‹ Coliques sèchesChapitre 3 sur 16 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

Il y a longtemps déjà, qu’en Europe l’on avait constaté l'existence d’une maladie sévissant d’une façon endémo-épidémique, et dont la manifestation principale était l’apparition de coliques atroces. En Espagne, cette affection prit le nom de colique de Madrid ; et en 1796 paraît à ce sujet l’ouvrage de Luzuriaga (lon. Maria Ruiz, Diss. medic sobre el colico de Madrid). L'origine de cette colique fut attribuée par cet auteur «aux oxydes de plomb, de cuivre ou d’étain, qui revêtent les conduits des fontaines et les vases où l’eau est conservée», mais cette opinion ne peut guère se soutenir, comme le dit M. Urb. Coste (Mémoire sur la colique de Madrid 1823), car, dans toutes les villes de l’Europe, l’eau des fontaines circule dans des conduites de plomb, etse garde ou se distribue dans des vases de cuivre ou de terre vernissée. On ne voit pas pourquoi ces usages, communs à plusieurs pays, ne produiraient de semblables effets qu’à Madrid, et pourquoi une cause aussi générale n’agirait dans cette ville que sur un petit nombre d'individus, relativement

MORE à la population; comment elle attendrait, pour agir, certaines époques de l’année; enfin, comment elle déploievait contre les étrangers une plus grande énergie. La seule cause qui paraisse offrir quelque fondement, c’est l'influence de l'air froid du soir et de la nuit, succédant rapidement à une chaleur très forte pendant le jour: c’est celle qu'ont admise, avec le docteur Thierry (Observat. dephys. et de méd., faites en Espagne), la plupart des médecins militaires français, qu'un séjour plus ou moins long en Espagne a mis à même d'étudier la maladie. En effet, lorsqu’au mois d’avril 1808 l’armée française arriva à Madrid, cette colique ne tarda pas à sévir sur nos troupes, et avec une intensité telle, qu’on en arriva à accuser.les Espagnols d’avoir voulu empoisonner nos soldats. Larrey fut le premier à prouver que rien, dans les aliments, ni dans les boissons, n’était suspect, et qu'il n’y avait de plomb nulle part; la seule cause en était dans le mépris des coutumes du pays, où les habitants se couvrent de vêtements de laine, dès que vient la nuit, et où les Français qui passaient leur journée, sanglés dans leur uniforme, se mettaient à l'aise sitôt que la fraîcheur du soir se faisait sentir, et S’exposaient ainsi aux variations brusques de la température.

En France, on observe, dès 1616, les coliques du Poitou (Citoys. françois. De novo et populari apud Pictones dolore colico bilioso diatriba, Poitiers), et, dans les très nombreux travaux qui parurent depuis à ce sujet, nous voyons l’influence plombique être acceptée par la majorité des auteurs qui, presque tous, rapportent au vin renfermant de la litharge la cause de ces coliques. Quant à la colique de Normandie, elle paraît n'avoir été qu’une variante de la précédente, et reconnaître comme source l’emploi d’un cidre adouci avec de la litharge ou falsifié par l’acétate de plomb. Enfin, pour la colique

TES du Devonshire, il semble que l’étiologie saturnine ne puisse non plus être mise en doute.

Mais 1l est inutile de revenir sur ces coliques qui n’ont plus qu’un intérêt médiocre, et nous dirons, avec Zuber et Morache (1), «qu’il suffit de savoir qu'après avoir passé en re- »vue tous les auteurs de l’époque, et avoir mis en lumière »des délails qui avaient passé inaperçus, Hirsch est arrivé au »résultat suivant: c’est qu’autant que la critique historique » permet de conclure, pour ces temps déjà éloignés de nous, »les épidémies de colique sèche, observées en Normandie, au »Devonshire, au Poitou, etc., relevaient toutes de l’empoi- »sonnement par le plomb (généralement par l'absorption de »boissons plombifères).»

Arrivons maintenant à ceux des auteurs modernes, qui se sont le plus occupés de la question. Segond est le premier qui, en 1834 (Gazette des hôpitaux), reprend la question et établit qu’il existe, en dehors de la colique de plomb, une colique dite végétale, dont l’origine est due à l'influence des transitions subites et continuelles de chaud et de froid. «A la Guyane, dit ce médecin, où règne la colique dite végétale, on u'accusera pas la nature des vins d’y donner lieu, car le vin de Bordeaux est presque le seul qu’on y boive.»

