MAY
nu PRINCE
PIERRE SOLTYKOFF
AVANT-PROPOS
Il fut un temps, et ce temps n’est pas encore bien éloigné, où les montres et les horloges portatives du xvi' siècle n’avaient aucune valeur en France; on les dédaignait malgré leur forme gracieuse, on les reléguait dans les vieux meubles de famille, parce que leurs frêles organes rouillés par le temps ne pouvaient plus comme autrefois marquer les heures.
L’école romantique, qui prévalut en Europe quelques années avant la révolution de juillet 1830, eut pour effet de modifier l’opinion publique touchant les hommes et les choses des trois siècles qui précédèrent celui de Louis XIV, et bientôt dans toutes les classes de la société on voulut bien s’apercevoir, par exemple , que l’architecture ogivale ou gothique n était pas laide et baroque comme on l’avait cru précédemment. Les imagiers, les il/uminaleurs-
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calligraphes, les peintres-verriers, les sculpteurs, les orfèvres, les potiers, les émail leurs, les horlogers, les graveurs, les ciseleurs, les ébénistes du moyen âge s’élevèrent peu à peu duns l’estime publique, et enfin les ouvriers du siècle des Valois furent considérés comme de grands artistes. Donc l’école romantique ne fut pas stérile, puisque, malgré les exagérations dont on l’accuse avec raison, les travaux de ses principaux fondateurs fixèrent l’attention du public sur les plus belles époques de l’histoire moderne, mirent en évidence les produits archéologiques de ces mêmes époques, arrêtèrent l’élan destructeur de l’affreuse bande noire, et nous conservèrent quelques monuments historiques du plus haut prix.
Là commence l’œuvre d’abord facile, mais bientôt très-difficile des collectionneurs érudits; difficile en effet, car la concurrence ne tarda pas à s’établir parmi les acheteurs, qui tous voulurent posséder des objets fabriqués nu moyen âge et à la renaissance. Les montres et les horloges obtinrent la même faveur, on se les disputa dans les ventes publiques, chez les marchands de curiosités, etc., et elles sont aujourd’hui d’un prix excessif, inabordable.
Lorsque je fus admis à visiter pour la première fois la collection du prince Pierre Sollykoff, laquelle est sans contredit une des plus remarquables de l’Europe par le grand nombre et lu pureté des objets qu’elle contient, je fus heureux d’y trouver une suite d’instruments horaires d’un travail exquis, d’une ornementation peu commune. J’obtins d’abord la permission de prendre des notes, de dessiner quelques types, puis bientôt, le prince ayant bien voulu mettre à mu disposition, pour les cataloguer et les décrire, toutes les pièces d’horlogerie qui avaient été l’objet de mon admiration, je me hâtai de rassembler mes notes, de les compléter et de les livrer à l’impression.
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Sans doute inon travail écrit eût été insuffisant pour donucr au lecteur une idée de l'importance artistique de ces jolies machines servant à la mesure du temps; c’est pourquoi je n’ai pas balancé à joindre au texte toutes les gravures qui m'étaient nécessaires pour élucider mes descriptions.
Ce livre ne contient qu’une faible partie des objets d’art que le prince Soltykoff a rassemblés autour de lui, et qu'une plume plus *habile que la mienne fera probablement connaître aux amateurs compétents, dans une publication ultérieure; ce sera là une œuvre admirable, intéressante et utile, si, comme je n'en doute pas, elle est conduite avec le soin et la sollicitude quelle exige.
