ET DE L'ANGLETERRE
Jufqtâau règne de St. Louis £f? de Jean fans terre , & de Henri III. pendant le douzième Jléde. Grand changement dans Padminijtratien publique en Angleterre & en France* Meurtre de Thomas Becquet Archevêque de Cantorberi. U Angletei~re devenue province dit: domaine de Rome &c.
IE Gouvernement féodal était en vigueur j dans prefque toute l'Europe, & les loix dë la Chevalerie par-tout, à peu près, les mêmes. Il était furtout établi en France par les loix des 1 fiefs que fi le Seigneur d'un fief difait à fouhomme-lige: „ Venez- vous - en avec moi; car „ je veux guerroyer le Roi mon Seigneur qui w me dénie juftice ; l'homme-lige devait d'abord aller trouver le Roi, & lui demander s'il, «tait vrai qu'il eût refufé juftice à ce Seigneur. En cas de refus l'homme-lige devait marcher contre le Roi au fer vice de ce Seigneur le,nom-i bre de jours preferits , ou perdre fou fief. Un tel règlement pouvait être intitulé Ordonnancé pour faire la guerre civile*
300 France, Angleterre,
Le Roi Louis le gros ne fut occupé qu'à combattre à fept ou huit lieues de Paris contre les Barons.
Louis le jeune avait acquis un grand domaine par un mariage ; mais il le perdit par un divorce. Elèonore fa femme, héritière de la Guyenne & du Poitou , lui fit des affronts qu'un mari devait ignorer. Fatiguée de l'accompagner dans ces erpifades illuftres & malheureufes , elle fe dédommagea des ennuis que lui caufait , à ce qu'elle difait, un Roi qu'elle traitait toujours de Moine. Le Roi fit caffer fon mariage fous prétexte de parenté. Ceux qui ont blâmé ce Prince de ne pas retenir la dot en répudiant la femme , ne fongent pas qu'alors un Roi de France notait pas affez puilfant pour commettre une telle injultice.
Un defeendant du conquérant Guillaume, Henri IL depuis Roi d'Angleterre, déjà maître de la Normandie, du Maine, de l'Anjou, de la Touraine , moins difficile que Louis le jetoie, crut pouvoir fans honte époufer une femme galante , qui lui donnait la Guyemie & le Poitou. Bientôt après il fut Roi d'Angleterre : & le Roi de France en reçut l'hommage-lige qu'il eût voulu rendre au Roi Anglais pour tant d'Etats.
Le gouvernement féodal déplaifait également aux Rois de France, d'Angleterre & d'Allemagne. Ces Rois s'y prirent prefque de même , & prefqu'en même tems , pour avoir des troupes indépendamment de leurs vaffaux. Le Roi Louis le jeune donna des privilèges à toutes les villes
de
au XII. Siècle. 301
de fon domaine , à condition que chaque parohTe marcherait à l'armée fous la bannière du Saint do fon églife, comme les Rois marchaient eux-mêmes fous la bannière de St. Denis. Plufieurs ferfs, alors affranchis , devinrent citoyens 5 & les citoyens eurent le droit d'élire leurs officiers municipaux , leurs Echevins & leurs Maires.
C'eft vers les années 11 37. & 11 38. qu'il faut fixer cette époque du rétabliifement de ce gouvernement municipal des cités & des bourgs. Henri IL Roi d'Angleterre, donna les mêmes privilèges à plufieurs villes pour en tirer de l'argent avec lequel il pourrait lever des troupes.
Les Empereurs en ufèrent à peu près de même en Allemagne. Spire, par exemple, acheta en 1166. le droit de le choilir des Bourguemaîtres , malgré l'Evèque qui s'y opofa. La liberté, naturelle aux hommes , renaquit du befoin d'argent où étaient les Princes. Mais cette liberté n'était qu'une moindre lervitude en comparaifon de ces villes d'Italie qui alors s'érigèrent en républiques.
