CONSTANTINOPLE
AUX HUITIEME ET NEUVIEME SIECLES
TAndis que l'Empire de Chark?)iagne fè démembrait, que les inondations des Sarra- 2ins & des Normands défolaient l'Occident , l'Empire de Conftantinople fubjGftait comme un grand arbre, vigoureux encore , mais déjà vieux , dépouillé de quelques racines, & aflaitli de tous côtés par la tempête. Cet Empire n'avait plus rien en Afrique ; la Syrie & une partie de FAiïe mineure lui étaient enlevées. Il défendait contre les Mu-
fulmans
de Constant inople, &c, itff
fulmans fes frontières vers Portent de la mer noire ; & tantôt vaincu , tantôt vainqueur , il aurait pû au moins fe fortifier contre eux par cet ufage continuel de la guerre. Mais du côté du Danube & vers le bord occidental de la mer noire , d'autres ennemis le ravageaient. Une nation de Scythes , nommée les Abares ou Avares , les Bulgares , autres Scythes , ddnt la Bulgarie tient fou nom , defolaient tous ces beaux climats de la Romanie , où Adrien & Trajati avaient conftruit de fi belles villes , & ces grandschemins defquels il ne fubiîite plus que quelques chauffées.
Les Abares fur-tout , répandus dans la Hongrie & dans l'Autriche , fe jettaient tantôt fur l'Empire d'Orient , tantôt fur celui de Charlemagne. Ainfi des frontières de la Perfe à celles de la France , la terre était en proie à des incur fions prefque continuelles.
Si les frontières de l'Empire Grec étaient toujours refferrées & toujours défolées, la capitale était le théâtre des révolutions & des crimes. . Un mélange de l'artifice des Grecs & de la férocité des Thraces , formait le caractère qui régnait à la cour. En erfet , quel fpeclaclc nous repréfente Conftantinople 'i Maurice & fcs cinq enfans maifacrés : Phocus affailiné pour prix de fes meurtres & de fcs inceftes : Conftantm cmpoifomié par l'Impératrice Martine, à qui on. arrache la langue, tandis qu'on coupe le nez à Hèraclèonas fon fils : Conjhins ailbmmé dans . un bain par fcs domeftiques : Confiantln Pogomte qui fait crever les yeux à fcs deux fré-
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res : Jufiinien II , fon fils prêt à faire à Conftantinople ce que Tbéodofi fit à TheiFalonique , furpris , mutilé & enchaiué par Léonce , au moment qu'il allait faire égorger les principaux citoyens : Léonce bientôt traité lui-même comme il avait traité Jufiinien II > ce Jufiinien rétabli, faifant couler fous fes yeux dans la place publique le fang de fes ennemis , & périffant enfin fous la main d'un boureau : Philippe Bardanès détrôné & condamné à perdre les yeux : Léon Plfaurien & Çonjicintm Copronyme morts à-la-vérité dans leur lit, mais après un régne fanguinaire , auifi malheureux pour le Prince que pour les fujets : l'Impératrice Irène, la première femme qui monta fur le trône des Céfars , & la première qui fit périr fori fils pour régner : ' Nicéphore fon fuccciieur , détefb' de fes fujets , pris par les Bulgares, décollé , fervant de pâture aux bêtes, tandis que fon crâne fert de coupe à fon vainqueur: enfin Michel Curopcilate , contemporain de Charlentagne , confiné dans un cloître , & mourant ainfi moins cruellement, mais plus honteufement que fes prédéceiîeurs : C'eft ainfi que l'Empire eft gouverné pendant 200. ans. Quelle hiftoire de brigands obfcurs , punis en place publique pour leurs crimes , eft plus horrible & plus déboutante?
Cependant il faut pottrfuivre : il faut voir au neuvième fiécle Léon P Arménien, brave guerrier , mais ennemi des images , aflaffiné à la Melfe dans le tems qu'il chantait une antienne : fes aifaifins s'aplaudiifant d'avoir tué un hérétique , vont tirer de prifon un officier, nommé
Michel
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Michel le bègue, condamne à la mort par le Sénat , & qui au lieu d'être exécuté , reçut la pourpre Impériale. Ce fut lui qui étant amoureux d'une Religicufe , fe fit prier par le Sénat de Pépoufer, fans qu'aucun Evcquc ofat être d'un lèntiment contraire. Ce fait clt d'autant plus digne d'attention, que prefqu'en même tems on voit Euphemius en Sicile, pourluivi criminellement pour un femblable mariage 5 & quelque tems après on condamne à Conltantinoplc le minage- très4égitimc de l'Empereur Léon le philofophe. Ou e(t dont le pais ou l'on trouve alors des loix & des mœurs '{ Ce n'ell pas dans nôtre Occident.
Cette ancienne querelle des images troublait toujours l'Empire. La cour était tantôt favorable , tantôt contraire à leur culte , félon qu'elle voyait.pancher l'efprit du plus grand nombre. Michel le bègue commença par les confacrer , & finit par les abattre.
Son fuccelfeur Théophile , qui régna .environ douze ans , depuis 829. jufqu'à 842. fe déclara contre ce culte. On a écrit qu'il ne croyait point la réfurrection , qu'il niait Pexiftence des Démons , & qu'il n'admettait pas Jesus-Christ pour Dieu. Il fe peut faire qu'un Empereur penfat ainfi ; mais faut-il croire, je ne dis pas fur les Princes feulement , mais fur les particuliers , des ennemis qui fans prouver aucun fait , décrient la religion & les mœurs des hommes qui n'ont pas penfé comme eux ?
