ALPHONSE PICARD & 1 ILS, ÉDITEURS
Libraires des Archives nationales et de la Société
de l'Ecole des Chartes
LE PORTAIL ROYAL D'ETAMPES
ET LA DOCTRINE DE SAINT IRÉNÉE
SUR LA RÉDEMPTION
(IIe et XIIe siècles)
Dans une série d'études que j'ai publiées depuis une dizaine d'années sur le grand portail méridionnl à statues-colonnes de l'église Notie-Damr, à Etampes. et notamment dans une communication faite en i 886, à la Conférencede Rambouillet, j'ai expliqué, en fournissant de nombreuses preuves, que le sujet principal de ce portail ne pouvait pas être une Ascension, comme on le prétendait (1).
La scène du tympan et des voussures, — qui, entre parenthèses, fut systématiquement mutilée par les protestants allemands en 1 562 , — est, de toute évidence, apocalyptique. On voit, d'après le texte du Livre de saint Jean, comment, en cette occurrence, Jésus représenté debout symbolise l'Agneau de l'Apocalypse toujours spécifié étant debout, comme dans le Livre l'Agneau lui-même symbolise Jésus. En somme, avec plus de logique, Jésus a été représenté à Etampes sous son aspect historique, au lieu d'être figuré par un agneau, cas qui se présente à l'infini dans toutes les manifestations de l'art au moyen âge.
(1) Le Portail royal d'Etampes (Etampes, 1906), — Ibid. (2e édition, Paris, 1908). Je signale les deux éditions parce que, dans la première, beaucoup moins complète, on trouve pourtant une étude, qui manque dans la seconde, sur une scène des chapiteaux le Bain de l'Enfant, d après les Evangiles apocryphes — Le portail d'Etampes et les fausses scènes d'Ascension du xne siècle. Conférence des Soc. savantes de Seine et-Oise, à Rambouillet (Versailles, 1907 ; — le symbolisme du portail méridional de la cathédrale de Chartres iReiue de l'Art Chietien, 1907 ; — Le tympan de Cahors (Revue Je l'Art chrétien, 1907),
Jésus-homme ou Jésus-agneau ne sont qu'un seul et même personnage.
J'ai raconté comment saint Bernard, en pailant du Fils de l'Homme, justement vers l'époque de l'érection du portail d'Etampes qu'il a du reste connu, avait posé catégoriquement un principe établissant avec précision l'importante différence symbolique de Jésus quand il est représenté en Majesté, c'est-à-dire assis sur le Trône, et quand il est figuré debout: « Ou il est assis pour juger, ou il est debout pour nous aider (s/vc ut absolutior vcntas fit, aut sedet judicans, nul stal adjurons).
Cette hautaine déclaiation de l'abbé de Clairvaux termine une longue et curieuse phrase de polémique que j'ai déjà citée tout entière. Il apparaît, en effet. qu'une controverse s'était élevée entre les écolàtres de son temps, à savoir si le Chiist devait être représenté debout ou assis Elle naquit, — c'est évident, — quand il fallut choisir le mode des images destinées aux nouveaux portails qui surgissaient alorsouqueTonambilionnait de faire surgir au front des églises et des cathédrales de l'Ile-de-France, à Eiampes, Chai très, Saint-Denis, Provins, Saint -Loup de Naud, Corbeil et Paris.
Les critiques bénédictins du xvme siècle ont raillé cette futile discussion, n'ayant pas compris qu'elle avait été suscitée par les scrupules d'un art presque entièrement nouveau et demandant à s'épanouir. Elle est, pour nous, d'un vif intérêt, puisqu'il s'y mêle toutes les hésitations, toutes les aspirations de la sculpture monumentale Irançaise à sa naissance. Les éléments de cette polémique connus de nous sont malheureusement bien rares; ils suffisent cependant pour nous assurer, — et le contraire eût été vraiment surpienant, — qu'une extraordinaire éclosion d 'œuvres d'ait entraînant les plus complexes questions dogmatiques, n'avait pas laissé indifférents les théologiens.
Ainsi donc, dans la littérature scolastique du xne siècle, on reconnaît une signification symbolique claire et précise à la position de Jésus debout. J'ai piétendu que ce symbole n'était pas resté confiné dans la littérature : cela va de soi, si l'on admet avec moi que c'est l'érection accomplie de quelques portails et l'érection prévue de beaucoup d'autres qui a engendré la question discutée. Non, au peuple tremblant on n'a pas uniquement offert l'image du Chiist juge, sévère, terrible inexorable. Au contraire, on lui a très souvent présenté le Christ secourable, adjuvans, de différentes façons, tantôt sous l'aspect d'un agneau, tantôt sur la croix, et plus rarement avec la simplicité si remarquable dans le portail d'Etampes. Celui-ci, en effet, est un des exemples les plus purs de cette donnée iconographique tombée dans l'oubli et qui était corn-
plètement insoupçonnée des spécialistes, il y a douze ans, malgré qu'elle semble avoir été reconnue d'un vieux maître, le comte de Bastard, au milieu du xixe siècle. Le Christ, dans la gloire de son premier Avènement, apparaît ici véritablement comme le Sauveur, comme le Rédempteur. A mon avis, tout l'ensemble du portail d'Etampes constitue une grande image symbolique de la Réclemp tion. Je l'ai dit, mais j'en ai découvert une nouvelle preuve dont on va voir l'importance. Je résume ici la communication que j'ai faite à la Société des Antiquaires de France dans la séance mémolable du 23 septembre 1914.
