INTRODUCTION
L'église de Notre-Dame, à Étampes, ci-devanl royale el collégiale, fut fondée loul au commencemenl du \i" siècle par le roi Robert II le Pieux.
Dans l'ensemble des revenus annuels que le roi lui assura au moment de la fondation, une part importante, bien distinctemenl stipulée, était destinée aux travaux de l'édifice. Les successeurs de Robert 11 continuèrent longtemps les mêmes subventions annuelles, avec la même affectation spéciale. On peut donc dire que l'église a été entièrement construite avec les ressources fournies par les rois de France, tout en admettant que les seigneurs el le peuple ont aussi apporté à l'œuvre une part contributive.
En raison el de leur titre de fondateur et (\v< sacrifices continués, les rois de France conservèrent longtemps une autorité presque absolue sur l'administration de l'église; el leur influence souveraine s'est ('tendue dans l'élaboration et l'exécution des travaux, comme aussi dans le eboix des principaux artistes. Ce sont des faits dont il est nécessaire de tenir compte quand on cberche à apprécier le monument et ses parties décoratives (1 .
De toutes les œuvres décoratives de l'église, le grand portail méridional est selon toute apparence celle de la plus baute valeur artistique et archéologique. Si l'on n'a pas encore accepté sans restriction tous les mérites que nous person-
1 On trouvera ce sujet amplement développé dans notre Étampes el ses Monuments aux xi" el xu< siècles. Mémoire pour servir à l'étude des plus anciens monuments étampois. Extrait des Annula de la Société Archéologique du Gâtinais, 1907. Paris, A. Picard, édit
nellement lui attribuons, du moins son importance capitale est aujourd'hui presque universellement acquise. Nous ne doutons pas que son estimation s'établira peu à peu, au fur cl à mesure qu'elle sera justifiée par des preuves de plus en plus nombreuses.
Le monument appartient à une série fameuse de portails, érigés au cours du xne siècle, qui contribuent pour une pari importante à la renommée des cathédrales ou des simples églises auxquelles ils sont attachés : ces portails sont en effet une des plus grandes gloires de Fart français du Moyen
Age.
Parmi eux, relevant de Técole de sculpture du Nord. quelques-uns ont disparu en totalité ou en partie; mais nous les connaissons assez, par des dessins et par des descriptions, pour pouvoir les classer dans la même catégorie. La plupart se distinguaient des portails des autres Écoles du Centre, du Sud-Ouest, ou de la Provence, parle contraste de leur architecture et de leur ornementation très spéciale : il v a une opposition caractéristique entre leur style déjà avancé d'architecture et l'archaïsme plus ou moins accentué de leur sculpture ; enfin tous ont leurs jambages ornés de grandes statues-colonnes I
I Les portails qui ont les rapports les plus étroits dans leur ensemble avec le portail d'Étampes sont les suivants :
Encore existants : le portail royal de la cathédrale de Chartres ; les portails diversement situés de la cathédrale du Mans, de la cathédrale d'Angers, de la cathédrale de Bourges, de l'église N'otre-Dame de Senlïs, de l'église du prieuré de Saint-Loup de Naud (près de Provins . de l'abbatiale de Saint-Ayoul de Provins, de la collégiale de Notre- Dame-de-Vaux à Chàlons-sur-Marne, de la cathédrale de Paris porte Sainte- Anne , de l'église de A'ermenton Yonne ',, de l'église de Véraux Cher , de l'abbatiale d'Ivry-la-Bataille (Eure).
Les portails détruits ou très remaniés connus sont ceux de l'abbatiale Saint-Germain-des-Prés à Paris, de l'abbatiale de Saint-Denis, ae l'abbatiale de Nesle-la-Reposte (Marne;, de l'église Saint-Pierre de Nevers, de la collégiale Notre-Dame de Corbeil, de la cathédrale Saint-Bénigne de Dijon, de l'église Saint-Lazare d'Avallon Yonne . de l'église de Saint-Pourçain (Allier).
II faut également mentionner des façades décorées d'églises qui, par le style de la sculpture se rattachent aux monuments précédents. Telle est surtout la façade aux statues excessivement mutilées de l'église collégiale de la Madeleine, à Châteaudun.
Enfin des portails que nous aurons l'occasion d'étudier ont des rapports parfois très intimes avec celui d'Étampes par certains côtés, sans toutefois mériter d'être classés avec les précédents.
Le portail d'Ëtampes possède le contraste à un 1res haul
oegre.
Il est devenu banal depuis plusieurs années de le l'approcher surtout du portail royal de Chartres. Il y ;i en effel dans ce dernier monument donl la renommée esl universelle des pièces qui sonl identiques à celles du portail d'Ëtampes; dans l'ensemble, malgré d'importantes différences de détails, L'analogie esl frappante.
