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paternelles... mais aujourd'hui les enfants ont perdu la notion du respect et de l'obéissance... i>
Ces propos devaient fatalement arriver aux oreilles de nos parents. Ma mère hochait la tête, tout en inclinant à l'indulgence ; mon père, lui, m'accabla d'ironiques sarcasmes :
— Il paraît que tu t'es posé en chevalier redresseur de torts et que, pendant tout le bal, tu as été pendu aux jupes de ta mijaurée de cousine !... A ton aise, mon fîeu, mais tu en seras pour tes frais... Vivant Tupin a la rancune chevillée au cœur; d'ailleurs il sait fort bien que je ne lui pardonnerai jamais sa vilenie I... Si tu ne partages pas les façons de penser de ton père, tant pis pour toi, monsieur le don Quichotte !
Il connaissait, en effet, mieux que moi l'intraitable caractère de mon oncle. Dès qu'il apprit l'histoire du bal, Vivant Tupin fut saisi d'une colère rouge et ne ménagea pas les reproches à la pauvre Colette. Il y eut entre le père et la fille une scène pénible, dont la vieille gouvernante du capitaine raconta les détails à notre bonne,
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qui nous les rapporta tout chauds. Après s'être soulagé par une enfilade de jurons, l'ancien troupier avait saisi sa fille par le bras et l'avait conduite devant la massive porte close qui communiquait jadis avec notre logis :
— Tu t'es laissé embobeliner par le fils du voisin, s'était-il écrié, bon pour une fois !... Mais, à l'avenir, sois moins bécasse et tâche d'ouvrir l'œil... Tu vois cette porte? Je l'ai condamnée il y a vingt-cinq ans pour ne plus avoir de rapports avec les gens d'à-côté... Depuis ce temps je n'ai pas adressé la parole à mon pékin de frère et je ne connais pas même de vue son rejeton... Règletoi là-dessus en ce qui concerne ton cousin... Ferme-lui ton cœur aussi impitoyablement que j'ai verrouillé ma porte... Sinon, je te renie pour ma fille!
Le récit de cette algarade redoubla l'amère rancœur de mon père et me désola. J'adorais Colette, je comprenais que toute espérance de la revoir était illusoire désormais, et cette pensée me mettait le cœur en deuil...
ai.
A quelques jours de là, les routes étant un peu mieux frayées, j'allai promener ma tristesse dans les bois qui avoisinent Juvigny-haut. Il gelait toujours dur, mais le baromètre se maintenait au beau fixe et je goûtais un plaisir mélancolique à sentir la neige craquer sous mes pieds. Comme je m'en revenais par la rue du Tribel, je m'accoudai un moment à l'ancien mur de ville qui domine Juvigny-bas. Le soleil d'un rouge cerise s'enfonçait derrière le coteau de l'Hormicey et allumait comme des brasiers les fenêtres d'en face. Du côté de l'est, les bois s'embrumaient d'une vapeur violette et des fumées montaient
toutes droites au-dessus des toits neigeux. Je cherchais à disringuer le faîte du logis de Colette. Je me plaisais à l'imaginer rêveuse, le front contre la vitre et contemplant ainsi que moi la blancheur laiteuse des coteaux. Je me remémorais la douce soirée du bal et je me lamentais sur cette trop brève félicité qui, pareille aux fumées des toits, s'était envolée pour ne plus jamais revenir... Le crépuscule embrouilla bientôt le paysage hivernal et je me remis en marche En décembre la nuit tombe vite; le ciel s'enténébrait déjà quand je commençai à dévaler la pente déclive de la côte du Collège. Il faisait très mauvais marcher : aussi le quartier était désert; il n'y avait d'autre passant que moi et un grand gaillard encapuchonné qui me précédait et descendait d'un pas vif et rythmé la côte glacée. « Mazette, songeais-je à part moi, voilà un particulier qui a le pied solide et ne semble pas se soucier des glissoires taillées par les gamins de l'école!... » J'achevais à peine cette réflexion, quand, patatras! je perçus le bruit d'une chute
accompagnée d'un juron retentissant. Ayant hâté le pas, j'arrivai près de l'homme qui gisait étendu de tout son long et à demi étourdi.
