RACCORD DU PORTAIL ET DU CLOCHER SUD
contrefort primitif du clocher qui faisait une saillie vers le nord. En effet, ce ressaut correspond à celui de la tablette de la corniche qui passe sous les baies du premier étage de la tour et qui fut entaillée par l'architecte qui remonta la façade. Ce n'est pas une pierre relancée, car au dessus du cavet le bandeau torique qui contourne la base du clocher fut coupé pour loger le premier angle rentrant du portail de la Vierge dont l'arête est remplacée par une gorge.
M. Mayeux m'accuse d'avoir supprimé une tablette Z ' qui aurait été invisible sur le plan d'ensemble de mes fouilles. Cette tablette d'angle, qui mesure 0™ 23x0"' 12, serait l'assise de la base do l'ancien porche suivant sa théorie, mais si ce ressaut existait avant le clocher sud, il devait correspondre à un contrefort. Or pour rétablir la largeur primitive du portail de la Vierge, il y aurait lieu d'éloigner de 0m 10 vers le sud la pile de droite du portail de la Vierge. Cette opération aurait pour résultat de cacher complètement la colonnette tangente à la tour méridionale derrière le contrefort restitué sur la tablette. En réalité, ce ressaut provient d'une erreur commise par l'appareilleur ou d'un repentir de l'architecte. Il est bon de faire observer que la première assise de base du portail de la Vierge du côté droit fut retaillée pour faire encoche dans la tablette en question, dont la moulure ne continue pas sur la face du socle qui vient buter contre la tour.
Si la façade avait été collée contre le clocher nord peu de temps après sa construction, les joints de son soubassement devraient coïncider avec ceux de la tour. Or les quatre premières assises du clocher nord mesurent en partant du pavage 0m28,- 0m45, 0m41 et 0m47 et celles du portail de gauche, audessus de la troisième marche, ont 0m38, 0m30 et 0m63. Malgré la différence d'épaisseur entre les assises, on fit cependant correspondre les joints supérieurs de la première assise des portails et du second lit du clocher nord, mais néanmoins le cavet des socles des portails est à 0m 12 au dessus du second cavet continu du clocher nord.
M. Mayeux prétend que le cavet de la première assise des portails, qui se voit uniquement sur le socle des pilastres de
« Cf. fij. 14.
la porte centrale, coïncide avec le premier cavet continu du clocher nord. C'est une lourde erreur, car ce cavet mesure 0m 13 de hauteur et le cavet inférieur des pilastres n'a que 0m10. Au niveau des bases du portail de gauche, une pièce de raccord verticale vient boucher l'entaille faite dans le clocher pour loger le socle garni d'oves. C'est encore une preuve du démontage, comme la réduction de saillie du contrefort voisin, car l'architecte était évidemment gène par l'existence des deux tours pour avoir réservé un dosseret aussi étroit entre les clochers et la première colonnette des portails latéraux.
Une dernière objection à faire à la théorie de M. Mayeux est d'ordre purement chronologique. Il prétend que les trois portails sont antérieurs au clocher sud qui était en construction en 11 45, suivant le témoignage de Robert de Torigni 1 . Or M. de Lasteyrie, dans une étude magistrale, a longuement exposé les i-aisons iconographiques qui permettent de faire remonter ces portails au troisième quart du xn" siècle '-'. D'ailleurs, il suffit de comparer les bases, les chapiteaux et les tailloirs de leurs colonnes avec les détails correspondants de la tour du sud pour constater que ce clocher porte l'empreinte d'un style moins avancé. Il est évident que la tour méridionale devait être presque achevée quand on mit la dernière main aux sculptures des trois portails. Si M. Mayeux persiste dans son opinion, il devra donc réfuter tous les arguments de M. de Lasteyrie pour reporter la partie basse de la façade à une date voisine de l'incendie de 1134.
