BEAUMARCHAIS
Pierre-Augustin Caron, qui prit à vingt ans le nom de Beaumarchais, naquit le 25 janvier 1732, dans la boutique de son père, horloger, située rue Saint-Denis, presque eu face de celle de la Ferronnerie. Lejeune Caron avait à peine treize ans, lorsqu’il commença son apprentissage d’horloger. Son imagination ardente, son goût pour les plaisirs vifs et bruyants ne lui permirent pas d’abord de faire de grands progrès dans l'art auquel on le destinait; mais après maintes escapades qui rappellent quelque peu celles du page Chérubin, il se donna enfin tout entier à l’horlogerie, et il y réussit au delà des espérances paternelles. En effet, à peine âgé de vingt ans, le futur auteur du Mariage de Figaro avait déjà inventé l’échappement à double virgule, que, peu de temps après, l'horloger Le Paute lui disputa sans succès, car l’Académie des sciences ayant été mise en demeure de se prononcer entre les deux compétiteurs, donna solennellement gain de cause au jeune horloger de la rue Saint-Denis. Ce jugement offrit à Beaumarchais l’occasion d’écrire les lettres suivantes, qui l'aidèrent à se produire dans le monde, et dans lesquelles il se montre aussi bon commerçant qu’ excellent logicien.
Lettre adressée à l’Académie des sciences, le 13 novembre 1755'.
« Instruit, dit-il, dès l'âge de treize ans, par mon père, dans l’art de l'horlogerie, et animé par son exemple et ses conseils, à m’occuper scricu-
I . Ces lettres sont extraites d’un article do la Revue des Deux Mondes, inséré dans la livraison du 1" octobre 1852. Cet article est do M. de Loménie, savant distingue qui a trouvé des documents précieux concernant la vie de Beaumarchais.
COLLECTION ARCI1 ÊOLOGIQUE OC PRINCE SOLTVKOFF.
sentent de la perfection de cet art, on ne sera pas surpris que, dès l’âge de dix-neuf ans seulement, je me sois occupé à m’y distinguer et à lâcher de mériter l’estime publique. Les échappements furent les premiers objets de mes réflexions. Retrancher tous leurs défauts, les simplifier et les perfectionner fut l'aiguillon qui excila mon émulation. Mon entreprise était sans doute téméraire; faut de grands hommes, que l’application de toute ma vie ne me rendra peut-être jamais capable d'égaler, y ont travaillé sans être parvenus au point de perfection tant désiré, que je ne devais pas me flatter d’y réussir; mais la jeunesse est présomptueuse, et ne serai-je pas excusable, Messieurs, si votre jugement couronne mon ouvrage? Mais quelle douleur si le sieur Lepaute réussissait à m’enlever lu gloire d’une découverte que vous auriez couronnée!... Je ne parle pas des injures que le sieur Lepaute écrit et répand contre mon père et moi, elles annoncent ordinairement une cause désespérée, et je sais qu'elles couvrent toujours de confusion leur auteur. Il me suflira pour le présent que votre jugement, Messieurs, m’assure la gloire que mon adversaire veut me ravir, et que j’espère de votre équité et de vos lumières.
« Caron fils. »
Lettre adressée au Mercure le 16 juin I7Ü5.
« Monsieur, je suis un jeune artiste qui n’ai l’honneur detre connu du public que par l'iuventiou d’un nouvel échappement à repos pour les montres, que l'Académie a honoré de sou approbation et dont les journaux ont fait mention l’année passée. Ce succès me ûxe à l’état d’horloger, et je borne toute mou ambition à acquérir la science de mon art. Je n'ai jamais porté un œil d’envie sur les productions de mes confrères : cette lettre le prouve 1 ; mais j'ai le malheur de souffrir fort impatiemment qu’on veuille m’enlever le peu de terrain que l’étude et le travail m'ont fait défricher. C’est cette chaleur de sang, dont je crains bien que l'âge ne me corrige pas, qui m’a fait défendre avec taut d'ardeur les justes prétentions que j’avais 6ur l’invention de mou échappement, lorsqu’elle me fut cohtcslée il y a environ dix-huit mois.
a Je proflte de cette occasion pour répondre à quelques objections qu'on
1. Beaumarchais, en commençant cette lettre, avait fait l'éloge de Itomitly, excellent horloger de Genève, établi à Paris.
m’a faites sur mon échappement dans divers écrits rendus publics. En se servant de cet échappement, a-t-on dit, on ne peut pas faire de montres plates ni même de petites montres, ce qui, supposé vrai, rendrait le meilleur échappement connu très-incommode. »
Après quelques détails techniques qui se rapportent à l’invention de l'échappement à double virgule, Beaumarchais termine ainsi :
« Par ce moyen, je fais des montres aussi plates qu’on le juge à propos , plus plates qu’on n’en ait encore fait, sans que celte commodité diminue en rien leur bonté. La première de ces montres simpiiûées est entre les mains du roi ; Sa Majesté la porte depuis un au, et elle eu est très-conleute. Si des faits répondent à la première objection, des faits répondent également à la seconde. J’ai eu l’honneur de présenter à Madame de Pompadour, ces jours passés, une montre dans une bague de celte nouvelle construction simplifiée, la plus petite qui ait encore été faite : elle n’a que quatre lignes et demie de diamètre et une ligne moins un tiers de hauteur entre les platines. Pour rendre cette bague plus commode, j’ai imaginé en place de clé un cercle autour du cadran, portant un petit crochet saillant ; en tirant ce crochet avec l’ongle, environ les deux tiers du tour du cadran, la bague est remontée, et elle va trente heures. Avant que de la porter à Madame de Pompadour, j’ai vu cette bague suivre exactement pendant cinq jours ma pendule à secondes: ainsi, en se servant de mon échappement et de ma construction, on peut donc faire d’excellentes montres aussi plates et aussi petites qu’on le jugera à propos.
« Caron fils, horloger du roi. »
Voici encore un passage d’une lettre écrite par Beaumarchais à un de ses cousins, horloger à Londres.
« J’ai enfin livré la montre au roi. Sa Majesté m’a ordonné de la monter et de l’expliquer à tous les seigneurs quiélaientau lever, et jamais Sa Majesté n’a reçu aucun artiste avec tant de bonté; elle a voulu entrer dans le plus grand détail de ma machine. C’est là que j’ai eu lieu de vous rendre beaucoup d’actions de grâces du présent de votre loupe, que tout le monde a trouvéo admirable. Le roi s’en est servi surtout pour examiner la montre de bague de Madame de Pompadour, qui n’a que quatre lignes de diamètre et qu’on a