‹ Collection Complette Des Œuvres de Mr. de VoltaireChapitre 32 sur 80 · MUSULMANS · texte numérisé non relu

MUSULMANS

AUX HUITIEME ET NEUVIEME SIECLES

JE vois dans l'Elpagne des malheurs & des révolutions d'un autre genre , qui méritent une attention particulière. Il faut remonter en peu de mots à la Iburce, & je fou venir que les Goths , uiurpateurs de ce roïaume , devenus Chrétiens , & toujours barbares , furent chaflés» au huitième ficelé , par les Mufulmans d'Afrique. Je„crois que l'imbécillité du Roi Vcanba , qu'on enferma dans un cloître , fut l'origine de la décadence de ce roïaume. C'eft à £1 fàibleile qu'on doit les fureurs de fes fucceifeurs. Vitiza , Prince plus inlènfé encore que Vamba , puisqu'il était cruel, fit defarmer fes fujets qu'il craignait ; mais par-là il fè priva de leur fecours,

Rodrigue , dont il avait ailàiîîné le pére , l'a£faiîina à ton tour , & fut encore plus méchant que lui. Il ne faut pas chercher aiMeurs la caufè de la fupériorité des Mwfiiîmans en Efpagne. Je ne fai s'il eft bien vrai que Rodrigue eût violé Flormde-, nommée la Cuva ou la Mechuu

te ,

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te , fille malheureufcment célèbre du Comte Julien : & li ce fut pour venger fou honneur que ce Comte apella les Maures. Peut-être l'avanture de la Cava cil copiée en partie fur celle de Lucrèce ; & ni l'une ni l'autre parait appuyée fur des monumens bien autentiques.

Il parait que pour apeller les Africains on n'avait pas befoin du prétexte d'un viol , qui eft d'ordinaire aulfi difficile à prouver qu'à faire. Déjà fous le Roi Vamba , le Comte Hervig, depuis Roi, avait fait venir une armée de Mau- ■ res. Opas , Archevêque de Séville , qui fut le principal infiniment de la grande révolution, avait des intérêts plus chers à foûtenir que ceux de la pudeur d'une fille. Cet Evèque , fils de l'ufurpatcur Vitiza détrôné & analîmé par l'ufurpateur Rodrigue , fut celui dont l'ambition fit venir les Maures pour la féconde fois. Le Comte Julien , gendre de Vitiza y trouvait dans cette feule alliance affez de raifons pour fe foîilever contre le Tyran. Un autre Evèque nommé Torizo , entre dans la confpiration d'Opas & du Comte. Y a-t-il apparence que deux Evêques fe fulfent ligués ainfi avec les ennemis du nom Chrétien , s'il ne s'était agi que d'une fille ?

Quoi qu'il en foit , les Mahométans étaient maîtres , comme ils le font encore ., de toute cette partie de l'Afrique qui avait apartenu aux Romains. Ils venaient d'y fonder la ville de Maroc près du mont Atlas. Le Calife I Valid Almanzor , maitre de cette belle partie de la terre , réfidait à Damas en Syrie. Son Vice- Roi

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Roi Muzza , qui gouvernait l'Afrique , fit par un de les Lieutenans la conquête de toute l'EC pagne. Il y envoya d'abord fon général Ta~ rij\ qui gagna en 714. cette célèbre bataille où Rodrigue perdit la vie. On prétend que les Sarrazins ne tinrent pas leurs promenés à Julien y dont ils fe défiaient fans-doute. L'Archevêque Opas fut plus fatistait d'eux. Il prêta ferment de fidélité aux Mahométans , & conferva fous eux beaucoup d'autorité fur les Eglifes Chrétiennes , que les vainqueurs toléraient.

Pour le Roi Rodrigue , il fut fi peu regretté que fa veuve Egilone époufa publiquement le jeune Abdalis , fils du conquérant Muzza , dont les armes avaient fait périr fon mari , & réduit en fèrvitude fon pais & fa Religion.

