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GAEN
HENRI DELESQUES, IMPRIMEUR -ÉDITEUR
34, rue Demolombe. 34
Extrait du Bulletin Monumental, t. LXXI, 1901
LES
ORIGINES DES GABLES
Viollet-le-Duc a prétendu que les gables dérivent des couvertures provisoires posées sur les reins des voûtes pendant la construction des cathédrales gothiques (1). Des gables en charpente, formés de deux arbalétriers réunis par un entrait retroussé' où venait s'assembler un bout de poinçon, auraient emboîté les compartiments de remplissage d'une voûte d'ogives qui correspondaient aux l'ormerets. « Les yeux, dit-il, « s'étaient habitués à voir ces gables de bois surmon- « tant les l'ormerets des voûtes, interrompant les « lignes horizontales des corniches et des bahuts. « Lorsqu'on les enlevait, souvent les couronnements « des édifices achevés devaient paraître froids et « pauvres : les architectes eurent donc l'idée de subs- « tituer à ces constructions provisoires, dont l'effet -< était agréable, des gcàbles en pierre » {2).
Ainsi le gable serait né de la fantaisie des constructeurs du XIIIe siècle et n'aurait rempli qu'un rôle purement décoratif, ce qui n'empêche pas l'illustre
(1) Dictionnaire d'architecture, t. VI, p. 2 et 3, Hg. 2.
(2) Ibid.. t. VI, p. 4.
architecte d'avoir observé que les gables de fenêtres ont l'avantage de charger les arcs formerets (1). H ne s'est pas préoccupé de l'origine des gables des portails, mais il semble croire que leur gèneration spontanée serait postérieure à celle des gables des fenêtres. Je me propose de démontrer que sa théorie repose à la fois sur une hypothèse et sur une véritable erreur. Rien ne prouve d'abord que a Sainte- Chapelle de Paris, bâtie très rapidement, de 1245 a 1248 et dont les fenêtres sont gâblées ait reçu une toiture provisoire épousant la forme des voûtes avec des toits à double égout qui pénétraient dans le comble principal. En outre, dans certains monuments duXill siècle, comme les chœurs de Notre-Dame d'Amiens et de Saint-Urbain de Troyes, il est impossible de soutenir que l'origine des fenêtres gâblées du chevet s explique par un comble provisoire où chaque pan coupe aurait été surmonté d'une sorte de gable en charpente emboîtant les voûtains entre les branches d'ogives.
En réalité, l'origine des gables est beaucoup plus ancienne que Yiollet-le-Duc ne l'a supposé et si les gables des lucarnes, dans l'architecture cm e, sont dérivés d'assemblages de bois, ceux des portails et des fenêtres de nos églises gothiques ont une filiation bien établie, dont les appareilleurs du XIP siècle peuvent revendiquer la paternité. Cet élément si gracieux de l'architecture religieuse du moyen âge naquit d une nécessité de construction à l'époque romane.
(1) Dictionnaire d'architecture, t. IV, p. 194, fig. 108.
Gables des portails.
Jusqu'à la iin du XIe siècle, les architectes ne semblent pas avoir eu l'idée de faire saillir les portes de l'église sur la façade, parce que les colonnettrs. en trop petit nombre pour motiver une semblable disposition, pouvaient se loger dans l'épaisseur d'un mur. Cependant, les architectes lombards avaient abandonne cette tradition au XIIe siècle en encadrant les portails par une voussure en plein cintre qui retombait sur des colonnes isolées dont la base reposait sur des lions, comme à la cathédrale de Vérone et à Notre-Dame d'Embrun. Ces portes étaient couronnées, soit de dalles de pierre qui formaient deux rampants comme ceux d'un pignon, soit d'un bandeau soutenu par des modillons et surmonté d'un glacis. Ce dernier système de couverture prévalut, non seulement dans le Midi de la France, comme à Sainte- Marthe de Tarascon et à Lescure (Haute-Garonne), mais aussi dans le Centre, comme à Saint-Martin-le- Beau. à Vernou, en Touraine. et à Druyes (Yonne). On ne peut citer au sud de la Loire que de rares exemples de portes du XIIe siècle à fronton, comme celles de Saint-Trophime d'Arles, de Conques-en- Rouergue. de Saint-Julien-de-Jonzy (Saône-et-Loire) d'Ygrande (Allier et de Thil-Châtel (Côte-d'Or).
