‹ Collection Complette Des Œuvres de Mr. de VoltaireChapitre 16 sur 80 · CHARLE MAGNE · texte numérisé non relu

CHARLE MAGNE

tems. Enfin ii pane les Alpes > une partie des troupes de Didier l'abandonne. Ce Roi malheureux s'enferme dans Pavie la capitale ; Charlemagne l'y aiîiége au milieu de l'hiver. La vil- 774 le , réduite à l'extrémité , fe rend , après un liège de fix mois. Didier , pour toute condition , obtient la vie. Ainfi finit ce royaume des Lombards , qui avaient détruit en Italie la puifiance romaine , & qui avaient fubftitué leurs loix à celles des Empereurs. Didier , le denûer de ces Rois , fut conduit en France dans le monaftère de Corbie , où il vécut & mourut captif & moine , tandis que fon fils allait inutilement demander des îecours dans Conftantinople à ce fantôme d'Empire Romain , détruit en Occident par fes ancêtres. Il faut remarquer que Didier ne Rit pas le feul Souverain que Charlentagne enferma ; il traita ainfi un Duc de Bavière & fes enfans.

Charlemagne n'ofait pas encore fe faire Souverain de Rome, Il ne prit que le titre de Roi d'Italie , tel que le portaient les Lombards. Il fe fit couronner comme eux dans Pavie d'une couronne de fer qu'on garde encore dans la petite ville de Monza. La juftice s'adminiftrait toujours à Rome, au nom de l'Empereur Grec.

Les Panes même recevaient de lui la confirmation de leur élection. Charletnapie prenait feulement , ainfi que Pépin , le titre de Patrice , que Tbéodoric & Attila avaient aulfi daigné prendre ; ainfi ce nom d'Empereur , qui dans fon origine ne défignait qu'un Général d'armée, fignifiait encore le maître de l'Orient & de l'Occident.

Empereur. tf

rident. Tout vain qu'il était, on le rdpe&ait, on craignait de L'ufùrper ; on n'affeclait que celui de Patrice , qui autrefois voulait dire Sénateur Romain.

Les Papes , déjà très - puiiïans dans l'Eglifc 9 très-grands Seigneurs à Rome , & poifefleurs de plufieurs terres, n'avaient dans Rome même qu'une autorité précaire & chancelante. Le Préfet , le Peuple , le Sénat , dont l'ombre fubliftait, s'élevaient fouvent contre eux. Les inimitiés des familles qui prétendaient au Pontificat, rempliraient Rome de coiifufion.

Les deux neveux d'Adrien confpirèrent contre Léon III. fon fucceflcur , élu Pape félon l'ufage par le Peuple & le Clergé Romain. Ils l'accufent de beaucoup de crimes , ils aiument ks Romains contre lui : on traîne en prifon, on accable de coups à Rome celui qui était fi rcfpecté par-tout ailleurs. Il s'évade, il vient lè jetter aux genoux du Patrice Charlemagne à Paderborne. Ce Prince, qui aguTait deja en maître abfblu , le renvoya avec une efcorte & des commiflaires pour le juger. Ils avaient ordre de le trouver innocent. Enfin Clyarlema^ne , maître de l'Italie comme de l'Allemagne & de la France , juge du Pape , arbitre de l'Europe , vient à Rome à la fin de l'année 799. L'année commençait alors à Noël chez les Romains.

Léon III. le proclame Empereur d'Occident pendant la Mené le jour de Noël en 800. Le Peuple joint fes acclamations à cette cérémonie. Ckirles feint d'être étonné , mais il n'en fait pas moins valoir l'autorité de fon nouvel Empire.

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Ces droits étaient légitimes, puifqu'enfin les fuffrages de tout un peuple font le premier des droits.

