‹ Collection Complette Des Œuvres de Mr. de VoltaireChapitre 63 sur 80 · AU TREIZIEME SIECLE · texte numérisé non relu

AU TREIZIEME SIECLE

De la bataille de Bonvines , de V Angleterre & de la France , jufqiCà la mort de Louis VT1L père de St. Louis.

QUoique le fiftême de la ballance de l'Europe n'ait été développé que dans. les derniers temps, cependant il parait qu'on s'elt réuni toujours autant qu'on a pu contre les puiilànces Prépondérantes. L'Allemagne l'Angleterre & les Pais-bas armèrent contre Philippe Angujie ainll que nous les avons vus fe réunir contre Loiùs XIV. Ferrand Comte de Flandres fe joignit à l'Empereur Othou IV. Il était vatial de Philippe mais c'était par cette raifon même qu'il le déclara contre lui aiûïi-bien que. le Comte de Boulogne. Aind Philippe, pour avoir voulu accepter le préfent du Fape, fe mit au point d'être oprimé. Sa fortune & fbn courage le firent fortir de ce péril avec la plus grande gloire qu'ait jamais mérité un Roi de France.

Entre Lil)c& Tournay eft un petit village i ai*: nommé Bouvincs, près duquel Othon IV. à la tète d'une armée qu'on dit forte de plus de cent

mille

314 Bataille de Bouvines.

mille combattans , vint attaquer le Roi , qui n'en avait guères que la moitié. On commençait alors à fe fervir d'arbalètes. Cette arme était en ufage a la fin du douzième fiécle Mais ce qui décidait d'une journée , c'était cette pefonte cavalerie toute couverte de fer. L'armure compiette du Chevalier était une prérogative d'honneur , à laquelle les Ecu vers ne pouvaient prétendre. Il ne leur était pas permis d'être invulnérables. Tout ce qu'un Chevalier avait à craindre, était d'être bleifé au vifage quand il levait la viiiére de Ton calque; ou dans le flanc au défaut de la cuirailè , quand il était abattu & qu'on avait levé fi chemife de mailles : enfin fous les aiifelles , quand il levait le bras.

Il y avait encore des troupes de cavalerie , tirées du corps des communes moins bien armées que les Chevaliers. Pour l'infanterie , elle ' portait des armes défenfives à fon gré , & les ofFenfives étaient l'épée , la flèche , la maifue , la fronde.

Ce fut un Evêque qui rangea en bataille l'armée de Philippe Augufie. Il s'apellait Gueriu , & venait d'être nommé à l'évèché de Senlis.

Cet Evêque de Beauvais , fi longtems prifonnier du Roi Richard d'Angleterre , fe trouva auiïï à cette bataille. Il s'y fervit toujours d'une maifue, difànt qu'il ferait irrégulier s'il verfait le fang humain. On ne (ait point comment l'Empereur & le Roi dîfpoferent leurs troupes. Pinlippe avant le combat fit chanter le Pfeaumc , exfitrgat Deus & àijjlpeutur inimici ejus : comme Il Othon avait combattu contre Dieu. Aupa-

N ravant

Bataille de Bouvines. 31Ç

ravant les Français chantaient des vers en l'honneur de Charlemaptc & de Rolland. L'étendart impérial iïOthon était fur quatre roues. C'était une longue perche qui portait un dragon de bois peint, & fur le dragon s'élevait une aigle de bois doré. L'étendart royal de France était un bâton doré avec un. drapeau de foie blanche femé de fleurs de lys : ce qui n'avait été longtems qu'une imagination de peintre , commençait à lervir d'armoiries aux Rois de France. D'anciennes couronnes des Rois Lombards, dont on voit des eitampes fidèles dans Muratori, font furmontées de cet ornement , qui n'eft autre chofe que le fer d'une lance lié avec deux autres fers recourbés'.

Outre l'étendart royal, Philippe Atignfle fit porter l'oriflame de St. Denis. Lorfque le Roî était en danger, on haïuTait ou baillait l'un ou l'autre de ces étendarts. Chaque Chevalier avait auiïi le fien , & les grands Chevaliers faifaient porter un autre drapeau qu'on nommait bannière. Ce terme de bannière fi honorable était pourtant commun aux drapeaux de l'infanterie, prelque toute compofée de ferfs. Le cri de guerre des Français était, mon joye faint Denis. Le cri des Allemands était , Kyrie eleifon.