Il v a donc présomption sérieuse pour que les deux décorations d'Ëtampes el de Chartres aient été exécutées à un intervalle de temps 1res rapproché. Dès lors, on conçoil que
tonte (''Inde cherchant a fixer la date du portail d'Hampes
intéresse directement le portail de Chartres el réciproquement. On paraîl être d'accord sur ce point aujourd'hui; mais l'époque d'érection de l'un el l'autre portails esl encore fort controversée.
L'importance d'une telle recherche apparaîtra encore plus grande si l'on songe que nous nous considérons en droit d'attribuer à ces deux portails une antériorité sur tous les autres monuments de l'École du Nord. Par suite, la date du portail d'Ëtampes n'intéresse pas seulement le portail de Chartres, mais toute la série des portails du même genre.
Mieux encore, on voudrait connaître quelle fut l'Ecole créatrice des portails décorés avec des grandes images, ou seulement de quelle École sortirent les artistes qui se vouèrent à cette tache. Faut-il en attribuer l'honneur à l'École du Nord ou à l'une des Écoles du Centre.de la Bourgogne, du Sud-Ouest, de la Provence? Et l'Étranger n'a-t-il pas une part de mérite dans l'innovation des français?
Or. on place généralement à Chartres 1 le centre actif de l'École du Nord : Chartres, et par suite Étampes qui est voisin, se trouvent donc engagés dans un problème extrêmement vaste. Il s'agit de l'histoire générale de la sculpture française au XIIe siècle, el. en fait, de ses origines. La question est grave.
Le sujet offre tant de matières à discussion qu'il esl toujours d'actualité' : le débat est constamment entretenu par les auteurs les plus compétents. Nous venons donc, après nos maîtres, apporter noire contribution a l'œuvre qu'ils
1 C'est pourquoi l'intérêt de la critique se concentre actuellement ;i Chartres. " Le cœur de cette étude est aujourd'hui ;i Chartres ... vient d'écrire M. André Michel.
ont si bien commencée : nous n'aurions pu nous joindre à une tâche aussi délicate s'ils ne nous avaient préparé les voies pour l'aborder.
Nous donnerons, à la lin de celle introduction, une liste des principaux auteurs qui, en ces dernières années, ont étudié les portails du xne siècle ou seulement l'un d'entre eux. Cette liste pourra être utile aux personnes que la question intéresse sans avoir pu encore se familiariser avec elle
Ici nous désirons raconter brièvement par quelles phases l'histoire du portail d'Étampes a passé avant d'atteindre son éclat d'aujourd'hui. Après avoir sans dont.' suscité la commisération de plusieurs Italiens, traversant Ëtampes à la lin du xvi" siècle et surpris des mutilations que le monument venait de subir I . le portail rencontra l'inconcevable indifférence des siècles de Louis XIV et de Louis XV. Le barnabite Dom Basile Fleureau, Ëtampois, principal du Collège de la ville, et d'ailleurs pour d'autres objets historien absolumenl remarquable, n'a pas même mentionné' le monument dans un livre de 6-26 pages consacré aux Antiquitez d'Estampes (2 . Dans sa Iiopsndie, Pierre Plisson 3) y a fait allusion, semblet-il, mais moins à cause de l'œuvre elle-même qu'à cause des déprédations subies par elle.
Enfin, le xixe siècle s'étant pris de passion pour le Moyeu Age. le portail eut un mince regain de succès. L'archiviste Maxime de Montrond, Étampois occasionnel, malgré qu'il en dise peu de chose, trouve le moyen de commettre à son endroit une méprise énorme (4). Toutefois Montrond montre de l'intérêt à l'œuvre, peut-être après avoir subi l'influence d'un architecte de goût, Daniel Ramée, qui lui-même publia plus tard sur le portail des notes non sans valeur 5). Puis
l Voir ci-dessous, p. 13.
•' Paris 1683, in 4°. — Voir quelques appréciations sur Fleureau dans notre Étampes et ses Monuments, aux XV et xu' siècles, avertissement. Au point de vue biographique, lire dans le Bulletin de la Société archéol. de Corbeil-Etampes, les notices de M. Pinson I8.»s. p. 31 ; Boulé (1901, p. 130,. et Ch. Fortran 1901, p. ! H . 3 Voir ci-dessous p. 12.
\ Montrond avait identifié les vieillards de l'Apocalypse avec les membres du Concile de 1130. Essais hislor. sur In ville dEtampes, 1S36.