A la hauteur des chapiteaux des colonnes et colonnettes, et se confondant avec eux, un grand bandeau sculpté décore chaque pied-droit du portail. L'ornementation en est presque entièrement consacrée à des scènes de la vie de Jésus, huit scènes pour l'£/jfance (Annonciation, Visitation, Joseph rassuré par l'Ange, la Natitivilé, le Bain, etc.), et quatre scènes pour la Passion (Entrée à Jérusalem, la Cène, les Femmes au Tombeau, Apparition de Jésus à Madeleine). Bon nombre de ces scènes sont remarquables au point de vue iconographique. L'influence des Evangiles apocryphes y est marquée. Dans V Adoration des Muges, ceux-ci sont au nombre de cinq et vêtus de tuniques courtes comme des roturiers ; ils ne sont pas non plus accompagnés de chevaux : ce sont là des preuves sûres de l'antériorité du portail d'Etampes sur celui de Chartres. Dans la Visite des Femmes au Tombeau, le tombeau est fermé par son couvercle, ce qui est un cas exceptionnel. Enfin, autre circonstance particulièrement digne d'être notée ici :
La scène de l'apparition de Jésus à Madeleine se rattache symboliquement à la Rédemption et du même coup au sujet principal du portail ; d'après la Légende dorée deJacquesde Voragine, Jésus se montra à Madeleine avant toute autre personne pour cinq raisons principales, parmi lesquelles celle-ci : le Christ a voulu montrer qu'il était mort pour les pécheurs. C'était évidemment bien l'idée des commettants du portail d'Etampes, mais idée discutée à l'époque avec beaucoup d'autres, notamment par Abélard.
Mais ce n'est pas tout : les deux extrémités des bandeaux les plus pioches du linteau, de chaque côté de la porte, représentent quatre scènes sans rapport apparent avec les premières. Elles forment, en effet, une petite série tout à faii à part, à laquelle on atta-
Ta <V
Portail d'Elampes
Schéma indiquant l'emplacement des scènes
sculptées dans les chapiteaux.
A Première tentation de Jésus : — P.' Deuxième tentation de Jésus: — Ci Tentation d'Adam et d'Eve ; — Il Adam et Eve chassés du Paradis : — ti Annonciation : i Visitation — 3 Joseph rassuré par l'Ange : — 4 Le bain de l"Enf«nt : — 3 Nativité; — 61 \d.ration îles Mages : — 7 Massacre des Innocents : — 8 Assemblée îles princes, de- nrétres devant Heiode ; — 9i Scène inconnue cachée par un mur ancien : —I» el 11 Entrée de Jhmi*. a Jérusalem : - 1-' Jérusalem s'apprête à recevoir J»sus - — 13, La i:<n. ; — ] ; Les Saintes Fem nés au Tombeau : — 15) Apparition de Jcmis a Madeleine.
chait une haute importance puisqu'on Ta rapprochée du tympan autant qu'on l'a pu.
A lagauche de l'observateur, on voi' les scènes des deux premières Tentations du Christ : la Tentation au désert avec les pains, et Jésus transporté sur U Temple. En face, à droite, sont sculptées les scènes de la Tentation d'Adam et d'Eve, et de leurSor/ie du Paradis terrestre.
Je ne vois pas la nécessité de m'appesantir ici sur la manière dont ces scènes sont traitées. Je ferai seulement deux remarques importantes: i°le Temple sur lequel Jésus est transporté est figuré d'une manière barbare exactement comme sur les monnaies du xne siècle, et il est surmonté d'une croix ; — i° dans la Tentation d'Adam et d'Eve, Adam cueille lui-même le fruit qu'il va manger ; c'est contraire au récit de la Bible et à la tradition iconographique. Je dirai tout à l'heure les explications qu'on peut fournir de ces bizarreries.
Un illustre évêquede Mende au xme siècle, Guillaume Durand,
auteur du Kational des divins offices, est toujours utile à consulter, quand il s'agit d'Etampes ou de Chartres, parce qu'il fut chanoine dans cette dernière ville. Or, il a parlé des Tentations de Jésus à propos du premier dimanche de Carême, mais il se contente de les donner en exemple : « Par le Carême bien observé et par une vraie pénitence, l'hommeparvient spirituellement au banquetdel'Agneau. C'est pourquoi l'Apocalypse dit : « Bienheureux est celui qui a été invité au festin des noces de l'Agneau ». (Lib. vi, c. xxxn).
Avec satisfaction j'avais naguère découvert dans ces lignes le rapport que Guillaume Durand établissait ainsi entre le sujet du tympan d'Etampes, tel que je le comprenais, et les deux particulières scènes du bandeau. Toutefois j'aspirais à un éclaircissement plus complet, plus net, plus définitif.
Quant aux deux scènes opposées concernant Adam et Eve, on conçoit aisément que nos deux ancêtres, ayant commis le péché, furent les causes déterminantes de la Rédemption : sans leur péché, qui fut la perte de l'Humanité tout entière, pas de Rédemption nécessaire. Fallait -il se contenter de cette explication et estimer qu'on avait juxtaposé les scènes de gauche avec celles de droite simplement pour illustrer le principe que « l'Ancien Testament est le Nouveau couvert d'un voile, et réciproquement ». Le cas d'Etampes, peut-être unique, me paraissait exceptionnel à tous autres points de vue, et je présumais l'existence d'un symbole encore mystérieux qu'il fallait découvrir. J'ajoute que M. Emile Bertaux, aujourd'hui conservateur du Musée Jacquemart-André, a publié un curieux ensemble d'imagesse trouvant dans un portail du xne siècle, à Barletta (Italie méiidionale), non sans analogie avec celles d'Etampes, et pour lesquelles il a prononcé, sans autre explication, le mot « Rédemption ».
Enfin, je fus éclairé, en 191 i, quand parut un ouvrage important de M. Jean Rivière, intitulé La Doctrine de saint Irénée sur le rôle du Démon dans la Rédemption . Nos quatre images étampoises se rattachent, en effet, intimement à la doctrine de l'évêque de Lyon, un des Pères de l'Eglise grecque qui mourut en 202 ou 208. Je vais rapidement résumer la curieuse doctrine qui se complique de ce qu'on a appelé « les droits du démon ».
Avec la mentalité antique quant aux droits de tout individu, qui, je crois, nous a conduit à la féodalité, Irénée reconnaissait au démon le droit d'être traité avec certains égaids. En voulant devenir l'égal de Dieu, en corrompant l'Homme et la Femme pour en faire ses créatures, et ainsi les arrachant à son Maine, Satan avait causé du désordre dans le Monde, désordre que Dieu ne pouvait tolérer. Il fallait donc vaincre Satan et ne le faire que suivant les règles de
la justice, comme il convenait au Tout-Puissant. Or, i'adversaire de Satan étant un homme, un hommeseul pouvait le vaincre suivant l'idée de justice. Donc, décidé à vaincre Satan, Dieu devait pour cela se faire homme : le premier acte de la Rédemption est la naissance du Sauveur.
