LOU 1S LB F A I B LE
promettes la moitié de l'armée d'Italie. On négocie , c'eti-à-dire , on veut tromper. Le Roi elt allez imprudent pour venir dans le camp de fon oncle. Louis , qu'on a nommé le Débonnaire , parce qu'il était faible , & qui fut cruel par faibleife, lait crever les yeux à fou neveu , qui lui demandait grâce a genoux. Le malheureux Roi meurt dens les tourmens du corps & de i'efprit , trois jours après cette exécution cruelle. I) fut enterré à Milan , & on grava fur fon tombeau : Cy giji Bernard de fainte mémoire. Il femble que le nom de faint en ce temps-là ne fut qu'un titre honorifique. Alors Louis fait tondre & enfermer dans un monalfère trois de les frères , dans la crainte qu'un jour le fang de Charlemague , trop refpecté en eux, ne fufcitàt des guerres. Ce ne fut pas tout. L'Empereur fait arrêter tous les par,tif ms * de Bernard, que ce Roi avait nommés fous l'efpoir de fa grâce. Ils éprouvent le même fuplice que le Roi. Les eccléliaftiques font exceptés de la fentenec. On les épargne , eux qui étaient les auteurs de la guerre. La dépofition ou l'exil font leur feul châtiment. Louis ménageait l'Eglife ; & l'Eglife lui fit bientôt fentir qu'il eût dû être moins cruel & plus terme.
Dès l'an 817 Louis avait fuivi le mauvais exemple de fon pére , en donnant des Royaumes à fes enfuis ^ & n'ayant ni le courage d'efprit .de fon père , ni l'autorité que ce courage donne, il s'expofait à l'ingratitude. Oncle
barba-
128 Louis le Faible.
barbare & frère trop dur , il fut un pére trop facile.
Ayant aflbcié à l'Empire fon fils aîné , Zo~ thaire, donné l'Aquitaine au fécond nommé - Fepin , la Bavière à Louis fon troifiéme fils , il lui reliait un jeune enfant d'une nouvelle femme. C'eft ce Charles le chauve , qui fut depuis Empereur. Il voulut après le partage , ne pas laillèr fans Etats cet enfant d'une femme qu'il aimait.
Une des fourccs du malheur de Louis le faible , & de tant de défaftres plus grands qui depuis ont affligé l'Europe , fut cet abus qui commençait à naître , d'accorder de la puifFance dans le monde à ceux qui ont renoncé au monde.
Un parent de l'Empereur , nommé Vala Abbé de Corbie commença cette feene mémorable.
C'était un homme furieux par zélé ou par efprit de fa&ion , ou par tous les deux enfemble s & l'un de ces Chefs de parti qu'on a vu (i fouvent faire le mal en prêchant la vertu & troubler tout par l'efprit de la régie.
Dans un parlement , tenu en 829. à Aix-la- Chapelle , parlement où étaient entrés les Abbés, parce qu'ils étaient feigneurs de grandes terres , ce Vala reproche publiquement à l'Empereur tous les defordres de l'Etat : „ c'eft vous, lui ditil , „ qui en êtes coupable. Il parle enfuite en particulier à chaque membre du parlement avec plus de fédition. Il olè aceufer l'Impératrice Jhâith d'adultère. Il veut prévenir & empêcher les dons que l'Empereur veut feire à ce fils qu'il a
en
Louis le Faible- 129
en de l'Impératrice. Il déshonore & trouble la famille royale , & par conféqueiit l'Etat , fous prétexte du bien de PEtat même.
Eiuin l'Empereur irrité renvoie Valu dans fon monaftère , dont il n'eût jamais dû fortir. Il fc réfout , pour fatisfaire fa femme , à donner à fon fils une petite partie de PAllcmagnc vers le Rhin , le pais des Suiffes & la Franche-Comté.
Si dans l'Europe les loix avaient été fondées fur la puinançe paternelle ; lî les efprits euffent été pénétrés de la nécelfité du refpedl filial comme du premier de tous les devoirs , ainfî que je l'ai remarqué de la Chine ; les trois enfàns de l'Empereur , qui avaient reçu de lui des couronnes , ne fc feraient point révolté contre leur pére qui donnait un héritage à un enfant du îècond lit.
