‹ Collection complette des œuvres de VoltaireChapitre 14 sur 89 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

De toutes les révolutions qui ont changé la face de la terre , celle qui transféra l'empire des Romains à Charlemagne pourait paraître la feule jufte, fi le mot de jufte peut être prononcé dans les chofes où la force a tant de part , & fi les Romains furent en droit de donner ce qu'ils ne poffédaient pas.

Charlemagne fut en effet appellé à l'empire par la voix du peuple Romain même , qu'il avait fauvé à la fois de la tyrannie des Lombards & de la négligence des empereurs d'Orient.

Ceft la grande époque des nations occidentales. Ceft à ces tems que commence un nouvel ordre de gouvernement. Oeil le fondement de la puiflance temporelle eccléiîafHque. Car aucun évêque dans l'Orient n'avait jamais été prince , & n'avait eu aucun des droits qu'on nomme régaliens. Ce nouvel empire Romain ne reflemble en rien à celui des premiers Céfars*

On verra dans ces Annales ce que fut en effet cet empire , comment les pontifes Romains acquirent leur puiflance temporelle qu'on leur a tant reprochée, pendant que tant d'évêques occidentaux & furtout ceux d'Allemagne fe faifaient fouverains ; & comment le peuple Romain voulut longtems conferver fa liberté entre les empereurs & les papes qui fç font difputé la doinination de Rome»

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Tout l'Occident depuis le cinquième fiécle était ou défolc ou barbare. Tant de nations fubjuguées autrefois par les anciens Romains , avaient du moins vécu jufqu'à ce cinquième ficcie dans une fujétion heureufe. Ceft un exemple unique dans tous les âges , que des vainqueurs aient bâti pour des vaincus ces vaites thermes , ces amphithéâtres , aient conftruit ces grands chemins qu'aucune nation n'a ofé depuis tenter même d'imiter. Il n'y avait qu'un peuple. La langue latine , du tems de Théodofe , fe parlait de Cadix à l'Euphrate. On commerçait de Rome à Trêves & à Alexandrie avec plus de facilité que beaucoup de provinces ne trafiquent aujourd'hui avec leurs voifîns. Les tributs même quoiqu'onéreux , l'étaient bien moins que quand il fâlut payer depuis le luxe & la violence de tant de leigneurs particuliers. Que l'on compare feulement l'état de Paris quand Julien le philofophe la gouvernait, à l'état où il fut cent cinquante ans après. Qu'on voie ce qu'était Trêves la plus grande ville des Gaules , appellée du tems de Théodofe une féconde Rome , & ce qu'elle devint après l'inondation des barbares. Autun fous Conltantin avait dans fa banlieue vingt-cinq mille chefs de famille. Arles était encor plus peuplée. Les barbares apportèrent avec eux la dévaftation , la pauvreté & l'ignorance. Les Francs étaient au nombre de ces peuples affamés & féroces qui couraient au pillage de l'empire. Ils fubfîftaient de brigandage , quoique la contrée où ils s'étaient établis , fut très belle & très fertile. Ils ne favaient pas la cultiver. Ce pays eft marqué dans l'ancienne carte confervée à Vienne. On y voit les Francs établis depuis J'embouchure du Mein jufqu'à la Frife , & dans une parue de la Veftphalie , franci ceu chamavu Ce n'eft que par les anciens Romains mêmes que les Français , quand ils lurent lire , connurent un peu leur origine.

Les Francs étaient donc une partie de ces peuples nommés Saxons qui habitaient la Veftphalie \ & quand Charlemagne leur fit la guerre trois cents ans après , il extermina les defcendants de fes pères.

Ces tribus de Francs , dont les Saliens étaient les plus illuftres, s'étaient peu-à-peu établis dans les Gaules, non pas en alliés du peuple Romain , comme on l'a prétendu , mais après

avoir

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avoir pillé les colonies romaines , Trêves , Cologne , Mayence , Tongres , Tournai , Cambrai : battus à la vérité par le célèbre Aëtius , un des derniers foutkns de la grandeur romaine , mais unis depuis avec lui par néceflité contre Attila -, profitant enfuite de l'anarchie où ces irruptions des Huns , des Goths & des Vandales, des Lombards oc des Bourguignons réduifoient l'empire , & fe fervant contre les empereurs mêmes des droits & des titres de maîtres de la milice & de patrices , qu'ils obtenaient d'eux. Cet empire fut déchiré en lambeaux j chaque horde de ces fiers fauvages faifit fa proie. Une preuve inconteftable gue ces peuples furent longtems barbares , c'eft qu'ils détruinrent beaucoup de villes, & qu'ils n'en fondèrent aucune.

Toutes ces dominations furent peu de choie juiqu'à la fin du huitième fiécle devant la puilTancc des Califes, qui menaçait toute la terre.

Plus l'empire de Mahomet floriflait , plus Conftantinople & Rome étaient avilies. Rome ne s'était jamais relevée du coup fatal que lui porta Conftantin , en transférant le fiége de l'empire. La gloire, l'amour de la patrie, n'animèrent plus les Romains. Il n'y eut plus de fortune à efpérer pour les habitai» de l'ancienne capitale. Le courage s'énerva , les arts tombèrent} on ne vit plus dans le féjour des Scipions & des Céfars que des conteftations entre les juges féculiers & l'évêque. Prife , reprife, faccagée tant de fois par les barbares, elle obéùTait encor aux empereurs ; depuis Juftinien , un vice-roi fous le nom d'exarque la gouvernait , mais ne daignait plus la regarder comme la capitale de l'Italie. Il demeurait à Ravenne , & de-là il envoyait tes ordres au préfet de Rome. Il ne reftait aux empereurs en Italie que le pays qui s'étend des bornes de la Tofcane jufqu'aux extrémités de la Calabre. Les Lombards poffédaient le Piémont , le Milanais , Mantoue , Gènes , Parme , Modène, la Tofcane , Bologne. Ces états compofaient le royaume de Lombardie. Ces Lombards étaient venus , à ce qu'on dit , de la Pannonie , & ils y avaient embraffé l'efpèce de chriftianifme qui avait prévalu avant Conftantin , & qui fut la religion dominante fous la plupart de fes fuccefleurs ; c'eft ce qu'on nomme l'arianilme : les barbares Lombards avaient pénétré en Italie par le Tirol. Leurs chefs fe firent alors catholiques Annales de l'Empire, E

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romains pour affermir leur domination à l'aide du clergé $ ainfi que Clovis en ufa dans la Gaule Celtique. Rome dont les murailles étaient abattues , & qui n'était défendue que par des troupes de l'exarque , était iouvent menacée de tomber au pouvoir des Lombards. Elle était alors fi pauvre que l'exarque n'en retirait pour toute impofition annuelle , qu'un fou d'or par chaque homme domicilié ; & ce tribut paraiiiait un fardeau pefant. Elle était au rang de ces terres ftériles & éloignées qui font à charge à leurs maîtres.