L'Elpagne avait été foumife en quatorze mois à l'Empire des Califes, à la referve des cavernes & des rochers de l'A Hune. Le Goth , Pelage Teîidomer , parent du dernier Roi Rodrigue, caché dans ces retraites , y conferva fa liberté. Je ne fai comment on a pCr donner le nom de Roi à ce Prince , qui en était en effet digne, mais dont toute la roïauté fe borna à n'être point captif. Les hiftoriens Efpagnols , & ceux

des victoires , imaginent des miracles en fa faveur , lui établhTent une cour, lui donnent fon fils FaviSa & fon gendre Alphonfe pour fuccelfeurs tranquilles dans ce prétendu roïaume. Mais comment dans ce tems-là même les Mahométans, qui fous Abdèrame vers l'an 734.

fub-

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Fubj liguèrent la moitié de la France , auraientils laine fubfifter derrière les Pyrénées ce royaume des Afturies ? C'était beaucoup pour les Chrétiens de pouvoir fe réfugier dans ces montagnes & d'y vivre de leurs courfes , en payant tribut aux Mahométans. Ce ne fut que vers l'an 7 S 9- que les Chrétiens commencèrent à tenir tète à leurs vainqueurs , affaiblis par les victoires de Ùwrler Martel & par leurs diviiions ; mais eux-mêmes , plus divifés entre eux que les Mahométans , retombèrent bientôt fous le joug. Mauregat , à qui il a plu aux Hiftoriens de donner le titre de Roi , eut la per- 783 million de gouverner les Afturies; & quelques terres voifines , en rendant hommage & en payant tribut. Il fe fournit fur-tout à fournir cent belles filles tous les ans pour le ferrail tfAbdérame. Ce fut longtemps la coutume des Arabes d'exiger de pareils tributs , & aujourdhui les caravanes dans les préfents qu'ils font aux Arabes du défert , donnent toujours des filles nubiles.

On donne pour fucceflfeur à ce Mauregat un diacre nomme Vérèmm , chef de ces montagnards réfugiés, faifant le même hommage & • payant le même nombre de filles qu'il était obligé de fournir fouvent. Eft-ce-là un roïaume, & font-ce-là des Rois ?

Après la mort de cet Abdérame, les Emirs des provinces d'Efpagnc voulurent être injlépendans. On a vu dans l'article de Charknur * $ ne 5 qu'un d'eux , nommé Ibm Larabi , eut l'imprudence d'apeller ce conquérant à fon fc~

cours.

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cours. S'il y avait eu alors un véritable roïaume Chrétien en Efpagne , Charles n'eût-il pas protégé ce roïaume par fes armes , plutôt que .de fe joindre à des Mahométans '< Il prit cet Emir fous fa protection , & fe fit rendre hommage des terres qui font entre PEbre & les Pyrénées , que les Mufulmans gardèrent. On voit en 794. le maure Abutar rendre hommage à Louis le débonnaire , qui gouvernait l'Aquitaine fous fon pére avec le titre de Roi.

Quelque tems après , les divifions augmentèrent chez les Maures d' Efpagne. Le conieil de Louis le débonnaire en profita > fes troupes a£ fiégérent deux ans Barcelonne , & Louis y entra en triomphe en 796. Voilà le commencement de la décadence des Maures. Ces vainqueurs n'étaient plus foûtenus par les Africains & par les Califes dont ils avaient fecoué le joug. Les fucceifeurs â'Abdérame , ayant établi le fiége de leur roïaume à Cordoue , étaient mal obéis des Gouverneurs des autres provinces.

Alfonfe , de la race de Pélage , commença , dans ces conjonctures heureufes , à rendre confidérables les Chrétiens Efpagnols retirés dans les Afturies. Il refufa le tribut ordinaire à des maîtres contre lefquels il pouvait combattre; & après quelques victoires , il fe vit maître paifible des Afturies & de Léon au commencement du neuvième fiécle.

