PRÉFACE
Ce livre pourrait avoir comme épigraphe le mot d'Agrippa d'Aubigné : « Les peuples jugent de tout par le succès. » Coligny n'a pas réussi. Pendant longtemps son nom a été proscrit, attendant une justice tardive. Il en a été de sa renommée comme de ses tristes restes recueillis à Mont faucon, transportés à Montauban, puis sur la terre étrangère, et, après bien des péripéties, déposés à Châtillon-sur-Loing où ils ont à peine une tombe aujourd'hui. Ainsi , l'histoire a longtemps hésité à donner à sa mémoire la place à laquelle il a droit.
Un court résumé de sa vie montre cependant que cette place doit être grande.
Goligny était né soldat ; c'était la vocation naturelle du chef de la maison de Châtillon; ses goûts, d'ailleurs, l'y auraient porté. Jeune encore, il s'éleva à une situation très haute. Il dut cette fortune rapide à l'éclat de sa naissance, à la protection du connétable de Montmorency, son oncle, et surtout à ses qualités d'homme de guerre, à l'application patiente avec laquelle il
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organisa l'infanterie et disciplina l'armée ; les services qu'il rendit pouvaient seuls contre-balancer la défaveur que lui valait souvent sa rude franchise, car jamais homme n'eut moins que lui l'étoffe d'un courtisan. Son premier succès militaire fut la prise de Boulogne. On le voit ensuite concourir d'une manière marquée aux campagnes brillantes qui jetèrent quelque lustre sur les commencements du règne de Henri IL II est fait gouverneur de Paris et quelque temps plus tard de la Picardie, puis le roi l'élève à la grande position d'amiral de France. Coligny ne voulut pas que ce dernier titre ne fût qu'un vain nom. Il rêvait de fonder au delà des mers une France nouvelle qui pût devenir en môme temps une terre de refuge pour les proscrits du vieux monde. Les colons qu'il y envoya tentèrent de réaliser sa pensée. Pendant quelques années, des rivières de la Floride s'appelèrent la Garonne, la Loire et la Seine, et, sur leurs rives, le chant des psaumes se mêla aux doux noms du pays natal; l'abandon de la France livra ces émigrés à la haine barbare des Espagnols.
Coligny avait été chargé par Henri II de négocier avec Charles-Quint la paix de Vaucelles. Quand l'ambition des Guises et du cardinal Carafa, leur complice, l'eut brusquement rompue, pour engager le roi dans une folle aventure qui devait aboutir à un désastre, il se jeta dans Saint-Quentin, sacrifiant à son devoir toute gloire personnelle, et, par sa résistance héroïque, sauva Paris et permit à la France de se refaire une armée. Prisonnier de l'Espagne, il fut récompensé de son sacrifice par la disgrâce de son souverain.
Cependant, la Réforme grandissait en France, malgré
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une répression terrible, et, après avoir recruté ses premiers disciples parmi les artisans et les humbles, elle gagnait peu à peu les classes supérieures de la société. Coligny lui était depuis longtemps favorable ; il s'y rattacha au moment où les proscripteurs la frappaient avec le plus de cruauté. Il l'embrassa avec enthousiasme et la servit avec le dévouement d'un croyant prêt à sacrifier à sa conscience tous les biens et tous les honneurs. Sous la forte inspiration morale qu'il puisa dans ses croyances nouvelles, Coligny offrit à son foyer domestique l'admirable exemple d'une vie digne et pure, dont Faustérité s'alliait à toutes les tendresses du cœur, et qui reste un des plus beaux spectacles de cette époque souvent si dissolue. La Réforme l'en arracha pour faire de lui le chef illustre d'un parti redoutable avec lequel la cour dut compter. Ce parti n'avait ni les ressources ni le nombre qui assurent le succès ; pour y suppléer, il accepta le concours de l'étranger par suite de cette erreur fatale qui, chez les hommes de ce temps, subordonnait tout au triomphe de leur parti religieux. Coligny subit avec douleur cette alliance et fit ce qu'il put peur s'en affranchir. Si l'intrépidité des huguenots avait suffi à remporter les victoires, la lutte aurait été de courte durée, mais ils avaient contre eux le prestige du nom du roi, la masse compacte des bataillons suisses qui, à Dreux et à Moncontour, décidèrent du succès, et l'opposition de la vieille France restée encore ardemment catholique. Souvent vaincu sur les champs de bataille, Coligny ne fut jamais plus redoutable qu'au lendemain de ses défaites ; c'est par sa ténacité invincible qu'il finit par obtenir pour les siens la liberté
iv VIE DE COLIGNY.