Le diurnal romain du feptiéme & huitième (iécle , monument précieux dont une partie eft imprimée , fait voir d'une manière authentique ce que le fouverain pontife était alors. On l'appellait le Vicaire de Pierre , èvèque de la ville de Rome, quoicu'il foit démontré que Simon Barjone ( Pierre ) ne vînt jamais dans cette capitale. Dès que l'évêque était élu par les citoyens , le clergé en corps en donnait avis à l'exarque j & la formule était : Nous vous fupplions , vous chargé du minijlère impérial , d'ordonner la confie ration de notre père & pafleur. Ils donnaient part auffi de la nouvelle élection au métropolitain de Ravenne , & ils lui écrivaient : St. Père , nous fupplions votre béatitude d'obtenir du feigneur exarque l'ordination dont il s'agit. Us devaient auflî en écrire aux juges de Ravenne , qu'ils appelaient V os Eminences.

Le nouveau pontife alors était obligé, avant d'être ordonné , de prononcer deux profeffions de foi , & dans la féconde il condamnait parmi les hérétiques le pape Honorius I, parce qu'à Conltanànople cet évêque de Rome Honorius paffait pour n'avoir reconnu qu'une volonté dans Jesus-Christ.

Il y a loin de-là à la tiare. Mais il y a loin auffi du premier moine qui prêcha fur les bords du Rhin , au bonnet électoral , & du premier chef des Saliens errants à un empereur Romain. Toute grandeur s'eft formée peu-à-peu , & toute origine eft petite.

Le pontife de Rome dans l'aviluTement de la ville établirait infenfiblement fa grandeur. Les Romains étaient pauvres, mais l'églife ne l'était pas. Conftantin avait donné à la feule baiilique de Latran plus de mille marcs d'or, & environ trente mille d'argent , oc lui avait affigné quatorze mille fous de rente. Les

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papes qui nourriffaient les pauvres , & qui envoyaient des mi£ lions dans tout l'Occident, ayant eu belbin de fecours plus coniidérables , les avaient obtenus fans peine. Les empereurs & les rois Lombards même leur avaient accordé des terres. Ils poffédaient auprès de Rome des revenus & des châteaux qu'on appellait les jujlices de St. Pierre. Plufieurs citoyens s'étaient emprefTés à enrichir par donation ou par teftament une églife dont l'évêque étoit regardé comme le père de la patrie. Le crédit des papes était très fupérieur à leurs nchefles. Ù était impoflible de ne pas révérer une fuite prefque non interrompue de pontifes qui avaient confolé Téglife , étendu la religion , adouci les mœurs des Hérules , des Goths , des Vandales , des Lombards & des Francs.

Quoique les pontifes Romains n'étendiffent du tems des exarques leur droit de métropolitain que fur les villes fuburbicaires , c'eft-à-dire , fur les villes foumifes au gouvernement du préfet de Rome } cependant on leur donnait fouvent le nom de pape univerfel , à caufe de la primauté & de la dignité de leur fiej*e. Grégoire , furnommé le grand , rerufa ce titre , mais le mérita par fes vertus ; & fes fucceffeurs étendirent leur crédit dans l'Occident. On ne doit donc pas s'étonner de voir au huitième fiécle Boniface , archevêque de Mayence , le même qui facra Pépin, s'exprimer ainfi dans la formule de fon ferment : Je promets à ot. Pierre & à fon vicaire le bienheureux Grégoire , &C

Enfin le tems vint où les papes conçurent le deflein de délivrer à la fois Rome & des Lombards qui la menaçaient fans cefTe, & des empereurs Grecs qui la défendaient mal Les papes virent donc alors , que ce qui dans d'autres tems n'eût été qu'une révolte, & une fédiàon impuûTante & punhTable, pouvait devenir une révolution excufable par la néceffité , & re£ pe&able par le fuccès. C'eft cette révolution qui fut commencée fous le fécond Pépin , ufurpateur du royaume de France , & confommée par Charlemagne fon fils , dans un tems où tout était en confufion & où il fallait néceflairement que la face de l'Europe changeât.

Le royaume de France s'étendait alors des Pyrénées & des Alpes au Rhin, au Mein & à la Sale. La Bavière dépendait

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de ce: vafte royaume ; c'était le roi des Francs qui donnait ce duché quand il était affez fort pour le donner. Ce royaume des Francs prefque toujours partagé depuis Oovis , déchiré par des guerres inteftines, n'était qu'une vafte province barbare de Fancien empire Romain , laquelle n'était regardée par les empereurs de Conftantinople que comme une province rebelle y mais avec qui elle traitait comme avec un royaume puiflant.

NaûTance de Charlemagne près d'Aix-la-Chapelle , le 10 Avril II était fils de Pépin , maire du palais , duc des Francs & petit-fils de Charles-Martel. Tout ce qu'on connaît de fa mère , c'eft qu'elle s'appellait Berthe. On ne fait pas même précisément le lieu de fa nahTance. Il naquit pendant la tenue du concile de Germanie; & grâce à l'ignorance de cesfiécles, on ne fait pas où ce fameux concile s'eft tenu.

La moitié du pays qu'on nomme aujourd'hui Allemagne , était idolâtre des bords du Vefer, & même du Mein & du Rhin jufqu'à la mer Baltique , l'autre demi-chrétienne.

Il y avait déjà des évêques à Trêves, à Cologne, à Mayence, villes frontières fondées par les Romains , & inftruites par les papes. Mais ce pays s'appellait alors l'Auftrafie, & était du royaume des Francs.

Un Anglais nommé Villebrod , du tems du père de Charles- Martel , était allé prêcher aux idolâtres de la Frife le peu de chrifHanifme qu'il lavait. Il y eut vers la fin du feptiéme fiécle un évêque titulaire de Veftphalie qui refTufcitait les petits enfants morts. Villebrod prit le vain titre d'évêque d'Utrecht. Il y bâtit une petite églife que les Frifons païens détruifîrent. Enfin , au commencement du huitième fiécle un autre Anglais , qu'on appella depuis Boniface , alla prêcher en Allemagne. On l'en regarde comme l'apôtre. Les Anglais étaient alors les précepteurs des Allemands. Et c'était aux papes que tous ces peuples , ainfi que les Gaulois , devaient lé peu de lettres & de chriftianifme qu'ils connaiffaient.