C'eft par lui qu'il faut commencer de retrouver en Efpagne des Rois Chrétiens. Cet Alfonfe était artificieux & cruel. On l'appelle le chafte, parce qu'il fut le premier qui refufa les cent

filles

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filles aux Maures. On ne fonge pas qu'il ne foûtint point la guerre pour avoir refufé ce tribut , mais que voulant fe fouftraire à la domination des Maures & ne plus être tributaire, il fallait bien qu'il rcfulàt les cent filles ainfi que le refte.

Les fuccès à'Alfonfe , malgré beaucoup de traverfes , enhardirent les Chrétiens de Navarre à fe donner un Roi. Les Arraeonois levércnt Petcndart fous un Comte : ainfi , fur la fin de Louis le débonnaire , ni les Maures , ni les Français n'eurent plus rien dans ces contrées ftériles ; mais le relie de l'Efpagne obéiffait aux Rois Mufulmans. Ce fut alors que les Normands ravagèrent les côtes de l'Efpagne ; mais étant rcpouiles , ils retournèrent piller la France & l'Angleterre.

On ne doit point être furpris que les Efpa- Çnols des Afturies , de Léon , d'Arragon , ayent été alors des barbares. La guerre qui avait fuccédé à la fervitude , ne les avait pas polis. Ils étaient dans une fi profonde ignorance , qu'un Alfoufe , Roi de Léon & des Afturies , furnommé le grand , fut obligé de donner à fon fils des précepteurs Mahomctans.

.Je ne celfe d'être étonne , quand je vois quels titres les hiftoriens prodiguent aux Rois. Cet Alfonfe qu'ils apellcut le grand , rit crever les yeux à les quatre frères ; f i vie n'en: qu'un tilfu de cruautés & de perfidies. Ce Roi finit par faire révolter contre lui fes fujets , & fut obligé de céder ion petit Roïaume à fon fils, vers Tan 910. : , : . • -J\

Cepcn-

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Cependant les Mahométans qui perdaient cette partie de l'Efpagne qui confine a la France , s'étendaient par-tout ailleurs. Si j'envifage leur religion , je la vois embraiiée par toutes les Indes , & par les côtes orientales de l'Afrique , où ils trafiquaient. Si je regarde leurs conquêtes, d'abord le Calife Aaron Rachild impofe un tribut de foixante & dix mille écus d'or par an à l'Impératrice Irène, L'Empereur Nicephore ayant enfuite refufé dè payer le tribut , Aaron prend L'iflo de Chipre & vient ravager la Grèce. Ahnamon fon petit-fils , Prince d'ailleurs fi rccommandable par fon amour pour les feiences 1 & par fon favoir , s'empare par fes Lieutenans de l'ifle de Crète en 826. Les Mufulmans bâtirent Candie qu'ils ont reprife de nos jours.

En 828- les mêmes Africains qui avaient fubjugué l'Efpagne & fait des-.incurlîons en Sicile reviennent encore défoler , cette Me fertile encourages par un Sicilien nommé Eupbenthu, qui ayant, à l'exemple de fon Empereur Michel, époufé une Religieufe, pourfuivi par les loix que l'Empereur s'était rendues favorables , fit à peu près eu Sicile ce que le Comte Julien avait fait en Efpagne.

Ni les Empereurs Grecs , ni ceux d'Occident, ne purent alors chaifer de Sicile les Mufuhnans: tant l'Orient & l'Occident étaient mal gouvernas. Ces conquérans allaient fe rendre maîtres de l'Italie , s'ils avaient été unis ; mais leurs fuites fouvérent Rome , comme celles des Carthaginois la f tuvérent autrefois. Ils partent de Sicile en 846*. avec une flotte nombreufe. |Ils entrent par H. G. Tom. L L Pem-

