des fenêtres du rez-de-chaussée s'ouvrit et je vis apparaître, emmitouflée dans un châle de laine, une jeune fille de dixhuit ans environ, qui se mit à jeter des miettes de pain et des graines à la bande affamée. En dépit du froid, elle penchait au dehors sa tête nue où frisottaient des boucles brunes; je pouvais la regarder tout à mon aise et ne m'en pri-

vai pas, car je la trouvais très charmante avec son visage allumé, ses vifs yeux noirs et sa mignonne bouche espiègle. La distribution terminée, elle referma prestement les battants de la fenêtre, et la troupe emplumée s'égaya parmi les massifs poudrés à frimas.

Je quittai ma chambre et descendis dans la cuisine où ma mère préparait le café au lait. Je lui contai la jolie scène à laquelle je venais d'assister :

— Tu as vu sans doute ta cousine Colette, dit ma mère en haussant les épaules; ton oncle Tupin l'a récemment retirée du couvent et elle demeure maintenant avec lui... Garde-toi de parler de ça devant ton père; il prendrait mal la chose et nous aurions une algarade à déjeuner... A l'avenir, pour ta gouverne, ne te mêle pas de ce qui se passe chez les voisins... Cela nous attirerait des désagréments...

En dépit de cette recommandation, le lendemain matin je me mis aux aguets; à la même heure le manège de la veille recommença. Je

pus m'absorber à loisir dans la contemplation de cette cousine inconnue, et cela dura une semaine entière. Les infranchissables barrières qui nous séparaient donnaient à Colette l'attrait du fruit défendu. La jeunesse aidant et aussi le romanesque de la situation, je devenais pour tout de bon amoureux de ma jolie et mystérieuse parente. Un matin, oubliant toute prudence et sans souci d'attraper un rhume, je poussai les deux battants de ma croisée et je me montrai si ostensiblement que Colette s'aperçut qu'on l'épiait. Vivement, elle referma la fenêtre; les oiseaux s'envolèrent, et, ni le lendemain ni les jours suivants, elle ne reparut.

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Le vent du nord continuait à souffler et le froid devenait de plus en plus âpre. Le thermomètre était descendu au-dessous de quinze degrés. Mais cette température sibérienne n'empêchait pas les gens de Juvigny de songer à se divertir. Nous étions dans la période des petites fêtes qui précèdent celle de Noël : Sainte-Barbe, Sainte-Cécile et Saint-Nicolas; autant de prétextes à banquets et à soirées dansantes. J'aimais le plaisir. Comme on dit vulgairement, « je ne donnais pas ma part aux chats » et je ne manquais pas une seule de ces sauteries intimes, es-

pérant toujours y apercevoir Colette; mais je revenais toujours déçu. Vivant Tupin n'avait rien d'un homme du monde et ne se souciait pas de frayer avec ses compatriotes. Il demeurait claquemuré chez lui et ne sortait que le soir pour se promener solitairement par les rues; si bien que jamais encore je n'avais eu la chance de voir le bout de son nez. Quand par hasard on prononçait le nom de mon oncle, mon père nç se faisait pas faute de déblatérer contre « ce Vivant le mal nommé, qui ne savait pas vivre » ! Il ajoutait avec un ricanement vinaigré :

— On aurait dû l'appeler « Soupe-tout-seul ^^ car il se comporte conmie un pingre et un porcépic... Il a, du reste, les mœurs et l'humeur du hérisson, qui ne sort de son trou que la nuit... En voilà un égoïste qui s'inquiète peu de distraire sa fille!... La pauvre en quittant son couvent n'a guère fait que changer de prison...

Combien la passion nous aveugle!... Tout occupé à débiner son frère, Arsène Tupin oubliait qu'il était aussi casanier et aussi ours que son

aîné. Quelques jours après, la municipalité donna un bal de bienfaisance à l'Hôtel de Ville, et, bien qu'il fut secrétaire de la mairie, mon père refusa net de m'y accompagner. Ma mère, de son côté, souffrant de névralgies, avait renoncé aux sorties du soir; de- sorte que j'allai seul représenter la famille à cette fête de charité.

Quand j'entrai vers dix heures dans la grande salle décorée de plantes vertes et de faisceaux tricolores, de nombreux couples dansaient déjà aux accords de l'orchestre municipal. Dès que la valse eut pris fin, je pus circuler à mon aise et examiner les rangées de jeunes femmes en toilettes claires, enrubannées et fleuries. Tout à coup j'eus un sursaut de joyeuse surprise : je venais de reconnaître, dans une encoignure, ma cousine Colette, assise près d'une dame mûre qui semblait lui servir de chaperon. Je la trouvai plus jolie encore que lorsqu'elle émiettait son pain aux oiseaux de la terrasse... Elle était simplement coiffée de ses cheveux bruns qui bouclaient naturellement et lui donnaient une phy-

sionomie ingénue et piquante. Sa robe de crêpe blanc, décolletée en carré, n'avait pour tout ornement qu'un petit bouquetde violettes, attaché à la ceinture. Avec ses vifs yeux noirs, son teint de fleur de pommier, sa bouche espiègle, elle faisait songer à la fraîcheur mouillée d'une verdissante matinée d'avril.