D'abord ils fe plaignirent : aufïltôt l'Abbé de Corbie fe joint à l'Abbé de 6V. Denis , plus factieux encor , & qui ayant les Abbaïes de St. Méiard* de Sonfons & de St. Germain des- Frez 9 pouvait lever des troupes , & en leva enfuite. Les Evêques de Vieiuie, de Lyon, d'Amiens , unis à ces moines , pouffent les Princes à la guerre civile, en déclarant rebelles à Dieu, & à l'Eglifè, ceux qui ne feront pas de leur parti. Envain le Débonnaire , au lieu d'affem, bler des armées , convoque quatre Conciles , dans lefquels on fait de bonnes & d'inutiies loix. Ses trois fils prennent les armes. C'elt, je crois, la première fois qu'on a vu trois enfans foulevés enfcmble contre leur pére. L'Empereur arme à la fin. On voit deux camps remplis d'E- H. G. Tom. L I vè.
î$o Louis le Faible.
vèques, d'Abbés & de moines. Mais du cote des Princes ciï le Pape Grégoin IV. dont le nom donne un grand poids à leur parti. C'était déjà l'intérêt des Papes d'abaiiîcr les Empereurs. Déjà un Etienne , prédécefleur de Grégoire , s'était intlalé dans la chaire pontificale iàns l'agrément de Louis le débonnaire. Brouiller le pére avec les enfans , femblait le moyen de s'agrandir fur leurs ruines. Le Pape Grégoire vient donc en France , & menace l'Empereur de l'excommunier. Cette cérémonie d'excommunication n'emportait pas encoi l'idée qu'on Voulut lui attacher depuis. On ivofait pas prétendre qu'un excommunié dût être privé de Tes biens par la feule excommunication. Mais on croyait rendre un homme exécrable, ,& rompre par ce glaive tous les liens qui peuvent attacher les hommes à lui.
Les Evèques du parti de l'Empereur fe fervirent de leur droit , & font dire courageufement au Pape : si excoiMmunicaturus ve-
KIET , EXCOMiMUNICATUS ABIBIT : ?U vient
pour éoccomnmnier , // retournera excommunié iui~ même. Us lui écrivent avec fermeté , en le traitant à-la-vérité de Pape, mais en même tems de frère. Grégoire , plus fier encore , leur mande : „ le terme de frère fent trop l'égalité , tc- ,5 nez-vous en à celui de Pape ; reconnaîtrez ,j ma fupériorité : fâchez que l'autorité de ma i 5, chaire e(t au-dêmis de celle du trône de Louis. Eufin il élude dans cette lettre le ferment qu'il a fait à l'Empereur.
Au milieu de cette guerre on négocie. Le
v Pontife
Louis le Faible. i;i
Pontife fè rend arbitre. Il va trouver l'Empereur dans fou camp. Il y a le même avantage que Louis avait eu autrefois fur Bernard. D féduit fes troupes , ou il ioujfre qu'elles foient féduites. Il trompe Louis , ou il elt trompé luimême par les rebelles au nom desquels il porte la parole. A peine le Pape eit-il forti du camp , que la nuit même la moitié des troupes impériales pafTe du côté de Lothaire fon fils. Cette défertion arriva près de Bâle ; & la plaine où le ^ Pape avait négocié , s'appelle encore le champ du menfauge. Alors lë Monarque malheureux le rend priionnier à fes fils rebelles , avec fa femme Judith , objet de leur haine. Il leur livre fon fils Charles , âge de dix ans , prétexte innocent de la guerre. Dans des tems plus barbares , comme ibus Clovis & fes enfaus , ou dans des pais tel que Conftantinople , je ne ferais point furpris qu'on eût fait périr Judith & fon fils , &: même l'Empereur. Les vainqueurs fe contentèrent de faire râler l'Impératrice , de la mettre en prifon en Lombardie , de renfermer le jeun* Charles dans le couvent de Prum , au milieu de la forêt des Ardennes , & de détrôner leur père. Il me femble , qu'en lifant le défaûre de ce pére trop bon, on relient 'au moins une fatisfaclion fecréte , quand on voit que lès fils ne furent guères moins ingrats envers cet Abbé Vala, le premier auteur de ces troubles , & envers le Pape qui les avait lî bien foutenus. Le Pontife retourna à Rome , méprifé des vainqueurs, & Val* fe renferma dans un monaftère en Italie.
la Lothu-
132 Louis le Fai bll
/ Lothaire , d'autant plus coupable qu'il était aflocié à l'Empire, traîne fon pére prilbnnier â Compiégne. Il y avait alors un abus funeftc introduit dans PEglife, qui défendait de porter les armes & d'exercer les fondions civiles pendant le tems de la pénitence publique. Ces pénitences étaient rares , & ne tombaient guères que fur quelques malheureux de la lie du peuple. On réfoiut de faire fubir à l'Empereur ce îuplice infamant , fous le voile d'une humiliation chrétienne & volontaire, & de lui impofer une pénitence perpétuelle , qui le dégraderait pour toujours.