religieuse qu'il put croire désormais assurée. Il était las de la guerre civile, qui lui inspirait une répulsion indicible. Pour en effacer le souvenir et en empêcher le retour, il ne songea plus qu'à opposer la France unie à l'exorbitant pouvoir de la maison d'Autriche, en s'appuyant dans ce dessein sur les Pays-Bas affranchis ; grand projet que Henri IV devait reprendre un jour! Charles IX parut s'y prêter et fit de Coligny son conseiller de prédilection. Il y eut un moment où celui qu'on appelait « Monsieur l'Amiral » sembla l'arbitre des destinées de la France. Son nom se retrouve alors dans toutes les dépêches diplomatiques, dénoncé par les uns, exalté par les autres, respecté de tous ceux que le fanatisme n'aveuglait pas. Pendant qu'il formait ces glorieux projets, les haines longtemps amassées contre son parti éclatèrent dans la tragédie atroce du 24 aoï}t, dont il fut la première victime. Avec lui disparut l'idéal de politique nouvelle qui avait été sa pensée suprême, et la France, trébuchant dans le sang, descendit rapidement vers l'anarchie et les hontes qui marquèrent le règne des derniers Valois.
Dès lors, la renommée de Coligny, en entrant dans l'histoire, est livrée aux jugements les plus opposés.
A la fin du xvr siècle, son nom soulève l'enthousiasme ou la haine. Aux yeux des protestants, sa gloire apparaît tragique, à jamais consacrée par la Saint-Barthélémy. La Ligue, inféodée aux Guises, maudit son souvenir. Les rares esprits qui dominent alors les passions de leur temps, de Thou, qui veut être impartial par amour de la justice , Brantôme, qui l'est souvent par simple indifférence morale, laissent voir en passant
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l'impression profonde qu'a produite sur eux la grandeur austère de Coligny. Lorsque le parti des politiques triomphe avec Henri IV, sa réhabilitation est solennellement proclamée. Au xvii e siècle, son.souvenir peu à peu s'obscurcit. On ne veut pas réveiller les luttes religieuses; le culte toujours croissant de la monarchie et de l'unité catholique relègue dans l'ombre les figures des grands séditieux d'autrefois. On ne voit plus, dès lors, dans Coligny que le sectaire inflexible, le chef redoutable du parti qui faillit démembrer la France. La surprise de Richelieu eût été grande si quelqu'un s'était avisé de lui dire que les vastes projets politiques qu'il tenait de Henri IV avaient d'abord été conçus par l'amiral huguenot. L'histoire officielle d'alors a pendant longtemps son jugement tout fait sur Coligny. Elle oublie les services qu'il a rendus au pays, affecte d'ignorer son patriotisme, et quand elle ne le charge pas de complicité dans l'assassinat de François de Guise, elle trouve, dans son prétendu complot contre la royauté, une circonstance atténuante pour la répression sanglante de la Saint-Barthélémy. Le vrai type de cette manière d'écrire se voit dans Varillas, historiographe de la cour sous Louis XIII. On ne peut rien imaginer de plus sec, de plus inintelligent et de plus faux que sa façon d'apprécier le caractère et le rôle de Coligny (1). On aime à signaler, en contraste avec ces injustices de l'opinion, le jugement de Bossuet qui,
(1) Dans ses Vies de François II et de Henri III et dans son Histoire des révolutions en matière de religion. Chez le P. jésuite Daniel, historiographe sous Louis XIV, un sens historique beaucoup plus élevé l'emporte parfois sur les préventions de sa robe et de son temps.
