XIV SIECLE
Étude comparative avec la peinture historique du Palais royal d'Étampes
u milieu des merveilles renfermées dans le Trésor de la Cathédrale de Sens, figure, sans être trop éclipsé, un parement d'autel en broderie de soie, qui fut en son temps une œuvre d'art de premier ordre, mais dont l'extrême délicatesse a contribué à faire le malheur, car nous le voyons aujourd'hui incomplet, usé, détérioré, sali. Jl fut légué à l'église en i38q par une comtesse d'Etampes, Jeanne de Brienne-Eu, dame de Château-Chinon, femme de Louis 11 d'Evreux, comte d'Etampes'.
i. Elle était la fille de Raoul de Brienne, premier du nom. comte d'Eu et de Guines, de la branche des rois de Jérusalem, nommé connétable de France vers i332 ou i335, mort dans un tournoi organisé en l'honneur de Philippe de France en 1344; et de Jeanne de Mello, dame de Lormes et de Château-Chinon. Elle fut mariée une première fois à Gautier VI. comte de Brienne, connétable de France, duc d'Athènes, fils de Gautier V et de Jeanne de Chàtillon; elle se remaria par contrat du 16 janvier i357 à Louis II d'Evreux, pair de France. Elle mourut à Sens le 6 juillet 1389 et
Avant découvert en cet objet des rapports de date, d'origine et de composition artistique avec la peinture du Palais royal d'Etampes, qui continue d'être l'objet de notre constant intérêt, nous avons cru devoir l'étudier de près et faire ressortir ce que nous a suggéré son examen.
Son authenticité est certaine; elle est garantie notamment par des mentions dans les inventaires rédigés en 1446 et 1004'.
On sait en outre que l'exécution du parement n'est pas due à l'initiative de la comtesse d'Etampes, qui l'avait seulement reçu, par héritage ou autrement, des parents de son premier mari, Gautier VI de Brienne, duc d'Athènes2.
Selon les plus grandes probabilités, le parement avait été exécuté sur les ordres de Gautier V de Brienne et de sa femme Jeanne de Châtillon, car il porte les écussons de ces deux personnages.
fut enterrée à l'abbaye de Saint-Denis, dans la chapelle de Notre-Dame la Blanche, dite de la reine Jeanne. Par son testament, elle laissa mille francs d'or à l'abbaye de Saint-Denis (La Chenaye-Desbois et Badier, Dictionnaire de Ut .\oblesse, Paris, 1864, t. IV, p. 1 25 et suiv.).
1. « Deux dociers ou draps d'autel que donna feu Madame d'Estampes, l'un blanc [petit et extroit], à ymages de la Nativité Xotre-Seigneur, bordé de vermeil tout autour, à escussons de plusieurs armes, doublé de toille perse. . . » Cf. abbé Chartraire. Inventaire du Trésor de l'église primaliale et métropolitaine de Sens (Sens et Paris. 1897, P- 32).
2. Gautier VI, comte de Brienne et de Fiches, fut dépossédé de son duché d'Athènes, en i3i2, par les Catalans. Apres avoir servi le roi de Naples. il s'empara du pouvoir à Florence, en 1042. Ses exactions le firent chasser du pays peu de tepms après. Réfugié en France, il fut nommé connétable par le roi Jean en i356. Quelques mois plus tard il était tué à la bataille de Poitiers. Il ne laissait point d'enfants; c'est en secondes noces qu'il avait épousé Jeanne de Brienne-Eu sa cousine. — Deux de ses ancêtres, Henri et Gautier de Brienne, furent parmi les chevaliers qui s'embarquèrent avec Louis IX pour la septième croisade, à Aiguës- Mortes, en 1248.
Gautier, comte de Brienne et duc d'Athènes, vécut plus ou moins rapproché de la Cour de France jusqu'en i3o6. En i3o5, il fut désigné comme pleige des conventions du mariage de Jeanne de Valois avec le comte Guillaume Ier de Hainaut, par Charles de France, comte de Valois1. Vers i3oô, il se rendit en son duché d'Athènes et bientôt guerroya contre des voisins; la dernière lutte lui fut fatale : il fut tué sur un champ de bataille en i3i 2 2.
Jeanne de Châtillon appartenait aussi à une très haute famille, et son père, qui joua un rôle très important dans notre histoire, a passé toute sa vie aux côtés des princes qui figurent le plus vraisemblablement dans la peinture d'Étampes. Elle mourut fort âgée en.13543.
