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ARCS-BOUTANTS

PAR

Eugène LEFÈVRE-PONTALiS

DIRECTEUH DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'ARCHÉOLOGIB

PROFESSEUR A L'ÉCOLE DES CHARTES

MEMBRE DE LA COMMISSION DES MONUMENTS HISTORIQUES

PARIS SOCIÉTÉ GÉNÉRALE D'IMPRIMERIE ET D'ÉDITION

ANCIENNE IMPRIMERIE LEVÉ

71, rue de Rennes, 71

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L'ORIGINE DES ARCS-BOUTANTS

Parmi les trois éléments essentiels de l'architecture gothique, l'arc brisé, en usage dans un grand nombre d'églises romanes, précéda l'emploi systématique de la croisée d'ogives, tandis c{ue l'arc-boutant apparut en dernier lieu dans la seconde moitié du xn^ siècle. Dans les plus anciennes nefs voûtées d'ogives et flanquées de bas-côtés, les architectes s'étaient contentés d'épauler les murs goutterots par des contreforts, comme dans les églises romanes. On peut encore le constater à Acy-en-Multien, à Bury, à Cambronne, à Foulangues, à Saint- Germer, à Saint- Vaast-les-Mello, à La Yilletertre (Oise), à Chars, à Poissy (Seine-et-Oise) ; à Coulonges (Aisne) et, jadis à Saint- Evremont de Creil, comme dans les églises rhénanes du XII® siècle (1), mais à Saint-Etienne de Beauvais, les voûtes d'ogives de la nef s'écroulèrent au xiii® siècle, comme à la cathédrale de Saint-Dié. Le même accident se produisit plus tard à Saint-Germer, à Gonesse, à Meulan, à Poissy, à Saint-Martin d'Étampes, à la Trinité de Caen et à Ouistreham (Calvados) (2). En Normandie, les voûtes d'ogives primitives de Bernières, de Creully (Calvados) et celles qui furent lancées après coup à Saint-Etienne de Caen, à Boscherville, à Lessay sont encore intactes, malgré la

(1) Guebwiller, Rosheim, Saint-Jean-des-Choux, Sainte-Foi de Sélestat.

(2) Dans plusieurs nefs du xiii« siècle, comme à Créteil, à Chennevières-sur-Marne, à Vitry-sur-Seine, à Ennery, à Gonesse et à Triel la chute des voûtes fut la conséquence d'un épaulement insuffisant.

^ L ORIGINE DES ARCS-BOUTANTS

largeur du vaisseau central et l'absence d'arcs-boutants r ceux de la nef de la cathédrale du Mans ne sont pas antérieurs au xv® siècle. De même, tous les chevets gothiques du xii^ siècle, entourés d'un déambulatoire, étaient dépourvus d'arcs-boutants, comme quelques nefs d'églises rurales du xiii^ siècle, à Ennery, à Nesles-la-Vallée, à Santeuil (Seine-et-Oise), à Rozoy-en-Brie et à Yilleneuvele-Comte (Seine-et-Marne),

Avant d'expliquer pourquoi et comment les premiersarcs-boutants furent appareillés après coup pour arrêter l'écartement des murs des absides et prévenir la chute deleurs voûtes, il faut réfuter deux opinions très répandues sur leur origine. Plusieurs archéologues admettent que les voûtes en quart de cercle qui recouvrent les bas-côtés. en Poitou et en Provence, et les .tribunes en Auvergneont donné aux architectes gothiques l'idée de les découper par tranches pour épauler les voûtes d'ogives au xii^ siècle. A l'appui de cette théorie séduisante au premier abord, Viollet-le-Duc cite les voûtes en quart de cercle des tribunes de la nef de Saint-Etienne de Caen (1) qui semblent bien destinées à reporter la poussée des voûtes d'ogives de la nef sur les murs extérieurs des galeries (2)^ Or, ces voûtes refaites au xvii^ siècle qui devaient exister dès le XI® siècle (3) , comme les voûtes d'arêtes des tribunes de Jumièges, n'ont pas été établies après coup quand la nef fut recouverte de voûtes sexpartites au milieu du XII® siècle. Il serait plus juste de chercher le prototype des. arcs-boutants dans l'usage des arcs-diaphragmes lancés sur une nef et contrebutés par ceux des collatéraux, comme à Villers-Saint-Paul (Oise), à Presles et à Cerny-en-Laonnois (Aisne),

(1) Dictionnaire d'archileclure, t. I, p. 61,

("2) On voit des voûtes du même type dans les tribunes du chœur de la cathédrale de Gloucester.

(3) Des chapiteaux primitifs surmontent encore les colonnes des doubleaux à l'extrémité orientale de la galerie du nord.

L ORIGINE DES ARCS-BOUTANTS O

Les maîtres d'œuvre gothiques de la seconde moitié du XII® siècle avaient fait jouer le rôle d'étrésillons aux voûtes d'ogives des tribunes dans les cathédrales de Noyon, de Senlis, de Laon, de Notre-Dame de Paris, <lans les églises de Saint-Remi de Reims et de Notre-Dame de Châlons, mais ce procédé était beaucoup moins efficace ■que dans les églises romanes vu la grande différence de niveau des deux voûtes. D'ailleurs, les tribunes de Saint- Etienne de Beauvais, de Saint-Evremont de Creil, du chevet de Saint-Germain des Prés et de Saint-Leu-d'Esse« xent étaient recouvertes d'un toit en appentis. Seul le constructeur de la collégiale de Mantes, en recouvrant les tribunes de berceaux brisés transversaux, avait imaginé un système d'épaulement rationnel et original. Quant à la courbe en quart de cercle donnée aux plus anciens arcsboutants, c'était une nécessité de construction qui ne dérive pas de l'imitation des voûtes du même type, car les architectes romans du sud-ouest épaulèrent également les voûtes des nefs non éclairées par des voûtes d'arêtes, comme à Notre-Dame la Grande à Poitiers et à Saint- Savin (Vienne) ou par des voûtes en berceau brisé, comme à Melle et à Aulnay-de-Saintonge.