.Une preuve que les Chevaliers bien armés ne couraient gueres d'autre rifque que d'être démontés , & n'étaient bleues que par un trèsgrand hazard , c'elt que le Roi Philippe Augujle, renverfe de fon cheval, fut longtems entouré d'ennemis, & reçut des coups de toute efpèce d'armes fans verfer une goûte de fang.

On

3ié Bataille de Bouvines.

On raconte même qu'étant couché par terre, un loldat Allemand voulut lui enfoncer dans la gorge un javelot à double crochet , & n'en put jamais venir à bout. Aucun Chevalier ne périt dans la bataille, finon Guillaume de Longchamp , qui malheure ufement mourut d'un coup dans l'œil , adretfc par la vifiére de fon calque.

On compte du côté des Allemands vingt-cinq Chevaliers Bannerets & fept Comtes de l'Empire prifonniers, mais aucun de blefle.

L'Empereur Othon perdit la bataille. On tua, dit-on , trente mille Allemands ; nombre probablement exagéré. On ne voit pas que le Roi de France fit aucune conquête du côté de l'Allemagne après la victoire de Bouvines ; mais il en eut bien plus de pouvoir fur fes vaifaux.

Celui qui perdit le plus à cette bataille , fut Jean d' 'Angleterre , dont l'Empereur Othon femblait la dernière relfource. Cet Empereur mourut bientôt après en 121 8- comme un pénitent. Il fe faifait, dit-on, fouler aux pieds de lès garçons de cuiline & fouetter par des moines , félon l'opinion des Princes de ce tems-là, qui penfaient expier par quelques coups de difeipline le fang de tant de milliers d'hommes.

Il n'eft point vrai, comme tant d'auteurs l'ont écrit , que Philippe reçut le jour de la victoire de Bouvines la nouvelle d'une autre bataille , gagnée par fon fils Louis VIII. contre le Roi Jean. Au contraire Jean avait eu quelque fuccès en Poitou. Mais deftitué du fecours de fes alliés., il fit une trêve avec -Philippe. Il en ' avait befoin. Ses propres fujets d'Angleterre

deve-

Grande Charte d'Angleterre. 317

devenaient fes plus grands ennemis. Il était méprifé , parce qu'il s'était fait vaflàl de Rome. Les Barons le forcèrent de ligner cette fameufe charte qu'on apelle la charte des libertés d* Angleterre. 1 Le Roi Jean fe crut plus lézé en laiffant par cette charte à fes fujets les droits les plus naturels , qu'il ne s'était cru dégradé en fe faifant fujet de Rome ; il fe plaignit de cette charte comme du plus grand affront fait à fa digiûté : cependant qu'y trouve-t-on en effet d'injurieux à l'autorité royale? Qu'à la mort d'un Comte, fon fils majeur, pour entrer en poffeflion du fief, payera au Roi cent marcs d'argent, & un Baron cent Jchellings ; qu'aucun Bailli du Roi ne pourra prendre les chevaux des payfans, qu'en payant cinq fous par jour par cheval?

Qu'on parcoure toute la charte, on trouvera feulement que les droits du genre-humain n'y oimpas été affez défendus. On verra que les communes qui portaient le plus grand fardeau , & qui rendaient les plus grands fervices, n'avaient nulle part à ce gouvernement qui ne pouvait fleurir fans elles. Cependant Jean le plaignit , il demanda juftice au Pape fon nouveau Souverain.

Ce Pape Innocent III. qui avait excommunié le Roi, excommunie alors les Pairs d'Angleterre. Les Pairs outrés font ce qu'avait fait ce même Pontife. Ils offrent la couronne d'Angleterre à la France. Philippe Augujte, vainqueur de l'Allemagne, poffeueur de prefque tous les Etats de Jean en France, apellé au roiaume d'Angleterre , fe conduifit en grand politique.

'3i8 Jean sans terre.