• L'Italie citérieure fe formait fur le plan de l'ancienne Grèce. La plupart de ces grandes villes libres & confédérées femblaient devoir former une république refpedable ; mais de petits & de grands Tirans la détruiilrent bientôt.
Les Papes avaient à négocier à la fois avec «hacune de ces villes, avec le roïaume de Naples, l'Allemagne , la France, l'Angleterre & l'Efpagne. Tous eurent avec les Papes des démêlés , & l'a-
yan*
France, Angleterre,
vantage demeura toujours au Pontife.
Le Roi Louis le jetme en 1 142. ayant donné l'excluiion à un de fesfujets, nommé Pierre la Charte, pour L'Ëvêché de Bourges, l'Evèquc, élu maigre lui , & foûtenu par Kome, mit en interdit les domaines royaux de fon Lvèché : de-là fuit une guerre civile 5 mais elle ne finit que par une négociation , en reconnairiant l'Evêque & en priant les P:ipcs de faire lever l'interdit.
Les Rois d'Ang'eterre eurent bien d'autres querelles avec l'Egide. Un des Rois dont la mémoire eft le plus refpe&ée chez les Anglais, eft Henri 1. le troifiémc Roi, depuis la conquête, qui commença à régner en 1 100. Ils lui lavent bon gré d'avoir aboli la loi du 'couvre-feu , qui les gênait. Il fixa dans fes Etats les mêmes poids & les mêmes mefures, ouvrage d'un fige "Législateur, qui fut aifément exécuté en Angleterre & toujours inutilement propofé en France. Il confirma les loix de St. Edouard, que fon pére Guillaume le conquérant avait abrogées.
Enfin, pour mettre le clergé dans fes intérêts, il renonça au droit de régale qui lui donnait Pufufruit des bénéfices vacans.
Il Cigm. fur-tout une charte , remplie de privilèges qu'il accordait à la nation droit que les Rois de France on confervé. Première origine des libertés d'Angleterre, tant accrues dans la fuite. Guillaume le conquérant fon pére avait traité les Anglais en efclaves, qu'il ne craignait pas. Si Henri fon fils les ménagea tant, Jio3.c'eft qu'il en avait befoin. Il était cadet; il ravuTait le feeptre à fon aine Robert. Voila la . , four*
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fource de tant d'indulgence. Mais tout adroit & tout maître qu'il était, il ne put empêcher fon clergé & Rome de s'élever contre lui pour ces mêmes inveftitures. Il fallut qu'il s'en défiftât, & qu'il fe contentât de l'hommage que les Evèques lui tarifaient pour le temporel.
Pour la France , elle était exemte de ces troubles , parce que la cérémonie de la crone & de- Panneau n'y était pas introduite.
Il s'en fallait peu que les Evèques Anglais ne fuflent Princes temporels dans leurs Evéchés: du moins *s plus grands vaflàux de la couronne ne les furpaffaient pas en grandeur & en richefles. Sous Etienne , fuccefleur de Henri L mi Evêque de Salisbury, nommé Roger , marie & vivant publiquement avec celle qu'il comiait fait pour fa femme , fait la guerre au Roi fon Souverain; & dans un 'de fès châteaux pris pendant cette guerre , on trouva , dit-on , quarante mille marcs d'argent , qui à huit onces au marc , font deux millions de livres au cours préfent de France. Somme incroyable dans un teins où l'efpece était auiîi rare que le commerce refferré.