M. Choisy est d'avis que les architectes qui épaulèrent après coup des voûtes romanes par des arcs-boutants, comme celles de la nef de Vézelay, furent les véritables inventeurs de cet élément du style gothique (1). Viollet-le- Duc a refait tous ces arcs qui n'étaient pas antérieurs au XIII® siècle, comme le prouve le profil des larmiers. Or, à cette époque l'usage des arcs-boutants était très répandu. A la cathédrale d'Autun et à Notre-Dame de Beaune les arcs-boutants ne sont pas antérieurs au xiii® siècle. En réalité, les constructeurs de quelques grandes églises gothiques du xii® siècle redoutèrent la poussée des voûtes d'ogives centrales et cherchèrent à l'annuler tout d'abord

^1) Histoire de Varchileclure, t. II, p. 300.

O L ORIGINE DES ARCS-BOXJTANTS

soit par des murs-boutants, soit par des arcs disposés dans les tribunes ou dissimulés sous les combles inférieurs avant de monter à l'extérieur au-dessus des toitures des déambulatoires et des collatéraux de véritables arcs-boutants capables de reporter la poussée des nervures et des doubleaux sur des culées.

Le vaisseau central de la basilique de Constantin et une salle des tbermes de Dioclétien sont épaulés par des éperons triangulaires dont les arrachements sont encore visibles et qui s'appuyaient sur les arcs transversaux des bas-côtés. Ce système fut également adopté au xii® et au xiii^ siècles par les architectes lombards qui lancèrent des voûtes d'ogives au-dessus d'une nef, comme à Saint- Michel de Pavie, à San-Savino de Plaisance, à San-Fidele de Come, à Borgo-San-Donnino, à Chiaravalle du Milanais, à Rivalta-Scrivia, à Morimondo, à la cathédrale de Parme. Tous ces murs-boutants, plus ou moins remaniés, dépassent légèrement le toit en appentis des collatéraux : ceux de Sagra-San-Michele et de Cerreto sont percés d'une baie pour faciliter la circulation (1).

En France, les plus anciens exemples de murs-boutants se voient encore aujourd'hui au chevet de Saint-Martin des Champs à Paris. Montés en porte-à-faux sur les doubleaux du déambulatoire, ils dépassent légèrement sa toiture annulaire et mesurent l'^jSS de longueur sur 0"^,55 d'épaisseur (2). Il en résulte que leur tête vient buter au-dessous des fenêtres hautes de l'abside, c'est-à-dire beaucoup trop bas pour épauler les nervures rayonnantes du sanctuaire. M. Choisy a signalé des éperons du même genre qui chargent les doubleaux des bas-côtés contre les murs goutterots de Saint-Lazare d'Avallon, dont la nef est voûtée

(1) Kingsley-Porter. Lombard archiledure, pi. 52, 53, 54, 64, 154, 175, 184, 192 et 196.

(2) Cf. Guide du Congrès de Paris, p. 110 et 111.

L ORIGINE DES ARCS-BOUTANTS

d'arêtes (1). A Pontigny (Yonne), l'architecte de l'abbatiale qui n'avait pas prévu les croisées d'ogives de la nef monta des murs-boutants sur les doubleaux des collatéraux en les perçant d'une baie pour faciliter la circulation sous les combles inférieurs, comme à Altenberg, en Allemagne.

Relevé de M. Bœswillwald.

Mur-boutant SOUS les combles des tribunes àLaon.

Cette disposition visible à la cathédrale de Soissons, derrière le triforium, et à la cathédrale de Chartres, sous le comble des bas-côtés et du déambulatoire, existe également à la cathédrale de Laon, sous la toiture des tribunes de la nef, du transept et du chœur. Au-dessus des voûtes des bascôtés de l'église du Mont-Notre-Dame (Aisne), détruite par les Allemands, une voûte en quart de cercle du xiii^ siècle destinée à porter des dalles remplissait le même rôle.

(1) Histoire de V architecture, t. II, p. 302.

8 l'origine des arcs-boutants

Notre confrère, M. Marcel Aubert, est d'avis que cette disposition devait exister à Notre-Dame de Paris, autour du chevet du xii^ siècle (1), avant la construction des arcsboutants du xiii^ siècle à double volée, dont il reste un témoin à l'angle du chœur et du croisillon nord : on sait qu'ils furent remplacés au xiv^ siècle par des arcs de très grande portée. C'est une ingénieuse hypothèse, mais on ne voit plus aucune trace de cette disposition. Viollet-le-Duc n'a signalé aucun arrachement de ces éperons qui auraient dû mesurer 5m. 50 de hauteur à leur tête entre les roses obscures et qui auraient écrasé les doubleaux des tribunes du chœur. Je suis persuadé que les deux contreforts de 0 m. 60 de largeur sur 0 m. 58 de saillie qui épaulent à l'est la nervure centrale des voûtes sexpartites des croisillons sont des témoins de la disposition primitive, tandis que les anciens contreforts de l'abside furent réduits à 0 m. 47 de largeur et à 0 m. 23 de saillie par l'architecte qui lança les grands arcs-boutants du chevet. En effet, derrière le socle de la colonne isolée qui porte la tête de l'unique arc-boutant du xiii® siècle à double volée au nord du sanctuaire, on voit encore deux ressauts contre îe parement du mur qui permettent d'évaluer la largeur de l'ancien contrefort à 0 m. 72. Les murs-boutants font également défaut à Noyon, à Sens, à Saint-Remi de Reims et à Notre-Dame en Vaux de Châlons, malgré l'assertion de quelques archéologues.