— Vous êtes-vous blessé? demandai-je à l'inconnu.
— Sacredié, j'espère que non! bougonna-t-il.
Je l'aidai à se relever, mais à peine eut-il posé
les pieds sur le sol qu'il poussa un grognement plaintif:
— Aïe! Je crois tout de même que j'ai reçu un atout.
— Essayez de plier les genoux... Rien aux articulations?
— Non, les jointures manœuvrent proprement... C'est la patte gauche qui est endolorie.
— Demeurez-vous loin?
— A cinq minutes.
— Pensez-vous pouvoir aller jusqu'à chez vous en vous appuyant sur mon bras ?
— Je ne suis pas une poule mouillée et, avec votre aide, je suppose que je traînerai ma guibole jusqu'à mon domicile.
Il s'accrocha à mon bras et nous nous mîmes en route assez péniblement. Il n'était pas douillet, en effet; néanmoins il souffrait. Cela se devinait aux contractions de son visage moustachu et aux sourds jurons qu'il poussait par intervalles. Il m'indiquait la direction à prendre, et, chose curieuse, cette direction était celle de mon propre quartier. Mon étonnement se changea bientôt en une inquiète stupéfaction quand je vis mon homme s'arrêter devant la porte de Vivant Tupin.
— Me voici rendu, grommela-t-il, ça n'est pas trop tôt... Merci, jeune homme, et bonsoir!
Plus de doute 1 l'inconnu n'était autre que mon oncle... Un frisson m'effleura la peau du dos tandis que le patient introduisait son passepartout dans la serrure... Je me sentais fort troublé; toutefois je résolus de pousser l'aventure jusqu'au bout :
— Je ne vous abandonnerai pas ainsi, déclarai-je... Je suis un peu chirurgien, permettezmoi d'examiner le membre malade et de vous
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dire si nous avons affaire à une lésion ou à une simple foulure...
— Soit! acquiesça-t-il , car le pied me fait grand mal.
Nous avions pénétré dans un couloir obscur, et Vivant Turpin criait :
— Virginie, Colette, éclairez-nous, et plus vite que ça !
Le cœur me battait très fort à la pensée que j'allais me trouver face à face avec Colette, et je me demandais comment tout cela finirait...
Mais personne ne répondit à l'appel de mon oncle :
— Nom de nom de nom! grommelait-il, pas de chance !... Je me rappelle maintenant qu'elles sont au chapelet et ne doivent en revenir qu'à six heures... Enfin, à la guerre comme à la guerre!... Nous trouverons dans ma chambre de quoi faire de la lumière...
Je le suivis à tâtons et nous gagnâmes une pièce où un vaste brasier rougeoyait dans l'âtre. Il frotta une allumette, l'approcha des bougies
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garnissant la cheminée, et soudain la chambre s'éclaira. Je pus alors contempler à mon aise ce terrible oncle Vivant, dont j'avais entendu dire pis que pendre. Il avait des cheveux crépus grisonnants, un front têtu, un visage osseux, couleur brique, que sabraient deux moustaches rousses et où pétillaient deux petits yeux rageurs. Pendant ce temps il se débarrassait de sa cape et s'étendait en geignant sur une chaise longue à l'étoffe éraillée.
— A vos ordres! s'exclama-t-il d'une voix de commandement, puisque vous êtes du métier regardez ma patte et dites-moi si je suis sérieusement éclopé.
Je le déchaussai. Ce ne fut pas une petite affaire, car le pied s'était engorgé. Je dus couper l'empeigne du brodequin et le tissu de la chaussette, cependant que mon patient jurait comme un païen. Enfin je pus palper le membre mis à nu. Je constatai une déchirure des ligaments et des parties molles de l'articulation :
— C'est une entorse, déclarai-je.
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— Bougre de bougre I... Alors je vais être cloué dans mon pieu pour des semaines 1.. Me voilà propre !
— Rassurez-vous... C'était bon autrefois, mais aujourd'hui nous traitons l'entorse par le massage et nous obtenons ainsi une guérison rapide. Laissez -moi faire, je réponds de vous mettre bientôt sur pied... Ah! il me faudrait des bandes; avez-vous ici de vieilles serviettes?...