On a écrit , on écrit encore , que Charles, avant même d'être Empereur avait confirmé la donation de VExarcat de Ravenne , qu'il y avait ajouté la Corfe , la Sardaigne , la Ligurie, Parme, Mantoùe, les Duchés de Spolette, de Bénevent, la Sicile , Venife , & qu'il dépofa l'ade de cette donation fur le tombeau dans lequel on prétend que repofent les cendres de St. Pierre & de St. Paul. '

On po urait mettre cette donation à côté de celle de Conjîantiu. On ne voit point que jamais les Papes aient poffédé aucun de ces païs jufqu'au temps $ Innocent IIL s'ils avaient eu l'Exarcat , ils auraient été Souverains de Ravenne & de Rome ; mais dans le teftament de Charlemagne qiïEginhard nous a confervé , ce Monarque nomme à la tête des villes métropolitaines qui lui apartiennent Rome & Ravenne, auxquelles il fait des préfents. Il ne put donner ni la Sicile , ni la Corfe , ni la Sardaigne qu'il ne poffédait pas , ni le Duché de Béne- ^ vent, dont il avait à peine. la fuzeraineté, en-

cor moins Venife qui ne le reconnailfait pas pour Empereur. Le Duc de Venife reconnais fait alors pour la forme l'Empereur d'Orient , & en recevait le titre à'Hippatos. Les lettres du Pape Adrien parlent des patrimoines de Spoléte, & de Bénevent ; mais ces patrimoines ne fe peuvent entendre que des domaines que les Papes poifédaient dans ces deux Duchés. Grégoire

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VIL lui-même avoue dans fes lettres que CWlemagne donnait douze-cent livres de penfîon au St. Siège. 11 n'eft guères vraifemblable qu'il eût donne un tel fecours à celui qui aurait poilëdc tant de belles provinces. Le St. Siège n'eut Bcnevent que longtems après par la donation de l'Empereur Henri le Noir vers Pan 1047. Cette concelRon fe réduifit à la ville , cSc ne s'étendit point jufqu'au Duché. Il ne fut point queftion de confirmer le don de Charlemqgne.

Ce qu'on peut recueillir de plus probable au milieu de tant de doutes , c'eft que du temps de Charlemagne , les Papes obtinrent en propriété la Marche d'Ancone , outre les villes , les châteaux & les bourgs qu'ils avaient dans les autres pais. Voici fur quoi je pourrais me , fonder. Lorfque l'Empire d'Occident fe renouvella dans la famille des Otons au dixième fiécle, Oton III. alTigna particulièrement au St. Siège la Marche d'Ancone , en confirmant toutes les concclîions faites à cette Eglife. Il parait donc que Charleniagne avait donné cette Marche , & que les troubles furvenus depuis en Italie avaient empêché les Papes d'en jouir. Nous verrons qu'ils perdirent enfuite le domaine utile de ce petit pais fous l'Empire de la maifbn de Suabe. Nous les verrons tantôt grands terriens, tantôt dépouillés prefque de tout, comme plufieurs autres Souverains. Qu'il nous fiiffife de favoir qu'ils poflédent aujourdhui la Souveraineté reconnue d'un pais de cent -quatrevingt grands milles d'Italie en longueur des portes de Mantoue aux confins de l'Abbruzze le

long de la mer Adriatique , & qu'ils en ont plus de cent milles en largeur, depuis Civita-Vco chia jufqu'au rivage d'Ancone d'une mer à l'autre. Il a fallu négocier toujours, & fouvent combattre pour s'aflïirer cette domination.

Tandis que Charlemapie devenait Empereur d'Occident , régnait en Orient cette Impératrice Irène , fameufe par fon courage & par fes crimes , qui avait fait mourir fon fils unique, après lui avoir arraché les yeux. Elle eût voulu perdre Charletnagne -, niais trop faible pour lui faire la « guerre , elle voulut Pépoufer , & réunir ainfi les deux Empires. Tandis qu'on ménageait ce mariage , une révolution chaife Irène d'un trône 802 qui lui avait tant coûté. Charles n'eut donc que l'Empire d'Occident. H ne pofïëda prefque rien dans les Efpagnes -, car il ne faut pas compter pour domaine le vain hommage de quelques Sarrazins. Il n'avait rien fur les Côtes d'Afrique. Tout le refte était fous fa domination.