Les arcs lancés sur des tribunes lambrissées, au droit des piles d'une nef ou d'une abside remplissaient un rôle inefficace, mais ce système d'épaulement contenait le germe d'un des principaux éléments de l'architecture gothique. Les tribimes du chœur et du transept de Durham, en Angleterre, renferment des arcs-diaphragmes en plein cintre qui contrebutent les voûtes d'ogives du

{!) Noire-Dame de Paris, sa place dans Varchileclure du xii* au XIV» siècle, p. 97.

J. Bilson, del.

Arc-diaphagme des tribunes du chœur à Durham.

Arcs-boutants dans les tribunes de la nef à Durham.

L ORIGINE DES ARCS-BOUTANTS

sanctuaire commencé en 1093 et terminé en 1104 (1), mais dans les tribunes de la nef, on voit de véritables arcsboutants construits vers 1133, en même temps que les voûtes d'ogives du vaisseau central. Dans la cathédrale de Norwich, commencée en 1096 par l'évêque Herbert de

Ruprich-Robert, deL

Arc-boutant dans les tribunes à Norwich.

Loringa (2) et dont la nef fut achevée par son successeur Everard (1121-1145), on voyait au xii^ siècle dans les tribunes du chevet, des arcs-boutants en quart de cercle, dont il existe des témoins au niveau du tas de charge :

(1) Cf. Bilson (John). Les origines de Varchiteciure gothique en Angleterre, dans la Revue de l'Art chrétien, 1901, p. 373.

(2) Monasticon anglicanum, t. W, l, p. 13.

L ORIGINE DES ARCS-BOUTANTS

ils s'appuyaient sur des colonnes jumelles et des chapiteaux romans encore intacts. On les supprima quand les parties hautes du chœur furent rebâties après la chute de la flèche centrale en 1463. Dans les tribunes de la nef, les arcs furent seulement projetés parce que l'architecte n'osa pas voûter le vaisseau principal. Il faut donc considérer les arcs-boutants de Durham et de Norwich comme les plus anciens exemples connus et datés. On peut les comparer à ceux qui existent sous le toit des bas-côtés à la Trinité de Caen et dans les tribunes, à Saint-Gabriel

E. Cbauliat, del.

Arcs-boutants de la nef à la Trinité de Caen.

(Calvados) (1), et qui furent ajoutés pour épauler des voûtes sexpartites, mais les arcs-boutants des galeries hautes, à Chichester, sont primitifs et antérieurs au milieu du xii^ siècle.

(1) Ruprich-Robert. L'architecture normande aux xi« et xii« siècles, pi. LXXX.

L ORIGINE DES ARCS-BOUT ANTS

M. Ruprich-Robert suppose qu'à Cerisy-la-Forêt (Manche), l'arc-diaphragme de la nef était épaulé par deux arcs-boutants, mais il a eu tort d'en rétablir un dans la coupe de la tribune du nord (1), car l'arrachement au revers de la pile ne suffit pas à en prouver l'existence, A Saint- Évremont de Creil, j'ai constaté avant la démolition si regrettable de cette église que les arcs bandés sur les galeries hautes venaient buter sur les contreforts primitifs de la nef du xii® siècle voûtée d'ogives, mais dépourvue d'arcs-boutants à l'origine.

Suivant l'opinion de plusieurs archéologues, les arcsboutants dissimulés sous la toiture des tribunes à Saint- Germer seraient les plus anciens exemples de ce système d'épaulement Ces arcs, dont il n'existe plus que des arrachements le long de la nef, sont encore visibles autour du chevet, entre les baies rectangulaires qui aéraient les combles des galeries (2). Leur tête pénètre dans les anciens contreforts, mais je crois qu'ils furent construits après coup, comme à la Trinité de Caen et à Saint-Gabriel (Calvados). L'architecte qui ne les avait pas prévus redoutait si peu le danger de la poussée des voûtes qu'il s'était contenté de monter des colonnes engagées de faible diamètre entre les fenêtres hautes de l'abside, en comptant sur les voûtes d'arêtes des galeries hautes pour étrésillonner les murs. Au xvi^ siècle, on prit. le parti de monter de véritables arcs-boutants contre les dernières travées de la nef et sur les flancs du transept. A Chars (Seine-et-Oise), les tribunes lambrissées du chevet renferment également des arcsboutants dissimulés sous le comble en appentis, mais au xiii^ siècle on appareilla d'autres arcs extérieurs.

Plusieurs architectes du xiii^ siècle adoptèrent cette solution médiocre dont l'avantage était de protéger les arcs-boutants contre les intempéries, mais qui avait l'incon-

(1) L'architecture normande, pi. LXXII.

(2) A. Besnard. L'église de Saint- Germer de Fly, p. 42.

l'origine des arcs-boutants 13

vénient d'épauler les murs au niveau des fenêtres hautes, c'est-à-dire beaucoup trop bas. A Bougival (Seine-et- Oise), à Ferrières (Seine-et-Marne), et à Angicourt (Oise), il faut pénétrer sous le comble des collatéraux pour deviner la présence d'arcs-boutants, comme ceux qui sont dénaturés dans les tribunes d'Arcueil, de Bagneux et de Champigny.