Celui-ci, tenant, selon l'expression consacrée, à « récapituler » en sa personne le premier Adam, voulut compenser par son obéissance le crime de désobéissance qui avait été commis. Un acte important de la Rédemption fut donc la triple tentation de Jésus, suivie de son triomphe, qui fait une saisissante opposition à la tentation et à la chute d'Adam. Ainsi Jésus a « compensé » par son obéissance réparatrice la désobéissance du premier homme.
C'est pourquoi Irénée s'est particulièrement appliqué, dans son ouvrage contre les gnostiques, Contra Hareses, au chapitre 21 du livre V, à commenter un acte, sinon capital, du moins essentiel, de la vie de Jésus; l'acte capital étant, en effet, le sacrifice delà croix par lequel s'est consommée définitivement la Rédemption de l'Humanité.
Au cours des siècles qui suivirent la mort de saint Irénée, sa doctrine eut des fortunes diverses dont M. Rivière a raconté l'histoire en détail. Or, elle eut justement un regain de succès au XIe siècle jusqu'au commencement du x 11e qui est le temps de la construction du portail d'Etmpes. M. Rivière a cité, parmi les défenseurs les plus convaincus de la doctrine, Pierre de Celles •j- 1 1 83), évêque de Chartres, et. parmi ses plus hardis opposan;s, Abélard j- 1 1 4 2 ) et Hugues de Saint-Victor (y 1141 . Maison peut dire que la question, au moins dans sa paitie principale, a intéressé au plus haut point tous les maîtres de l'époque. Tous obligatoirement ont traité le sujet passionnant : Cur Deas homo?
Au XIIe siècle, dans toute l'Europe occidentale, on ne discutait pas la foi, me semble-t-il, sauf quand il s'agissait de convertir les Juifs. Hormis ceux-ci et quelques êtres sauvages attardés dans un vague paganisme par manque d'évangélisation, tout le monde crovait à la divinité du Christ, même les hérétiques très nombreux ; mais on controvenait à n'en plus finir sur mille points secondaires du dogme hésitant et mal établi. L'intelligence des Irançaises était très vive, subtile et insatiable de nouveauté. La création de l'art gothique est une preuve éclatante non seulement de son existence, mais de sa puissance méthodique de réali-
sation. N a-t-elle pas, en effet, dans un très court espace de temps, sur le terrain même de notre Ile-de-France, conduit l'art architectural tout près d'une perfection merveilleuse dans un mode entièrement nouveau? En vérité, elle ne trouvait pas une pâture suffisante dans le champ des sciences connues d'alors; et les esprits cultivés pratiquaient, avec plus ou moins d'ardeur, selon les goûts naturels de chacun, toutes les matières des arts libéraux des arts qui, en témoignage d'une collaboration étroite, apparaissent accompagnés de sept maîtres de l'antiquité dans le portail occidental de Chartres. C'est pourquoi, en littérature, l'intelligence du siècle se jeta si avidement sur les rares nouveautés philosophiques ou autres qui passèrent à sa portée, mais elle n'en continua pas moins à éplucher passionnément, et du reste aussi par devoir, tous les vieux morceaux. La subtilité des dialecticiens fit découvrir en ceux-ci beaucoup de questions curieuses que la sagesse des théologiens purs avaient prudemment laissées dans l'ombre. On se disputa pour savoir si le corps de Jésus-Christ est vêtu ou nu dans 1 Eucharistie : d'ailleurs saint Augustin lui-même est capable d'avoir inspiré de telles polémiques, car, interrogé sur des questions analogues, il y avait répondu à contre-cceur, mais de son mieux. Au xne siècle, ces questions révoltaient beaucoup de maîtres qui, les jugeant inutiles et dangereuses, s'empressaient de les écarter.
ToiU autrement jugée par tous fut la question du « Pourquoi Dieu s'est-il fait homme? ». Aucun sujet ne saurait être plus émouvant pourun croyant, et tous les écolàtres du xn* siècle considérèrent comme un de leurs premiers devoirs de le traiter. Un auteur anonyme a même écrit un poème à cette intention.
Par rémunération de quelques auteurs et un aperçu de leur doctrine sur la Rédemption ou des matières qui s'y rattachent, on se rendra compte, tout en se familiarisant avec la question', de l'esprit qui régna du commencement jusqu'au milieu du xn° siècle. On verra combien le champ était ouvert aux interprétations individuelles et quelles occasions s'offraient aux polémiques, même chez des gens qui n'y voyaient certainement pas malice et's'efforçaient avec scrupule de suivre les doctrine^ des anciens Pères.
Rupert, abbé de Saint-Héribert de Tuy (f i 129-11 35), professait que l'ouvrage propre du Père, c'est la Création; celui du Fils, la Rédemption; celui du Saint-Esprit, le renouvellement de la Créature.
Saint Anselme (f 1109), abbé du Bec et en dernier lieu archevêque de Cantorbéry, — qu'il ne faut pas confondre avec Anselme, autre illustre professeur de l'Ecole de Laon, — enseignait une
croyance qui peut se résumer ainsi : Aucun homme ne peut être sauvé sans Jésus-Christ. L'homme entier, c'est-à-dire composé d'un corps et d'une âme, a été fait pour jouir un jour de la bienheureuse immortalité. Ainsi il faut que l'homme parvienne à cette fin : mais cela ne peut arriver que par l'Homme-Dieu.
Pour faire suite je donnerai l'opinion de Guibert (-j- i 1 24), abbé de Nogent-sous-Coucy. Il fallait, disait-il, que Jésus-Christ fut Dieu pour pouvoir se charger de nos péchés; Jesus-Chiist devait être homme et pouvoir mourir comme homme pour le salut du genre humain : il a uni les deux natures divine et humaine ; mais c'est faire insulte au Rédempteur et à sa mère de prétendre, comme d'aucuns le font, que l'Incarnation a causé une souillure (1).
