CHAPITRE V
CATALOGCE HISTORIQUE ET DESCRI TTIK DES HORLOGES ET DES MONTRES DE LA RENAISSANCE
Avant de décrire les monlres et les horloges du prince SoltykofT, avant d’en apprécier le mérite au point de vue archéologique et scientifique, je crois devoir d’abord établir ma compétence, car le lecteur n’est pas obligé de me croire sur parole.
Depuis trente ans j'exerce le métier d’horloger, et depuis vingt-cinq ans je n’ai pas cessé un seul jour d'étudier l’histoire de la mesure du temps A toutes les époques et chez tous les peuples. Je puis dire aussi que le nombre des horloges portatives et des moulres de la renaissance qui m’ont été confiées pour les restaurer est déjà considérable.
Ce n’est qu’apres ces longues et sérieuses études que je me suis décidé à publier mes recherches sur l’horlogerie aucienne et mes aperçus technologiques sur la science moderne. Ces travaux m’ont initié aux mystères do la fabrication en Europe depuis l’origine de l'horlogerie jusqu’à nos jours; ils m'ont fait connaître les dates précises des inventions et des applications nouvelles, les plans ou calibres des maîtres horlogers du xvi* siècle; et enfin les outils ou instruments plus ou moins commodes dont ces maîtres faisaient usage pour diviser leurs roues et leurs pignons, tailler les pas ou spires de la [usée, ciseler le coq , les piliers, les ponts et les autres pièces accessoires employées dans les machines horaires de leur époque.
Les archéologues n’ayant pas fait ces éludes spéciales, n’ont pas les mêmes connaissances; ils ne jugent uue montre ou une horloge que d’après sa forme extérieure et son ornementation, ce qui peut quelquefois les induire en erreur, car, eu ce qui concerne l’horlogerie , cette forme et celle orne-
mentation restèrent les mêmes, sauf de bien rares exceptions, depuis Henri III jusqu’à Louis XIII.
En elTei, la renaissance ne finit pas avec les Valois; elle existait encore au commencement du xvn' siècle, et nous avons vu des montres et des horloges de cette dernière époque , qui n’étaient ni moins belles de formes , ni moins finement travaillées que la plupart de celles ayant appartenu au xv t* siècle. C’est donc seulement par la construction des rouages que l’on peut se rendre compte de la véritable date d’une pièce d’horlogerie ancienne; et c’est là où je me crois compétent.
Je sais, comme tout le monde, que beaucoup d’horloges du xvT siècle ont été modifiées dans leurs organes mécaniques, notamment sous Louis XIV; mais ces modifications ne peuvent tromper personne, car elles laissent après elles des traces malheureusement ineffaçables.
Hélas ! amateur comme je le suis des charmantes pièces d’horlogerie de la renaissance, j’ai bien souvent déploré les mutilations dont elles ont été l’objet ! Si encore les vandales de l’art à l'époque du grand roi s’étaient bornés à porter leurs mains meurtrières sur les mouvements d’horlogerie, en respectant les boites. .Mais non; sous prétexte d’enrichir les horloges du pendule de Galilée, ils supprimèrent des colonues, des pilastres, des cariatides, ils portèrent la scie et la lime dans le cœur des coupoles, des dèmes, des clochetons, et enfin , ils ouvrirent des gueules béantes au beau milieu des portes sculptées, des cadrans gravés et ciselés, de ces précieux bijoux quo leur déplorable ignorance ne leur permettait pas d’apprécier.
Avant de finir, je me permettrai de rectifier une erreur qui s'est répandue trop facilement depuis le xvn" siècle jusqu’à nos jours. On a cru que les montres proprement dites étaient originaires de l’Allemagne, de Nuremberg. Bien absolument ne justifie celle croyance presque générale. Les montres de petit volume sont uées en France, elles s’v sont perfectionnées plus que partout ailleurs. Sans doute on a fait des moutres à Nuremberg et dans d’autres parties de l’Allemagne, dès l’époque de Gliarles-Quint, mais le nombre en est très-restreint, j'en ai acquis la certitude en visitant les collections publiques et particulières de l’Europe, notamment celles de l’Autriche et de la Prusse, dans lesquelles on trouve une grande quantité de moutres françaises de toutes formes, simples ou compliquées et fort peu de montres autrichiennes ou prussiennes. Donc, les œufs de Nuremberg n’existent |»s, mais les œufs de France, soit de Paris, de Dijon, de Blois, de Sedan, de Lyon, de Rouen, ne sont pas rares, en supposant qu’on
DU PRINCE SOLTYKOKF.
puisse donner le nom d'oeufs à des montres d'un ovale allongé, mais presque plates de deux côtés, c’est-à-dire dessus et dessous. Le cas est différent quand il s'agit d’horloges. Celles-ci sont bien originaires de l'Allemagne , et il s’en est fabriqué dans ce pays depuis le xv* siècle jusqu'au xvi* inclusivement, une quantité considérable. Les artistes français n’en ont établi relativement qu'un petit nombre , mais elles sont plus gracieuses et plus coquettes en général que celles des Allemands.