A Mouzon (Ardennes), des arcs-boutants inférieurs existent sous la charpente des tribunes voûtées d'ogives. Ce système adopté par l'architecte Guillaume l'Anglais dans le chœur de la cathédrale de Cantorbéry qu'il achevait en 1184 (1), persiste en Angleterre au xiii^ siècle, à Pershore, à Salisbury, à Wells, dans le transept de la cathédrale d'York, dans les chœurs d'Exeter, d'Ely et même à Winchester, au xv^ siècle, avec l'usage d'arcs-diaphragmes, comme à Lincoln.

Tous ces arcs sont bandés bien au-dessous du point où s'exerce la poussée des ogives et des doubleaux cjui correspond au niveau du tas de charge. Bien que la hauteur des absides gothiques se fût beaucoup accrue pendant la seconde moitié du xii® siècle, les architectes avaient cru suffisant d'épauler leurs murs supérieurs par de simples contreforts, même quand elles étaient entourées d'un déambulatoire. En voyant les effets dangereux de la poussée qui commençaient à se faire sentir à la fin du xn^ siècle et au début du xiii® siècle, leurs successeurs se décidèrent à monter des culées et des arcs-boutants après coup autour des chevets. Comme les absides que je vais étudier étaient dépourvues d'arcs-boutants à l'origine, on a le droit de prétendre que les ronds-points de Saint-Denis, des cathédrales de Senlis et de Noyon présentaient la même particularité. A Saint-Denis, les arcs plus ou moins modernes étaient l'œuvre de Pierre de Montereau qui rebâtit le

(1) Chronica Gervasii, dans Mortet (Victor). Recueil de lexles relatifs à Vhisioire de l'architecture en France, p. 228.

L ORIGINE DES ARCS-BOt'TANTS

chevet au milieu du xiii^ siècle ; à Senlis, ils sont postérieurs à l'incendie de 1504 et à Noyon les arcs que Florent Bluet avait appareillés en 1461 (1) en même temps que ceux qui épaulent les tribunes du chevet furent remplacés au milieu du xviii^ siècle.

Malgré certaines apparences trompeuses, il est certain

h. i.>l'-vr'-l'ûntalii, phot.

Arcs-boutants de l'abside à Domont.

que l'abside de Saint-Germain des Prés, consacrée en 1163, était caractérisée par l'absence d'arcs-boutants, comme plusieurs autres de la même époque. La plantation défectueuse des culées ne suffirait pas à prouver l'addition des dix arcs en quart de cercle (2), car les colonnes engagées sous leur tête font corps avec l'appareil du mur en hémicycle, mais on peut s'étonner que le maître de l'œuvre ait devancé de quarante ans ses successeurs du commence-

(1) Archives de l'Oise, G. 1.380

(2) Cf. E. Lefèvre-Pontalis. Elude hislorique et archéologique sur Saint-Germain des Prés, dans le Congrès de Paris, p. 363.

l'origine des arcs-boutants 15

ment du xiii® siècle qui surent prévoir la nécessité de monter des arcs-boutants autour d'une abside. Or, l'étude du chevet de l'église de Domont (Seine-et-Oise) qu'on peut attribuer à la seconde moitié du xii® siècle donne la solution du problème. L'abside, entourée d'un déambulatoire, est encore flanquée de ses quatre anciens contreforts formés d'une colonne à pans coupés, comme à Saint- Germain des Prés, dont le chapiteau à feuilles d'acanthe est surmonté d'un glacis de trois assises. A la fin du XV® siècle, deux culées, décorées de motifs flamboyants, furent établies au sud-est pour recevoir des arcs qui viennent buter sous l'astragale des chapiteaux, mais les autres arcs-boutants ont été refaits à l'époque moderne. L'architecte du chœur de Saint-Germain des Prés n'eut donc qu'à supprimer le glacis des contreforts supérieurs primitifs pour faire porter la tête des arcs-boutants sur des colonnes plus anciennes qui jouaient le même rôle qu'à Saint-Martin des Champs et à Saint-Germer où elles sont encore intactes.

Autour du chevet de Notre-Dame de Paris, commencé en 1163, l'année même où fut dédié celui de Saint-Germain des Prés, le maître de l'œuvre s'était fié à l'épaisseur des murs et aux anciens contreforts pour résister à la poussée des voûtes, comme à Saint-Remi de Reims dont le chœur s'élevait vers 1170. Trente ans plus tard environ, l'abside de cette dernière église menaçait ruine, d'autant plus que les voûtes d'ogives des tribunes n'étaient pas plus contrebutées que celles du sanctuaire. Il fallut donc établir après coup entre les chapelles rayonnantes de fortes culées. Le premier arc en quart de cercle vient buter au droit des doubleaux des tribunes et le second arc de plus grande portée s'appuie sur une colonne cannelée plantée après coup sur le chemin de ronde extérieur. C'est le plus ancien exemple d'un fût isolé destiné à soulager la tête de l'arc, comme dans les cathédrales de Reims et d'Amiens. Le trumeau qui sépare les triplets n'étant pas assez large

L ORIGINE DES ARCS-BOUT ANTS

pour correspondre à la section de l'arc, la tête recouvre la retombée des boudins et du cordon des fenêtres voisines.

