SEPTIÈME EMPEREUR
IL s'agit alors de faire un empereur & un roi de France. Louis le béffue laiflait deux enfants <fe quatorze à quinze ans. U n'étak pas alors décidé fi un enfant pouvait être roi. Pluneurs nouveaux feigneurs de France offrent la couronne a Louis de Germanie. Il ne prit que la partie occidentale de la Lorraine qu'avait eu Charles le enauve en partage. Les deux enfants du bègue, Louis & Carloman , font reconnus rois de France , quoiqu'ils ne foient pas reconnus unanimement pour enfants légitimes ; mais Bozon fe fait fecrer roi d'Arles , augmente fon territoire , & demande l'empire. Charles le gros , roi du pays qu'on nommait encore Allemagne , prefle te pape de le couronner empereur. Le pape répond qu'il donnera la couronne impériale à celui qui viendra le fecourir le premier contre les chrétiens & contre les mahométans.
Charles le gros, roi d'Allemagne , Louis , roi de Bavière &
76 Charles III, ou le gros.
de Lorraine , s'unifient avec le roi de France contre ce Bozon j nouveau roi d'Arles , & lui font la guerre. Ils afliégent Vienne en Dauphiné -, mais Charles le gros va de Vienne à Rome.
, Charles eft couronné & facré empereur par le pape Jean VIII r dans l'cglife de St. Pierre , le jour de Noël.
Le pape lui envoie une palme félon l'ufage j mais ce fut la feule que Charles remporta.
Son frère Louis , roi de Bavière , de la Pannonie , de ce qu'on nommait la France orientale & des deux Lorraines , meurt le 10 Janvier de la même année. Il ne laùTait point d'enfants. L'empereur Charles le gros était l'héritier naturel de fes états j mais les Normands fe préfentaient pour les partager. Ces fréquents troubles du nord achevaient de rendre la puuTance impériale très problématique dans Rome , où l'ancienne liberté repouflait toujours des racines. On ne favait qui dominerait dans cette ancienne capitale de l'Europe , fi ce ferait ou un évêque , ou le peuple , ou un empereur étranger.
Les Normands pénètrent jufqu'à Metz ; ils vont brûler Aixla-Chapelle , & détruire tous les ouvrages de Charlemagne. Charles le gros ne fe délivre d'eux qu'en prenant toute l'argenterie des églifes, & en leur donnant quatre mille cent loixante marcs d'argent , avec lefquels ils allèrent préparer des armements nouveaux.
L'empire était devenu fi faible , que fe pape Martin H , fuccefleur de Jean VIII , commence par faire un décret folemnel r
Ear lequel on n'attendra plus les ordres de L'empereur pour l'éîétion des papes. L'empereur fe plaint en vain de ce décret. Il avait ailleurs affez d'affaires.
Un duc Zventilbold , à la tête des païens moraves , dévastait la Germanie. L'empereur s'accommoda avec lui comme avec les Normands. On ne fait pas s'il avait de l'argent à lui donner, mais il le reconnut prince & vaflal de l'empire.
Charles III, ou le gros. 77
Une grande partie de l'Italie eft toujours dé vallée par le duc de Spolette & par les Sarrafins. Ceux-ci pillent la riche abbaye de Mont-Caffin , & enlèvent tous Tes tréfors } mais un duc de Bénévent les avait déjà prévenus.
Charles le gros marche en Italie pour arrêter tous ces défordres. A peine était-il arrivé, que les deux rois de France fes neveux étant morts, il repaffe les Alpes pour leur fuccéder.
Voilà donc Charles le gros qui réunit fur (a téte toutes les couronnes de Charlemagnej mais elle ne fut pas aflez forte pour les porter.
Un bâtard de Lothaire nommé Hugues , abbé de St. Denis , s'était depuis longtems mis en tête d'avoir la Lorraine pour fon partage. Il Te ligue avec un Normand auquel on avait cédé la Frife , & qui époufa fa fceur. Il appelle d'autres Normands.
L'empereur étouffa cette confpiration. Un comte de Saxe nommé Henri , & un archevêque de Cologne , fe chargèrent d*«uTafliner ce Normand , duc de Frife , dans une conférence. On fe faifit de l'abbé Hugues , fous le même prétexte , en Lorraine > & l'ufage de crever les yeux fe renouvella pour lui.
Il eût mieux valu combattre les Normands avec de bonnes armées. Ceux-ci voyant qu'on ne les attaquait que par des trahifons , pénètrent de la Hollande en Flandre : ils paffent la Somme & l'Oife fans réfiftance, prennent & brûlent Pontoife, & arrivent par eau & par terre à Paris. Cette ville aujourd'hui immenîe , n'était ni forte , ni grande , ni peuplée. La tour du grand Châtelet n'était pas encore entièrement élevée quand les Normands parurent. Il falut fe hâter de l'achever avec du bois, de forte que le bas de la tour était de pierre, & le haut de charpente.
