TV
Pour expliquer les conséquences d'une soi-disante erreur de l'architecte du clocher sud qui se serait aperçu trop tard d'un biais de 0m10 dans le raccord de la nef et de la façade, M. Mayeux soutient que les trois portails occupaient leur emplacement actuel au moment où l'on jetait les fondations de la tour méridionale. Ce biais insignifiant lui suggère un moyen d'expliquer pourquoi les voûtes d'ogives du prétendu porche bâti entre les deux tours auraient laissé des traces en arc brisé sur le clocher nord et en plein cintre sur le clocher sud. J'ai expliqué ces traces par de grandes arcatures de forme différente sur chaque tour, mais, suivant M. Mayeux, la courbure en plein cintre visible dans la partie basse du clocher sud, sur la face du nord, est un effet de la section oblique d'un arc brisé. Or, en regardant la figure suivante, mise soigneusement à l'échelle, voici ce qu'on peut constater. Pour que le tracé de l'arc en tiers point A devienne par une section biaise le plein cintre B avec la même flèche H, il faudrait que la face nord du clocher fit un biais de 7m40 environ par rapport à une perpendiculaire tombant sur la façade. L'argumentation de M. Mayeux est donc invraisemblable. Avec une différence de 0m10 répartie sur une longueur de 16 mètres qui correspond à celle du clocher sud. la coupure des lunettes ne produirait aucun effet appréciable.
Si la. colonnette A, dont la base est seule visible à droite sur la face méridionale du clocher nord, soutenait des voûtes au lieu d'une simple arcature en tiers-point, on est forcé de faire retomber sur son chapiteau un arc formeret, une branche d'ogives et un doubleau, malgré son faible diamètre de 0m33. La même observation s'applique à la colonnette B, au nord du clocher sud. Enfin la trace de l'arc brisé qui se voit sur le mur entre la pile centrale de la tour du nord et le mur de façade, au dessus de la première arcade de la chapelle basse, vient fournir un dernier argument contraire à la théorie de M. Mayeux.
A gauche, la courbe en tiers-point ne vient pas s'appuyer sur un chapiteau qui aurait occupé la place de celui de la tribune d'orgue projetée au xvie siècle, mais sa retombée pénètre dans le mur de façade '. La façade actuelle n'occupait
1 Cf. fie. 6,
E. Lefèvre-Pontalis del.
donc pas le même emplacement quand la tour du nord fut bâtie. La colonne englobée dans l'épaisseur du mur ne pouvait servir de point d'appui qu'à une arcature et non pas à des voûtes, dont les retombées seraient venues s'engager dans un retrait à l'angle du clocher nord et de la façade. La pénétration correspondante n'est pas visible aujourd'hui sur la face nord de la tour du sud, parce qu'elle est dissimulée sous une arcature en plein cintre surhaussé appareillée par Jean de Beauce en 1510, quand il fut chargé d'établir une tribune d'orgue1; Enfin, si on avait bâti un porche voûté d'ogives sur le flanc sud du clocher nord, pourquoi l'architecte de la tour méridionale se serait-il donné la peine de démonter la pile de droite du portail de la Vierge et de scier un bout de linteau pour gagner 0m10, au lieu de planter son clocher un peu plus loin ?
Ainsi la restitution d'un porche entre les deux tours du xiie siècle soulève de nombreuses objections, mais quel était le rôle des deux grosses colonnes H et I engagées au revers de la façade de chaque côté du portail central ? Elles étaient destinées à supporter les doubleaux, les ogives et les formerets du porche primitif bâti au milieu du xne siècle en arrière des tours et précédé des trois portails romans. Quand on déplaça la façade, elles furent remontées avec les sculptures des portes, comme les assises qui portent encore la trace du cintre des anciens formerets, mais elles restèrent sans emploi, parce que l'architecte de la cathédrale gothique s'empressa de renoncer à construire un porche entre les deux tours après l'incendie de 1194.
M. Mayeux suppose que le porche sorti de son imagination s'arrêtait au niveau des modillons du bandeau qui passe sous les baies du premier étage du clocher nord, mais il n'a pas réfléchi que la toiture de son porche serait venue couper par derrière les trois grandes fenêtres en cintre brisé de la façade actuelle. Il alléguera sans doute que ces fenêtres ne remontent pas à la même époque que les trois portails inférieurs, mais il suffit de comparer la courbure en cintre brisé de leur archivolte, leurs bases à tore aplati, les feuilles d'acanthe sculptées sur les tailloirs de la baie centrale pour reconnaître
• Cf. fiff. 8.
l'identité du style des trois fenêtres et des trois portes. En outre, les pilastres cantonnés de deux colonnettes qui flanquent la fenêtre correspondent à deux petits contreforts inférieurs dont le socle est garni de grands oves perlés, comme le soubassement des portails.
