‹ Collection Archeologique du Prince Pierre SoltykoffChapitre 52 sur 59 · IH · texte numérisé non relu

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fort admirée, quoiqu'elle ne fût pas encore achevée. Le roi m'a demandé une répétition, dans le même genre, que je lui fuis actuellement. Tous les seigneurs suivent l’exemple du roi, et chacun voudrait être servi le premier. J'ai fait aussi pour Madame Victoire une petite pendule curieuse dans le goût do mes montres, dont le roi a voulu lui faire présent; elle a deux cadrans, et de quelque côté qu’on se tourne, on voit l'heure qu’il est »

A vingt-cinq ans, Beaumarchais s’était déjà introduit parmi les gens de cour et il en avait pris toutes les allures; estimé du roi, admis dans l'intimité des filles de France, qu’il charmait par sou esprit et ses talents, il voulut acheter une charge à la cour et se faire anoblir. Tout se préparait selon ses désirs : il avait l'argent pour acheter sa charge, Louis XV lui tenait prêtes ses lettres de noblesse, mais un obstacle imprévu se présenta : comment anoblir un homme dont le père exerçait l’étal d'horloger î le Qls d’un courtaud de boutique, ce n'était pas possible ; les grands seigueurs s’y opposaient. Bref, à force d'instances auprès de son père. Beaumarchais obtint de celui-ci la cessation de son commerce, et alors rien ne s’opposa plus à ses projets, il eut sa charge à la cour, et s’appela Monsieur de Beaumarchais. Nous rappelons ce fait parce qu’il est caractéristique, parce qu’il prouve la morgue invétérée d'une partie de la noblesse, même encore au suprême moment où la monarchie s'écroulait sous les coups réitérés des philosophes et de la puissance du tiers-état.

ANTIDE JANVIER

Antide Janvier naquit à Saint-Claude, petit village du Jura, en 1751 . Son père simple laboureur, mais possédant le génie de la mécanique, avait quitté la charrue pour se livrer à la pratique de l'horlogerie, dont il avait appris les principes sans autre secours que celui de sa rare intelligence.

Ainsi les premiers hochets du jeune Antide furent des limes, des marteaux, des tours, des archets, etc. Il se trouvait donc en parfaite position pour apprendre facilement l’art que professait son père ; ce fut en effet ce qui arriva; et dès l'âge de douze ans, Autide exécutait des pièces mécaniques assez compliquées. Le père de notre jeune artiste, pressentant que sou fils serait un jour un horloger d'élite, ne négligea pas son éducation : il lui fil apprendre les langues grecque et latine, les éléments des sciences exactes, etc.

L’éplipse de soleil du 1" avril 1764 produisit une profonde impression sur l'esprit de Janvier, et dès lors sa vocation fut arrêtée ; il se livra avec ardeur à l’étude de l’astronomio. Ses progrès furent tels, en mécanique comme en astronomie, que dès l'âge de seize ans, eu l'année 1767, il avait construit une sphère mouvante qui fut reçue avec les plus grands éloges par l’Académie de Besançon, le 4 mai 1768. Les magistrats de cette ville voulurent aussi donner une marque d’intérêt et de confiance au jeune Janvier, et ils le nommèrent citoyen de Besançon, le 17 mai 1770. Vers la même année, Antide construisit, pour l'instruction publique, un grand planétaire de 3 piedsde diamètre. Cet instrument représentait les inégalités des planètes, leurs excentricités, la rétrogradation des points équinoxiaux, les révolutions des satellites autour de leur planète principale, etc.

En 1773, le 3 novembre, cette machine, perfectionnée cl réduite &

10 pouces de diamètre, fut présentée à Louis XV, à Fontainebleau, par l'intermédiaire de M. de Sartines et de M. le due de la Vrillière. Antide Janvier, qui avait vu Paris pour lu première fois , et qui aussi pour la première fois voyait la cour, eut, à celte présentation mémorable, la redoutable imprudence de donner un démenti énergique au vieux duc-maréchal de Richelieu, premier gentilhomme de la chambre du roi. Le courtisan offensé obtint sans peine l'ordre d'enfermer à la bastille l'artiste téméraire; mais M. de Sartines, lieutenant général de la police, prit sur lui de ne point exécuter cet ordre, et fit quitter Paris au jeune imprudent, eu lui donnant, toutefois, un délai de quinze jours pour visiter les curiosités de la capitale.

Janvier, dégoûté de la cour et des courtisans, alla se fixer à Verdun , où

11 trouva dans l'évèque de ce diocèse uu protecteur éclairé.