Il n'est pas inutile de rappeler ici l'existence occupée et même glorieuse de Gaucher II de Châtillon4, comte de Porcéan (dont on a fait depuis Porcien). Ayant été nommé connétable de Champagne par Philippe le Bel, vers 1286, il se signala à la bataille de Courtrai en i3o2, après laquelle il fut promu connétable de France. En cette qualité il prit une part importante dans la victoire de Mons en-Pévèle
1. Charles de Valois, fils du roi Philippe II[, est un des chevaliers que nous supposons représenté dans la peinture d'Étampes (L.-Eug. Lefèvre, La peinture historique du Palais royal d'Étampes, avec un appendice sur la peinture de la chapelle de Farcheville, dans les Annales de la Société historique et archéologique du Gâtinais, 1908).
2. En i3o5; il avait réalisé une somme importante sans doute en vue de son expédition : avec le consentement de sa femme, il avait vendu aux doyen et chapitre de Troyes 200 livres de rentes sur les rentes et issues de la ville de Troyes et de ses foires pour 6600 livres petits tournois.
3. Elle fut enterrée dans le chœur de l'église des Jacobins de Troyes.
4. Châtillon-sur-Marne. Il était en outre sire de Crécy et de Crèvecœur.
en 1304. Il accompagna le prince Louis, fils aîné du roi, au voyage qu'il fit en Navarre, où par sa prudence il pacifia les troubles de ce royaume, et fit couronner ce prince dans la ville de Pampelune, en i3o~. En i3i5, il assiste au jugement rendu contre le comte de Flandre. 11 eut la principale direction des affaires sous Louis le Hutin, qui le nomma un de ses exécuteurs testamentaires. Après la mort de ce roi, il fut élu tuteur de l'enfant dont la reine était enceinte, et chef du Conseil des Grands auxquels fut confié le gouvernement de l'Etat pendant l'interrègne. C'est ici que se découvrent les étroites relations entre Gaucher de Chàtillon et Louis Ior d'Evreux, baron d'Etampes. La mort du roi Louis X suscita une compétition pour la régence entre Charles de Valois, fils de Philippe le Hardi, et son neveu Philippe le Long. Louis d'Evreux et Gaucher de Chàtillon s'entendirent pour favoriser Philippe : ils allèrent à sa rencontre et le ramenèrent au Louvre dont ils se firent ouvrir les portes par force ; finalement ils précipitèrent la soumission de Charles de Valois. Gaucher de Chàtillon contribua donc ainsi à maintenir la succession légitime de la couronne de France et l'exécution de la loi salique. Il assista à Reims au sacre de Philippe le Long en 1 3 1 7 , et en 1022 à celui de Charles le Bel, qui le nomma son exécuteur testamentaire. 11 signa en qualité de commissaire royal les traités conclus avec l'Angleterre en \ZiS et i32Ô. Lorsque la guerre fut déclarée à nouveau contre les Flamands, au commencement du règne de Philippe de Valois, il participa à la victoire de Cassel en i32o. Il mourut
en 1329. II avait épousé en premières noces, en 1281, Isabelle de Dreux, princesse du sang royal de France, dont il eut six enfants, parmi lesquels Jeanne de Châtillon1.
De ce qui précède, et étant donné que le parement d'autel du Trésor de Sens est en apparence une œuvre française et non orientale, il résulte qu'il a été exécuté au commencement du xive siècle, avant 1 3 1 2 , date de la mort de Gautier V de Brienne, et vraisemblablement avant i3o6, date du départ du duc pour la Grèce. Si l'on admet qu'un objet de broderie destiné à la décoration d'un autel est éminemment du ressort d'une femme, plutôt que le résultat des préoccupations d'un homme, il doit devoir beaucoup plus à Jeanne de Châtillon qu'à Gautier. En tout cas, Gautier et Jeanne — qui était de sang royal — furent évidemment des favoris de la Cour de France, et il n'est pas invraisemblable de penser qu'ils commandèrent le dessin et la broderie du parement à des artistes habituellement chargés d'exécuter les travaux des princes de la famille royale2.
1. Dictionnaire de la Noblesse, t. V; — Dom B. Fleureau, Les Antiquitez d'Estampes (Paris, i683), chap. xxxi à xxxiv; — etc.
2. C'est un fait admis par tous et depuis longtemps que les grands ouvrages de broderie exécutés en France ou à l'étranger furent copiés d'après les cartons d'artistes habiles et même très célèbres. On a découvert des documents d'archives qui lèvent tous les doutes en ce qui concerne les ouvrages italiens des xv« et xvie siècles : on y lit le nom de Raphaël luimême. Et on a plus que des présomptions quant aux œuvres antérieures de l'Italie ou d'ailleurs (Cf. Francisque Michel, Recherches sur le commerce. Lt fabrication, et l'usage des étoffes de soie, d'or et d'argent pendant le Moyeu Age (Paris, i852, t. II, pp. 36y et 386; — G. Migeon, Les Arts du tissu (Paris, 1909), pp. 101, 140, 146, 148, i52, 161).
Il est a propos de rappeler ici que Girard d'Orléans, peintre de Charles V,