Un fynode à Leftine en Hainaut fert à taire connaître les

Charlemagne.

mœurs du tems. On y règle que ceux qui ont pris les biens de l'églife pour foutenir la guerre, donneront un écu à l'églife par métairie : ce règlement regardait les officiers de Charles Martel & de Pépin fon fils, qui jouirent jufqu'à leur mort des abbayes dont ils s'étaient emparés. 11 était alors également ordinaire de donner aux moines , & de leur ôter.

Boniface, cet apôtre de l'Allemagne , fonde l'abbaye de Fulde dans le pays de Heffe. Ce ne fut d'abord qu'une églife cou- . verte de chaume , environnée de cabanes , habitées par quelques moines qui défrichaient une terre ingrate. C'eft aujourd'hui une principauté ; il faut être gentilhomme pour être moine ; l'abbé elt Iouverain depuis longtems , & évêque depuis 1753.

Carioman , oncle de Charlemagne , duc d'Auftrafie , réduit les Bavarois, vaflaux rebelles du roi de France , & bat les Saxons dont il veut faire aufli des vaflaux. On voit par-là évidemment qu'il y avait déjà de grands vaflaux ; & il eft confiant aue le royaume des Lombards en Italie était compoféde fiefs, & même de fiefs héréditaires.

En ce tems Boniface était évêque de Mayencc. La dignité de métropole attachée jufques-là au fiége de Vorms , pafle à Mayence.

Carioman, frère de Pépin , abdique le duché de PAuftrafie ; c'était un puiflant royaume qu'il gouvernait fous le nom de maire du palais , tandis que fon frère Pépin dominait dans la France occidentale , & que Childeric , roi de toute la France , pouvait à peine commander aux domeftiques de fa maifon. Carioman renonce à fa fouveraineté pour aller fe faire moine au Mont-Caflin. Les hiftoriens difent encor que Pépin l'aimait tendrement , mais il eft vraifemblable que Pépin aimait encor davantage à dominer feul. Le cloître était alors l'afyle de ceux qui avaient des concurrents trop puiflants dans le monde.

On renouvelle dans la plupart des villes de France l'ufage

Charlemacnl

des anciens Romains connu fous le nom de patronage ou de clientelle. Les bourgeois fe choififlaient des patrons parmi les feigneurs \ & cela ièul prouve que les peuples n'étaient point partagés dans les Gaules , comme on l'a prétendu » en maîtres & en efclaves.

Pépin entreprend enfin ce que Charles Martel fon père Savait pu faire. Il veut ôter la couronne à la race de Mérovée. Il mit d'abord l'apôtre Boniface dans fon parti , avec plusieurs évêques , & enfin le pape Zacharie.

Pépin fait dépofer fon roi Hilderic ou Childeric III ; il le fait moine à St. Berthin , & fe met fur le trône des Francs.

Comme cette ufurpation atroce irritait plufieurs feigneurs, il attire le clergé dans fon parti , il fonde le riche éveché de Vurtsbourg dont le prélat le prétend duc de Franconie : il appelle aux états-généraux nommés parliame/u, les évêques & les abbés oui auparavant n'y venaient que très rarement , & quand on les comultait.

Pépin veut fubjuguer les peuples nommés alors Saxons , qui s'étendaient depuis les environs du Mein jufou'à la Cherfonèfe Cimbrique , & qui avaient conquis l'Angleterre. Le Pape Etienne III demande la protection de Pépin contre Luitprand roi de Lombardie, qui voulait fe rendre maître de Rome. L'empereur de Conftantinople était trop éloigné & trop faible pour le fecourir j & le premier domeitique du roi de France , devenu ufurpateur , pouvait feul le protéger.

La première action connue de Charlemagne eft d'aller de la part de Pépin fon père au devant du Pape Etienne à St. Maurice en Valais , & de fe profterner devant lui. C'était un uftge d'Orien\ On s'y mettait fouvent à genoux devant les évêques , & ces évêques fléchillaient les genoux non-feulement

devant les empereurs , mais devant les gouverneurs des provinces auand ceux-ci venaient prendre polTeflion.

Pour la coutume de baifer les pieds , elle n'était point encor introduite dans l'Occident. Dioclétien avait le premier exigé , dit-on , cette marque de refpeft : en quoi il ne fut que trop imité par Conftantin. Les papes Adrien I & Léon III furent ceux qui attirèrent au pontificat cet honneur que Dioclétien avait arrogé à l'empire ; après quoi les rois & les empereurs fe fournirent comme les autres à cette cérémonie , qu'ils ne regardèrent que comme un aéte de piété indifférent, quoique ridicule ; èc que les papes voulurent faire paffer comme un a&e de fujétion.

Pépin fe fait facrer roi de France par le pape au mois d'Août dans l'abbaye de St. Denis ; il l'avait été deja par Bonifàce ; mais la main d'un pape rendait aux yeux des peuples fon ufurpation plus refpe&able. Eginhard, fecrétaire de Giarlemagne, dit en termes exprès qàHilderic fut dépofé par ordre du pape Etienne. Pépin n'eft pas le premier roi de l'Europe qui fe foit fait facrer avec de l'huile à la manière juive : les rois Lombards avaient pris cette coutume des empereurs Grecs j les ducs de Bénevent même fe faifaient facrer : ces cérémonies împofaient à la populace : Pépin eut foin de faire facrer en même tems fes deux fils , Charles , & Carloman. Le pape avant de le facrer roi, l'abfout de fon parjure envers Hilderic fon fouverain ; & après le facre il fulmina une excommunication contre quiconque voudrait un jour entreprendre d'ôter la couronne à la famille de Pépin. Ceft ainfi que les princes & les prêtres fe font fouvent joués de Dieu & des hommes. Ni cet Hugues Capet , ni Conrad n'ont pas eu un grand refpecl pour cette excommunication. Le nouveau roi pour prix de la com-

Î)laifance du pape , pafTe les Alpes avec TalTillon, duc de Bavière, on vaflaL II afliége Aftolphe dans Pavie , & s'en retourne la même année fans avoir bien fait ni la guerre ni la paix,

A peine Pépin a-t-il repane les Alpes, qu'Aftolphe afliége Rome. Le Pape Etienne conjure le nouveau roi de France de venir le délivrer. Rien ne marque mieux la fîmplicité de ces

Charlemagne.

tems grolfiers qu'une lettre que le pape fait écrire au roi de France par St. Pierre , comme fi elle était defcendue du ciel. Simplicité pourtant qui n'excluait jamais ni les fraudes de la politique, ni les attentats de l'ambition.