— Pas besoin... En ma qualité d'ancien troupier, je possède une boîte de pharmacie où vous trouverez de la charpie, des bandes et tout le tremblement... Ouvrez l'armoire... Là, à main gauche.. Vous y êtes ?...
Quand j'eus préparé les bandes, je prévins mon oncle que l'opération du massage serait courte, mais assez douloureuse.
— Allez toujours, répliqua-t-il, ça me connaît.
Des deux mains je commençai à pétrir la partie lésée. Vivant ne pipait pas. Un peu pâle seulement, il se bornait à serrer les dents sans
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dire ouf!... Quand tout fut en ordre et que j'eus bandé très étroitement le pied foulé :
— Là, murmurai-je, ayez soin de maintenir votre pied immobile et de garder la position horizontale. Dans vingt-quatre heures vous pourrez marcher... modérément.
— Je me sens déjà mieux ; je n'ai plus d'élancements à la cheville... C'est miraculeux et je vous dois une fière chandelle... Habitez-vous Juvigny ?
Nous en étions là de notre conversation quand nous ouïmes des pas et des éclats de voix féminines dans le couloir.
— Colette! héla Vivant Tupin.
Elle entra presque aussitôt. Très ému, je tournai le dos à la porte et me dissimulai dans la pénombre; mais elle n'eut d'yeux que pour son père étendu sur la chaise longue, jambe nue et le pied bandé :
— Bon Dieu, papa, gémit-elle effrayée, que vous est-il arrivé?
— Aie pas peur, fillette, ce n'est rien... J'ai
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glissé et j'ai attrapé une entorse, qui est déjà à moitié guérie, grâce au brave garçon ici présent... Tu peux le remercier... Sans lui, je ne sais comment je m'en serais tiré.
— Oh! monsieur, murmura ma cousine encore un peu tremblante, combien je vous suis reconnaissante I
Force était de me montrer. Je me retournai en saluant gauchement, et alors elle me reconnut :
— Ah ! bégaya-t-elle abasourdie, c'est vous, monsieur Martial?...
Vivant Tupin se dressa sur son séant :
— Martial! répéta-t-il... Tu connais donc Monsieur?
— Naturellement, papa... puisque c'est avec lui que j'ai dansé au bal de la Ville...
— Tonnerre! s'exclama Vivant soudain renfrogné... Alors vous êtes le fils d'Arsène Tupin?
— Hélas! oui, mon oncle...
— Il n'y a pas d'oncle!... Dans les termes où je suis avec votre père, le mot est dérisoire... Comprenez-vous?... J'admets votre intervention
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quand vous m'avez ramassé au bas de la côte, puisque nous étions des inconnus l'un pour l'autre; mais lorsque vous m'avez vu entrer ici il n'y avait pas d'erreur, et vous auriez dû songer qu'en pénétrant chez moi vous commettiez un abus de confiance!...
— Je n'ai songé qu'à une chose, répondis-je bravement, c'est que, dans l'état où vous étiez, j'avais à remplir un devoir d'humanité, qui l'emportait sur toute autre considération...
— Possible... Je vous ai remercié de vos bons offices, partant quitte... Vous êtes le fils d'Arsène Tupin; cela change tout... Vous avez entendu, jeune homme, et maintenant rompez!
Colette me regarda avec un tendre apitoiement et ne put réprimer un mouvement de réprobation. Mon oncle s'en aperçut et ajouta rudement :
— Colette, fais-moi le plaisir de sonner Virginie !
Elle obéit en baissant la tête, et, l'instant d'à* près, la vieille bonne apparut, effarée :
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— - Virginie! cria Vivant Tupin comme s*il commandait encore sa compagnie, reconduis Monsieur!... Serviteur, jeune homme, serviteur!
Je suivis la servante qui m'éclaira sans mot dire jusqu'à la porte de sortie, dont le battant retomba lourdement derrière mon dos, et je me retrouvai ahuri, profondement mortifié, dans la nuit noire et glaciale...