v! VIE DE COLIGNY.
frappé de la grandeur de Goligny, raconte avec émotion sa mort et rend hommage à son patriotisme en rappelant que « tout ce qu'on employait pour décrier Famiral ne servait qu'à illustrer sa mémoire (1). »
Il faut arriver à Saint-Simon, à ce ferme esprit si dégagé à certains égards des préjugés de son époque, pour rencontrer un jugement équitable et vraiment supérieur sur l'amiral. Le voici tel qu'on l'a retrouvé récemment dans une page qu'il faut citer (2) :
« Henri IV, dit Saint-Simon, eut pour maître le plus sage et le plus honnête homme de son temps, le plus grand capitaine, le plus adroit à tirer parti des événements les plus fâcheux, et à relever son parti de ses chutes et de ses plus grandes pertes, le plus habile à le tenir uni et à parer à tout ce qui pouvait le diviser ; enfin, le plus désintéressé, le plus prudent, le plus aimé et le plus estimé d'un parti dont il fut toujours rame et le soutien, le plus autorisé chez les étrangers, dont il savait s'appuyer pour les secours et les négociations, le plus considéré du parti contraire, le plus généralement admiré et respecté pour ses vertus. Tel fut l'amiral de Coligny, si peu heureux et si digne de l'être et d'un meilleur parti, qui fht le conducteur des premières années de Henri IV dans les armes et dans la politique. . . Heureux (ce prince) d'avoir été sous la
(J) Cotte page se trouve dans Y Abrégé S histoire de France, livre XVII, résumé dos leçons données par Bossuet au dauphin ; le manuscrit de cet ouvrage, publié pour la première fois en 1747, avait été revu par Bossuet lui-même, comme l'atteste l'éditeur do 1821.
(2) Dans le Parallèle des ttvis premiers rois Bourbons, publié par M. Faugèrc.
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discipline du plus avisé capitaine, du plus sage et du plus honnête homme de son temps ! »
Saint-Simon seul était capable alors d'écrire une telle page. Au xviii 6 siècle, le nom de Goligny reyient souvent comme une protestation contre le fanatisme. L'auteur de la Henriade raconte sa mort dans des vers qui ne s'oublieront plus ; comme historien, il juge avec élévation celui qu'il avait appelé « le plus grand des Français. » Montesquieu écrit sa parole célèbre : « L'amiral de Goligny fut assassiné n'ayant au cœur que le bien de l'État. » Le président Hénault, dans son drame de François II \ met sur les lèvres de l'amiral un langage qui n'est pas indigne de lui. L'abbé Raynal, qui, par ses travaux sur les Indes, avait été à môme d'apprécier le rôle de Coligny dans la fondation des colonies françaises, n'hésite pas à l'appeler « l'un des génies les plus étendus, les plus fermes, les plus actifs qui aient jamais illustré la France. » Après lui, l'abbé Anquetil, dans son Histoire de France, et, au commencement de ce siècle, Lacretelle, dans son intéressant ouvrage sur les Guerres de religion^ et Sismondi, dans son Histoire des Français, contribuèrent à présenter nos luttes religieuses sous un jour plus large et plus vrai. Mais la masse du public ne connaissait guère Goligny que par quelques traits de sa vie et par sa fin tragique. C'est à notre époque surtout qu'a commencé ce qu'on peut appeler la réhabilitation historique de l'amiral.