L'orchestre joua la ritournelle d'un quadrille. J'avais grande envie d'inviter ma cousine, mais un scrupule me retenait cloué au parquet : nos familles étant ennemies, je m'exposais à un refus mortifiant au cas où Colette me reconnaîtrait. Déjà la plupart des danseurs avaient choisi leur danseuse; les jeunes gens passaient devant ma jolie cousine comme devant une étrangère et ne songeaient pas à l'inviter. Allait-elle donc rester sur son banc et faire tapisserie ni plus ni moins qu'une vieille fille ou un laideron?... Non, c'eût été trop cruel!... Je n'hésitai plus, je traversai la salle, et m'inclinant devant Colette je balbutiai gauchement mon invitation. Elle me regarda, rougit, et ses lèvres esquissèrent une moue indé-

cîse... Cela ne dura que quelques secondes... Elle se leva, déposa son éventail entre les mains de son chaperon et accepta mon bras...

J'étais si content de ce dénouement que j'emmenai Colette sans remarquer l'étonnement et les chuchotements des bonnes dames échouées sur les banquettes du second rang. Elles nous lorgnaient curieusement, et leurs yeux écarquillés semblaient dire : « Tiens, tiens!... Martial Tupin danse avec sa cousine?... Voilà du nouveau... Les parents sont pourtant à couteaux tirés... 3)

Nous ne nous doutions guère de cet éveil de curiosité et nous entamions la première figure, — un peu gênés tout de même et gardant le silence. — Au repos qui suivit la chaîne des dames, je résolus de rompre la glace :

— C'est la première fois que vous venez au bal, mademoiselle?

— En effet, nionsieur, répondit-elle, je sors du couvent, et ma marraine a bien voulu m'emmener à cette fête où je ne connais personne.

— Si je ne me trompe, ajoutaî-je, nous sommes voisins et je vous ai aperçue un matin à votre fenêtre?

Un malicieux sourire retroussa les coins de sa bouche :

— Vous ne vous trompez pas et je me rappelle que vous m'avez surprise en train de distribuer la pâture à mes oiseaux... Je ne vous engage pas à vous en vanter... Vous savez, comme moi, que nos parents sont brouillés.

— Oui... Mais les enfants sont-ils donc obligés d'épouser les querelles de leurs pères?... Pour ma part, je trouve cela fort injuste et je tenais à vous le dire, ma cousine; c'est pourquoi j'ai pris la liberté de vous inviter.

— Je pense comme vous, mon cousin, et, au risque d'être grondée, j'ai accepté votre invitation...

La pastourelle interrompit cette délicate explication. Après le galop et en reconduisant Colette à sa place, je murmurai d'une voix fort émue :

— Je bénis ce bal qui m'a permis de causer avec vous, ma cousine... Oserai-je vous demander de m'accorder encore une valse?

— Soit, répliqua-t-elle d'un petit ton décidé, mais un peu plus tard dans la soirée...

La valse promise arriva enfin et j'eus de nouveau la joie de sentir sous mon bras la taille fine et souple de ma gentille cousine. Nous partîmes, délicieusemeiît bercés par le rythme câlin de la musique. Nous ne semblions pas toucher terre; un voluptueux tourbillon nous emportait vers un pays de rêve et d'éblouissement. Je me croyais très loin de la bourgeoise salle des fêtes avec ses drapeaux tricolores et ses maigres plantes vertes ; mes yeux fascinés ne voyaient plus que l'attirante figure de Colette, et la tête me tournait... Dans le mouvement rapide de la valse, le bouquet de Colette se détacha de son corsage et je me précipitai pour le ramasser. Je le respirai un instant, je me grisai de l'odeur plus pénétrante des fleurs fanées et je suppliai :

— Donnez-le-moi I

Elle s'arrêta, palpitante, baissa les yeux et répondit confuse :

— Je vous en prie, rendez-moi mes violettes... Elles sont devenues trop laides!... A quoi cela vous servirait-il de les garder?...

— Elles me rappelleront une heureuse soirée et je les conserverai comme des reliques...

Sans avoir égard à ses protestations, je cachai les violettes au fond de la poche de mon habit, et la valse nous reprit dans son vol...

Ce fut notre dernière danse. Au coup de minuit, Colette quitta la salle de bal en compagnie de sa marraine et disparut comme la Cendrillon du conte de fées.

Dans les petites villes désœuvrées le moindre incident prend des proportions épiques. Le lendemain, mon empressement auprès de la fille de Vivant Tupin défraya les conversations de la société bourgeoise. En passant de maison en maison, la nouvelle s'embellissait et s'exagérait. On prétendait que j'avais fleure té toute la soirée avec Colette. Les uns louaient, les autres blâmaient, d: Il a eu raison, s'écriaient les âmes bienveillantes, d'inviter sa cousine; cela mettra peutêtre fin à l'absurde inimitié des deux frères... — Ils ont eu tort, ripostaient les gens sévères, et ils ont agi inconsidérément en faisant fi des défenses

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