En admettanl l'existence d'un porche sur le flanc sud de la tour du nord, sa toiture serait venue masquer deux arcatures en tiers-point encore intactes qui se trouvent au-dessus de la double entrée de la chapelle basse et qui ont deux petits glacis au niveau de leur appui pour rejeter l'eau de pluie. Ce simple détail prouve que ces arcatures se trouvaient exposées aux intempéries et non pas sous un toit. Dans ce dernier cas. l'architecte du clocher nord n'aurait pas jugé nécessaire de décorer cette surface du mur. Enfin, si le constructeur de la tour du sud s'était trouvé en présence d'un porche déjà bâti, il n'aurait pas fait descendre le contrefort central de la face du nord dans l'écoinçon des former»!- el il aurait remonté sa base au niveau de la tribune supérieure.
Le porche primitif, qui avait été bâti au xne siècle en avant de la façade de Fulbert et derrière les tours, avait un étage éclairé par les trois grandes baies de la façade actuelle démontées en même temps que les portails. Le niveau du dallage de cette tribune est donné par les bases des colonnettes des arcatures qui encadrent encore aujourd'hui les trois fenêtres au revers de la façade. A l'angle de la façade et d'un contrefort du clocher nord, dans l'intérieur de la cathédrale, on aperçoit une de ses colonnettes qui vient couper le tailloir d'une arcature supérieure de la tour et qui traverse la tablette de la corniche en saillie sous l'appui des baies du clocher. Il est évident que ce n'est pas une disposition primitive. Après le transport de la façade, les pilastres qui soutiennent ces colonnettes d'angle reposaient sur des colonnettes partant du sol qui ont été remplacées au xvic siècle Toute cette partie de la cathédrale serait impossible à restaurer aujourd'hui. Si l'on rétablissait les arcatures basses des tours, il faudrait creuser un retrait dans la façade pour loger la colonnette qui supporterait l'une de leurs retombées. Si l'on voulait monter un porche en tenant compte des prétendus arrachements des formerets,
il serait impossible de mettre ses voûtes d'ogives au même niveau.
Le démontage des portes de la façade
Les arguments que M. Mayeux fait valoir pour nier le démontage des trois portails de la façade sont faciles à réfuter. Cette opération lui semble invraisemblable, parce qu'il est impossible de transposer d'une porte à l'autre des claveaux dont la courbure n'a pas le même rayon , mais aucun archéologue n'a jamais soutenu qu'on avait interverti l'ordre des claveaux. Quand la porte centrale et la porte de gauche se trouvaient derrière les' tours, elles mesuraient comme aujourd'hui, la première 3m39 et la seconde 2m32 de largeur. C'est seulement la porte de droite ou de la Vierge qui fut rétrécie de 0m10, comme M. Mayeux le reconnaît luimême, en admettant le démontage de la moitié de son archivolte voisine du clocher sud.
Si M. Mayeux connaissait mieux certains portails de nos grandes cathédrales, il saurait que l'architecte de Notre- Dame de Paris a non seulement utilisé le tympan, mais aussi les voussures romanes de la porte Sainte-Anne et que les deux portails romans du transept de la cathédrale de Bourges ont été remontés au xme siècle. En outre, le portail du croisillon nord de l'église abbatiale de Saint-Denis, œuvre du xne siècle, fut déplacé pierre par pierre au xme siècle '. Vers le milieu du xne siècle on fit subir la même opération au porche de l'église abbatiale de Moissac2. La porte du nord à la cathédrale de Cahors en offre un autre exemple. Au sud de l'église d'Aizy (Aisne), on peut voir un beau portail de la seconde moitié du xne siècle plaqué contre un bas côté du xme siècle. A l'extrémité du croisillon nord de la cathédrale de Reims on a remonté au xine siècle un petit portail en plein cintre d'un style très délicat. Le portail du xnr3 siècle
1 Suger avait également démonté un autre portail à Saint-Denis vers 1110 « Per singularem atrii portam de antiquo in novum opus transpositam ». Edition Lecoy de la Marche p. 188.
2 Brutails. Notes sur quelques édifices visités par le Congrès dans le Congrès archéologique d'Agen et a"Auch, 1901, p. 308.
qui donne accès dans le bras sud du transept de la cathédrale de Saint-Omer y fut transporté à la fin du xive siècle. Il serait facile de citer d'autres opérations du même genre faites dans Le cours du moyen âge '. Les architectes des monuments historiques les ont renouvelées de nos jours avec un plein -arcs, comme M. Selmersheim dans la restauration du porche méridional de Notre-Dame de Chartres.