Une masse énorme de documents relatifs au xvr siècle a été mise au jour depuis une cinquantaine d'années, et a permis de juger Goligny en pleine connaissance de cause. Ges révélations ont singulièrement agrandi
vin VIE DE C0L1GNY.
son rôle ; elles ont fait ressortir l'importance des services rendus par lui à la France antérieurement aux guerres religieuses, et ont confirmé pleinement le jugement de Saint-Simon, en montrant en Coligny l'initiateur véritable de la politique nouvelle dont on a
donné toute la gloire à Henri IV. Le caractère de l'homme privé, mieux éclairé par ces clartés convergentes et par une foule de détails peu connus jusque-là, n'a fait que grandir à cette épreuve. Aussi, l'histoire générale, telle que Font écrite les Guizot, les Mignet, les Henri Martin, a-t-elle fait à Coligny une place toujours plus importante (1); mais c'est Michelet surtout qui, le premier, Ta peint avec cette divination du cœur et cette intuition merveilleuse qui, chez lui, vont souvent jusqu'au fond intime des hommes et des choses. « Je ne suis pas suspect, écrit-il; je ne prodigue pas les héros dans mes livres; mais Coligny est le héros du devoir, de la conscience. J'ai beau l'examiner, le sonder, le discuter ; il résiste et grandit toujours. Au rebours de tant d'autres exagérés follement, celui-ci, qui n'est point le héros du succès, défie l'épreuve, humilie le regard. » Ce que Michelet affirme, il le prouve en montrant les
(1) Il faut ajouter ici, pour ne pas être injuste, les noms des historiens allemands, les Sol dan, les Ranke, les Polenz, qui ont traité notre histoire du zvi e siècle avec tant de compétence et une si grande sûreté d'informations.
Parmi les publications qui ont le plus contribué à faire la lumière sur ce grand passé, il faut mentionner la France protestante, de MM. Haag, et la précieuse collection du Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme français, édité d'abord par M. Charles Read, et dont M. Jules Bonnet, le premier éditeur des lettres françaises de Calvin, est depuis tant d'années le directeur infatigable, toujours à l'affût de tout ce qui touche à l'histoire de la Réforme française.
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hautes vues de ce ferme esprit, la vigueur et la ténacité de son génie militaire, l'intégrité de son âme se détachant sur le fond de cette sinistre époque, droite devant la perfidie, allant toujours où le devoir rappelait.
On s'étonne qu'une telle vie n'ait pas eu de bonne heure un historien. Au xvi e siècle, trois ans après la morl de Coligny, parut en latin une biographie de J'amiral que Ton attribue d'ordinaire à François Hotman. Nous indiquons, à la fin de cette préface, dans une note étendue, les raisons très sérieuses qui nous empêchent de nous ranger à cette opinion. La Vita Co- Unii n'en reste pas moins à nos yeux une source très importante pour la biographie de l'amiral. Un siècle plus tard, Sandras de Courtils publia une Vie de Gaspard de Coligny (Cologne, 1686 ; 2 e édit., 1691). Ce sieur de Courtils, ancien capitaine au régiment de Champagne, s'était rendu en Hollande en 1 683 et y avait publié des pamphlets politiques, des mémoires, des romans historiques, des biographies de plusieurs hommes d'État; de retour en France, il fut emprisonné neuf ans à la Bastille comme écrivain séditieux, et mourut en 1712. Nous ne savons s'il était protestant; en tout cas, il se donne comme tel dans sa Vie de Coligny. C'est une espèce d'aventurier littéraire, dont l'imagination féconde ajoute aux faits réels qu'il raconte des conversations et des détails de son invention. Sa biographie de Coligny, très favorable d'ailleurs à son héros, est un livre indigeste, qui contient des erreurs graves et des faits romanesques. Cependant le côté militaire de son sujet est mieux
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Il est singulier que les protestants du refuge n'aient point .songé à glorifier la mémoire de Coligny. Le vaste répertoire de Bayle, dont la critique s'exerce sur tant de questions et dont l'imagination curieuse se plaît souvent à des .sujets équivoques, ne renferme pas une pagf relative au grand huguenot !