5 Manuel de l'hist. fjénër. de l'Architecture chez tous les peuples. etc Paris 1843, p. 202 et suiv. — Ramée avait essayé d identifier les scènes des chapiteaux, mais il a vu sur un jambage des scènes qui
• est une élogieuse appréciation, courte mais ferme, sous la plume d'un archéologue lyonnais, Joseph Bard I .En 1881,
Léon Marquis (2) réédite Montrond.
En 18SV, nous entrons dans l'ère des études plus complètes et mieux averties. M. Anthyme Saint-Paul, rectifie, précise, met au point les aperçus précédents 3 . M. Raguenet dessine et apprécie (4). M. Maxime Legrand énumère, commente et cherche, en s'étendant plus dans chaque nouvelle édition de son populaire Êtampes pittoresque 5. M. Georges Sanoner, qui a parcouru toute l'Europe pour y étudier des centaines de portails, ne devait pas manquer d'apporter une contribution importante aux études du monument étampois (6).
Enfin plusieurs auteurs ont accordé une trop grosse place au portail dTËtampes dans des études générales pour que nous puissions nous abstenir de les nommer ici. Nommons M. Gabriel Fleury 7) et M. Albert Mayeux que tous deux nous aurons l'occasion de citer plusieurs fois au cours de cet
ouvrage.
Mais l'archéologue qui doit tenir une place a part et prépondérante dans notre énumération, c'est en toute justice le Dr Wilhelm Vôge, sous-directeur des Musées royaux «le Berlin. C'est ce savant allemand qui a le premier découvert la haute valeur historique du portail d'Étampes, en démontrant les rapports excessivement étroits qui reliaient celui-ci avec le portail de Chartres, en affirmant l'ancienneté des deux monuments par rapport aux autres de la région du Nord 8 .
sont sculptées sur celui d'en lace. 11 n'est pas le dernier à qui cet accident soit arrivé.
1 Derniers mélanges de littérature et d'archéologie sacrée. Lyon,
2 Les rues d'È lampes et ses monuments. Etampes. 1881.
:; Notre-Dame d'Étampes, Gazette archéologique, 1884, p. 220.
1 Petits édifices historiques, 103e numéro, 1902.
d Étampes, Humbert-Droz, 1- édit. 1897 ; 2« édit. 1902.
15 Revue de l'Art chrétien. 1903, p. 225 et 325.
1 Élude sur les portails imagés du XII' siècle, leur iconographie cl leur symbolisme. Mamers. 190J, in-4°.
s M Yoge croyait à l'influence de la sculptuiv provençale sur celle ,lu Nord M. Robert de Lastevrie a depuis rétabli les faits dans 1 autre .eus en montrant que les monuments de la Provence sont moins anciens. Études sur la sculpture française au Moyen Age. p. iôi.
La si louable proposition de M. Vôge n'a pas obtenu en France le succès qu'elle méritait — cela suffit-il à démontrer combien elle était nouvelle et hardie? M. de Lasteyrie dédaigna franchement le portail d'Étampes : M. Fleury reconnut aux grandes statues une haute valeur, mais il diminua l'intérêt de tout le reste en niant l'unité du portail 1), et en le considérant comme un monument reconstruit, transforme, dont d'importantes pièces avaient été ajoutées pour le rajeunir.
Notre élude minutieuse du portail d'Étampes, déjà terminée avant la publication du livre de M. Fleury, nous avait déjà convaincu que l'opinion de M. Vôge était celle qu'il fallait suivre en se contentant de la préciser, de l'améliorer parfois (2).
Enfin, le plus dernièrement, M. André Michel, dans sa magnifique Histoire de l'Art, a reconnu l'archaïsme des statues étampoises, la contemporanéité des portails d'Étampes et de Chartres, et leur création par les mêmes artistes dont le talent était exceptionnel (3 .
Voilà donc à peu près rv qu'il en est aujourd'hui de Ja question du portail d'Étampes. Nous nous permettons de penser qu'une étude très profonde du monument peut seule la faire avancer dans le droit chemin. C'est à cela que n<uiavons donné tous nos soins.
1 M. Vôge avait spécialement appuyé sur cette unité Die anfaraje..., p. 213 . Depuis, M. Albert May eux la confirmée sans restriction, nettement Voir ci-dessous, chap. IX .
2 Nous demandons la permission de dire; que nous n'avons pris runnaissance de l'œuvre de M. Vôge qu'après avoir terminé notre étude du portail : ainsi .M. Voge nous a plutôt confirmé dans notre conviction déjà établie que montré la route à suivre. Mais comment nier avoir subi inconsciemment l'influence du savant allemand : quand une idée a été lancée, elle flotte partout dans les airs ou le premier venu l'attrape au vol.
:i Histoire lie l'Art. La Sculpture en France, t. II. p. 133-136.