Dans mon premier article, j'avais cherché à dater les portails romans de la cathédrale de Chartres, en les comparant à la porte du même style qui donne accès dans la nef de la cathédrale du Mans du coté sud. Comme les moulures et les quatre figurines de la croisée d'ogives du porche du Mans sont identiques à celles des voûtes de la nef. consacrée le 28 avril 1158 par Guillaume de Passavant3, on pouvait le
1 Historiens de Fumer, t. XIII, p. 290.
2 Le portail royal de la cathédrale de Chartres, dans les Etudes sur la
sculpture française au moyen âqe. Cf. Monuments Piot publies par l'Académie 'les Inscriptions et Belles-Lettres, t. VIII, p. 1 à 28.
3 Gesla Guillelmi apud Mabillon. Vetera analecta, y. 330.
faire remonter à la même époque. Or M. Gabriel Fleury a démontré que ce porche voûté d'ogives fut collé après coup contre le portail en plein cintre '. Il faut donc reculer la date du portail du Mans vers 1150 et j'admettrais volontiers qu'il est antérieur aux trois portes occidentales de Notre-Dame de Chartres.
Apres avoir réfuté les critiques de M. Mayeux, en montrant qu'il s'est lancé dans la voie des hypothèses les plus hasardées, je voudrais souligner le désaccord absolu qui existe entre nous au sujet des façades successives de la cathédrale de Chartres. M. Mayeux ne croit pas qu'on puisse identifier les murs découverts sous le dallage avec les fondations de la façade de Fulbert et du porche de Raimbaud. Je soutiens que leur alignement et leur appareil coïncident avec les textes pour fixer leur date et leur destination. M. Mayeux suppose que le clocher nord était flanqué au sud d'un porche qui fut contrebuté plus tard par la tour méridionale. J'affirme qu'il .n'y a jamais eu de porche voûté entre les deux clochers, mais on avait bâti au xne siècle un porche voûté d'ogives et précédé des trois portails romans devantla façade de Fulbert, c'est-à-dire derrière les tours. M. Mayeux croit que les trois portails romans ont toujours occupé leur emplacement actuel. Je pense au contraire avec MM. Viollet-le-Duc 2, Paul Durand 3, Vôge 4, de Lasteyrie s, Merlet 6, l'abbé Bulteau 7, Lanore3, et l'abbé ClervaP, qu'ils furent démontés pierre par pierre et j'ai prouvé qu'ils ne s'élevaient pas au fond d'un porche, comme on l'a souvent répété.
1 Revue historique et archéologique du Maine, t. LUI, 1903, p. 35.
2 Dictionnaire d'architecture, t. VII, p. 393.
3 Monographie de Notre-Dame de Chartres, p.
4 Die Anfànge des monumentalen stiles im Mittelalter, p. 3, note 2.
5 Etudes sur la sculpture française au moyen âge, p. 13.
e Notre confrère avait pressenti les résultats des rouilles de 1901 en restituant, dès le. mois de novembre 1900, le plan du porche voûté d'ogives qui s'élevait derrière les tours.
7 Monographie de la Cathédrale de Chartres, t. Il, p. 25.
8 Reçue de l'Art chrétien, t. XLIX, 1900, p. 37 et 39. fl Chartres, sa cathédrale, ses monuments, p. 28.
Si j'ai modifié quelques détails des contreforts en donnant une nouvelle restitution d'une face de chaque tour, j'ai maintenu les grandes arcatures qui encadraient la double entrée des chapelles. Mes conclusions restent basées sur les fouilles de 1901 et de 1903 et sur les observations que j'ai publiées dans mon étude précédente. M. Mayeux avoue que mes découvertes ont profondément modifié ses opinions, mais il n'en a pas moins repris dans son article toutes les théories qu'il avait exposées au Congrès archéologique de 1900. Il va donc continuer à restituer entre les deux clochers un porche dont les fondations n'existent pas, dont les colonnes d'angle se trouveraient noyées dans la façade et dont les arcs formerets en tiers-point et en plein cintre atteindraient quatre niveaux différents, mais les archéologues et les architectes qui étudieront la cathédrale sauront bien se former une opinion après avoir pesé la valeur de nos arguments respectifs.