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l'embouchure du Tibre : & ne trouvant qu'un pais prefque défert , ils vont alïïéger Rome. Ils prirent les dehors , & ayant pillé la riche Eglife de St. Pierre hors des murs , ils levèrent le llége pour aller combattre une armée de Français qui venait fecourir Rome fous un Général de l'Empereur Loîhaire. L'armée Françaife fut battue , mais la ville rafraîchie fut manquée - y & cette expédition , qui devait être une conquête , ne devint, par leur mefintelHgence » qu'une incurfion de Barbares. Ils revinrent bientôt après avec une armée formidable , qui lemblait devoir détruire l'Italie & faire une bourgade Mahométane de la capitale du Chriltianifme. Le Pape Léon IV. prenant dans ce danger une autorité que les Généraux de l'Empereur Lothaire fembîaient abandonner , fc montra digne, en défendant Rome , d'y commander en Souverain. Il avait employé les rie heifes de l'Eglife à réparer les murailles , à élever des tours , à tendre des chaînes fur le Tibre. Il arma les milices à fes dépens , engagea les habitans de Naples & de Gayette à venir défendre les cotes & le port d'Ortie , fans manquer à la ftgc précaution de prendre d'eux des ôtages , fachant bien que ceux qui font allez puiffans pour nous fecourir , le font aifez pour nous nuire. Il vifita lui-même tous les portes, & reçut les Sarazins à leiu* defeente , non pas en équipage de guerrier , ainfî qu'en avoit ufé Goslin Evèque de Paris dans une occalion encore plus prelfante , mais comme un Pontife qui exhortait un peuple Chrétien, & comme un Roi qui veillait à la fureté de fiijets. 11 était né Romain. Le courage

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rage des premiers âges de la république revivait en lut dans un tems de lâcheté & de corruption , tel qu'un des beaux monumens de rancienne^49« Rome qu'on trouve quelquefois dans les ruines de la nouvelle. Son c OUt"ai£e & fes foins furent; fécondés. On rc;ut les Sarrazins courageufement à leur deicente ; & la tempête ayant diflipé la moitié de leurs vanfeaux , une partie de ces conquérans , échapés au naufrage , fut mife à la chaîne. Le Pape rendit fa vi&oire utile , en faifant travailler aux fortifications de Rome & à fes embelliifemens les mêmes mains qui devaient les détruire. Les Mahométans réitèrent cependant maîtres du Garillan entre Capoue & Gayette, mais plutôt comme une colonie de corfaires -independans , que comme des conquérans difeipliftes.

Je vois donc au neuvième fiécle les Mufulmans redoutables à la fois à Rome & à Contran ti 110ple , maîtres de la Perfe , de la Syrie , de F Arabie, de toutes les côtes d'Afrique jufqu'au mont Atlas, des trois quarts de l'Efpagne. Mais ces conquérans ne forment pas une nation , comme les Romains , qui étendus prelqu'autant qu'eux , n'avaient fût qu'un feul peuple.

• Sous le fameux Calife Almotynon, vers l'an un peu après la mort de Charlemagne , l'Egypte était indépendante , & le Grand-Caire fut la réftdence d'un autre Calife. Le Prince de là Mauritanie Tangitane, fous le titre de Miraw.olin , «tait maître abfolu de l'Empire de Maroci La Nubie & la Libie obéilfaient à un autre Calife. Les Abâènr.nes , qui avaient fondé le Roïaume dr Cordoue , ne purent empêcher d'autres Ma-

L 3 humé-

homctans de fonder celui de Tolède. Toutes ces nouvelles dynalties révéraient dans le Calife le fuccefTeur de leur Prophète. Ainfi que les Chrétiens allaient en foule en pèlerinage à Rome , les Mahométans de toutes les parties du monde allaient à la Mecque , gouvernée par un Shérif que nommait le Calife ; & c'était principalement par ce pélérinage que le Calife , maître de la Mecque , était vénérable à tous les Princes de fa croyance. Mais ces Princes , distinguant la religion de leurs intérêts , dépouillaient le Calife en lui rendant hommage.

CHAF. DIX-NEUVIEME.

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