Ce Tliéophilc , fils de Michel le bègue , fut pref-
L 4 que
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que le fcul Empereur qui eût fuccédé paifiblement à fon pére depuis deux fiécles. Sous lui les adorateurs des images furent plus perfécutés que jamais. On connait ail t ment par ces longues perfécutions , que tous les citoyens étaient di viles.
Il cft remarquable , que deux femmes ayent rétabli les images. L'une clt L'Impératrice Irène veuve de Léon IV» & l'autre l'Impératrice Théodora veuve de Théophile,
Théodora , maitreue de l'Empire d'Orient fous le jeune Micbel+fon fils, perféeuta à fon tour les ennemis des images. Elle porta fon zèle , ou fa politique, plus loin. Il y avait encore dans l'Afie mineure un grand nombre de Manichéens qui vivaient paifibles , parce que la fureur d'cntoufiafme , qui n'elt guèrcs que dans les fedes nahTantes , était palféc. Ils étaient riches par le commerce. Soit qu on en voulût à leurs opinions ou à leurs biens , on fit contre eux des edits fevéres , qui furent exécutés avec cruauté. La perfécution leur rendit leur premier fonatit me. On en fit périr des milliers dans les fujpliccs. Le refte défefpéré fe révolta. Il en paila £4^ plus de quarante-mille chez les Mufulmans j & ces Manichéens, auparavant fi tranquilles , devinrent des ennemis irréconciliables , qui joints aux Sarrazins ravagèrent l'Aile mineure juiqu'aux portes de la ville Impériale , dépeuplée par une pelle horrible en 842. & devenue un objet de pitié.
La pefte proprement dite , eit une maladie particulière aux peuples de l'Afrique, comme la
peti-
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petite-vérole. C'eft de ces pais qu'elle vient toujours par des vaiifeaux marchands. Elle inonderait l'Europe fans les fages précautions qu'on prend dans nos ports ; & probablement l'inattention du gouvernement lailfa* entrer la contagion dans la ville Impériale.
Cette même inattention expofa l'Empire à un autre fléau. Les Ruifcs s'embarquèrent vers le port qu'on nomme aujourdhui Azoph fur la mer noire , & vinrent ravager tous les rivages du Pont Euxin. Les Arabes d'un autre cote pouf, fèrent encore leurs conquêtes par-delà L'Arménie &» dans l'Aile mineure. Enfin Afichel le jeune , après un règne cruel & infortuné , fut aflauuié par Bafile , qu'il avait tiré de la plus baife condition pour l'aifocicr à l'Empire.
L'adminiftration de Bafile ne fut guères plus heureufe. C'cll fous fon régne qu'elt l'époque du grand fchifmc qui divifa i'Eglife Grecque de Ja Latine.
Les malheurs de l'Empire ne furent pas beaucoup réparés fous Léon qu'on anpclla le philofophe ; non qu'il fût un Antomn , un Marc-Aur?le , un Julien , un Aaron Rachild , un Alfred , mais parce qu'il était favant. Il pane pour avoir le premier ouvert un chemin aux Turcs , qui fi longtems après ont pris Conftantinople.
Les Turcs , qui combattirent depuis les Sarra- 2ins , & qui .mêlés à eux, furent leur foûtien & les dcffruéleurs de l'Empire Grec, avaient-ils déjà envoyé des colonies dans ces contrées voifines du Danube ? On n'a guères d'hiitoires véritables de ces émigrations des Barbares.
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Il n'y a que trop d'aparenec que les hommes ont aimi vécu longtcms. A peine un païs était un peu cultivé, qu'il était envahi par une nation atfaméc , chaifée à fon tour par une autre. Les Gaulois n'étaient-ils pas defeendus en Italie, n'avaient>ils pas couru jufqucs dans l'Afie mineure < Vingt Peuples de la grande Tartane n'ont - ils pas cherché de nouvelles terres ?
Malgré tant de délabres , Conltantinople fut encore longtems la ville chrétienne la plus opulente, la plus peuplée, la plus recommandable par les arts. Sa fituation feule , par laquelle elle domine fur deux mers, la rendait nécellaiwment commerçante. La pelle de 842. toute def. tructive qu'elle avait été , ne fut qu'un fléau pa£ (àger. Les villes de commerce & où la cour réilde , fe repeuplent toujours par L'afHbence des voifins. Les arts mécaniques & les beaux-arts mêmes ne périfTent point dans une valte capitale qui eft le féjour des riches.
Toutes ces révolutions fubites du palais, les crimes de tant d'Empereurs égorgés les uns par les autres , font des orages qui ne tombent guères fur des hommes cachés, qui cultivent en paix des profelîions qu'on n'envie point.
Les richeifes n'étaient point épuifées : on dit qu'en 8î7 Théodora mère de Michel, en fe démettant malgré elle de la régence , & traitée à peu près par fon fils comme Marie de Medicii le fut de nos jours par Louis XIII , fit voir à l'Empereur , qu'il y avait dans le tréfor cent neuf mille livres peîànt d'or & trois Cens mille livres d'argent.
Un
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Un gouvernement fage pouvait donc encore maintenir l'Empire dans fa puilfance. Il était reilèrre , mais non démembré , changeant d'Empereurs, mais toujours uni fous celui qui fe revêtait de la pourpre ; enfin plus riche , plus plein de rclfources , plus puiifant que celui d'Allemagne. Cependant il n'en: plus, & l'Empire d'Allemagne fubfifte encore.