Après ce régne d'Etienne , troublé par des guerres civiles, l'Angleterre prenait une nouvelle face fous Henri IL qui réunifiait la Normandie, l'Anjou, la Touraine, la Saintonge, le Poitou, la Guyenne avec l'Angleterre, excepté Cornouaille non encore foumife. Tout y était tranquile, lorfque ce bonheur fut troublé par la grande querelle du Roi & de Thomas hec* 4Mt, qu'on apeile St.' Thomas do CantorberL
;c4 France, Angleterre,
Ce Thomas Becquet , avocat élevé par le Roî Henri IL à la dignité de Chancelier , & enfin à celle d'Archevêque de Cantorberi , Primat d' Angleterre & Légat du St. Siège , devint l'ennemi de la première perfonne de l'Etat , dès qu'il fut la féconde. Un prêtre commit un meurtre. Le Primat ordonna qu'il ferait feulement privé de fon bénéfice. Le Roi indigné lui reprocha qu'un laïque en cas pareil étant puni de mort , c'était inviter les eccléfiaftiques au crime que de pro-* portionner fi peu la peine au délit. L'Archevêque foùtint qu'aucun eccléfiaftique ne pouvait être puni de mort, & renvoya fes lettres de Chancelier pour être entièrement indépendant. Le Roi dans un Parlement propofa qu'aucun Evèque n'allât à Rome , qu'aucun fujet n'apellât au St. Siège , qu'aucun vaiTal & officier de la couronne ne fut excommunié & fufpcndu de fes fondions , fans pcrrniiïion du Souverain; qu'enfin les crimes du clergé fuifent fournis aux Juges ordinaires. Tous les Pairs féçuliers paflerent ces propofitions. Thomas Becquet les rejetta d'abord. Enfin il ligna des loix fi juftes; mais il s'aceufa auprès du Pape d'avoir trahi les droits de l'Eglife , & promit de n'avoir plus de telles complaifances.
Accufé devant les Pairs d'avoir malverfé pendant qu'il était Chancelier, il refufa de répondre, fous prétexte qu'il était Archevêque. Condamné à la prifon , comme féditieux , par les Pairs eccléfiaftiques & féçuliers , il s'enfuit en France, & alla trouver Louis le jeune ^ ennemi naturel de Henri IL Le Roi d'Angleterre fit humainement ce
Thomas B e c q u e t. 30Ç
qu'il put pour engager l'Archevêque à rentrer dans ion devoir. Il prit dans un de les voyages Louis le jeune ion Seigneur fuzcrain pour arbitre: „Que „ l'Archevêque, dit-il à Louis en propres mots , # „ agiiîe avec moi comme le plus faint de fes* „ prédécesseurs en a ufé avec le moindre des „ miens , & je ferai fatisfait. „ Il fc fit une paix Émulée entre le Roi & le Prélat. Becquet revint donc en Angleterre 5 mais il n'y revint que pour excommunier tous les Eccléfiaftiques ,1170. Eveques , Chanoines , Curés qui s'étaient déclarés contre lui! Ils fe plaignirent au Roi , qui était alors en Normandie. Enfin Henri IL outré de colère , s'écria : „ Eft - il poiRble qu'au- „ cun de mes ferviteurs ne me vengera de ce M brouillon de prêtre ? „
Ces paroles plus qu'indiferétes femblaient mettre le poignard à la main de quiconque croirait le fervir en ailalftnant celui qui ne devait être puni que par les loix.
Quatre de fès domeftiques allèrent a Kenter- 1 ijy buri que nous nommons Cantorbéri ; ils atfommèrent à coups de maffue l'Archevêque au pied de l'autel. Ainfi ùn homme qu'on aurait pu traiter de rebelle , devint un martir : & le Roi fut chargé de la honte & de l'horreur de ce meurtre.
L'hiftoirç ne dit point quelle juftice on fit de ces quatres aflàlîins: il fcmble qu'on n'en ait fait que du Roi.