Enfin, voici maintenant de plus graves théories. Abélard fut sans doute le premier, au xue siècle, à mettre en doute les droits du démon, car lui-même reconnaissait que tous les docteurs de l'Eglise les avaient admis avant lui. Pour lui, Satan était vis-à-vis de l'homme comme un geôlier avec son prisonnier : son pouvoir ne s'étendait pas plus loin. En outre, Abélard considérait que si Dieu s'est fait homme, c'est seulement en vue de nous instruire par sa parole et par ses exemples; l'humanité a gagné sa rédemption par le grand amour que lui inspire la Passion de Jésus-Christ.
Abélard tombait ainsi dans l'hérésie de Pelage et de son disciple Célestius, laquelle hérésie niait le péché originel et la Rédemption, et fut condamnée par le concile œcuménique d'Ephèse en 481. Il remettait en question le terrifiant problème du libre arbitre, de la prédestination et de la grâce, qui depuis a troublé, comme l'on sait, les solitudes de Port-Royal et tout le xvne siècle.
Bernai d de Clairvaux ne manqua pas de faire le rapprochement. Je crois bien qu'il considérait avec prudence la participation des Tentations de Jésus dans l'œuvre de la Rédemption; mais, pour lui, le démon avait un pouvoir légitime et réel sur le genre humain. Comment! s'exclame-t il, tous les docteurs enseignent que, avant Jésus-Christ, le démon avait sur l'ohmme un pouvoir absolu gagné
(1) En passant, un renseignement: Guibert a pris un soin spécial d'expliquer que les objets qui accompagnent Jésus-Christ dans les visions des prophètes ou de saint-Jean sont seulement des figures allégoriques par lesquelles Dieu pouvait être reconnu : par suite, dans les images apocalyptiques, par exemple, le glaive à deux tranchants, les étoiles, les chandeliers, etc , jouent le même rôle pour le fidèle et sont purement emblématiques et mystiques.
par droit de conquête, et lui, Abélard, qui sait et proclame cette unanimité de croyance, se permet de soutenir l'avis contraire !
Dans le combat religieux de Bernard et d'Abélard, aux consciences également sincères, on voit les deux caractères et les deux méthodes qui se dévoilent et incontinent se choquent. L'un des adversaires, avide de progrès, appliquait à la théologie toutes les nouvelles méthodes de la dialectique, et l'autre, dévoué à la seule tradition, se révoltait contre l'abus de la philosophie dans une matière où elle n'a pas à s'immiscer. C'est là, en raccourci, le tableau de toutes les luttes théologiques qui ont divisé maîtres ou écoliers pendant une bonne partie du xne siècle, en dehors, bien entendu, des théories franchement hérétiques qui donnèrent lieu à des batailles autrement graves. Nos deux illustres champions étaient non seulement les chefs des deux partis aux tendances opposées, mais encore ils furent ceux qui le plus souvent suscitèrent les conflits.
La renommée, la gloire que sut gagner Abélard ne sont pas douteuses, mais éphémère fut toujours la chance du pauvre philosophe, esprit subtil, et par surcroît, dit-on, homme charmant et admiré. Trop hardi pour son temps, il persistait à émettre de fraîches idées qui presque fatalement devaient être tout de suite jugées inopportunes et, pour finir, combattues avec vigueur comme inadmissibles et dangereuses Toujours il trouva dressé contre soi le même adversaire acharné, redoutable, invincible, l'abbé de Clairvaux, dont l'énergie surhumaine était commandée parla foi, par un zèle d'apôtre, et par une intransigeance implacable. La fougueuse énergie de saint Bernard, qui lui a valu de tenir une si grande place dans le monde, s'alliait heureusement à une prudente sagesse de pensée s'accommodant mieux avec la mentalité générale de l'époque que la hardiesse novatrice d'Abélard. C'est pourquoi celui-ci, malgré son éloquence, malgré son génie, fut encore une fois vaincu.
En i i 84, Abélard, dégoûté à jamaisdes tracas que lui causait son abbaye de Saint-Gildas de Ruys, en Basse-Bretagne, l'abandonna définitivement. Ce fut une fuite vers une retraite mystérieuse où il s'occupa de mettre au point ses ouvrages en cours. Bientôt après, ii s'efforça de les répandre, mais on ne fut pas long à s'apercevoir combien ils étaient peu conformes au dogme et à la tradition. Bernard de Claiivaux, averti, voulut essayer de la conciliation. Il n'avait pas alors d'animosité, et peu auparavant il était allé visiter Héloïse au Paraclet. Il se rendit donc auprès d'Abélard et parvint tout d'aboid à lui faire entendre raison. Mais la bonne volonté d'Abélard dura peu; car, dit-on, sensible aux excitations d'Arnaud de Brescia, il demanda bientôt à l'archevêque de Sens de lui fournir
l'occasion de discuter publiquement ses doctrines. Henri Sanglier acquiesça, et l'assemblée sensationnelle s'ouvrit à Sens, au cours de l'année i i 40, en présence de Louis VII, des comtes de Champagne et de Nevers, de l'archevêque de Reims, de presque tous lesévêques de la province et de nombreux savants Chacun s'attendait à une discussion longue et mouvementée, mais, au contraire, Bernard ayant immédiatement dominé son adversaire, celui-ci démonté se retira en faisant juridiquement appel au pape. Dès lors le concile, considérant à part l'homme et les œuvres, se contenta de condamner en bloc les théories d'Abélard et chargea Bernard, assisté de plusiems evêques, de présenter un rapport à Innocent II. Ceci fut fait sans retard. Bernard écrivit le rapport contenant neuf propositions de condamnation. Quand Abélard se décida à partir pour Rome, le pape lui avait déjà donné tort : il avait fait brûler ses livres et l'avait rejeté hors de la communion de l'Eglise. Une fois de plus désenchanté, l'infortuné mari d'Héloïse alla faire sa soumission à Cluny et mourut deux ans plus tard, âgé de y3 ans.