Pépin délivre Rome , afliége encor Pavie , fe rend maître de l'exarcat , & le donne , dit-on , au pape. Ceft le premier titre de la puùTance temporelle du St. Siège. Par-là Pépin aftaibliflait également les rois Lombards & les empereurs d'Orient. Cette donation eft bien douteufe , car les archevêques de Ravenne prirent alors le titre d'exarques. Il réfulte que les évêques de Rome & de Ravenne voulaient s'agrandir. Il eft très probable que Pépin donna quelques terres aux papes , & qu'il favorifait en Italie ceux qui affermùTaient en France fa domination. S'il eft vrai qu'il ait fait ce préfent aux papes, il eft clair qu'il donna ce qui ne lui appartenait pas } mais au/fi il avait pris ce qui ne lui appartenait pas. On ne trouve guères «J'aurre lource des premiers droits. Le tems les rend légitimes,

Boniface, archevêque de Mayence, fait une miflion chez les Frifons idolâtres. Il y reçoit le martyre. Mais comme les hiftoriens difent qu'il fut martyrifé dans fon camp , & qu'il y eut beaucoup de Frifons tués , il eft à croire que les miflionnaircs étaient des foldats. Taffillon , duc de Bavière , fait un hommage de fon duché au roi de France dans la forme des hommages qu'on a depuis appellés Liges. Il y avait déjà de grands nefs héréditaires , & la Bavière en était un.

Pépin défait encor les Saxons. Il paraît que toutes les guerres de ces peuples contre les Francs , n'étaient guères que des incurfions de barbares , qui venaient tour-à-tour enlever des troupeaux , & ravager des moiflbns. Point de place forte, point de politique , point de deflein formé ; cette partie du monde était encor Luvagc.

Pépin après fes vi&oires ne gagna que le paiement d'un ancien tribut de 300 chevaux , auquel on ajouta çoo vaches; ce n'était pas la peine d'égorger tant de milliers d'hommes.

Didier , fuccefleur du roi Aftolphe , reprend les villes données par Pépin à St. Pierre j mais Pépin était fi redoutable, que Didier les rendit , à ce qu'on prétend , fur fes feules menaces. Le vaûTelage héréditaire commençait fi bien à s'introduire , que les rois de France prétendaient être feigneurs fuzerains du duché d'Aquitaine, repin force les armes à la main Caïfre , duc d'Aquitaine , à lui prêter ferment de fidélité en préfence du duc de Bavière ; de forte qu'il eut deux grands fouverains à fes genoux. On fent bien que ces hommages n'étaient que ceux de la faiblefle à la force.

Le duc de Bavière, qui fe croit aflêz puhTant, & qui voit Pépin loin de lui , révoque fon hommage. On eft prêt de lui faire la guerre , & il renouvelle lbn ferment de fidélité.

Erection de l'évêché de Saltzbourg. Le pape Paul I envoie au roi des livres , des chantres , & une horloge à roues. Conftantin Copronyme lui envoie auflî un orgue & quelques muficiens. Ce ne ferait pas un fait digne de l'hiftoire , s'il ne faifaît voir combien les arts étaient étrangers dans cette partie du monde. Les Francs ne connaiflaient alors que la guerre , h chafle & la table.

Les années précédentes font ftériles en événements , & par cOnféquent heureufes pour les peuples j car prefque tous les grands traits de l'hiftoire font des malheurs publics. Le duc aAquiiaine^révoque fon hommage à l'exemple du duc de Bavière. Pcpin vole à lui , & réunit l'Aquitaine à la couronne.

Pépin , furnoramé le Bref, meurt à Xaintes le 24 Septembre, âgé de cinquante-quatre ans. Avant fa mort il fait fon teftament de bouche , & non par écrit , en préfence des grands officiers de fa maifon , de fes généraux & des ' polTeflcurs à vie dûs grandes terres. Il partage tous fes états entre fes deux enfants, Charles & Carloman. Après la mort de Pépin , les feigneurs Annales de l'Empire. F

4* C MA RLEMAGNE.

modifient fes volontés. Ou donne i Cari, que nous avons depuis appcllé Charkmogne,laBourgogne , l'Aquitaine, la Provence avec la N uftrie , qui s'étendait alors depuis la Meufe jufqu'à la Loire & à l'Océan. Carloman eut l'Auftrafie depuis Rheims jufqu'aux derniers confins de la Thuringe. H eft évident que le royaume de France comprenait alors près de la moitié Je la Gcnnanie»

Didier , roi des Lombards , offre en mariage fa fille Défîderate à Charles j il était déjà marié. H épouiâ Béfiderate ; ainfi il paraît qu'il eut deux femmes à la fois. La chofe n'était pas rare. Grégoire de Tours dit que les rois Gontran , Caribert 9 Sigebert, Cbilperic , avaient plufieurs femmes.

Son frète Carloman meurt foudainement à l'âge de vingt ans. Sa veuve s'enfuit en Italie avec deux princes les enfants. Cette mort & cette fuite ne prouvent pas abfolument que Charlemagne ait voulu régner feul , & ait eu de mauvais defleins contre fes neveux i mais elles ne prouvent pas auïïi qu'il méritât qu'on célébrât fa fête , comme on a fait en Allemagne..

Charles fe fait couronner roi d'Auftrafie , & réunit tout le valie royaume des Francs &ns rien laûTer à fes neveux. La postérité éblouie par l'éclat de fa gloire , femble avoir oublié cette injulHce. Il répudie fa femme , fille de Didier, pour fe venger de l'afyle que le roi Lombard donnait à la veuve de Carloman Ion frère.