S'il eût fait de Rome fa capitale , fi fes fucceffeurs y euffent fixé leur principal féjour , & fur-tout fi l'ufage de partager fes Etats à fes enfàns n'eût point prévalu chez les Barbares , il eft vraifemblable qu'on eût vu renaître l'Empire Romain. Tout concourut depuis à démembrer ce vafte corps , que la valeur & la fortune de Charlemagne avaient formé j mais rien n'y contribua plus que fes defcendans.

Il n'avait point de capitale : feulement Aixla-Chapelle était le féjour qui lui plaifait le plus. Ce f ut-là qu'il donna des audiences,avec le fafte le

plus

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impofant , aux AmbafTadeurs des Califes & à ceux de Conftantinople. D'ailleurs il était toujours eu guerre ou en voyage, ainfi que vécut Charte- . quint longtems après lui. Il partagea fes Etats , & même de ion vivant, comme tous les Rois de ce tems-là.

Mais enfin , quand de fes fils, qu'il avait défignés pour régner , il ne refta plus que ce Louis fi connu fous le nom de Débonnaire , auquel il avait déjà donné le royaume d'Aquitaine , il l'alfocia à l'Empire dans Aix-la-Chapelle , & lui commanda de prendre lui - même fur l'autel la couronne Impériale , pour faire voir au monde que cette couronne n'était due qu'à la valeur du pére & au mérite du fils , & comme s'il eût preflenti qu'un jour les miniC très de l'autel voudraient difpofer de ce diadème.

Il avait raifon de déclarer fon fils Empereur de fon vivant ; car cette dignité , acquife par la fortune de Char/entante , n'était point aliïirée au fils par le droit d'héritage ; mais en lait fant l'Empire à Louis , & en donnant l'Italie à Bernard fils de fon «fils Pépin , ne déchirait-il pas lui - même cet Empire qu'il voulait conlerver à fa poltcritc ? N'était-ce pas armer necdfairement fes fuccelfeurs les uns contre les autres? Etait-il à préfumer que , le neveu Roi d'Italie obéirait à fon oncle Empereur , ou que l'Empereur voudrait bien n'être pas le maître en Italie '<

Quoi qu'il en foit, Charlemagne mourut en 814 , avec la réputation d'un Empereur auffi

heu-

92 , Charlemagne. Empereur."

heureux qcCAiigufte , aufH guerrier qu'Adrien , mais non tel que les Trajans & les Antonins , auxquels nul Souverain n'a été comparable.

Il y avait alors en Orient un Prince qui l'égalait en gloire comme en puiifance j c'était le célèbre Calife Aaron Rachild , qui le furpafla beaucoup en juftice , en fcience , en humanité.

J'ofe prefque ajouter à ces deux hommes illuftres le Pape Adrien , qui dans un rang moins élevé , dans une fortune prefque privée, & avec des vertus moins héroïques , montra une prudence à laquelle les fucceiieurs ont dû leur agrandilfement.

La [curiofité des hommes , qui pénétre dans la vie privée des Princes , a voulu favoir ju£ qu'au détail de la vie de Charlemagne & au fecret de fes plaifirs. On a écrit qu'il avait pou£ fé l'amour des femmes jufqu'à jouir de fes propres filles. On en a dit autant â y Augujk ; mais qu'importe au genre-humain le détail de ces fàiblelfes , qui n'ont influé en rien fur les affaires publiques ?

J'envifage fon régne par un endroit plus digne de l'attention d'un citoyen. Les pais qui compofent aujourdhui la France & l'Allemagne jufqu'au Rhin , furent tranquiles pendant près de cinquante ans , & l'Italie pendant treize, depuis l'avènement à l'Empire. Point de révolution en France , point de calamité pendant ce demi-fiécle , qui par-là eft unique. Un bonheur Ci long ne fuffit pas pourtant pour 'rendre aux hommes la politeffe & les arts. La rouilla de la barbarie était trop forte s & les âges fuivans L'épaUCrent encore, C H -4-

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