Quelques-unes des théories d'Abélard condamnées à Sens se retrouvent dans ses ouvrages; mais toutes nous sont connues par le rapport de Bernard au pape ; parmi ses neuf courts chapitres de dissertation, les numéros V, VI, VII, VIII et IX ont justement trait à l'Incarnation et à la Rédemption : les renseignements fournis ci-dessus en proviennent. En outre, on possède une dure protestation de Guillaume de Saint-Thierry contre Abélard, dont les treize articles traitent de passages hétérodoxes et dignes d'être incriminés. Enfin, une note manuscrite de Bernard contient quatorze résumés de doctrines que l'on croit être les propres déclarations d'Abélard.
La mise en question par Abélard, sous un jour nouveau au xne siècle, du Cur Deus Homo et des droits du démon, constitue donc un chapitre important dans l'histoire des controverses théologiques du temps, eu égard à la matière du débat et du bruit que celui-ci fit dans le monde. Reste à savoir quel fut le résultat de la victoire remportée par Bernard de Clairvaux sur Abélard. Probablement, Arnaud de Brescia, esprit exalté, agitateur impénitent, qui avait, paraît-il, adopté les doctrines d'Abélard avec enthousiasme, ne se fit pas faute de les répandre, au courant de sa vie de grande aventure, jusqu'au jour où il fut brûlé vif à Rome : mais je ne crois pas à une influence sérieuse d'Arnaud.
A vrai dire, le résultat ne m'apparaît pas très clair ; sans doute, la victoire de saint Bernard fut foudroyante, décisive sur le moment, mais elle ne portait pas sur toute la doctrine entière de saint Irénée, et il me semble bien après tout que la théologie
contentieuse d'Abélard, sans attendre le xvne siècle, obtint par la suite une certaine satisfaction. Je propose néanmoins de poursuivre la recherche du résultat dans le domaine monumental.
Peu à peu, la doctrine de saint-Irénée tomba partiellement en discrédit : ceci est un fait certain. On se rappelle que ses trois fondements étaient l'Incarnation, les Tentations et la Mort sur la croix. On cessa de croire que les Tentations de Jésus avaient contribué à l'affranchissement de l'humanité, et, en conséquence, elles n'apparurent plus sur les nouveaux monuments qu'à titre d'épisodes biographiques dignes d'être donnés en exemple, selon la formule de Guillaume Durand que j'ai rappelée' dans le portail de Chartres où figure la Tentation de Jésus, celle-ci n'a pas d'autre caractère.
Même l'Incarnation cessa, dans l'opinion courante, d'être une partie essentielle de l'acte rédempteur. Cependant elle figure dans le portail d'Etampes représentée par plusieurs scènes que j'ai citées, l'Annonciation, la Nativité, etc. : or l'Annonciation,— qui est, en fait, vraiment la première phase terrestre de la Rédemption, — est immédiatement voisine des Tentations de Jésus ; la conjoncture est des plus heureuses et aussi bien venue que la coïncidence qui a placé la scène du Noli me tangere à côté de la Tentation d'Adam. A cause de tout cela, les sculptures du portail d'Etampes paraissent être restées un ensemble d'images unique du reste non seulement dans l'art monumental, mais partout ailleurs.
Enfin, c'est un cas tout à fait exceptionnel quand on rencontre une image faisant allusion à la Rédemption autrement que par la mort de Jésus-Christ. Je ne puis me dispenser de citer parmi ces rares exceptions le portail .de la petite église de Thann, devenue douloureusement célèbre depuis la guerre. M. G. Sanoner, qui l'a signalé, raconte qu'il y est fait allusion à la mission confiée par Dieu le Père à Dieu le Fils, et on y voit figurer Adam et Eve. J'ai moi-même découvert un curieux tableau de Lorenzo da Sanseverino, conservé à l'Athénée de Pesaro, dans lequel sont groupés : i° la Vierge couchée attendant la Nativité ; 20 la Tentation d'Adam et d'Eve ; 3° le Christ apparaissant dans l'Arbre du Mal, posé sur le serpent, et avec les bras étendus et les pieds croisés comme sur la Croix. Sur la façade de la cathédrale de Paris, dans le portail du xiue siècle, à gauche et consacré à la Vierge, Adam et Eve, aux pieds de Marie, font aussi une allusion du même genre, quoique moins directe. Dans le portail de droite de la même église, — portail qui est du temps de Louis VII, et connu sous le nom de Porte Sainte-Anne, quoique la Vierge y occupe encore la plus large place, — on s'est étonné d'y voir, sculptés dans les
voussures, le Fils de l'Homme, l'Agneau et d'autres figures apocalyptiques : c'est, au contraire, très naturel si l'on veut bien reconnaître, avec les Pères, que l'Apocalypse raconte les Avènements du Fils de l'Homme, que le Premier Avènement se rattache à la Rédemption, et enfin que la Vierge fut un instrument de celle-ci. Malgré toutes les réserves auxquelles oblige le monument, on est obligé de se rendre à l'évidence actuelle.
Bref, la mort de Jésus-Christ sur la Croix devint de plus en plus, non seulement le « point culminant» de la Rédemption, mais encore le moment unique. Par suite le Crucifix devint le véritable emblème de la Rédemption, et c'est probablement un des mobiles les plus puissants parmi ceux qui imposèrent sa diffusion et firent sa popularité. On a un peu oublié aujourd'hui ce caractère du Crucifix pour ne voir en lui que l'image attendrissante d'un fait historique dont il faut se souvenir.
C'est bien certainement aussi la cause déterminante qui a fait substituer dans les portails l'image du Christ en croix à celle du Chmt debout, selon le type d'Eiampes. J'ai rappelé, au commencement de cette étude, que le tympan du portail d'Etampes représente une scène apocalyptique, qui se trouve être l'image symbolique du Premier Avènement du Fils de l'Homme, et, selon toute évidence, ses auteurs ont prétendu en faire aussi une image emblématique de la Rédemption.