E. Durand, phot.

Arcs-boutants de Tabside à Saint-Remi de Reims.

ce qui prouve l'addition dont je vais citer d'autres exemples basés sur la même observation. La date de ce remaniement se déduit du profil des larmiers qui contournent les culées et des chapiteaux à crochets des colonnes cannelées, bien différents de ceux du déambulatoire et coïncide avec le début du xiii^ siècle.

L ORIGINE DES ARCS-BOUTANTS

Au chevet de Notre-Dame-en-Vaux, à Châlons-sur- Marne, qui présente de si curieuses affinités avec celui de Saint-Remi de Reims (1), l'addition des quatre arcsboutants principaux se fit à la même époque et suivant le même système, au moyen de culées très saillantes où

Arcs-boutants de l'abside à Notre-Dame-en-Vaux.

viennent s'appuyer les arcs qui épaulent les tribimes et la partie haute de l'abside. Leur tête empiète, comme à Reims, sur le cordon de l'archivolte des fenêtres et celle de l'arc supérieur porte également sur une colonne cannelée, ce qui me fait supposer c{ue la même équipe d'ouvriers exécuta ce repentir dans les deux édifices. A Châlons,

(I) Demaison (L.). Les chevels des églises Nolre-Damc de Châlons ■et Sainl-Remi de Reims, dans le Bullclin archéologique, 1899, p. 84.

18 l'origine des arcs-boutants

le point de butée du second arc se trouve bien au-dessous des modillons romans de la corniche. Comme l'abside est flanquée de tours jumelles, l'architecte les utilisa comme des culées pour les deux petits arcs voisins du transept.

Abbé ChartraiT' . < :.;'..

Arc-boutant de l'abside à Sens.

Dans le troisième monument de la même famille, le croisillon sud en hémicycle de la cathédrale de Soissons qui s'élève sur un terrain donné par l'évêque Nivelon (1176-1204). les doubleaux des tribunes voûtées d'ogives qui surmontent le déambulatoire portent des murs-éperons dissimulés sous la toiture. Malgré l'extrême légèreté

L ORIGINE DES ARCS-BOUTANTS

de la construction, le maître de l'œuvre avait jugé inutile de l'épauler par des arcs-boutants. Il s'était contenté de faire monter des contreforts assez saillants jusqu'à la corniche des tribunes dont les combles renferment des murs-bout an ts. Le glacis primitif des contreforts, encore visible, sert de point d'appui à une petite culée refaite par M. Corroyer en 1885, mais qui était bien postérieure au XIII® siècle, comme chacun des deux arcs-boutants.

Micusenien t, phot.

Arcs-boutants du chœur à Saint-Laumer de Blois.

L'abside de la cathédrale de Sens, voûtée avant 1160, était également dépourvue d'arcs-boutants, mais dans le dernier tiers du xii® siècle, des colonnes à pans coupés furent utilisées, comme à Saint-Germain des Prés, ou relancées pour soutenir la tête des arcs appliqués après coup. On peut encore citer un exemple caractéristique de l'addition d'arcs-boutants au chevet de Saint-Laumer de Blois vers la fin du xii® siècle. Le sanctuaire moins haut,

L ORIGINE DES ARCS-BOUTANTS

projeté en 1138, fut surélevé vers 1160 et consacré en 1186 : ses deux voûtes d'ogives précèdent un grand cul-de-four brisé. L'architecte se contenta de l'épauler par des contreforts dont quatre sont encore intacts

E. Lefèvre-Pontalis, phot,

Arcs-boutants de l'abside à Saint-Leu-d'Esserent.

sur l'hémicycle, mais ceux qui correspondent au chœur et ceux qui s'élèvent à droite et à gauche de la fenêtre centrale de l'abside servent de point d'appui à des arcs-boutants dont les culées sont flanquées de deux colonnettes ou d'une colonne engacrée.

L ORIGINE DES ARCS-BOUTANTS

L'abside de Saint-Leu-d'Esserent, dont les six arcsboutants en quart de cercle ont été montés après coup, confirme mon opinion au sujet de l'absence d'arcs-boutants au xii® siècle au chevet de la cathédrale de Senlis qui fut son prototype. Ces arcs furent appareillés au début

F. JVIartin-Sabon, phot.

Arcs- boutants du chevet à Saint -Quiriace de Provins.

du XIII® siècle en même temps que la chapelle centrale supérieure et que ceux de la nef (1) où des pointes de diamant sont également taillées svir le bord des dalles de recouvrement. Ils s'appuient d'un côté sur les anciens contreforts qui sont un peu plus larges, comme on le voit bien à droite de l'axe et de l'autre sur des culées qui s'élèvent au-dessus des contreforts primitifs bâtis entre les chapelles rayonnantes, mais comme ces contreforts

(1) Les arcs-boutants inférieurs de la nef et du chevet sont modernes.

L ORIGINE DES ARCS-BOUTANTS

étaient trop étroits, l'architecte fit déborder les culées de 0™,20 environ au niveau de la corniche inférieure.

L'addition des arcs-boutants au chevet de Saint-Martin d'Etampes au xiii^ siècle, se fit de la même manière. En efTet, les contreforts primitifs sont encore visibles, mais l'espace qui existe entre les fenêtres, comme à Saint-Leud'Esserent, rendait cette opération plus facile qu'à Saint-

Arcs-boutants de l'abside à Chars.