Il va attaquer les Saxons, & trouve à leur tête un homme digne de b combattre ; c'était Vitikind , le plus grand défenfeur de la liberté germanique après Hermann , que nous nommons Arminius»

Le roi de France l'attaque dans le pays qu'on nomme aujourd'hui le comté de la Lippe. Les peuples étaient très mal armes. Car dans les. capttulaires de Charlemagne on voit une défenfê rigoureufe de vendre des cuiraffes & des cafques aux. Saxons. Les armes & la difeipline des Francs devaient donc être vi&orieufes d'un courage féroce. Charles taille l'armée de Vitikind en pièces , il prend la capitale nommée Erresbourgh. Cette capitale était un aflèmblage de cabanes entourées d un

Charlemagnb. 4|

foffé. On égorgea les habitants ; mais comme on força le peu qui reftait à recevoir le batême , ce fut un grand gain pour ce malheureux pays de fauvages , à ce que les prêtres de ce teins ont afluré.

Tandis que le roi des Francs contient les Saxons fur le bord* <lu Vefer , l'Italie le rappelle. Les querelles des Lombards & du pape îubfirlaient toujours ; & le roi en feepurant l'églife pouvait envahir L'Italie, qui valait mieux oue les pays de Brème, dWanover (k de Brunfvick. II marche donc contre fon beau* père Didier , qui était devant Rome, Il ne sagitTait pas de venger Roine, mais il s'agiflait d'empêcher Didier de s'accommoder avec le pape, pour rendre aux xjeux fils de Carlornag 4e royaume qui leur appartenait. Il court attaquer fon beaupère, & fe fert de la piété ppur fon usurpation. 11 y cft fuivi de foixante & dix mille hommes -de troupes réglées j çhofe inouïe dans ces rems-là. On aficmfclait auparavant des armées de cent & de [ deux cent mille hommes i mais c'étaient -des. payfans , qui allaient Faire leurs moiflTons après une bataille perdue ou gagnée. Çharlemagne les retenait plus lengtems fous le drapeau, & c'eft ce qui contribua à fes wjftwes.

L'armée Francaife aïliége Pavie. \e roi va à Rome , renouvelle , à ce qu'on dit , la donation de Pépin , & l'augmente -, fl en met lui-même une copie fur le tombeau qu'on prétend renfermer les cendres de St. Pierre. Le pape Adrien le remercie par des vers qu'il fait pour lui.

La tradition de Rome eft que Qiarles donna la Corfe , la Sardaigne & la Sicile. Il ne donna fans doute aucun de ces pays qu'il rie pofledait pas. Mais il exifte une lettre d'Adrien a l'impératrice Irène , quiprouve que Charles donna des terres,

?ue cette lettre ne fcecine pas. Charles , duc des Francs , & *atrice , nous a , dit-u , donné des provinces , & refit tue les villes que les perfides Lombards retenaient à V églife , &C.

On lent au' Adrien ménage encor l'empire , en ne 40n»anr que le titre de duc & de pàtncei Charles, & qu'il veut fortifier fa poflèffion du nom deréftitùtion. F z

44 Charle'magne.

Le roi retourne devant Pavie. Didier fe rend à lui. Le roi le fait moine, & l'envoie en France dans l'abbaye de Corbie. Aînfi finit ce royaume des Lombards , qui avaient en Italie détruit la puiflânce romaine , & fublhtué leurs loix à celles des empereurs. Tout roi détrôné devient moine dans ces tems-là , ou eit aflalîiné.

Charlemagne fe fait couronner roi d'Italie à Pavie , d'une couronne où il y avait un cercle de fer , qu'on garde encor dans la petite ville de Monza.

L^ jultice était adminiûrée toujours dans Rome au nom de l'empereur Grec:. Les panes même recevaient de lui la confirmation de' leur élection. Oh ' avait ôté à l'empereur le vrai pouvoir , on. lui laiflait quelques apparences. Charlemagne prenait feulement , ainfi que Pépin , le titre de patrice.

Cependant on frappait alors de la monnoie à Rome au nom ci'Àcîricn. Que peutK?n en conclure , finon que le pape délivré dés^Lombards , .&'■ n'bbéiflant plus aux empereurs ,r était le maître dans. Rome. Il eft indubitable que les pontifes romains fe faifirent des droits régaliens dès qu'ils le purent , cWime ont fait les évêques Francs & Germains ; toute autorité veut toujours croître : & par cette, raifon-la même on ne mit plus, que le nom de Charlemagne fur les nouvelles rnonnoies de Rome, lorfqu'en 800 le pape & le. périple romain l'eurent nommé empereur. Quelques critiques prétendent que les monnoies rrappt'cs au nom d'Adrien t , h'étaîenr que des médailles en l'honneur de cét évêque :. cette remarque eft d'une très -grande vraifcmblance, puifque Adrien n'était pas certainement louverain de Rome..

' Second eflbrt des Saxons contre Charlemagne, pour leur liberté , qu'on appelle révolte. Ils font encore vaincus dans la VeftphûJie; & après beaucoup de làng répandu , ils donnent des bœufs & des otages , n'ayant autre chofe à donner*

Tentative du fils de Didier y nommé Adalgife, pour recouvrer lé royaume de Lômbardie. Le pape Adrien la qualifie:

Charlemagne. 45

horrible confpiration. Charles court la punir. Il revole d'Allemagne en Italie , fait couper la tète à un duc de Frioul , allez courageux pour s'oppol'er aux invaîîons du conquérant , & trop faible pour ne pas iuccomber.

Pendant ce tems - là meme les Saxons reviennent encore en Veftphalie j. il revient les battre. Ils fe foumettent , & promettent encore de fe faire chrétiens. Charles bâtit des forts dans leur pays avant d'y bâtir des églifes.

Il donne des loix aux Saxons , & leur fait jurer qu'ils feront efclaves , s'ils ceflent d'être chrétiens & fournis. Dans une grande diète tenue à Paderborn fous des tentes , un émir mululman qui commandoit àSarragolTe, vint conjurer Charles d'appuyer, la rébellion contre Abdérame , roi d'Efpagne.

Charles marche de Paderborn en Efpagne , prend le parti de cet émir, afliege Pampelune & s'en rend maître. II eft à remarquer que les dépouilles des Sarrazins furent partagées entre le roi , les officiers & les foldats , félon l'ancienne coutume de ne faire la guerre que pour du butin , & de le partager également entre tous ceux qui avaient une égale part au danger. Mais tout ce butin eft perdu en repaflant les Pyrénées. L'arriére -garde de Charlemagne eft taillée en pièces à Roncevaux par les Arabes & par les Gafcons. C'eft-la que périt , dit-on , Roland fon neveu , fi célèbre par ion courage & par fa force incroyable.