Ainsi, peu après l'érection du portail d'Etampes, on avait élevé sur les mêmes principes le portail occidental de Chartres, et, plus tard encore, celui de Cahors ; dans l'Ouest, plusieurs grandes façades laborieusement décorées reçurent comme personnage principal un Christ debout. Dans le Sud-Ouest, à La Lande de Cubzac, on sculpte un tympan apocalyptique avec le Fils de l'Homme debout. Encore, lait remarquable, parmi les scènes consacrées dans les chapiteaux d'Etampes au passage de Jésus sur la terre, ne figure pas la Crucifixion : il est seulement fait allusion à la mort de Jésus par la visite des Femmes au Tombeau, scène que l'on considère généralement comme symbolisant la Résurrection ; il en est de même à Chartres, où la place ne manquait pas, puisque, sur le bandeau, tiois fois ;iussi grand que celui d'Etampes, on a sculpté trente-huit sujets différents se rattachant à la vie de Jésus.
Cependant, entre i i 5o et i i 79, période indiquée par M. Robert de Lasteyrie, on avait conçu le magnifique portail de Saint-Gillesdu-Gard, et, malgré les difficultés d'une entreprise si nouvelle, on sculpta dans un des trois tympans une Crucifixion. L'exemple de Saint-Gilles fut dès lors quelquefois suivi : à la cathédrale de Reims, notamment, Jésus crucifié occupe la place correspondante
où, à Chartres, il figure dans son Premier Avènement. Avec le changement des idées survint l'altération des premières données iconographiques, on estima, semble-t-il, que, pour symboliser la Rédemption, Jésus, non figuré sur la Croix, était impropre ; et, en tout cas, le Christ debout fut, à une ou deux exceptions près, complètement exclu des tympans bien avant la fin du xir siècle, C'esi un cas très extraordinaire d'avoir adopté, en plein xme siècle, pour le portail sud de la cathédrale de Chartres, l'image du Christ debout et une formule apocalyptique presque analogue à celle d'Etampes, quoique d'un symbolismeplus précis et moins complexe. Mais, à Chartres, le fait est moins surprenant qu'ailleurs, si l'on peut admettre sinon la survivance complète de doctrines longtemps professées, du moins le désir de présenter une copie corrigée et améliorée du portail occidental de la même église. Unique également la donnée iconographique du tympan de Saint-Sulpice de Favière. où le Christ est sculpté debout, à moitié vêtu, tenant un calice.
Abélard, en qualité de fondateur et de directeur du monastère du Paraclet, — où il avait installé Héloïse comme abbesse, après son départ d'Argenteuil, en i 129, — avait interdit d'exposer dans la chapelle aucune image en ronde-bosse ou en relief : il autorisa seulement sur l'autel, soit une croix simple, soit un crucifix. Pour l'histoiie de l'art. ce renseignement est précieux ; en ce qui concerne l'opinion théologique d'Abélard et le sens de son acte, il faut se méfier des déductions fausses : en effet, nous avons vu le maître professant, quelques années plus taid, que la mort du Christ n'avait eu aucune action sur la Rédemption. Déjà peu après son arrivée au Paraclet, en 1 1 2 3 , Abélard, encore tout frémissant de ses querelles au sujet de la Sainte Trinité, avait imaginé d'orner son église d'un groupe de pierre composé de trois figures adossés avec des visages parfaitement semblables : il a donc ainsi montré la voie aux artistes du xv8 siècle qui se plurent à représenter la Trinité de la même manière.
Bref, ce ia ne revient pas à dire que l'image du Christ debout disparut presque définitivement de l'art. Sans parler de l'Agneau figuratif qui le symbolise, au xme siècle et pendant tout le cours du moyen âge, sur une infinité d'objets grands ou petits et de plus en plus variés, nous avons les exemples assez nombreux du Christ debout des trumeaux de portails. De notre temps, on a pris l'habitude de le désigner sous le nom du Christ enseignant, malgré que souvent il pone fermé son Livre, symbole de l'Ecriture sainte, dii-on. Le Christ debout, de formule carolingienne, qui foule du pied le lion et le dragon, a tous les droits pour être déclaré adjuvans, comme
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à Etampes. Sur la façade de Notre-Dame de Paris, l'exemple est particulièrement typique : l'ornementation de la porte centrale est, en effet, consacrée avec une grande ampleur au Jugement dernier : il me paraît évident que le Chiist debout et adjuvans du trumeau fait une parfaite opposition, si je puis dire, au Christ assis et judicans du tympan.
Le Christ des trumeaux se rencontre presque p3i tout dans des conditions identiques. J'ai tenu néanmoins à citer la cathédrale de Paris, parce que ses témoignages, — quand des restaurations anciennes ne peuvent pas les entacher de doutes, — sont d'une haute valeur, les discussions théologiques, dont je me suis efforcé de démontrer l'importance et les répercussions, ayant eu Parispour centre. Sans crainte de commettre une sottise, on peut se reporter au xne siècle et voir par l'imagination des petits groupes composés tantôt de chanoines, tantôt de seigneurs ecclésiastiques de passage, tantôt d'écolâtres ou d'écoliers, dissertant ou disputant en face de quelque portail vieux ou neuf, sur le parvis de l'église qui a précédé la cathédrale actuelle. Aucune notion précise n'existe sur l'aspect de la façade de l'ancien monument, vers i 160, quand fut décidée sa reconstruction. En étudiant toutes les circonstances, on hésite à croire que Notre-Dame de Paris ne possédait pas, depuis Etienne de Garlande, un portail imagé selon le goût du jour : ce personnage a dépensé, vers 1 i 25 ou i i 3o, à l'embellissement de la cathédrale parisienne des sommes importantes dont on ignore l'emploi. Malgré le manque de preuves et de vestiges certains, M. Paul Vitry n'a pas eu tort d'envisager l'existence d'un beau portail, et le problème doit rester posé. En m'abandonnant à cette digression, j'ai espéré faire mieux saisir l'opportunité d'un principe que je désire établir et qui sera une des conclurions de mon étude. Je trouve, que jusqu'à présent, on n'a pas estimé à sa juste valeur l'influence que les questions théologiques et iconographiques ont prise dans les constructions, démolitions ou réédifica-tions des portails durant le moyen âge. Je penseque la destruction précipitée ou simplement prématurée et le rempiacementcoûteux de certains portails, primitifs par leur iconographie, doivent s'expliquer souvent par le caractère des images tombées hors des convenances nouvelles, et par la désuétude de leur enseignement théologique, plutôt que par l'insuffisance technique etle style démodé des sculptuiesouque par une difficulté d'adaptation architecturale. La constatation de semblables occurrences est rendue difficile aujourd'hui par notre ignorance de l'existence passagère des images défectueuses. A mon humble avis, il y a là néanmoins des facteurs dont il faut tenir compte, en beaucoup de cas, dans les études historiques ou archéologiques
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des monuments : dans le cas de Notre-Dame de Paris, les considérations iconographiques peuvent aider à comprendre pourquoi l'on a peut-être sacrifié allègrement une ou deux portes imagées pas beaucoup plus anciennes que la porte Sainte-Anne.