Rémi de Reims et à Notre-Dame de Châlons. L'abside de Saint-Quiriace de Provins présente encore un autre exemple d'arcs-boutants ajoutés au xiii^ siècle (l)pour épauler un hémicycle qui se déversait. La tête des douze arcs qui s'appuient sur une colonne engagée dans le mur après coup et sur un chapiteau à crochets, recouvre un bandeau de feuillages sculpté entre les baies au niveau de leur imposte. (1) Ces arcs ont été refaits il y a quelques années.

l'origine des arcs-boutants 23

Il faut encore signaler à Chars, autour de l'abside, quatre arcs-boutants sur six (1) appliqués au xiii® siècle sur d'anciens contreforts du xii® siècle qui se terminaient par un glacis. Pour faciliter le passage au niveau de la coursière extérieure, leur pied a été coupé au droit d'une pile isolée et montée après coup qui sert de point d'appui à leur tête. Un seul arc au sud a conservé ses dalles de recouvrement bordées de pointes de diamant. Le profil du premier larmier des culées est conforme au style du xiii^ siècle, époque de l'achèvement du sanctuaire, mais d'autres larmiers et les gargouilles indiquent une reprise au xv^ siècle. Quand la nef de Saint-Martin de Laon fut voûtée après coup à la fin du xii® siècle, l'architecte éleva des culées sur les contreforts et sur les arcs diaphragmes primitifs des bas-côtés, puis il entailla les contreforts supérieurs pour y loger la tête des arcs-boutants sous le glacis primitif.

Tous les arcs-boutants que je viens de citer sont caractérisés par le fait c|u'ils ne servent pas à l'écoulement des eaux. En effet, nos premières églises gothiques furent dépourvues de chéneaux jusqu'au xiii^ siècle et l'eau qui tombait sur la croupe rejaillissait sur le déambulatoire. Au pied des combles, une série de modillons soutenait la tablette de la corniche, même à la fin du xii^ siècle, comme on peut le voir encore à Notre-Dame de Châlons et à Saint- Germain des Prés. Au commencement du xiii^ siècle, le chevet de l'église de Gonesse présente encore cette disposition, mais les culées très saillantes des six arcs-boutants qui sont contournées par les dents de scie de la corniche inférieure, font bien corps avec le mur du déambulatoire dépourvu de chapelles rayonnantes. L'intrados de ces arcs est recouvert d'un chaperon comme à Notre-Dame de Châlons, et leur tête vient s'appliquer sur des contreforts qui s'élèvent jusqu'à la corniche, disposition très

(1) Les deux arcs qui épaulent l'abside au nord sont modernes.

24 l'origine des arcs-boltants

logique inspirée par les chandelles en usage dans les étaiements. L'architecte avait parfaitement calculé l'espace nécessaire entre les fenêtres en tiers-point pour monter les culées et pour faire buter les arcs.

Avant d'examiner comment les maîtres d 'œuvre surent prévoir les arcs-boutants des nefs et des absides au commencement du xiii^ siècle, je tiens à répondre à une objection qu'on peut formuler ainsi : peut-on admettre que les voûtes sexpartitos du xii^ siècle n'aient pas été épaulées dès l'origine par des arcs-boutants au droit des doublcaux, car leur poussée était beaucoup plus forte que celle des voûtes sur plan barlong? Remarquons d'abord que les voûtes de ce type qui recouvrent les nefs de Dernières, de Creully (Calvados), de Longpont, de Nesles-la- Vallée (Seine-et-Oise), de Rozoy-en-Brie (Seine-et-Marne) et le chœur de Saint- Julien-le-Pauvre à Paris, ne se sont pas effondrées, malgré l'absence d 'arcs-boutants.

Sans doute, leur portée est assez réduite et elles s'appuient sur des murs peu élevés, mais à Saint-Ambroise de Milan dont la nef mesure treize mètres de largeur, les grandes voûtes d'ogives du xii^ siècle sur plan carré ne sont épaulées que par les voûtes d'arêtes des tribunes et toutes les églises lombardes de la même époque voûtées d'ogives sont dépourvues d'arcs-boutants. Il est impossible de reconnaître aujourd'hui comment les voûtes sexpartites de la cathédrale de Senlis, ruinées par l'incendie de 1504, étaient contrebutées au xii® siècle. Quant à celles de la nef de la cathédrale de Noyon qui s'effondrèrent dans l'incendie de 1293, elles ont été remplacées à cette époque par des voûtes sur plan rectangulaire épaulées par les arcs-boutants actuels. Quelques-uns furent remaniés au nord quand on construisit les chapelles latérales.

Les seuls arcs-boutants encore intacts sur les flancs d'une nef recouverte de voûtes sexpartites sont ceux de la collégiale de Mantes qui ne sont pas antérieurs au premier

E. Durand, phot.

Église de Gonesse.

Ârcs-boutants du chevet.

L ORIGINE DES ABCS-BOUTANTS ^iO-

tiers du xiii^ siècle. Ils se composent, comme à Laon et à Gonesse, d'un seul arc qui s'appuie sur une autre culée au droit des doubleaux et de la nervure centrale de chaque voûte. Leur intrados porte un chéneau qui reçoit l'eau du grand comble par un coffre vertical et qui aboutit à une gargouille surmontée d'un fleuron qu'on peut considérer comme le prototype d'un pinacle. C'était une solution nouvelle et originale du problème de l'écoulement des eaux, mais elle supposait une surveillance continuelle pour éviter les engorgements et les infiltrations. Aussi Jean d'Orbais, le premier architecte de la cathédrale de Reims, commencée en 1211 par l'abside, ne crut-il pas devoir l'adopter. Autour du chevet de Mantes, les arcsboutants sont plus anciens, mais suivant la remarcpie de notre confrère M. Rhein (1) on serait fondé à croire qu'ils sont la conséquence d'un repentir de l'architecte qui n'avait pas prévu des trumeaux assez larges, entre les fenêtres hautes. Or, leurs culées très saillantes, flancjuées de contreforts latéraux supérieurs, font corps avec les assises du déambulatoire, en épaulant les voûtes en berceau brisé des tribunes du sanctuaire dont la poussée latérale s'annule au-dessus des linteaux soutenus par des colonnettes isolées. Leur tête s'appuie, comme à Gonesse, sur des contreforts en liaison avec les piédroits des fenêtres. Les chapelles rayonnantes intermédiaires furent construites après coup vers 1300.