On a déjà vu comme Adrien IV. donna à Bon i IL la permillîon d'ufurper l'Irlande j mais il faut dire ici qu'il ne la lui donna qu'à cojv ditjon qu'il ferait ferment qu'il n'avait jamais H. G. Tom. L V con>
306 Becquet ou St. Thomas de Cantv
commande cet aflaflfinat , & qu'il irait pieds miels recevoir la difcipline fur le tombeau de l'Archevêque par la main des Chanoines. Faifons bien attention ici que c'ett un homme né dans le dernier degré des derniers des humains, un mendiant d'Angleterre, qui donne une province à Ion Roi & qui lui inuige une pénitence. II. eût été bien grand de donner l'Irlande, fi Henri avait eu le droit de s'en emparer, & le Pape celui d'en difpofer. Mais il était plus grand de forcer un Roi puiifant & coupable à demander pardon de fon crime. *
Le Roi contre lequel fes enfans fe révoltaient, accomplit fa pénitence après avoir fubjugué l'Irlande. La plupart des Anglais fe font élevés depuis contre cette pénitence de leur Roi, parce qu'elle était commandée par une puiûance regardée alors comme ennemie des Rois.
L'intérêt des hommes cependant n'exige-t-il pas qu'il y ait un frein qui retienne les Souverains & qui mette à couvert la vie des fujets ? . Ce frein de la Religion aurait pu être , par une convention univerfellc , dans la main des P.ipes , comme je l'ai déjà remarqué.' S'occuper dans Rome du fouverain facerdoce , ne fe point mêler des querelles temporelles, avertir les Rois de leurs devoirs & les reprendre de leurs crimes, referver les excommunications pour les grands attentats : voilà ce qui eût fait toujours regarder les Papes comme des images de Dieu fur la terre. Mais les hommes font réduits à n'avoir pour leur defenfe que les loix & les
mœurs
Richard coeur de Lyon, 307
hiœurs de leur païs : loix fouvent méprifées , & mœurs fouvent corrompues.
L'Angleterre riit tranquille fous Richard cmir de lion , fils & fucceifeur de Henri IL II fut malheureux par les Croifades : mais fon païs ne le fut pas. Richard eut avec Philippe Axigufte quelques-unes de ces guerres > inévitables entre un fuzerain & un variai puifTant Elles ne changèrent rien à la fortune de leurs Etats. Il faut regarder toutes les guerres pareilles entre les Princes Chrétiens comme des tems de contagion, qui dépeuplent des Provinces fans en changer les limites , les uf iges & les mœurs. Ce qu'il y eut de plus remarquable dans ces guerres , c'eft que Richard enleva à Philippe Augujie fon chartrier qui le fuivait par-tout \ il contenait un dé* . tail des revenus du Prince, une lifte de fes vaC faux , un état des (èrfs & des affranchis. Le Roi de France fut obligé de faire un nouveau cliartrier , dans lequel fes droits furent plutôt augmentés que diminués.
Un autre tait digne d'attention , c'eft la capti- 1 vité d'un Eveque de Bcauvais , pris les armes à la main , par le Roi Richard. Le Pane Cèîcjlin III. redemande l'Evèque : „Vous devez me „ rendre mon fils , „ écrivait-il à Richard : mais le Roi , en envoyant^ Pape la cuiraife de l'Evèque , lui répondit par les paroles de l'hiftoire de Jofeph : „ connaiilèz-vous la tunique de vô- „tre fils?,,
Il faut obfcrver encore à l'égard de cet Evê% que guerrier , que Ci les loix des fiefs n'obligeaient pas les Evèques à fe battre , elles les obli-
V f 2 geaienc
30& Jean sans terre.
geaicnt pourtant d'amener leurs vaflàux au reildez-vous des troupes.
Philippe Attgufie faifit le temporel des Evèques d'Orléans & dWuxecre , pour n'avoir pas rempli cet abus , devenu un devoir. Ces Evèques condamnés commencèrent par mettre le roïaume en interdit , & finirent par demander pardon.