Je ne vois pas la nécessité d'allonger encore mon étude par des conclusions que chaque lecteur a pu faire de lui-même: je désire seulement faire remarquer que les documents nouveaux apportés aujourd'hui n'infirment pasetplutôtconfirment toutceque j'ai répété quant à la date du portail d'Etampes. Visiblement le monument, encore plus doctrinal et savant que je n'avais osé tout d'abord le dire, a été étudié avec un soin extrême, et il n'est pas retardataire ; on ne saurait non plus évoquer à son égard l'idée de rusticité,
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trine religieuse exposée, c'est parce qu'il est sorti d'une époque primitive, de préparation et d'incertitude, qui, dans la circonstance, correspond à une période peu avancée dans le xne siècle : la gaucherie qui s'y découvre apparaît encore déjà atténuée dans les parties les plus anciennes du portail de Chartres et a disparu ensuite dans les autres monuments, parce qu'ils sont évidemment postérieurs Etampes et son piesiige de ville royale atteignirentleur apogée en i i 3o année durant laquelle le roi Louis VI y réunit un concile national : c'est, à mon avis, au cours de la période duodécennale précédant cet événement extraordinaire qu'il faut entrevoir l'érection du portail royal de l'église collégiale et royale de Notre- Dame.
Il me reste encore à compléter les renseignements promis au sujet des deux bizarreries signalées plus haut et qui achèvent de donner un caractère exceptionnel aux scènes des Tentations du portail d'Etampes. Ce hors-d'œuvre, comme on le verra, ne manque pas non plus d'intérêt.
On se rappelle que, selon le récit de la Bible, Eve fut tentée par le Démon et fit ensuite manger du fruit défendu à Adam. Les
i. Pour tout ce qui concerne l'histoire d'Etampes et l'église Notre-' 'ame, on peut se repoiter à mon ouvrage : Etampes et ses Monuments aux \\a et xue siècles. Mémoire pour servir à l'histoire des plus anciens monuments étampois (Paris, A. Picard, 1907).
artistes du moyen âge ont exécuté d'innombrables œuvres dans lesquelles le texte biblique n'est jamais contredit, et très souvent ils l'ont même traduit à la lettre en représentant Adam saisissant le fruit de la main de la Femme. Or, par une exception extrêmement rare, à Etampes, Eve accepte bien un fruit que le Démon, figuré
par un dragon, en accord avec un verset de l'Ap jcalypse, lui présente dans sa gueule ; mais, de l'autre côté de l'arbre, Adam agissant
apparemment de son propre mouvement, tend le bras vers l'arbre et cueille lui-même un autre fruit. On n'a signalé qu'un autre exemple du même genre : il se trouve à Venise, à l'angle du Palais ducal, dans un grand relief de date très postérieure.
L'explication de ceite anomalie est très simple. La formule s'accorde avec la doctrine de saint Irénée et des auires Pères de l'Eglise, qui mettent constamment Adam directement en cause et ne le considèrent jamais comme la victime d'Eve. Irénée, pour démontrer comment le Christ a réparé la faute d'Adam, cite le texte entier de la Genèse et, par conséquent, ne cache nullement le rôle joué par la Femme selon le Livre saint. Mais quand il disserte sur les conséquences, il oublie Eve complètement ; celle-ci ne compte plus, et seul Adam reste sur la sellette [Contra hxreses, 1. V, c. xxxm). La culpabilité d'Adam fut toujours proclamée et on s'efforça en même temps de l'expliquer pour mettre sa conduite en opposition avec celle de Jésus, le Nouvel Adam : Rupert de Thuy notamment s'attacha à cette démonstration. Abélard, lui, selon son habitude, s'est occupé surtout de rechercher le pour et le contre en relevant les contradictions des Pères : il a consacré à la question l'un des cent cinquante-sept chapitres de son Sic et non (Quod Eva seducta sit, non Adam, et contra).
D'autre part, voicice que nous constatons dans la scène de la Deuxième Tentation de Jésus. Le Temple vers le sommet duquel le Démon transporte Jésus, et qui est le temple de Jérusalem, est figuré très sommairement comme un temple antique. Incontestablement le sculpteur a imité, et cela sans doute par ordre, les représentations des temples qui existaient au xne siècle sur certaines monnaies. Le cas étant, je crois, unique en sculpture, il vaut donc la peine d'être considéré de près.
Le temple, très dégénéré, est composé de fort peu d'éléments : c'est un portique à quatre colonnes sans bases et dont les chapiteaux sont vaguement indiqués, sous un toit ou fronton orné d'une sorte de chevron héraldique
renversé, et surmonté d'une croix à branches égales; pas de degrés. L'ouvrage est assez grossier.
Dans des chapiteaux de colonnes plus anciens que ceux d'Etam-
pes, on voit des édifices religieux qui sont traités comme dans les manuscrits carolingiens et représentent bien distinctement des églises romanes; dans le tympan déjà mentionné de La Lande de Cubzac, les Sept Eglises d'Asie sont figurées par des arcs surmontés d'un toit; dans le portail dJEtampes lui-même les six dais qui abritent les grandes statues représentent très habilement des monuments carrés, à grands arcs, percés de fenêtres et agrémentés à leurs angles de tours à coupoles; enfin. même les scènes des chapiteaux sont abritées sous un long bandeau saillant composé d'arcatuies et de tours dont le caractère d'église romane est identique à celui des dais que je viens de décrire. Aucune difficulté n'empêchait donc les artistes de sculpter quelque chose de semblable avec moins de relief, s'il le fallait, et s'ils ont adopté le type antique, c'est parce qu'ils avaient un motif spécial pour le faire.