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L'avant-veîUe de Noël une dépression atmos phérique survint; le vent sauta du nord au sudouest. La neige commençait à fondre lentement, quand une pluie diluvienne, le lendemain, acheva la débâcle. A Juvigny, où les toitures ont contre toute logique une pente très faible, les soudains dégels deviennent une calamité publique. La neige amassée pendant des semaines et durcie dans les interstices des tuiles rondes, puis brusquement dissoute par les averses, s'obstine malignement à se filtrer à travers les lattes au lieu de s'écouler dans les chéneaux. — Cette fois dans tous les logis où l'on s'apprêtait à fêter gaîment le
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réveillon, ce fut un désastre : les gouttières multipliées transformaient les toits en de vastes parapluies percés, d'où l'eau inondait les greniers, traversait les plafonds et se répandait en cascatelles sur les marches des escaliers. Partout on entendait les lamentations des ménagères affairées à éponger les planchers et à placer sous les gouttières des seilles aussitôt remplies que vidées.
Pendant cette commune -perturbation, Vivant Tupin se chauffait les mollets devant une claire flambée de bûches de hêtre et se félicitait intérieurement d'avoir, l'année précédente, , remplacé l'ancienne toiture par une charpente neuve et une imperméable couverture d'ardoises. Tout en fumant sa pipe, il démontrait à Colette et à Virginie les avantages de l'ardoise sur la tuile; même il se gaussait de l'imprévoyance routinière de ses compatriotes et en faisait gorge chaude, ce qui indignait sa gouvernante :
— Vrai, s'exclamait cette dernière, vous êtes par trop égoïste, mossieu, de rire ainsi du malheur des autres!... Vous devriez montrer plus de cha-
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rite chrétienne pour ceyx de vos voisins qui n'ont pas les moyens de se payer une toiture neuve. Sans aller bien loin, si vous songiez aux tracas de votre belle-sœur M™® Arsène, ça vous attendrirait peut-être le cœur. Tout est sens dessus dessous chez elle; Teau du ciel gicle dans les chambres comme par les trous d'une écumoire... Si la pluie continue, ils seront tourtous obligés de coucher à l'auberge... En voilà qui passeront tristement la veillée de Noëll...
— Pauvres gens, soupirait à son tour Colette, je les plains...
— Fichez-moi la paix! répliquait mon oncle agacé... Vous feriez mieux d'aller à votre cuisine vous occuper du souper du réveillon. Quant aux Arsène, leurs affaires ne regardent ni vous ni moi. Assez de bavardage et débarrassez-moi le plancher...
11 tortillait rageusement sa moustache — signe d'orage. Ce que voyant, la servante et la jeune fille battirent prudemment en retraite et Vivant resta seul devant son feu.
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Sa pipe s'était éteinte; il en secoua la cendre au-dessus du brasier où parfois des gouttes d'eau tombaient du faîte de la cheminée et grésillaient sur les charbons noircis. Le temps devenait de plus en plus affreux; Vivant écoutait machinalement les lointaines rumeurs de la rivière grossie par la fonte des neiges, le ruissellement de l'averse contre la vitre, la plainte de la bise dans le corridor. En dépit du contentement qu'il éprouvait à se sentir bien au chaud et bien à couvert, l'universel déluge du dehors l'imprégnait d'une sourde mélancolie. Le vent d'autan qui soufflait par rafales lui apportait parfois la sonnerie des carillons de fête. Involontairement l'oncle prêtait aux tintements des cloches d'église une oreille plus attentive, et, bien qu'il fût peu sentimental, cette musique réveillait en lui les souvenirs longtemps endormis de son adolescence et de sa première jeunesse, — alors que son frère Arsène et lui étaient encore unis comme les doigts de la main, et animés l'un pour l'autre d'une chaleu-
reuse aflTection. Jadis, assis côte à côte au coin du feu, ik écoutaient les carillons qui, par intervalle, semblaient descendre du ciel par le tuyau de la cheminée, et ils se pourléchaient d'avance des surprises joyeuses que leur promettait le réveillon. Peu à peu, descendant ainsi la pente des souvenances, l'oncle Vivant sentait la dure écorce de son cœur s'amollir aux sons des cloches envolées. Il se rappelait les beaux dimanches de décembre pendant lesquels il allait avec son frère padner sur la glace des prairies inondées. La profonde vibration des sonneries évoquait plus vivement l'image de ce « cadet » plein de fougue, d'entrain et de bonne humeur, et Vivant ne pouvait s'empêcher de trouver une étonnante ressemblance entre la lointaine image d'Arsène adolescent et la brave et fière mine de ce jeune Martial auquel il devait la guérison de son entorse... Ainsi doucement, insensiblement, de même que la neige fondait dans la campagne ruisselante, un miraculeux dégel s'opérait dans l'âme jusaue-là inflexible de l'oncle Tupin...