Comme les Saxons avaient repris les armes pendant que Charles était en Italie, ils les reprennent tandis qu'il eft en Ëfpagne. Vitikind retiré chez le ducdeDannemarck,lon beau-pere, revient ranimer fes compatriotes. Il les raffemble , il trouve dans Brème capitale du pays qui porte ce nom , un évêque , une églife , & lès Saxons défeipérés qu'on traîne à des autels nouveaux } il chaffe l'évêque qui a le tems de fuir & de s'embarquer. Charlemagne accourt , & bat encore VitikincL

46 ChariemaGke*

Vainqueur de tous côtés , il part pour Rome avec une de fes femmes nommée Ildegarde , & deux enfants puînés , Pépin & Louis. Le pape Adrien batife ces deux enfants , facre Pépin roi de Lombardie , & Louis roi d'Aquitaine. Ainfi l'Aquitaine fut érigée en royaume pour quelque temps.

Le roi de France tient fa cour à Vorms , à Ratisbonne , à Cuierci. Alcuin, archevêque dTorck, vient l*v trouver. Le roi, qui à peine favait fiener fon nom , voulait faire fleurir les fciences , parce qu'il voulait être grand en tout. Pierre de Pife lui enfèignait un peu de grammaire, fl n'était pas étonnant que des Italiens inftruiliflent des Gaulois & des Germains , mais il Fêtait qu'on eût toujours befoin des Anglais pour apprendre ce qui n'eft pas même honoré aujourd'hui du nom de fcience.

On tient devant le roi des conférences qui peuvent être l'origine des académies , & fur - tout de celles d'Italie , dans lefquelles chaque académicien prend un nouveau nom. Charlemagne fe nommait David, Aicum Alb 'mus , & un jeune homme nommé figeberd , qui faifait des vers en langue romance , prenait hardiment le nom $ Homère,

Cependant Vkikind, qui n'apprenait point la grammaire, ibuleve encore les Saxons. Il bat les généraux de Giarles fur le bord du Vefer. Charles vient réparer cette défaite. Il eft encore vainqueur des Saxons ; ils mettent bas les armes devant lui. Il leur ordonne de livrer Vitikind. Les Saxons lui repondent qu'il s'eft feuvé en Dannemarck. Ses complices font encore ici , repondit Charlemagne j & il en fit œaiTacrer quatre mille cinq cents à fes yeux.Ceft amiî <ju'il dupofak la Saxe au chri£> tiamfmc. Cette action reflemble à celle de Sylla ; les Romains n'ont pas du moins été aflez lâches pour louer Sylla. Les barbares qui ont écrit les faits & geftes de Charlemagne , ont eu la bafleflè de le louer & même d'en ùke un homme julie : ils ont fervi de modèles à fwreique tous les <Kwnj>ilate*tt de YHifioirt de France,

Charlemagne.

Ce maflacre fit le même effet que fit long-temps après la St. Barthelemi en France. Tous les Saxons reprennent les armes avec une fureur défelpérée. Les Danois & les peuples voilins fe joignent a eux.

Charles marche avec fon fils du même nom que lui , contre cette multitude. Il remporte une victoire nouvelle & donne encore des loix inutiles. Il établit des marquis , c'eft-à-dire , des commandants de milices fur les frontières de fes royaumes.

Vitikind cède enfin. H vient avec un duc de Frife fe foumettre à Charlemagne dans Attigni fur l'Aine. Alors le royaume de France s'étend jufqu'au Holftein. Le roi de France reparte en Italie & rebâtit Florence ; c'eft une chofe finguliere , que dès qu'il eft à un bout de fes royaumes, il y a toujours des révoltes à l'autre bout } c'eft une preuve que le roi n'avait pas fur toutes les frontières de puiflants corps d armée. Les anciens Saxons fe joignent aux Bavarois : le roi repafle les Alpes.

L'impératrice Irène, qui gouvernait encore l'empire Grec, alors le feul empire, avait formé une puiffante ligue contre le roi des Francs. Elle était compofée de ces mêmes Saxons, & de ces Bavarois , des Huns , h fameux autrefois fous Attila , & oui occupaient comme aujourd'hui les bords du Danube & de la Drave , une partie même de l'Italie y était entrée. Charles vainquit les Huns vers le Danube , & tout fut di/Spé.

Depuis 788 jufqua 70*.

Pendant ces quatre années paiiibies , il inftitue des écoles chez les évêques & dans les monafteres. Le chant romain s'établit dans les églifes de France. Il fait dans la diette d'Aixla-Chapelle des foix qu'on nomme capitulaires. Ces loix tenaient beaucoup de la barbarie dont on voulait fortir , & dans la-

48 Chahlemagnej

laquelle on fut longtems plongé. La plus barbare de toutes fut cette loi de Veitphalie , cet «abliffement de la cour Vémique , dont il cil bien étrange qu'il ne foit pas dit un feul mot dans ÏEfprit des loix , ni dans la Chronologie rationnée du Prcitdcnt Hénaut. L'inquifition , le confeil de dix, n égalèrent pas la cruauté de ce tribunal fecret établi par Charlemagne en 803. Il fut d'abord inftitué principalement pour retenir les Saxons dans le chnftianifme & dans l'obéuTance ; bientôt après, cette inquifition militaire s'étendit dans toute l'Allemagne. Les juges étaient nommés feercttement par l'empereur, enfuite ils choilirent eux-mêmes leurs aflbciés fous le ferment d'un fecret inviolable : on ne les connaiflait point : des efpions liés auflî par le ferment faifaient les informations. Les juges pronançaient tans jamais confronter l'accufé & les témoins : fouvent fans les interroger , le plus jeune des juges faifait l'office de bourreau. Qui croirait que ce tribunal d'alî'afïïns ait duré jufqu'à la fin du règne de Frédéric III ! cependant rien n'eft plus vrai ; ck nous regardons Tibère comme un méchant homme , & nous prodiguons des éloges à Charlemagne !

Si on veut [avoir les coutumes du tems de Charlemagne dans le civil, le militaire, & Tecclé/ia/lique, on les trouve dans THiCtoire générale de l'efprit & des mœurs des nations.

Charles devenu voifin des Huns , devient par conféquent leur ennemi naturel. Il levé des troupes contre eux , & ceint l'épée à fon fils Louis qui n'avait que quatorze ans. Il le fait ce qu'on appellait alors miles , c'eft-à-dire , il lui fait apprendre la guerre j mais ce n'eft pas le créer chevalier, comme quelques auteurs l'ont cru. La chevalerie ne s'établit que longtems après. Il défait encore les Huns fur le D. nube & fur le Raab.