\H: nos jours, on doit citer la notice sur Coligny fJan.s la France protestante de MM. Haag (1), l'étude ai remarquable de M. Jules Tessier, qui ne touche, du
(1) La notice a «'té agrandie et complétée par M. H. Bordier dans la seconde édition, actuellement en cours d'exécution, de cet important ouvrage.
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reste, qu'à quelques parties de la vie de l'amiral (1), et surtout l'œuvre vraiment monumentale de M. le comte Jules Delaborde (2). Ce dernier s'est attaché à suivre la vie de l'amiral jour par jour, en dépouillant avec un soin scrupuleux tous les documents qui s'y rapportent, soit chez les historiens du temps, soit dans les correspondances diplomatiques (Oàlendar of State papers d'Angleterre, rapports et lettres des ambassadeurs italiens ou espagnols, lettres des représentants des Églises réformées en France et à l'étranger, etc.). M. Delaborde a fait plus : il a recueilli, avec une admirable patience, soit dans les divers fonds de la Bibliothèque nationale et aux Archives, soit dans les archives des cantons suisses, de Turin, du British Muséum, tout ce qui pouvait s'y trouver des lettres de Coligny ; il en a inséré dans son ouvrage beaucoup d'inédites, ou en a donné d'abondants extraits. Travail considérable, tout pénétré d'une vraie piété filiale pour la mémoire du grand huguenot et où [devra désormais puiser quiconque voudra pénétrer dans l'intimité de Coligny (3).
(1) Vomirai Coligny, étude historique par Jules Tessier. (Paris, Sandoz et Fischbacher, 1872).
(2) Gaspard de Coligny, amiral de France. (Paris, Fischbacher, 1879- 1882, 3 forts volumes in- 8°).
(3) n faut, en mentionnant ces biographies de Coligny, rappeler les pages souvent éloquentes que lui ont consacrées M. de Felice, dans son Histoire des Protestants de France, et M. Puanx dans son Histoire de la Ré formation française (t. II). Comme publication populaire, nou* citerons la Vie de Coligny, de M. le pasteur A. ftfeylan. Rappelons aussi que M. Dargaud, dans son Histoire de la Liberté religieuse en France et de ses fondateurs (Paris 1859), a mis en grande lumière le caractère et le rôle de l'amiral.
Si l'on peut reprocher parfois aux écrivains protestants trop de partialité à l'endroit de leur héros, il nous semble que, dans sa belle Histoire
xn VIE DE C0L1GNY.
Les nombreuses citations que nous faisons de l'ouvrage de M. Delaborde montrent quel profit nous en avons tiré. En publiant la présente Étude sur la première partie de la vie de l'amiral, nous n'avons pas la prétention de refaire ce qui a été accompli avec tant de savoir et de conscience. Notre but a été de présenter Goligny dans les grands moments de sa vie, jusqu'aux guerres de religion, en essayant de décrire le milieu où il se meut et de faire revivre les principaux caractères avec lesquels il est en contact. Après l'étude si détaillée et si consciencieuse que M. Delaborde nous a donnée des pensées et des actes de l'amiral, nous avons tenté de dessiner à plus grands traits cette figure centrale et d'esquisser autour d'elle des horizons plus étendus. Nous ne revendiquons pas le mérite d'avoir découvert aucune pièce absolument inédite, mais nous croyons avoir pu quelquefois tirer des informations nouvelles soit de l'étude attentive et personnelle des sources déjà explorées (1), soit de l'analyse de docu-
des Princes de Condé, M. le duc d' Au maie a cédé à des préventions injustes lorsqu'il attribue, par exemple, à l'ambition de Goligny la rupture de la paix de Vauoelles, ou qu'il nous le montre jalousant Condé. On regrette d'autant plus ces quelques taches que Ton admire sans réserve l'acceut de patriotisme élevé qui pénètre ce grand ouvrage.