Les Grecs et les Romains créèrent des médailles ou monnaies commémoratives sur lesquelles sont frappés des frontispices de temples imitant fort bien des monuments existants. C'est en voulant copier ces médailles que Charlemagne introduisit sur ses monnaies l'image du temple antique, mais exécutée de manière plus simplifiée et plus fruste. Il y ajouta une croix, qui trouva sa place au centre du péri?t\le, entre les colonnes, quand l'espace manquait au dessus Au xne siècle, les monnaies royales ne portaient plus la figure du temple: mais, sur leurs monnaies particulières, des évéques ou des abbés l'avaient adopté avec de nouvelles dégénérescences, à l'exemple, du on, de seigneurs italiens : ces monnaies portent l'inscription XRISTIANA RELIGIO. On a suggéré, mais sans pouvoir appuyer la proposition d'aucune preuve certaine, que, sur toutes ces monnaies françaises du moyen âge, le temple symbolise l'Eglise Universelle. A mon avis, les circonstances rendent la chose très vraisemblable. Du reste, un autre très curieux exemple m'incite encore à le croire. Dans le fameux évangeliaire (Bib. nat., ms. lat. iao3) exécuté pour Charlemagne par Gotescalc, celui-ci a peint en tète du manusciit plusieurs grandes images. Apiès les figures des Evangélistes, on voit celle du Christ, et ensuite, pour finir la séné, une image représentant un petit temple antique rond avec une rangée de colonnes, le monoptère de Vitruve, sans cella, type que nous représentons universellement en France depuis le xvui' siècle sous le vocable aimable de temp!e de l'Amour ; aucun personnage humain dans le tableau, mais des oiseaux nombreux qui volent autour de l'édifice surmonté d'une croix et un cerf qui s'en approche ; cette image est connue pour représenter la Fontaine mystique ou, dit-on encore, le Paradis. Le monument tout seul a
été reproduit, avec des dimensions réduites, environ cinquante ans plus tard dans un autre beau manuscrit, l'Evangéliaire de Soissons (Bibl. nat., lat. 885o) : l'omission des animaux semble indiquer que leur piésence n'est pas indispensable au symbole. Au surplus, la fontaine n'a pas d'eau apparente, et le Paradis, communément désigné, durant le Haut moyen âge, a le Verger éternel », n'a pas d'arbres et naturellement pas de fruits ! Pour ma part, je propose de reconnaître dans ce monument l'Eglise universelle, présentée comme il convient après son chef et son soutien, le Christ, tout en admettant que, entre la Fontaine mystique et l'Eglise, il ne peut pas y avoir de grande différence ; le cerf altéré ou à la recherche d'un refuge, dans l'un et l'autre cas, pourrait bien figurer symboliquement un fidèle selon la coutume A mon avis, l'édifice n'est pas un accessoire, un dais, un ciborium, comme il a éié écrit, destiné à abriter la source, mais il est, au contraire, l'élément principal. Martigny, dans son Dictionnaire des Antiquités chrétiennes, affirme que l'Eglise a été quelquefois figurée par une colonne isolée surmontée d'un emblème du Christ, agneau ou colombe : l'ensemble des deux objets, dit il, marque dans l'intention des artistes « la fermeté et la stabilité que Jésus- Christ communique à son Eglise ». Ceci expliquerait nettement pourquoi fut choisi par Gotescalc un monument où les colonnes jouent le rôle prépondérant. En outre, il s'ensuivrait peut être que l'on a eu une intention symbolique en sculptant, contre toute tradition, un temple antique dans le portail d'Etampes. Vaut- il mieux croire que l'artiste archéologue-précurseur, a voulu marquer avec un désir d'exactitude bien étrange et d'ailleurs fautif, qu'il s'agit d'un temple juif? Mais alors que vient faire cette volumineuse croix sur le monument?
Tout cela est bien bizarre Un fait certain, c'est l'anachronisme de l'emblème chrétien sur un édifice avant la crucifixion de Jésus- Christ. Sans doute, on peut encore faire cette supposition : le sculpteur ayant reçu l'ordre d'imiter l'image des monnaies, l'a exécutée comme il l'a vu, et même il a copié scrupuleusement le toit chevronné des anciennes pièces ecclésiastiques. J'objecterai que le sculpteur fut surveillé et que, très certainement, la croix sur le temple fut acceptée de plein gié par le maître de l'œuvre sinon délibérément voulue. Fut-il donc habituel au moyen âge de représenter tous les genres de temples avec une croix ? Certainement non. Mais le cas se présense quelquefois où le temple de Jérusalem est surmonté d'une i roix : j'en ai découvert un exemple au Mans, dans un vitrail consacre à la légende d'Anne et de Joachim. J'ai même vu la croix plantée au-dessus de l'arche sainte dessinée
pour une scène de la vie de Moïse dans une miniature d'un manuscrit carolingien. Il y a donc des exemples faisant incliner vers le doute. La question se resumerait-elle à «-avoir si l'on aitachait une grande importance à la croix du temple d'Etampes ? La dimension disproportionnée de celle-ci répond affirmativement. Quoi qu'il en soit, l'hypothèse subsiste, mais je ne crains pas d'avouer ma préférence pour une intention symbolique. Toutes les théories du moyen âge aboutissent au grand fait de la Rédemption, à plus forte raison doit il en être ainsi au sujet du portail d'Etampes. Me rappelant le curieux symbolisme de la parabole du bon Samaritain que nous a révélé M. Emile Mâle d'après un vitrail de Sens et l'interprétation donnée au temple des monnaies, je suis porté à croire que le temple d'Etampes. s'il veut représenter historiquement le temple de Jérusalem, figure aussi symboliquement l'Eglise Universelle afin de nous rappeler que, dans le giron de celle-ci, se trouvent, pour qui veut bien en bénéficier, la Rédemption et même la récompense.