Charles affemble des éveques pour juger la doctrine d'Elipand , que les hiftoriens difer.t archevêque de Tolède : il n'y avait point d'archevêque encore : ce titre n'eft que du dixième fiecle. Mais il faut favoir que les Mufulmans vainqueurs laif*ferent leur religion aux vaincus j qu'ils ne croyaient pas les xhrétiens dignes d'être mufulmans , & qu'ils le contentaient jde leur impofer un léger tribut.

Charlemagne,

Cet évêque Elipand imaginait , avec un Félix dUrgel , que Jesus-Christ , entant qu'homme , était fils adoptif de Dieu , & entant que Dieu , hls naturel. Il eft difficile de favoir par foi-même ce qui en eft. Il faut s'en rapporter aux juges , & les juges le condamnèrent.

Pendant que Charles remporte des victoires, fait des loix, aflemble des évêques , on confpire contre lui. Il avait un fils de fes femmes ou concubines , qu'on nommait Pépin le boflu , pour le diftinguer de fon autre fit Pépin , roi d'Italie. Les entants qu'on nomme aujourd'hui bâtards & qui n'héritent point, pouvaient hériter alors , & n'étaient point réputés bâtards. Le Dofîu , qui était l'ainé de tous , n'avait point d'apanage ; & voilà l'origine de la confpiration. Il eft arrêté à Ratisbonne avec fes complices , jugé par un parlement , tondu & mis dans le fnonaftere de Prum dans les Ardennes. On crevé les y«ux à trael* cjues-uns de fes adhérents , & on. coupe la tête à d'autres.

Les Saxons fe révoltent encore , & font encore facilement battus. Vitikind n'était plus à leur tête.

Célèbre concile de Francfort. On y condamne le fecond concile de Nicée, dans lequel l'impératrice' Irène venait dè rétablir le culte des images. 1 • r

Charlemagne fait écrire les livres carolins contre ce culte des images. Rome ne penfait pas comme le royaume des Francs ; & cette différence d'opinion ne brouilla "point Charlemagne avec le pape , qui avait befoin de lui. OMervez que les livres carolins & le concile de Francfort traitent les pères du concile de Nicée à' impies , d'infoUnts & d'impertinents : lés Gaulois, les Francs, les Germains encore barbares, n'ayant ni peintres ni fculpteurs , ne pouvaient aimer le culte des images.

Obfervez encore que la religion de prefcrue tous les chrétiens occidentaux , différait beaucoup de celle des orientaux.

Claude, évêque de Turin , conferva furtout dans les montagnes & dans les vallées de fon diocèfe la croyance & les rites de fon églife : c'eft l'origine des réformes prêchées & foutenues prefque de fiecle en fiecle par ceux quon appella vaudois, albigeois, lollards, luthériens, calviniftes dans la fuite des rems., Annales de l'Empire» G

fy> C H A H t E M A G X E.

Le duc de Frioul , vaflâl de Charles , eft envoyé contre les. Huns , & s'empare de leurs tréfors , fupofé qu'ils en euflent. Mort du pape Adrien le z j Décembre. On prétend que Charlemagne lui ht une épitaphe en vers latins. Il n'eft guère croyable que ce roi Franc , qui ne favait pas écrire , {ut faire des vers, latins. • ,

Léon III fuccède à Adrien. Charles lui écrit : « Nous nous h réjouiflbns de votre éle&ion , & de ce qu'on nous rend h l'obéiflance & la fidélité qui nous.eft due. » Il parlait ainfi en patrice de Rome , comme fon père avait parlé aux Francs en maire du palais.

Pépin , roi d'Italie , eft envoyé par fon pere contre les Huns -, preuve qu'on n'avait remporte que de faibles viétoires. Il en remporte une nouvelle, La célèbre impératrice Irène eft mife dans un clofoe par fon fils Conftantin V. Elle remonte fur le trône , fait crevé* les yeux à fon fils ; il en meurt -, elle pleure fa mort. C'eft cette Irène l'ennemie naturelle de Charlemagne,. & qui avait voulu s'allier avec lui.

. Dans ce tems-là les Normands, c*eft-à-dire , les hommes du nord , les habitants des. côtes de la mer Baltique r étaient des pirates. Charles équipe une flotte contre eux, & en purge les mers.

Le nouveau ~pape Léon III irrite contre lui les Romains. Ses chanoines veulent lui crever les yeux & lui couper la langue. On le met en fane , mais il guérit. Il vient à Paderborn demander juftice à Charles , qui le renvoie à Rome avec une efcorte. Charles le fuit bientôt. 11 envoie fon fils Pépin fe faifir du duché de Bénévent, qui relevait encore de l'empereur de Conftantinople.

ÇflAlMMAÇirt y*

Il arrive à Rome. II déclare le pape , innocent des crimes qu'on lui imputait ; & le pape le déclare empereur aux acclamations de tout le peuple. Charlemagne affecta de cacher la joie fous de la modeftie , & de paraître étonné de fa gloire. Il agit en fouverain de Rome , & renouvelle l'empire des Céfars. Mais pour rendre cet empire durable , il falait reftfer à Rome. On demande quelle autorité il y fit exercer en fon nom t celle d'un juge fuprême qui laiflait à l'églife tous fes privilèges & au peuple tous fes droits : les hiftoriens ne nous marquent pas s'il entretenait un préfet , un gouverneur à Rome , S'il y avait des troupes , s'il donnait les emplois : ce filence pourait prefque faire loupçonner qu'il fut plutôt le prote&eur que le fouverain effe&if de la ville dans laquelle il ne revint jamais.

8oj.

Les hiftoriens difent que dès qu'il fut empereur , Irène voulut répoufer. Le mariage eût été entre les deux empires plutôt qu entre Charlemagne & la vieille Irène.

Charlemagne exerce toute l'autorité des anciens empereurs partout ailleurs mie dans Rome même. Nul pays depuis Bénévent jufqu'à ÉayOnne , & de Bayonne jufqu'en Bavière , exempt de fa puinance légûlative. Le duc de Venife Jean , ayant anaffiné un évêque , eft aceufé devant Charles , & ne le reeufe pas pour Juge.

Nicéphore, Àiccefleur d'Irène, reconnaît Otaries- pour empereur, fans convenir expreffément des limites des deux empires.

8pj. 804* . 1.. 1

L'empereur s'applique à policer fes états, autant qu'on le pouvait alors. Il oiffipe encore des faftions des Saxons, & rranfporte enfin une partie de ce peuple dans la Flandre , dansla Provence , en hahe , à Rome môme.