Au contraire, dans le Nord de la France, les architectes romans prirent l'habitude d'amortir les portes en saillie par des frontons dont les rampants furent d'abord peu inclinés. Le plus ancien exemple de cette disposition se rencontre à Rhuis ^Oise), près de Verberie. Dans cette église du XIe siècle, la porte de la
façade, encadrée par trois tores sur le même nu. s'ouvre sous une voussure en plein cintre qui retombe sur deux colonnettes engagées dans des pieds-droits saillants. Le fronton avec billettes à l'imposte, ne fut jamais recouvert de dalles. Pendant la première moitié du XIIe siècle, les portails de ce type deviennent très nombreux : je me contenterai de citer ceux de Pont-Saint-Mard. de Taillefontaine. de Vic-sur- Aisne, de Vieil-Arcy (Aisne), de Bonneuil-en-Valois. de Saint-Vaast-de-Longmont (1), de Saint-Vaast-les- Mello, deTracy-le-Val. de Villers-Saint-Paul(2) (Oise), et de Berteaucourt-les-Dames (Somme). On y voit une colonnette engagée dans l'angle des jambages pour adoucir la sécheresse des arêtes, comme dans les clochers romans de la même région.
Au moment où l'arc en tiers-point fit son apparition dans les portails, le fronton devint plus aigu, comme à Couloisy, àTiverny (Oise! et à la porte du croisillon sud de la cathédrale de Noyon, mais il y a quelques exceptions. Ainsi le portail du Wast (Pas-de-Calais . que notre confrère M. Enlart attribue au premier quart du XII" siècle, est déjà surmonté d'un gable plein, assez pointu (3). Par contre, les portes en tierspoint d'Aizy et de Pernant (4) (Aisne) ont un fronton obtus et cette forme persiste encore au XIIIe siècle sur les portes de Courmelles, près de Soissons, de Montataire. près de Oeil, et sur un petit portail
(1) E. Lefèvre-Pontalis: L'architecture religieuse dans l'ancien diocèse de Soissons au XL et au XII- siècle, pi. xxxvm, xl, xlii et xlv.
(2) Viollet-le-Duc : Dictionnaire d'architecture, t. VII, p. 399.
(3) L'architecture romane et de transition dans la région picarde.
p. 214, pi.
(4) E. Lefèvre-Pontalis: Guy. cité, pi. xxxvm et xxxix.
Portail de Rhuis.
(Oise).
latéral qui s'ouvre au sud de la cathédrale de Rouen.
En Normandie, je ne connais qu'une seule porte
du XIIe siècle à fronton obtus, sur la façade de l'église
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A. Ventre, del.
Portail de Couloisy (Oise).
g LES ORIGINES DES GABLES
de Chambois (Orne), mais il y en a quelques autres à Bury-Saint-Edmunds. à Kelso (1), à Sempringham et même, au XIII" siècle, à Skelton, en Angleterre (2). Les frontons élancés, aux pentes rapides, apparaissent vers 1150 à Cintheaux. à lis. à Meuvaines (Calvados). La porte de l'Hôtel-Dieu de Montlhéry en offre un exemple du XIIIe siècle, comme celle de la façade de Saint-Étienne de Beauvais. A Soissons, les gables des portails gothiques de Saint-Jean-des-Vignes et du croisillon nord de la cathédrale sont du même type. On se contente parfois d'esquisser la forme d'un gcàble par une moulure en saillie sur le nu du mur, au-dessus du portail, notamment à Ducy, près de Caen (3), à Bravesworth. à Douvres en Angleterre (4), comme à Saint-Leu-d'Esserent (Oise). Même disposition au XIIIe siècle, dans le portail de la Vierge, à la façade de Notre-Dame de Paris et dans les portes du transept de la cathédrale d'Amiens (5). On en trouve encore un exemple au XVIe siècle à la porte occidentale de Notre-Dame d'Hennebont (Morbihan).
Telle fut la véritable origine des gables des portails gothiques qui dérivent des frontons d'abord obtus, puis très aigus de certaines portes romanes en saillie
(1) Ruprich-Robert: L'architecture normande, pi. cxxxm et cxliii.
(2) Bond : Gothic architecture in Englancl p. 40 et 78.
(3) A Sainte-Croix de Saint-Lô, le gable est dessiné par une chaîne dont les extrémités sont tenues par deux personnages. Cf. Ruprich-Robert, pi. cxxi.
(4) Ruprich-Robert : L'architecture normande, fig. 160 et pi.
(5) G. Durand : Monographie de Notre-Dame d'Amiens, p. 24b et pi. xlvi. La petite porte de l'Horloge, à la cathédrale d'Amiens, présente un autre exemple de ces faux gables. Ibid.. p. 242.