C’est donc sur les vicissitudes atmosphériques qu'il faut se rejeter, et il ajoute à ces renseignements que toutes les années, du mois de décembre au mois de mars, souffle dans l'Inde un vent très froid, qui produit dans la même journée

des différences de plusieurs degrés au thermomètre. Dès que

ce vent souflle, le barbiers, c'est le nom qu’on donne à la colique, com mence à se manifester. Ces faits viennent à l'appui de ce qui a été observé dans la colique de Madrid, qui semble n’être qu’une des formes de la colique végétale.

{1) Diet. encyel. de méd., art. Coliques.

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En 1837, Segond publia une monographie de cette maladie qu'il appela «Névralgie du grand sympathique», et qu’il différencie absolument de la colique de plomb. Cette opinion se répandit parmi les médecins de la marine, et peu à peu, par un penchant bien naturel de l'esprit humain, on finit par exagérer la doctrine et par ne plussonger à l’étiologie saturnine possible ; il n’y eut plus que des coliques végétales. Par compensation, ilest vrai, Lefèvre écrira, en 1859 : «On a toujours représenté le sol de cette partie du Continent américain (la Guyane) comme étant la terre classique de la colique sèche; les mémoires de Fermin et de Campet avaient contribué à établir cette fâcheuse réputation, que l'ouvrage de Segond sembla confirmer», et il affirmera que de 1820 à 1822, il n’a pas vu un seul cas de colique sèche, dans cette même Guyane, ni sur le brick où il était, ni sur les autres navires, ni à terre, ni aux hôpitaux.

Du reste, il faut faire remarquer qu’au siècle dernier, époque de navigation exclusivement à voile, le plomb n’existait que sous des quantités très minimes à bord des bateaux. Les navires transportaient leur eau potable dans des barriques en bois, les machines à distiller l’eau n’existaient pas, l’usage des conserves en boîtes soudées était inconnu, et pour trouver quand même dans les coliques la cause plombique, il fallait la chercher dans les peintures. Or, ces peintures (souvent remplacées à bord par le blanchîment à la chaux) auraient dû être plus nuisibles au départ de France, alors qu’elles étaient plus fraiches, plus récentes, et c'était précisément de longs mois après, lorsque les équipages arrivaient dans les pays chauds, qu'apparaissaient ces coliques que nous pensons avoir été nerveuses, et que certains auteurs veulent avoir été toujours saturnines. On comprend donc qu'à l'apparition des premiers navires à vapeur, l'attention ne se soit pas portée immédiatement sur les

ah MIE dangers d’une intoxication saturnine plus facile par la plus grande quantité de plomb qui existait à bord: mastic au minium, caisses à eau zinguées et plus tard appareils distillatoires. Du reste, il faut dire qu’il y eut à cela une autre raison. Bien qu’en 1841, le D' Raoul, un professeur de l’école de Brest, que les hasards du service conduisirent successivement à la Nouvelle-Zélande et à Ja station des côtes Occidentales d'Afrique, fût arrivé à penser que «sous »forme de coliques, de paralysie, de coma, de convulsions, » de délire, cette maladie est tellementidentique à la maladie »saturnine, qu'on est tenté de lui assigner les mêmes causes», à cette même époque apparut un autre champion de la colique miasmatique et ce défenseur, c'était Fonssagrives. Fonssagrives, appelé aussi par deux fois à observer ces coliques sur les navires de la station de la côte occidentale d'Afrique, déclare tout d’abord que : « n’ayant trouvé ni » dans l’eau fournie par les cuisines distillatoires, ni dans une »falsification saturnine des vivres ou du vin donnés en ration »à l'équipage, la cause de cette maladie, elle Ini paraissait »dépendre d’un agent spécifique, dont il ne pouvait à la »vérité préciser la nature, mais qu'il était disposé à rappro- »cher du miasme paludéen » (cité par Lefèvre). Et en 1852, l’illustre professeur de Montpellier, établit dans les Archives générales de Médecine que « dans la très grande majorité »des cas, le début de la maladie a été précédé de l’infec- »tion marécageuse...…. , que dans presque tous, il y avait »eu antérieurement des accès de fièvre intermittente. Sans »vouloir en conclure, ajoute-t-il, que la cause miasmatique »inconnue de la colique endémique a quelques points de »contact avec le miasme fébrigène, je dirai seulement que »l'état cachectique dans lequel les accès palustres les plus »simples jettent quelquefois les malades, sous le climat des »tropiques, me paraît être une condition éminemment favo-

»rable à la production de la colique sèche.» — Un autre mémoire, publié dans la Gazette hebdomadaire, en 1857, et sa thèse inaugurale, éditèrent cette opinion d’une manière si brillante, que les anciennes idées de Raoul furent abandonnées; et l’on admit désormais l'entité morbide de la colique sèche et son origine paludéenne.