Lorsqu'on parle de l'amiral, comment oublier le beau drame dans lequel M. Charles de Rémusat a su faire revivre, avec un relief saisissant, la figure de Coligny?
(1) Nous ne saurions songer à donner ici une nomenclature complète de ces sources. Bornons-nous à quelques indications. En dehors des lettres de Goligny, nous n'avons de lui que son Discours sur le siège de Saint- Quentin (162S), ses Lois et ordonnances militaires pour Vinfanterie et son Testament olographe, publié dans le Bulletin de la Soc» cThisL du prot. français; il avait écrit des mémoires qui, comme chacun le sait, furent détruits après sa mort. Plusieurs de ses discours ont été résumés par les
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ments récemment publiés et dont on n'avait pas encore fait ressortir ce qui se rapporte à notre sujet. C'est ainsi, pour ne citer qu'un exemple, que nous sommes parvenu à éclairer plusieurs points importants, grâce à la précieuse collection des lettres de Catherine de Médicis que M. de La Ferrière vient d'éditer jusqu'à l'année 1S63 et à laquelle il a joint de nombreux extraits de la correspondance de l'ambassadeur Chantonnay avec la duchesse de Parme. La correspondance latine de Calvin, aujourd'hui publiée intégralement dans
historiens du temps. Les auteurs contemporains qui nous donnent sur lui le plus de détails sont La Planche, La Place, Gastelnau, Brantôme, d'Aubigné, Davila, de Thou, les deux Ta vannes, Théodore de Bèze, dont nous avons enfin l'édition définitive (tome I er ), due à deux des savants éditeurs des œuvres de Calvin. Viennent ensuite la correspondance des réformateurs (publiée dans le grand ouvrage de M. Herminjard), les lettres de Jeanne d'Albret, d'Antoine de Navarre, de Catherine de Médicis, d'Hubert Languet, pour ne citer que les principales ; puis les extraits des archives de la maison d'Orange, publiés par Groen van Prinsterer, les lettres et les rapports des ambassadeurs d'Angleterre (Calendar of State papers analysés dans le Bull, de ta Soc. cThist. du prot. français), des envoyés de Florence, de Venise, dont nous avons l'essentiel. Nous ne connaissons que par Ranke et Soldan ceux des envoyés d'Allemagne. En ce qui concerne l'Espagne, il y a les papiers d'État de Granvelle, la correspondance de Chantonnay et de ses successeurs, mais il reste encore bien des découvertes à faire dans les archives de Simancas. Le dernier livre de M. Baumgarten, sur Bartholomaeusnacht, montre quelle lumière on en pourrait tirer. Ouvrira-t-on jamais largement les archives du Vatican? Ce que le P. Theiner en a publié relativement à la France du xvi« siècle est fort peu de chose et laisse soupçonner tout ce que l'on cache encore. La légende enveloppe encore de bien des côtés la politique des papes; le curieux ouvrage dans lequel M. G. Duruy vient de la dissiper sur un point, en faisant revivre le vrai Carafa, nous a permis de retracer avec certitude la rupture de la paix de Vaucelles. Notre travail ne dépassant pas l'année 1562, nous ne disons rien ici des sources de l'histoire postérieure, de ce qui concerne les guerres religieuses, le rôle politique de l'amiral dans les deux dernières années de sa vie, et la Saint-Barthélémy. Le nombre de docu ments qui s'y rapportent est aujourd'hui légion.
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l'admirable édition de ses œuvres, due à MM. Reuss^ Baum et Cunitz, nous a été aussi d'un grand secours.