7^2 € H A ft L E M A G N E.

Cêfar , roi très invincible des Francs , &c. Il donne à Louis tout le pays depuis l'Efpagne jufqu'au Rhin. Il laifle à Pépin l'Italie oc la Bavière -t à Charles la France depuis la Loire jufqu'à Ingolftad , & toute l'Auftraiîe depuis rEfcaut jufqu'aux confins du Brandebourg. Il y avait dans ces trois lots de quoi exciter des divifions éterneÛes. Charlemagne crut y pourvoir en ordonnant que s'il arrivait un différend fur les limites des royaumes , qui ne pût être décidé par témoins , le jugement de la croix en déciderait. Ce jugement de la croix conùflait à faire tenir aux avocats les bras étendus } & le plutôt las , perdait fa caufe. Le bon fens naturel d'un Ci grand conquérant ne pouvait prévaloir fur les coutumes de fon riecle.

Charlemagne retint toujours l'empire & la fouveraîneté ; & il était le roi des rois fes enfants. C'eft à Thionville que fe fît ce fameux teftament avec l'approbation d'un parlement. Ce parlement était compofé d'évêques, d'abbés, d'officiers du palais & de l'armée , oui n'étaient-la que pour attefter ce aue voulait un maître abfolu. Les diètes n'étaient pas ce qu'elles font aujourd'hui : & cette vafte république de princes , de feigneurs , & de villes libres fous un chef, n'était pas établie*

Le fameux Àaron , calife de Bagdat nouvelle Babilone , envoie des ambafladeurs & des préTents à Charlemagne. Les nations donnèrent à cet Aaron un titre fupérieur à celui de Char» lemagne. L'empereur d'Occident était furnomraé le grand, mais le calife était furnommé le jujle.

Il n'eft pas étonnant qu' Aaron Rachild envoyât des ambaffadeurs à rempereur Français. Ils étaient tous deux ennemis de l'empereur d'Orient : mais ce qui ferait étonnant , c'eft qu'un calife eût , comme difent nos hiftoriens , propofé de céder Jérufalem à Charlemagne. C'eût été dans le calife une profanation , de céder à des chrétiens une ville remplie de mofquées , c*ç cette profanation lui aurait coûté le trône & la vie. De plus > renthoufiafme n'appellait point alors les chrétiens d'Occident à: Jérufalem.

Charles convoque un concile à Aix-Ia-ChapeHe. Ce concile ajoute au fymbole + que U Su Bfptit procède dupere & du fils»

CRÀ&LEH AGNL

Cette addition n*étaît point encore reçue à Rome : elle le fut bientôt après. Ainfi plufieurs dogmes fe font établis peu-à-peu. Ceft ainfî qu'on avait donné deux natures & une perfonne à Jésus. Ainfi on avait donné à Marie le titre de théotocos ; ainfi le terme de transfubftantiation ne s'établit que vers le douzième fiecle.

Dans ce tems les peuples appelles Normands, Danois, & Scandinaves , fortifiés d'anciens Saxons retirés chez eux , ofaient menacer les côtes du nouvel empire. Charles traverfe l'Elbe; & Godefroi le chef de tous ces barbares, pour fe mettre à couvert , tire un large fofTé entre l'Océan & la mer Baltique , aux confins du Hohtein , l'ancienne Cherfonèfe cimbrique. U revêtit ce foffé d'une forte palifiade. Ceft ainfi que les Romains avaient tiré un retranchement entre l'Angleterre & l'EcofTe } faibles imitations de la fameufe muraille de la Chine.

Traités avec les Danois. Loix pour les Saxons. Police dans l'empire. Petites flottes établies à l'embouchure des fleuves.

Pépin , ce fils de Charlemagne , à qui fon pere avait donné le royaume d'Italie , meurt de maladie au mois de Juillet. Il laùTe un bâtard , nommé Bernard. L'empereur donne fans difficulté l'Italie à ce bâtard , comme à l'héritier naturel , félon l'ufage de ce tems-là.

Flotte établie à Boulogne fur la Manche. Fâre de Boulogne relevé. Vurtzbourg bâti Mort du prince Charles deftine à l'empire.

L'empereur aflbcie à l'empire fon fils Louis au mois de Mars à Aix-la-Chapelle. Il fait donner à tous les afliftants leurs voix pour cette anociation. 11 donne la ville d'Ulm à des moines qui traitent les habitants en efclaves. Il donne des terres à Eguir. hard qu'on a dit l'amant de fa fille Emma. Les légendes font

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pleines de fables dignes de l'archevêque Turpin , fur cet Egin* nard & cette prétendue fille de l'empereur. Mais par malheur jamais Charlemagne n'eut de fille qui s'apellât Emma.

Il meurt d'une pleuréfie après fept jours de fièvre , le 18 Janvier à trois heures du matin. Il n'avait point de médecin auprès de lui qui fut ce que c'était qu'une pleuréfie. La médecine , ainfi que la plupart des arts , n'était connue alors que des Arabes & des Grecs de Conftantinople. Cette année 814 eft en effet l'année 813 ; car alors elle commençait à Pâque.

Ce monarque , par lequel commença le nouvel empire, eft revendiqué par les Allemands , parce qu'il naquit près d'Aixla-Chapelle. Goldftad cite une confHtution de Frédéric Barberoune , dans laquelle eft rapporté un édit de Charlemagne en faveur de cette ville : voici un pafTage de cet édit. Vous faurer que chajfant un jour auprès de cette cité , je trouvai les thermes & le palais que Granus , frère de Néron & a" Agrippa , avait autrefois bâtis. Il faut croire que fi Charlemagne ne favait pas figner fon nom , fon chancelier était bien (avant.

Ce monarque au fond était comme tous les autres conquérants , un ufurpateur : fon père n'avait été qu'un rebelle , & tous les hiftoriens appellent rebelles ceux qui ne veulent pas plier fous le nouveau joug : il ufurpa la moitié de la France fur fon frère Carloman , oui mourut trop fubitement pour ne pas laùTer des foupçons d une mort violente : il ufurpa l'héritage de fes neveux & la fubfiftance de leur mère : if ufurpa le royaume de Lombardie fur fon beau-pere. On connaît fes bâtards , fa bigamie , fes divorces , fes concubines : on fait qu'il fit aflafïiner des milliers de Saxons , &• on en a fait un laint.

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