Puis vient le mémoire de Dutroulau, médecin en chef de la marine, service colonial, (Un mot sur la colique végétale. Paris 1855), qui tend aussi à établir la non identité de la colique saturnine et de la colique végétale.

En 1856, un des hommes qui a occupé depuis, non seulement dans la médecine navale, mais dans le monde médical de son époque, un des premiers rangs, et qui a été un de nos maîtres les plus distingués, le D'J. Rochard publie,« Sur la non identité de la colique de plomb et de la colique sèche des pays chauds», un mémoire qui acheva de fixer l'opinion d’une manière si précise, que tout le monde suivit ce courant d'idées, exagéra la doctrine et bientôt l’on en arriva à croire qu’il n'existait plus que des coliques nerveuses. Comme on le voit, l’esprit médical était alors tout à droite, il ne va pas tarder à tomber {out à gauche.

En effet, en 1859, paraît un livre qui produit une véritable révolution non seulement dans la médecine navale, mais dans le monde médical tout entier. Le D' Lefèvre, directeur du service de santé à Brest, homme d’un savoir remarquable et doué d’une intelligence et d’une érudition supérieure, ayant soigné, pendant de longues années, les malades renvoyés des pays chauds pour coliques sèches, fut frappé de la similitude des symptômes de ces coliques avec ceux des coliques saturnines, conclut à leur identité et «formula d’une manière positive, sans hésitation, et en apportant des preuves, qui ont paru abso- »lues à beaucoup, qu’il n’y avait pas de colique végétale, qu’il »n’y avait qu'une colique de plomb, et que là où on avait

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»cru à un empoisonnement miasmatique, il n’y avait, à pro- »prementparler,qu'unempoisonnementsaturnin» (Bérenger- Feraud) (1). On se mit alors à rechercher le plomb et on le trouva dans tant de cas, que bientôt il devint le seul, l'unique coupable, et la théorie de la colique miasmatique, sapée dans -ses fondements, ne tarda pas à s’écrouler et à disparaître.

Nous craindrions d’étendre, outre mesure, cette question historique, en citant les conclusions auxquelles arrivait Lefèvre ; mais nous ne pouvons passer sous silence les quelques lignes où il résume, pour ainsi dire, son livre tout entier. «Il »résulte enfin de faits nombreux et bien observés, qu’on a »décrits sous lenom de colique sèche, des cas decolique satur- »nine, sur la nature et la cause desquels il n'aurait pas dû »s’élever de doute, si on avait voulu tenir compte des quan- »tités de plomb ou de composés plombiques que nous,avons »vus exister sur nos vaisseaux, et, si l’on s'était préoccupé » davantage de l'influence que pouvait exercer sur la santé »des équipages les appareils divers que nous avons décrits »au chapitre IL: (1° cuisines etappareilsdistillatoires ; 2° pom- » pes à eau douce; 3" étamage ; 4° charniers; 5° vases en étain; »6° zincage des caisses à eau).»

Pour n’être qu'impartial, il faut reconnaître que Île travail de Lefèvre eut une portée très grande, et qu’il obtint du Ministre de la marine que le plomb fût proscrit de tous les appareils où il peut être remplacé par d’autres corps. Si donc il y a eu, à la suite de la publication de ce livre, des exagérations de doctrine, si toutes les fois qu’on n’a pas pu découvrir l’origine saturnine de coliques observées, on a voulu conclure quand même à l’étiologie plombique, cependant il faut constater que l’œuvre de Lefèvre a été utile et profitable, en faisant diminuer autant que possible les quantités énor-

(1) Maladie des Européens au Sénégal.

ASS mes de plomb (13 à 14,000 kilog. pour un navire), employées à bord des vaisseaux, et, par là, le danger de l’intoxication. A la suite de ce travail remarquable à tous les égards, si concluant, si plein d'arguments aussi forts que bien présentés, les défenseurs de l'opinion adverse, étonnés d’abord, discutèrent ensuite et finirent par se ranger à l’opinion du maître. C’est à ce moment et de cette manière que J. Rochard, Fonssagrives firent leur évolution.

La colique végétale avait vécu etpendant quelques années l'opinion que toutesles coliques étaient saturnines, régna avec une autorité et une intolérance absolues.