Nous verrons dans les croifades les autres avantures de Richard cœur de lion. Jean fans ter- *W« re, fon frère, qui lui fuccéda, devait être le plus grand terrien de l'Europe ; car outre les domaines de fon pére , il eut encore la Bretagne -, qu'il ufurpa fur le Prince Artttr fon neveu , à qui cette province était échue par fa mére. Mais pour avoir voulu ravir ce qui ne lui apartenait pas, il perdit tout ce qu'il avait, & devint enfin un grand exemple qui doit intimider les mauvais Rois. Il commença par s'emparer de la Bretagne, qui apartenait à fon neveu Artur. Il le prit dans un combat , il le fit enfermer dans la tour de Rouen, fans qu'on ait jamais pu favoir xe que devint ce jeune Prince. L'Europe accufa avec raifort le Roi Jean de la mort de fon neveu. Heureufement pour rinftruclion de tous les Rois , on peut dire que ce premier crime fut la caufe de tous fes malheurs. Les loix féodales , qui d'ailleurs faifaient naître tant de défordres, furent fignalées ici par un exemple mémorable' de jullice. La Comtclfe de Bretagne, mère à' Artur , fit prefenter à la cour des Pairs de France une requête , (ignée des Barons de Bretagne. Le Pvoi d'Angleterre fut fommé par les Pairs de comparaître. La citation lui fut lignifiée
Jean sans terre, XIII. Siècle. 309
à Londres par des Sergens - d'armes. Le Roi acculé envoya un Evèque demander à Philippe Augujle un fauf-conduit. Qu'il vienne , dit le Roi , il le peut. Y aura-t-il fureté pour le retour 'i demande l'Evèque. Oui , fi le jugement des Pairs le permet , répondit le Roi. L'accufé n'ayant point comparu , les Pairs de France le condamnèrent à mort, & déclarèrent toutes fes 12 °* terres fituées en France acquifes & confifquées au Roi. Philippe fe mit bientôt en devoir de recueillir le fruit du crime du Roi fon vaffaL Il parait que le Roi Jean était du naturel des Rois tirans & lâches. Il fe laiifa prendre la Normandie , la Guyenne , le Poitou , & fe retira en Angleterre , où il était haï & méprifé. Il trouva d'abord quelque reifourec dans la fierté de la nation Anglaife , indignée de voir fon Roi condamné en France ; mais les Barons d'Angleterre fe laifèrent bientôt de donner de L'argent à un Rot qui . n'en favait pas ufer. Pour comble de malheur , Jean fe brouilla avec la Cour de Rome pour un Archevêque de Cantorbcri , que le Pape voulait nommer de fon autorité malgré les loix.
Innocent III. cet homme {bus lequel le St. Sié- !111 ge fut fi formidable , mit l'Angleterre en interdit , & défendit à tous les fujets de Jean de lui obéir. Cette foudre eccléiiaftique était en effet terrible, parce que le Pape la remettait entre les mains de Philippe Augujle , auquel il transféra le roïaume d'Angleterre en héritage perpétuel , l'aflïirant de la remûTion de tous les péchés , s'il rcuiîiilait à s'emparer de ce roïaume. Il accorda
V î même
$io Jean sans , terre,
même pour ce fujet les mêmes indulgences qu'à Ceux qui allaient à la Terre fainte. Le Roi de France ne publia pas alors qu'il n'apartenait pas au Pape de donner des couronnes. Lui-même avait été excommunié quelques années auparavant, en 1 199. & fon roïaume avait auiîi été mis en interdit par ce même Pape Innocent III. parce qu'il avait voulu changer de femme. Il avait déclaré alors les cenfures de Rome infolentes & abufivcs. Il avait faifi le temporel de tout Evèque & de tout Prêtre allez mauvais Français pour obéir au Pape. Il penlà tout différemment quand il fe vit l'exécuteur d'une bulle qui lui donnait l'Angleterre. Alors il reprit fa femme dont le divorce lui avait attiré tant d'excommunications, & ne fongea qu'à exécuter la fentenec de Rome. Il employa une année à faire conltruire dix fept cent vaiffeanx , & à préparer la plus belle armée qu'on eût jamais vue en France. La haine qu'on portait en Angleterre au Roi Jean, valait au Roi Philippe encore une autre armée. Philippe Augttjie était prêt de partir : & Jean de fou côté raiîait un dernier effort pour le recevoir. Tout -haï qu'il était d'une partie de la nation , l'éternelle émulation des Anglais contre la France, l'indignation contre le procédé du Pape, les prérogatives de la couronne , toujours puilfantes, lui donnèrent enfin pour quelques femaincs une armée de près de foixante mille hommes , à la tetede laquelle il s'avança jufqu'à Douvres pour recevoir celui qui l'avait jugé en France , & qui devait le détrôner en Angleterre.