Après quelques années de séjour à Verduu , Janvier revint à Paris pour s’y procurer des objets d’horlogerie et pour y faire dorer deux petites sphères mouvantes réduites à 4 pouces de diamètre. Le hasard porta cette machine à la connaissance de M. Lalaude, professeur d'astronomie au Collège de France. Le savaul astronome voulut voir l'artiste. Il lui témoigua sou étonnement sur la composition de ces deux petits ouvrages, et l’adressa, avec une lettre pleine d’éloges, à M. de la Ferlé, intendant général dos Menus- Plaisirs, qui le fit présenter au roi par M. de Fleury, premier gentilhomme de la chambre. Louis XVI, qui aimait passionnément l'horlogerie, ordonna l’acquisition des deux sphères, et elles furent placées immédiatement sur le secrétaire de sa petite bibliothèque , à Versailles.

Le caractère décidé et l'agreste franchise de l’artiste avaient plu au roi. Dix jours s’étaient à peine écoulés depuis la présentation et l'acquisition des machines , que Janvier fut attaché au service du monarque et reçut l’ordre de se rendre à Paris. Il se défendit longtemps, mais il céda enfin aux instances de Lalande, et le 5 octobre 1784 il fut logé aux Menus-Plaisirs.

Quatre années s’écoulèrent pendant lesquelles il composa plusieurs pendules curieuses, notamment une horloge planétaire, la plus complète qui eût eucore paru et que l’Académie des sciences honora de ses suffrages. Ce travail fit seusalion à Paris dans le monde savant; il fut présenté au roi le 29 avril 1789, et, après uu cutretien de trois quarts d’heure avec l’artiste, Louis XVI ordonua l’acquisition de cette horloge, qu’il fit placer immédiatement au milieu de sa petite bibliothèque, à côté des deux petites sphères mouvantes du même auteur.

Déjà, le 14 février de celte même année 1789, le célèbre Lalande avait fait à l’Académie des sciences un rapport relatif à une erreur commise par les astronomes, et relevée par Janvier, qui lui avait démontré l'inexactitude des calculs sur les révolutions lunaires et en avait précisé la différence. Ce fait seul aurait suffi pour le placer à la hauteur des savants les plus distingués du xviii* siècle; mais la machine dont nous venons de parler valut à son auteur, alors âgé do trente-huit ans, une réputation que l’on qualifia justement d’européenne.

Janvier n’était pas seulement un artiste spécial distingué; c'était un artiste et un connaisseur en toutes choses. On le voyait souvent chez les marchands de curiosités; il fréquentait les ventes publiques, et parfois il y fit de bonnes acquisitions. Je l’ai beaucoup connu dans les dernières années de sa vie; j’étais jeune alors et je me plaisais à lui demander des conseils dont je profitais le plus possible; d’ailleurs, sa conversation était agréable, instructive, notamment touchant les beaux-arts et l’archéologie qui était sa passion dominante après celle de l'horlogerie. C'est lui, je dois le dire, qui m'a donné les premières notions sur la curiosité. Je n’oublierai jamais avec quel enthousiasme il me parlait des émailleurs de Limoges, de Bernard Palissy, de Pierre Lescot, de Jean Goujon et de tous les autres grands artistes de la renaissance. 11 connaissait presque tous les noms des architectes, des sculpteurs, des imagiers, des peintres-verriers, des orfèvres, des bijoutiers, des graveurs, des calligraphes, des enlumineurs, etc., du moyen tige et du siècle des Valois. II passait des jours entiers au Louvre, devant les tableaux des maîtres qui se sont succédé en Europe depuis Cimabué jusqu’à Lebrun. * J'aurais, disait-il souvent, donné dix ans de ma vie pour pouvoir aller admirer à Rome , ne fussent que pendant une semaine, les immenses travaux de Michel-Ange, l’architecture colossale de Saint-Pierre et les ruines gigantesques de la ville des Césars... Vois-tu, mon ami , tous les arts se tiennent et se servent mutuellement. Ainsi , par exemple, l'homme qui n’est qu’borloger, fût-il le plus grand mécanicien du monde, n’est jamais qu’un artiste médiocre. Ou ne fait pas que de la mécanique dans une pendule ou dans une horloge, il faut faire aussi l'enveloppe de la machine, et celle-ci doit être d’abord belle dans sa forme, et belle et charmante dans tous les détails de son ornementation ; les proportions du mouvement, petit ou grand, doivent être exactes et d'une même époque, et l’on ne peut réussir en cela que si l’on connaît suffisamment l’architecture, la statuaire et l’art si compliqué et si difficile de l’or-

DU PRINCE SOLTVKOfT.

ncnientaliou : le sentiment du beau et du vrai est surtout indispensable.