Le volume que nous publions va jusqu'au début desguerres religieuses ; ceux qui ne connaissent, avant tout, Coligny que comme chef armé des protestants s'étonneront peut-être de l'importance de la carrière qu'il avait fournie avant de revêtir ce rôle. Jusqu'à nos jours, en effet, on ne voyait guère en lui, avant son adhésion au protestantisme, que le lieutenant de son oncle le connétable ; on disait « le connétable et les Chàtillons, » commp si Montmorency entraînait ses neveux dans son orbite ; on ne savait pas à quel point l'originalité propre de Coligny s'était affirmée dès sa jeunesse. Nos lecteurs pourront, en appréciant son rôle lors de la rupture de la paix de Vaucelles, reconnaître qu'à ce moment il osa seul tenir tête à tous et conseiller la politique qui aurait évité à la France le désastre immense de Saint-Quentin. Ils verront aussi qu'en 1559, lors de l'évolution si rapide des Guises vers Philippe II, sous J'influence de Granvelle, dans ce mouvement tournant qui allait conduire notre pays aux abîmes, Coligny resta ferme et devina l'avenir.
Pour le connaître tout entier, il faut chercher à le saisir dans sa vie intérieure, dans l'ardeur de sa foi religieuse, si intense même avant qu'elle devînt protestante ; il faut comprendre la force qu'il trouva dans ses convictions nouvelles et l'enthousiasme sacré dont elles l'enflammèrent. L'amiral fut un huguenot.Quand un écrivain moderne s'écrie : « Quels grands citoyens que Coligny, du Plessis-Mornay, La Noue, d'Aubigné
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même, s'ils n'avaient pas été des sectaires ! (1) » quand d'autres, se plaçant au point de vue de la libre pensée, reprochent aux chefs protestants de n'avoir pas raisonné et agi comme des fils du xvin e siècle, nous ne pouvons que déplorer ces préventions qui rendent impossible l'intelligence de caractères chez lesquels la foi religieuse fut l'inspiration dominante et la source des plus mâles vertus.
Nous savons bien que la sympathie qui fait deviner les caractères dégénère vite en esprit de parti, et qu'elle transforme aisément ses héros en saints. Dans l'étude du xvi 6 siècle, où les croyances sont sans cesse en présence, la tentation est grande d'arborer une bannière et de tirer sans scrupule sur le drapeau ennemi. Nos lecteurs verront l'effort continuel que nous avons fait pour n'y pas céder ; ils se convaincront, nous l'espérons, que nous avons voulu être juste ; c'est là, nous semble-t-il, la meilleure manière d'honorer Coligny.
N. B. — Nous nous sommes fait une règle stricte de ne rien affirmer sans indiquer nos sources. Toutes nos citations sont textuelles. Mais nous avons renoncé à reproduire l'orthographe du xvi° siècle, qui varie si étrangement d'auteur à auteur et souvent chez le même auteur. La reproduction servile de l'orthographe est rigoureusement nécessaire quand on publie un recueil de documents; mais nous croyons, avec d'excellents maîtres, que l'histoire générale écrite au point de vue
(1) M. de Meaux, Les Luttes religieuses en France au xvi« siècle (P. H4).
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du public n'est pas tenue de s'y astreindre. Si nou^ avions reproduit, par exemple, l'orthographe exacte de Henri II, de Catherine de Médicis, de Jeanne d'Aï— bret, avec toutes ses étrangetés, nous imposions à noslecteurs le devoir pénible d'un déchiffrement des plus ardus. Ils s'en convaincront en jetant un regard sur les textes originaux. Notez que comme l'historien est forcé de traduire les sources latines, Hubert Languet ou Calvin, par exemple, ou les correspondances anglaises, italiennes et espagnoles, tout le bénéfice de la clarté serait pour celles-là seulement. Cela est si vrai que plusieurs historiens prennent un moyen terme, adoptent en général l'orthographe moderne dans leurs citations en y laissant çà et là quelques mots de l'ancienne pour conserver un tour archaïque aux textes qu'ils reproduisent. Ce système mixte a ses avantages, mais nous avons préféré n'y pas recourir.
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