L'Europe s'attendait donc à une bataille décî-
fiva
a u XIII. Siècle. 311
five entre les deux Rois , torique le Pape les joua tous deux , & prit adroitement pour lui ce qu'il avait donné à Philippe. Un foûdiacre fon domeftique , nommé Panâoîfe , Légat en France & en Angleterre , confomma cette fmguliére négociation. Il palîe à Douvres , fqus prétexte de négocier avec les Barons en faveur du Roi de France. Il voit le Roi Jean : „ Vous êtes perdu, „ lui dit-il : l'armée Franraife va mettre à la voi- „ le , la vôtre va vous abandonner : vous n'avez „ qu'une reilburce ; c'eltde vous en raporter en- „ tiérement au St. Siège. „ Jean y confentit, enfit ferment, & feize Barons jurèrent la même choie fut Pame du Roi. Etrange ferment , qui les obligeait à faire ce qu'ils ne lavaient pas qu'on leur propoferait. L'artificieux Italien intimida tellement le Prince , dtfpofa lî bien les Barons, qu'enfin le if Mai 121 3. danslamaifon des Chevaliers du temple au fauxbourg de Douvres, le Roi à genoux, mettant fes mains entre celles du Légat, prononça ces paroles :
„ Moi Jean par la grâce de Dieu Roi d'An- „ gleterre & Seigneur d'Hibernie , pour l'expia- „ tion de mes péchés , & de ma pure volonté , „ & de l'avis de mes Barons , je donne à l'Eglife „ de Rome , au Pape Iniiocent & à fes fucceifeurs, „ les Roiaumes d'Angleterre & d'Irlande , avec „ tous les droits : je les tiendrai comme vaflal .„ du Pape ; je ferai fidèle à Dieu , à l'Eglife Roumaine, au Pape mon Seigneur & à fes fucceC „feurs légitimement élus. Je m'oblige de lui „ payer une redevance de mille marcs d'argenc , ? par an, favoir fepteent pour le Roiaume à\\iu
V 4 „ gleterre
312 Angl. Prov. du St. Siège. XII. Siec.
„ glcterre & trois cent pour PHibernie.
Alors on mit de L'argent entre les mains du Légat comme premier payement de la redevance. On lui remit la couronne & le fceptre. Le Diacre Italien foula l'argent aux pieds , & garda la couronne & le fceptre cinq jours. Il rendit enfuite ces orncmens au Roi , comme un bienfait du Pape leur commun maitre.
Philippe Augujle n'attendait à Boulogne que le retour du Légat pour fe mettre en mer. Le Légat revient à lui pour lui aprendre qu'il ne lui eft plus permis d'attaquer l'Angleterre , devenue fief de l'Eglife Romaine , & que le Roi Jean eft fous la protection de Rome.
Le préfent que le Pape avait fait de l'Angleterre à Philippe , pouvait alors lui devenir funefte. Un autre excommunié, neveu du Roi Jean, s'était ligué avec lui 'pour s'opofer à la France, qui devenait trop à craindre. Cet excommunié était l'Empereur Othon IV. qui difputait à la fois l'Empire au jeune Frédéric //, fils de Henri VI. & l'Italie au Pape. Ccft le fcul Empereur d'Allemagne qui ait jamais donné une bataille en pe donne contre un Roi de France.
CHA
CHAPIÏ. QUARANTE-UNIEME.