Que de choses se présenteront aux regards du descripteur! Par où commencera-t-il ses savantes recherches, scs laborieuses investigations? Dans ce temple consacré aux beaux-arts, cheminant à travers les siècles qui revivent ici pnr les précieux objets qu'ils ont produits, il décrira les belles et fortes armures des temps chevaleresques, casques, boucliers, glaives, poignards masses d’armes, caparaçons, chanfrains, notamment celui du cheval de bataille de l’empereur Ferdinand, curieuse relique historique inestimable. Mais combien d’autres objets digues d’être admirés frappent incessamment les regards de l’amateur dans cette galerie splendide que j’ai si souvent parcourue! Ici sont les émaux de Limoges, chefs-d’œuvre des Pénicaud, des Léonurd, des Raimond et de leurs émules. Là s’étalent sous nos yeux les faïences moulées des Robbia, de Bernard Pulissy, les Majoliques de table et d’apparat décorées d’arabesques et de figures raphaélesques finement coloriées par Mastro Giorgio et plusieurs autres potiers décorateurs des villes de Faenza, d’Urbino, de Gubbio, de Pesaro, etc. Plus loin sont les bijoux byzantins, coffrets, reliquaires, ostensoirs, brûle-parfums ou encensoirs, crosses
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épiscopales, croix latines, autels domestiques ou portatifs, chandeliers, etc., objets rares et curieux découpés daus le cuivre, cou» verts de dessins naïvement gravés, enrichis de pierres fines et d émaux translucides ou opaques de diverses et charmantes couleurs. L’Orient a versé ses trésors dans cet autre compartiment. Ces armes niellées, damassées, ces cottes de mailles impénétrables, ces cuirasses, brassards, cartouchières, selles garnies d’or et de pierres précieuses, ces liligranes microscopiques, etc., etc., sont d impérissables monuments de l’adresse et du bon goût des Circassicus, des Birmans, des Arabes, des Persans, et de plusieurs autres peuples de l’Asie et de l’Europe orientale, dont la fabrication n’a pas changé depuis les temps antiques jusqu'à nos jours.
Je ne finirais pas si je voulais seulement mentionner les objets que renferme cette galerie hors ligne ; mais je m’arrête ici pour ne pas déflorer le travail du futur descripteur de toutes ces belles choses. Je dirai cependant qu’en parcourant l’espace occupé par les boiseries ouvrées, les retables, les châsses, les prie-dieu, les bahuts, les vitraux peints, les cristaux, les pièces d’orfèvrerie, les ustensiles de ménage du xu c au xvx* siècle, on aime à remeubler par la pensée les églises et les monastères, les châteaux, les palais princiers, et alors on voit circuler dans ces vastes demeures, les abbés mitrés, les évêques, les moines, les nobles et belles châtelaines suivies de leurs pages, suivantes et varlets, les hauts barons s’apprêtant pour aller aux combats, ou, joyeux disciples de saint Hubert, donner des ordres aux veneurs pour la chasse.
La pensée vu plus loin encore : peut-être la duchesse d’Etampes ou Diane de Poitiers s’est assise dans cette chaière au long dossier sculpté, peut-être Catherine de Médicis a caché ses terribles secrets dans cette armoire dont les panneaux noircis par le temps offrent
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des figures symboliques admirablement travaillées; peut-être... mais qui ne sait jusqu’où peut aller l'imagination des hommes et surtout des artistes en présence des plus beaux produits des arts de l'époque des Valois!
Des esprits superficiels s’imaginent qu’avec de l’or tout individu peut former une collection archéologique remarquable ; ils se trompent assurément : l’or seul ne suffit pus pour accomplir une telle œuvre, elle est le fruit lent à mûrir d’un labeur intelligent. On commence presque toujours mal, il faut épurer sans cesse; et pour ne pas confondre le faux avec le vrai, le beau avec le laid, l’ancien avec le moderne, il faut connaître à fond l’histoire des arts et celle des artistes de l'époque ou des époques dont on veut collectionner les produits manufacturés.
Il est des hommes heureusement doués, mais ils sont bien rares, qui semblent avoir vécu au xvi" siècle, tant ils reconnaissent aisément les objets ayant appartenu à ce même siècle. Parmi ces hommes privilégiés je citerai avec plaisir l’honorable antiquaire, M. Charles Sauvageot. Je ne me permettrai pas de lui donner ici des éloges, ils seraient sincères et bien mérités ; mais je ne ferais qu’exprimer faiblement la pensée de tout le monde. Je m’abstiens.
J'abandoune à la critique la partie littéraire et scientifique de ce livre, puisse-t-elle ne pas m’être trop défavorable; quanta la partie artistique, celle qui concerne le dessin et la gravure, elle sera certainement très-rcmarquée : les dessinateurs ont reproduit avec une exactitude irréprochable et un talent d’exécution peu commun, tous les traits, tous les détails délicats des pièces d’horlogerie que je leur ai confiées pour cet objet. Les graveurs méritent aussi des éloges pour l’élégance et la pureté des reproductions burinées.
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Il ne me reste plus qu’à remercier le prince Soltykoff pour les témoignages d'estime et de confiance que j’ai reçus de lui dans cette circonstance comme dans plusieurs autres ; j'en suis profondément reconnaissant.