Il engagea les Anglais à demander fon fils Loiiii

Sour Roi. Alors les Légats de Rome vinrent li repréfenter en vain que Jean était feudataire du St. Siège. Louis de concert avec fon pére , lui parle ainfi en préfence du Légat : „ Monfieur , je fuis votre homme - lige pour w li fiefs que vous m'avez baillez en France s to mais ne vous apartient de décider du fait du „ roiaume d'Angleterre : & fi le faites, me pour- 55 Voirai devant mes Pairs. „

Après avoir parlé ainfi, il partit pour l'Angleterre , malgré les défenfes publiques de fon pére , qui le fecourait en fecret d'hommes & txi*- d'argent. Innocent III. excommunia en vain le pére & le fils. Les Evèques de France déclarèrent nulle l'excommunication du pére. Remarquons pourtant qu'ils n'oferent infirmer celle de Louis: c'eft-à-dire qu'ils avouaient que les Papes avaient le droit d'excommunier les Princes. Ils nt pouvaient difputer ce droit aux Papes , puifqu'ils fe ^arrogeaient eux-mêmes ; mais ils fe réfervaient encore celui de décider fi l'excommunication du Pape était jufte ou injulte. Les Princes étaient alors bien malheureux, expofés fans celfe à l'excommunication chez eux & à Rome. Mais les Peuples étaient plus malheureux encor : l'anathème retombait toujours Jur eux, & la guerre les dépouillait.

Le fils de Philippe Augufte futreconnu Roi folemncllement dans Londres. Il ne laiflà pas d'envoyer des Ambaifadeurs plaider fa caufe devant le Pape. Ce Pontife jouifiait de l'honneur qu'avait autrefois le Sénat Romain , d'être juge des Rois.

Louis VÏÏI. XIII. Siècle. 319

il mourut avant de rendre fon arrêt définitif.

Jean fans terre , errant de ville en ville dan» fon païs, mourut dans le même tems, abandonné de tout le monde, dans un bourg de la Province de Norfolck- Un Pair de France avait autrefois conquis l'Angleterre , & l'avait gardée: un Roi de Fi ance ne ia # garda pas.

Louis VI IL du vivant même de Philippe Angtifie) fut obligé de fortir de ce même pais qui l'avait demandé pour Roi s & au-lieu de défendre fa conquête , il alla fe croilèr contre les Albigeois , qu'on égorgeait alors en exécution des fentences de Rome.

Philippe Attgufte lailfait à la mort des domaines augmentés de la Normandie, du Maine, 1 **! du Poitou ,* mais le relie des biens apartenans à l'Angleterre était encore défendu par beaucoup de Seigneurs.

Du tems de Louis VIII. une partie de la Guyeiuie était Françaifè , l'autre était Anglaile. 11 n'y eut alors rien de grand ni de décifif.

Le tcftamcnt de Louis VIII. fait en 1225V mérite feulement quelque attention. Il lègue cent fous à chacune des deux mille léproferics de fon roïaume. Les Chrétiens , pour fruit de leurs croifades, ne remportèrent enfin que la lèpre. Il faut que le peu d'ufage du linge & la malpropreté du peuple eût bien augmenté le nombre des lépreux. Ce nom de léproferie n'était pas donné indifféremment aux autres hôpitaux ; car on voit par le même teftament, que le Roi lègue cent livres de compte à deux cens Hôtels-Dieu. Le leg que fit iQHif Vîlh de tren-

32o Etat de la France et de l'Angc.

te mille livres une fois payées à fon époufe la célèbre Reine de Caftille, revenait à cinq cent quarante mille livres d'aujourdhui. J'infiitc fouvent fur ces prix des monnoics. C'elt , me femble , le pouls d'un Etat , & une manière aflèz . ^ fine de reconnaître fes forces. Par exemple, il eft clair que Philippe Auglijle fut le plus puiflant Prince de fon temps, fi indépendamment des pierreries qu'il lailfa , les fommes fpécifices dans fon teftament montent à près de neuf cent mille marcs de huit onces , qui valent à préfent quarante-cinq millions à cinquante livres de compte le marc. Mais il faut qu'il y ait quelque erreur de calcul dans ce teltamcnt : il nelt point du tout vraifemblable qu'un Roi de France qui n'avait de revenu que celui de 4es Domaines particuliers, ait pu laiifer alors une fomme lî considérable. La puuTance de tous les Rois de l'Europe confiftait alors à voir marcher un grand » nombre de vaffaux fous leurs ordres , & non à poiféder aflbz de tréfors pour les alTervir.

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