Les arcs-boutants primitifs de la cathédrale de Laon qu'on ne peut plus étudier qu'à l'aide des relevés de M. Bœswillwald et de la photographie ci-jointe s'élevaient au-dessus d'éperons dissimulés sous les combles des tribunes et percés d'une baie qui s'amortit en quart de cercle (2). Les arcs de la nef, plus anciens que ceux du

(1) Guide du Congrès de Paris, p. 226.

(2) Ces murs-boutants forment pignons à l'extrémité orientale des bas-côtés du chevet.

L ORIGINE DES ARCS-BOUTANTS

chevet agrandi vers 1205, se composaient de deux rangs de claveaux qui retombaient sur des culées assez minces. Ceux du chœur étaient également simples et tracés en

Arcs-boutants primitifs du chœur à Notre-Dame de Laon.

quart de cercle : leur tête s'appuyait sur le chapiteau d'une longue colonnette polygonale qui se trouvait au même niveau que ceux des fenêtres. Ils ne servaient pas à l'écoulement des eaux, car leur extrados était surmonté d'un chaperon et une figurine occupe la place du coffre. Comme les arcs-boutants de cet édifice s'étaient déformés et comme leur point d'attache se trouvait trop au-dessus des

E. Lefèvre-Ponlalis, phot.

Collégiale de Mantes.

Arcs-boutants du chevet.

l'origine des arcs-boutants 27

sommiers, M. Bœswillwald les a tous reconstruits en baissant le niveau de leur tête pour raidir leur courbe.

L'architecte inconnu chargé de rebâtir la cathédrale de Chartres après l'incendie de 1194, commença les travaux par la nef et renonça aux voûtes sexpartites, mais comme le vaisseau avait quinze mètres de largeur, il établit des murs-boutants sous la charpente des bas-côtés, après avoir monté au droit de chaque pile une énorme culée qui porte deux arcs-boutants superposés et reliés par quatre arcades en plein cintre, dont les colonnettes en délit sont plantées obliquement (1), La tête du premier arc s'appuie «ur une colonne engagée dans un contrefort percé d'une baie pour faciliter la circulation sur le chemin de ronde. Une colonne creuse, surmontée d'un large citerneau à trois pans orné de crochets, recueillait l'eau du chéneau qui passait sur l'extrados du second arc.

Véritable inventeur des arcs-boutants doubles, le maître de l'œuvre avait parfaitement compris que si la poussée oblique d'une croisée d'ogives s'exerce théoriquement au point où l'appareil de la voûte cesse d'être monté en tas de charge, un mur y résiste encore mieux quand on l'étaie au-dessous et au-dessus des sommiers, mais comme il avait •établi le second arc beaucoup trop bas, on fut obligé d'en ajouter un troisième qui vient buter sur les citerneaux, après l'expertise de Pierre deChelles en 1316 (2). Les culées sont ornées de statues dans des niches, idée dont s'inspira Jean d'Orbais, au chevet de la cathédrale de Reims et les •claveaux des deux arcs pénètrent dans les contreforts comme dans une rainure, afin de leur donner une certaine élasticité. Au xiii^ siècle, les culées amorties par un ■chaperon devaient être couronnées de fleurons qui furent

(1) Dictionnaire d'architecture, t. I, p. 65.

(2) Mortel (Victor). L'expertise de la cathédrale de Chartres, dans le Congrès archéologique de Chartres, 1900, p. 314.

Th. King, del.

Cathédrale de Chartres Mur-boutant et arc- boutant de la nef.

l'origine des arcs-boutants 29

■conservés à Saint-Père de Chartres quand on les exhaussa au xiv® siècle pour recevoir un arc-boutant supérieur.

L'abside de la cathédrale de Soissons, livrée au culte en 1212 (1), est entourée d'arcs-boutants superposés, qui sont indépendants, mais dont la tête repose, comme à Chartres, sur de courtes colonnes engagées dans un contrefort. Les ■culées très épaisses, amorties par des chaperons et par trois fleurons, sont chargées à leur sommet d'un massif de maçonnerie en retrait qui joue le rôle d'un pinacle en évitant le décollement des assises supérieures (2). Le second arc-boutant n'est pas utilisé pour l'écoulement des eaux, mais les arcs-boutants de la nef, bâtie vers 1230, portaient un chéneau à l'extrados qui correspondait à une gargouille encore intacte (3). Au milieu du xiii® siècle, cette disposition fut modifiée par la pose de deux petites gargouilles sous les piles de la balustrade de la nef qui rejettent l'eau du grand comble sur le toit des bas-côtés, dont les pannes s'appuient sur des murs-éperons déjà signalés à Laon sous la charpente des tribunes. Quelques arcs-boutants doubles de l'église abbatiale de Longpont, consacrée en 1227, sont encore intacts : il faut les comparer à ceux de la cathédrale de Soissons.