Louis eiï intimidé. Il a la lâcheté de condef. cendre à cette propofîtion qu'on a la hardiefle de lui faire. Un Archevêque de Rheims , nommé Ebbon , tiré de la condition fervile , malgré les loix élevé à cette dignité par Louis même , dépofe ainfi fon fouverain & fon bienfaiteur. On fait comparaître le Souverain , entouré de trente Evêques , de Chanoines , de moines , dans PEglife de Notre Dame de Soiifons. Son fils Lothaire préfent , y jouit de l'humiliation de fon 833 pére. On fait étendre un cilice devant Pautel. L'Archevêque ordonne à l'Empereur d'ôter fon baudrier , fon épée , fon habit , & de fe profterncr fur ce cilice. Louis , le vifage centre terre , demande lui-même la pénitence publique , qu'il ne méritait que trop en s'y foumettant. L'Archevêque le force de lire à haute voix un pa-. pier dans lequel il s'aceufe de facrilège & d'homicide. Le malheureux lit pofément la lifte de fes crimes , parmi lcfquels il eft Ipécifié qu'il a-
Diqitized by
Louis le Faible. 133
vaît fait marcher fes troupes en Carême , & indiqué un Parlement un Jeudi faint. On dreffe un procès verbal de toute cette action : monument encore fubfiftant d'infolencc & de bafleC fe. Dans ce procès verbal on ne daigne pas feulement nommer Louis du nom d'Empereur : il y eft appelle ominus ludovicus , noble hom~ me , vèmrable homme.
On tâc e toujours d'apuïer par des exemples les entreprifes extr .ordinaires. Cette pénitence de Louis fut autorifée par le fouvenir d'un certain Roi Vifigot nommé Vamba qui régnait en Efpagne en 6%\. devenu imbécile & 3umis à la pénitence publique dans un Concile de Tolède. Il s'était mis dans un cloître. Son fucceffeur Hervique avait reconnu qu'il tenait fa couronne des Evèques. Ce fuit était cité , comme fî un exemple pouvait juftifier un at* tentât. On alléguait encor la pénitence de l'Empereur Tl)éodofe; mais elle fut bien différente. Il avait fait maflacrer quinze-mille citoïens à Theffalonique , non pas dans un mouvement de colère , comme on le dit tous les jours trèsfaufTement , mais après une longue délibération. Ce crime réfléchi pouya't attirer fur lui la vengeance des Peuples qui ne l'avaient pas élu pour en être égorgés. St. Ambroife fit une trèsbelle action en lui refufant l'entrée de l'églife, & l^éodofe en fit une très-fage d'appaifer un peu la haine de l'Empire , en s'abftenant d'entrer dans Péglife pendant huit mois \ faible & miférable fatisfaction pour le forfait le plus, horrible dont jamais un Souverain le foit fouillé.
I 3 Louis
134 Louis le Faible."
Louis fut enfermé un an dans une cellule de couvent de St. Médard de SouTons , vé:u du fac de pénitent, fans domeftiques , fins congélation , mort pour le refte du monde. S'il n'avait eu qu'un fils, il é ait perdu pour toujours -, mais lès trois enfans difputant fes dépouilles , leur defunion rendit au pére fa liberté & fa couronne.
S$4. Transféré à St. Denis , deux de fes fils > Louis & Pephi , vinrent le rétablir , & remettre entre fes bras fa femme & fo fils Charles. L'affembloe de Soiifons eft anathématifée par une autre à Thionville ; mais il n'en coûta à l'Archevêque de Rheims que 1 perte de fon fiége ; encore fut-il jugé & dépofé dans la fàcnftie : l'Empereur l'avait été en public au >ieds de l'auteL Quelques Evèques furent dé :s auffi.
L'Empereur ne put ou n'ofa les punir davantage.
Bientôt après un de ces mêmes enfans qui l'avaient rétabli, Louis de Bavière , fe révolte encore. Le malheureux pére mourut de chagrin dans une tente auprès de Mayance , en difant :
l0 : Je pardonne à Louis , mais qu'il fâche qu'il m' et
| uin donne la mort.
4 °' Il confirma , dit-on , folcmnellcmcnt par fon tetfament la donation de Pépin Se de Çharlemagne à PEglifc de Rome.
Les mêmes doutes s'élèvent fur cette confirmation , que far les dons qu'elle ratifie. Il efl difficile de croire que Charlemagne Se fon fils aient donné aux Papes Venife ?> la Sicile , la Sardaigne , & la Code , pais fur lefquels ils n'avaient
Louis le Faibie. 13$
vaient tout au plus qo(L la prétention difputée du domaine fuprème. Et dans quel temps Louis •ût-il donné la Sicile qui aparteiiait aux Empereurs Grecs , & qui était infeftée par les deC ceiites continuelles des Arabes ?