Virginie n'avait rien exagéré. Après avoir déjeuné avec des camarades, lorsque je rentrai chez nous je tombai au milieu d'une famille en désarroi. Ma mère et notre servante faisaient la navette entre les mansardes et la cour, pour vider au puisart les « vasots » et les seaux pleins d'eau pluviale, tandis que mon père, vêtu d'un vieux caoutchouc, replaçait les ustensiles sous les gouttières. Les jupes trempées des deux femmes dégoulinaient dans l'escalier; les plafonds du premier étage s'humectaient sous l'infiltration des flaques qui se formaient sur le
plancher du grenier, et, dans l'annexe qui servait de salle à manger, des rigoles rendaient la pièce inhabitable. A l'aspect de cette maisonnée où tout le monde perdait la tête, je me hâtai de changer de toilette et de me mettre à la besogne. Vers quatre heures, nous étions tous quatre dans la petite cour, occupés à vider les seaux, quand un bruit insolite attira notre attention vers la porte mitoyenne, close depuis tantôt vingt-cinq ans. On entendait grincer la serrure rétive et les verrous glisser bruyamment hors des anneaux rouilles. Tout à coup l'huis roula sur ses gonds et Vivant Tupin en personne se montra sur le seuil.... Nous étions si ahuris par cette apparition inattendue que nous restâmes tous les quatre, bouche bée et les yeux écarquillés, comme en face d'un spectre.
— Eh bien! quoi? dit mon oncle d'une voix un peu étranglée, quand vous me regarderez comme un épouvantail...
Mon père revint le premier de sa surprise et répliqua avec amertume :
— Ha! ha!... Vous venez assister à nos misères... C'est comique, n'est-ce pas, et tout à fait digne de votre curiosité?
— Arsène I protesta son aîné gravement, ne fais pas la mauvaise tête... Je ne suis pas si méchant diable que j'en ai l'air... Ton garçon, ajouta-t-il en se tournant vers moi, m'a rendu service l'autre semaine, en m'empêchant d'être estropié pour le restant de mes jours, et, sachant vos tracas, je viens à mon tour vous offrir mon aide.
— Vous? murmura sceptiquement mon père.
— Oui, moi, sacredieu!... Allons, cadet, mets ta rancune dans ta poche, de même que j'ai mis la mienne au rancart. Oublions nos bisbilles et embrassons-nous, mon camarade I
En même temps il ouvrait les bras avec une sincérité si cordiale et communicative que mon père, violemment ému, s'y précipita tout d'un élan.
Ils se tinrent embrassés un bon moment, et le spectacle de cette réconciliation inespérée remplit nos yeux de larmes.
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Quand leur étreinte se fut dénouée, Vivant Tupin reprît :
— Ouf! Voilà dé bonne besogne!... Virginie va donner un coup de main à votre servante, tandis que vous viendrez, vous autres, vous sécher chez moi devant une flambée. Puis, madame Arsène, comme vous avez eu d'autres chiens à fouetter que de vous occuper de cuisine, vous me ferez l'amitié de renverser la marmite, et nous recinerons (réveillonnerons) ce soir, tous ensemble avec ma fille Colette... Voici (en me tapant sur l'épaule) voici un gaillard qui ne sera pas fâché de renouveler connaissance avec sa cousine, je vous en fiche mon billet...
Cette même nuitée, au branle-bas des cloches qui carillonnaient pour la messe de minuit, nous nous retrouvâmes autour de la table de l'oncle Vivant. Ce fut une belle fête. Nous trinquâmes à la réconciliation en dégustant un vin pineau de derrière les fagots. Jamais nuit de Noël ne me parut si délectable que cette veillée passée auprès de Colette, dont les fins yeux noirs me gri-
saient plus délicieusement que le vieux vin du pays, tandis que d'un ton espiègle elle me demandait si j'avais conservé son bouquet de violettes...