Au-dessus du double déambvdatoire, dont la toiture recouvre des murs-boutants, le constructeur du chevet de la cathédrale de Chartres, postérieur à la nef, s'était contenté d'épauler les voûtes hautes par deux arcs superposés qu'il avait rendus solidaires par une arcature en tiers-point aux écoinçons évidés. Il imagina les arcs-boutants à double volée, en plantant une petite

J) Cf. l'inscription reproduite dans le Congrès archéologique de Beims, 1911, t. I, p. 318.

(2) Dictionnaire d'architecture, t. I, p. 63.

(3) Notre confrère, M. Brunet, architecte de la cathédrale, a retrouvé ce chéneau sous le chaperon.

L ORIGINE DES ARCS-BOUT ANTS

culée intermédiaire qui domine le point de rencontre des chapelles rayonnantes. Autour de l'abside de la

E. Lefèvre-Pontalis, phot.

Cathédrale de Soissons Mur-boutant et arcs- boutants de la nef.

cathédrale de Reims, Jean d'Orbais prit le même parti pour éviter ainsi des arcs d'une trop grande portée, mais il ne voulut pas les utiliser pour l'écoulement de

l'origine des arcs-boutants 31

la pluie : de petites gargouilles déversent l'eau du grand chéneau sur la toiture du déambulatoire. Une autre innovation de Jean d'Orbais fut de coiffer les culées de véritables pinacles formés d'une flèche à huit pans qui est flanquée de quatre clochetons. Il modifiait ainsi de la façon la plus élégante, la disposition adoptée à Soissons pour que le sommet des culées ne se déverse pas sous la poussée de l'arc supérieur. Le chevet de la collégiale de Saint-Quentin, construit peut-être par Villard de Honnecourt, présente un autre exemple précoce d'arcsboutants à double volée qui servent à l'écoulement des eaux.

On peut se demander si ce type d'arcs-boutants n'avait pas été inventé par l'architecte de la nef de Notre-Dame de Paris, antérieure au chevet de la cathédrale de Reims, car il avait disposé entre les bas-côtés doubles des piles cylindriques entourées de douze colonnettes qui alternaient avec des colonnes. La pile forte n'était-elle pas destinée dans sa pensée, à porter une culée intermédiaire, tandis qu'un simple contrefort aurait suffi à épauler la retombée de la nervure centrale de chaque voûte? Sans doute, dans toutes les grandes nefs du xiii® siècle, surmontées de voûtes d'ogives sexpartites, comme celles de la collégiale de Mantes, de l'abbatiale de Mouzon, des cathédrales de Laon et de Bourges, les arcs-boutants sont établis entre chaque travée, mais dans l'église d'Arcy- Sainte-Restitue (Aisne), où les piles alternées de la nef correspondaient à des croisées d'ogives sur plan carré (1), comme dans les églises rhénanes, les culées sont plantées de deux en deux travées. Il en est de même à Voulton (Seine-et-Marne), où la voûte à huit branches qui précède celle de l'abside ressemble à celle du chœur de Saint- Quiriace de Provins, qui n'était pas épaulée à l'origine

(1) E. Lefèvre-Pontalis. L'architecture religieuse dans Vancien diocèse de Soissons au xi" et au xw siècles, t. II, pi. L.

32 l'origine des arcs-boutants

par des arcs-boutants. Viollet-le-Duc a restitué dans un de ses dessins (1) les arcs-boutants à double volée de la nef de Notre-Dame de Paris qui ont certainement existé au xiii^ siècle, avant d'être remplacés par des arcs simples de grande ouverture, mais il ne reste aucun témoin de la disposition primitive. L'architecte ne pouvait compter sur les voûtes des tribunes pour contre-buter celles de la nef à cause des bas-côtés doubles qui ne permettaient pas d'élever d'épais contreforts adossés au mur extérieur des galeries hautes, comme à Mantes.

Ainsi l'apparition précoce des voûtes d'ogives, dans les grandes églises de l'Angleterre et de la Normandie, conduisit les architectes normands à lancer dès le premier tiers du xii^ siècle de véritables arcs-boutants sous le comble des tribunes et des bas-côtés. La plupart des constructeurs des premières grandes voûtes d'ogives dans le nord de la France jugèrent inutile de les épauler par des arcs-boutants, parce qu'ils ignoraient le rôle de cet élément très original de l'architecture gothique. Quelques-uns se contentèrent, comme à Saint-Martin des Champs, d'élever des murs-boutants, dont l'usage persiste encore à Laon, à Chartres et à Soissons au xiii^ siècle, mais ces éperons venaient s'appliquer beaucoup trop bas pour empêcher le déversement des murs. Vers la fin du xii^ siècle, d'autres architectes, envoyant que les absides menaçaient ruine, appareillèrent des arcs-boutants après coup pour conjurer le danger, mais le défaut de témoins à Saint-Denis, à Noyon et à Senlis ne permet pas de désigner le premier édifice gothique de l'Ile de France où les arcs-boutants apparurent à l'extérieur. Cependant on peut regarder ceux du chevet de Saint-Germain des Prés comme des exemples archaïques d'une addition qui s'imposa pour résister à la poussée inquiétante des voûtes d'ogives.

(1) Diclionnaire d'archileclvre. t. I, p. 192.

PARIS. soc. GÉNÉR. d'i.MPR. ET d'ÉDIT., 71, RL E DE RENNI S.

L'EGLISE DE TRIEL

PAR

Eugène LEFÈVRE-PONTALIS

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