« Dans ma jeunesse, sous Louis XV et même sous Louis XVI , on faisait encore quelques peudules de bon goût; elles étaient sans doute d’un style tourmenté, souvent baroque, mais, en général, leurs formes et les ornements dont elles étaient revêtues plaisaient à l'œil et satisfaisaient l'esprit et l'imagination. Hélas! que voyons-nous depuis le commencement de ce siècle, chez nos bronziers, chez nos horlogers en renom? Des machines grossières aux formes lourdes et disgracieuses, des ligures guindées, mal assises ou mal delmut, des ornements hétérogènes et grimaçants, des ciselures ou des gravures où l’art n’entro pour rien. Et cependant, chose singulière! nos brouziers, nos horlogers modernes croient imiter l'art antique par cela seul qu'ils fout des Grecs et des Romains, ou du moins des figures portant le costume traditionnel des guerriers, des législateurs ou des simples citoyens d’Athènes ou de Rome. »

Ce grand artiste avait raison; les pendules du temps de l’empire et de la restauration des Bourbons, sont détestables. Nous en exceptons cependant celles de Janvier qui, pour la plupart, soit! charmantes, soit par leur élégante simplicité, soit pour le bon goût des ornements. Il en est resté un assez grand nombre et on les estime avec raison, notamment celles où l'artiste a su mêler aux cuivres ciselés et dorés, divers sujets peints sur porcelaine de Sèvres par les artistes spéciaux de la célèbre manufacture.

Pendant les orages de la révolution, Janvier fut encore utile aux sciences et aux arts, tout en servant la patrie, pour laquelle il eut constamment un amour sincère et éclairé. Chargé de diverses missions, soit pour la fabrication des armes, soit pour l’établissement des lignes télégraphiques, soit enfin comme membre de la commission temporaire des arts, adjoint au comité d’instruction publique, il remplit ces diverses missions avec l'intelligence supérieure qui le distinguait, l'activité et le courage dont son âme énergique était douée.

En 1 800, Janvier, qui avait repris ses éludes et ses travaux habituels, soumit à la classe des sciences de l’Institut une sphère mouvante qui fut l’objet d'un rapport de M. Delambre, rapport où l'on accorde à l’artiste des éloges mérités et des encouragements flatteurs.

En 1802, il présenta à l’exposition des produits de l'insdustrie française une autre sphère mouvante qui lui valut une médaille d’or, mais qui ne put être jugée par l’Institut, parce que la description de celte machine se trouvait consignée dans l’IIistoirc de la mesure du temps, publiée par Ferdinand

«SH COLLECTION ARCHEOLOGIQUE

Berthoud. (Nous avons nous-même donné la description de cette machine h l’article Horloges astronomiques de notre Histoire de l’horlogerie.)

A l’exposition de 1806, Janvier oflrit une horloge avec le système d’équation du temps par les causes qui la produisent. Cette pièce , construite exprès pour servir de modèle à des pendules à équation, mais d’un genre absolument neuf, fut particulièrement mentionnée dans le rapport du jury qui contient , pour l'auteur, un nouvel hommage rendu à son taleul.

En 1810, il publia les Étrennes chronométriques, sur un plan plus étendu que celui qu’avait conçu Pierre Le Roy, en 17fi0. Ce livre, quoique rempli d’excellentes choses, n'eut point le succès que l’auteur s’eu promettait; il fut confondu, à cause do son titre, avec cette foule d’almanachs qui paraissent à la fin de chaque année. Ce qui prouve que ce titre nuisit à la publication, c'est que ce môme livre réimprimé, en 1815 et 1821, avec quelques additions peu importantes, mais sous le titre plus convenable de Manuel chronométrique, etc., fut beaucoup mieux accueilli par le public.

Jauvier publia successivement l'Essai sur les horloges publiques à l’usage des communes ruralrs, 1 vol. in-8; les Ilévolutions des corps célestes par le mécanisme des rouages, 1 vol. in-4; le Précis des calendriers civil et ecclésiastique, 1 vol. iu-1 2 , et le Recueil des machines qu’il avait composées et exécutées dans sa jeunesse.

L’exposition de 1823 fut la dernière dans laquelle Janvier montra sa supériorité. Il présenta trois pendules, dont une à équation particulièrement remarquable par une grande simplicité de construction. Voici à ce sujet le texte môme du rapport du jury : « En reconnaissant qu’il est de plus en plus digne de cette récompense (la médaille d’or), le jury croirait lie lui avoir rendu justice qu’à moitié, s'il n’ajoutait pas que, par son influence et par ses conseils désintéressés, M. Janvier rend journellement des services sigualés à ses jeunes émules. Personne n’est plus érudit que lui ; en traduisant les ouvrages des plus grands maîtres, il a fourni aux horlogers peu versés dans la connaissance des langues anciennes les moyens d’étudier ces ouvrages; il calcule la denture des rouages pour tous ceux à qui les mathématiques ne sont pas familières; il est le conseil et l’appui de tous les jeunes artistes doués de quelque talent, et, ce qui n’est pas moins utile, leur censeur le plus sévère quand ils s’égarent. Le jury pense que personne n’a plus contribué à porter l’horlogerie française à l’état de prospérité où elle est actuellement parvenue. » (Rapport du jury en 1823, p. 313.)

Telle fut la vie de Jauvier, et ceux qui ne connaissent pas les dernières

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