En 1868, Dutroulau (qui avait quitté les Antilles par suite de sa mise à la retraite en 1857), dans son traité «des maladies des Européens dans les pays chauds», fait amende honorable et n’admet que l'existence de la colique de plomb. Nous arrivons en 1876, et d’une discussion qui eut lieu sur la colique sèche des pays chauds (Rulletin de l'académie de médecine, 2 mai 1876), il semble ressortir que la colique endémique n'existe pas.

Nous disons, il semble, car si, dans cette séance; M. Leroy de Méricourt s’est posé en défenseur absolu et intransigeant de l'identité des coliques saturnines et nerveuses, d’autres, tels que Gubler et M. Rufz de Lavizon, ne furent pas du même avis. -— Gubler «continue à croire à la réalité de la »colique sèche des pays chauds d’origine tellurique ou mias- »matique ; et cette opinon, dit-il, me semble justifiée par les »récits de plusieurs médecins distingués de la marine, no- »tamment par les détails circonstanciés contenus dans un rapport officiel de mon savant collègue de Montpellier, » M. le professeur Fonssagrives, sur la station de la Reine Blan- »che, je crois, dans les eaux du Sénégal, ou d’un autre point »de la côte occidentale d'Afrique.»

M. Rufz de Lavizon, croit que «M. Leroy de Méricourt à

»été trop exclusif, il n’a envisagé que l’étiologie de la coli- »que sèche à bord des navires, étiologie dans laquelle le » plomb joue certainement un rôle important; mais il paraît »avoir laissé de côté la colique sèche, qu'on observe sur les »côtes où dans l’intérieur des terres. Les rôles sont depuis »quelques années singulièrement intervertis. Autrefois, tous les accidents étaient dus à une influence tellurique où mias- »matique, et l’on méconnaissait absolument l'intoxication »plombique; aujourd’hui, c’est l'inverse, la colique sèche »n'existe plus ettous les phénomènes morbides qu'on ob- »serve ne sont que des accidents saturnins. C’est, selon nous, »aller trop loin.»

Enfin, à ces paroles prononcées par M. Leroy de Méricourt dans la même séance, «l'opinion des médecins de la marine » paraît actuellement unanime sur ce point. Le programme »des questions pour le concours des différents grades, dressé »dernièrement par une réunion des Directeurs des écoles et » des Professeurs, présidée par l’Inspecteur général, ne con- »tient pas de question relative à l’endémicité d’une colique »dans les pays chauds»; nous objecterons que,quelques années après, ce même programme a vu, sur la demande des Directeurs des écoles et des Professeurs, rétablir ce titre de coliques sèches, qui semble de nouveau admettre la non identité des coliques saturnines avec d’autres coliques des pays chauds.

Du reste, il ne faut pas oublier, pour compléter cet historique, la«Relation d’une épidémie de coliques sèches», observée à Montpellier en 1872 par M. le professeur Castan, qui a démontré l’origine paludéenne de cette colique et posé des objections auxquelles on n’a pas répondu. N'ayant pas trouvé de voie possible à l'introduction du plomb, le professeur de Montpellier, tout en concluant à l'existence d’une colique

nerveuse, ne demaude qu’à être convaincu de l’origine satur-

nine de cette épidémie. C’est ce que personne n’a fait. Et ces

VF HODTES observations faites en France avec tous les moyens d'investigation, que n’ont pas bien souvent les médecins qui observent aux colonies ou à bord des navires et avec toute l’autorité scientifique de M. le professeur Castan, présentent pour nous des garantiestelles, qu’il nous semble indiscutable qu’il se soit agi là de coliques nerveuses. Nous ne faisons que citer ici cette relation, nous proposant de l’analyser et de nous en servir quand nous en serons arrivé à la nature et aux preuves des coliques nerveuses. Nous citerons enfin, dans ce rapide, mais déjà trop long historique, l'ouvrage de M. Bérenger-Feraud, actuellement directeur du service de santé à Toulon (Traité clinique des maladies des Européens au Sénégal), ouvrage auquel nous ferons de nombreux emprunts, et qui conclut aussi à ce que nous appellerons le dualisme des coliques sèches.

Pour ne pas donner trop d’extension à ce chapitre, nous nous sommes vu forcé d’omettre bien des travaux, et notamment des thèses qui ont été publiées sur le sujet qui nous occupe; nous nous sommes contenté de citer les mémoires les plus intéressants ou les plus importants.

COLIQUES NER V EUSES.

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