Les Parifiens qui s'attendaient alors à l'irruption des barbares r n'abandonnèrent point la ville , comme autrefois. Le Comte de Paris, Odon , ou Eudes , que fa valeur éleva depuis fur le trône de France , mit dans là ville *un ordre qui anima les
73 Charles III, ou le gros.
courages , & qui leur tint lieu, de tours & de remparts. Sigefroi, chef des Normands , preffa le fiege avec une fureur opiniâtre , mais non deitituée d'art. Les Normands fe fervirent du bélier
Eour battre les murs. Ils firent brèche & donnèrent trois afTauts. ,cs Parifiens les foutinrent avec un courage inébranlable. Ils avaient à leur tête le comte Eudes , & leur évêque Goflin , qui fit à la fois les fonctions de prêtre & de guerrier dans cette petite ville : il bénuTait le peuple & combattait avec lui ; il mourut de fes fatigues au milieu du fiege : le véritable martyr eit celui qui meurt pour fa patrie.
Les Normands tinrent la petite ville de Paris bloquée un an & demi , après quoi ils allèrent piller la Bourgogne oc les frontières de l'Allemagne , tandis que Charles le gros affemblait des diètes.
II ne manquait à Charles le gros que d'être malheureux dans fa maifon : méprifé dans l'empire , il pafla pour l'être de fa femme l'impératrice Richarde. Elle fut acculée d'infidélité. Il la répudia quoiau'elle offrir de fe juftifier par le jugement de Dieu. Il l'envoya dans l'abbaye d'Andelau qu'elle avait fondée en Alface.
On fît enfuite adopter à Charles pour fon fils ( ce qui était alors abfolument hors d'ufage ) le fus de Bozon , ce roi d'Arles fon ennemi. On dit qu'alors fon cerveau était affaibli. II l'était (ans doute , puifque pofTédant autant d'états que Charlemagne, il fe mit au point de tout perdre fans réfiftance. Il eft détrôné dans une diète auprès de Mayence.
La dépofition de Charles le gras eft un fpectacle qui mérite une grande attention. Fut-il dépofé par ceux qui l'avaient élu ? Quelques feigneurs Thuringiens, Saxons , Bavarois , pouvaientils dans un village appelle Tribur , difpofer de l'empire Romain & du royaume de France r" Non : mais ils pouvaient renoncer à reconnaître un chef indigne de l'être. Ils abandonnent donc le petit-fîls de Charlemagne pour un bâtard de Carlo man , fils de Louis le germanique : ils déclarent ce bâtard nommé Arnould,
Chaules III, ou le gros.
roi de Germanie. Charles le gros meurt fans fecours , auprès de Conftance , le 8 Janvier 888.
Le fort de l'Italie , de la France & de tant d'états , était alors incertain.
Le droit de la fucceflion était partout très peu reconnu. Charles le gros lui-même avait été couronné roi de France au préjudice d'un fils pofthume de Louis le bègue. Et au mépris des droits de ce même enfant, les feigneurs Français élifent pour roi Eudes , comte de Paris.
Un Rodolphe , fils d'un autre comte de Paris, fe fait roi de la Bourgogne transjurane.
Ce fiïs de Bozon, roi d'Arles, adopté par Charles le gros, devient roi d'Arles par les intrigues de fa mère.
L'empire n'était plus qu'un fantôme , mais on ne voulait pas moins tenir ce fantôme , que le nom de Charlemagne rendait encor vénérable. Ce prétendu empire qui s'appellait Romain , devait être donné à Rome. Un Gui , duc de Spolette , un Béreneer , duc de Frioul , fe difputaient le nom & le rang des Céiars. Gui de Spolette fe fait couronner à Rome. Bérenger prend le vain titre de roi d'Italie ; & par une fingularité digne de la confufion de ces tems-là , il vient à Lan grès fe faire couronner roi ditalie en Champagne.
Ceft dans ces troubles que tous les feigneurs fe cantonnent -, que chacun fe fortifie dans fon château ; que la plupart des villes font fans police j que des troupes de brigands courent d'un bout de l'Europe à 1 autre , & que la chevalerie s'établit pour réprimer ces brigands & pour défendre les dames, ou pour les enlever. *:
Plusieurs évêques de France , & furtout l'archevêque de Rheims , offrent le royaume de France au bâtard Arnould r parce qu'il defcendait'de Charlemagne, & qu'ils haïflaient Eudes, qui n'était du fang de Charlemagne que par les femmes.
Le roi de France Eudes va trouver Arnould à Vorms, lui cède une partie de la Lorraine, dont Arnould était déjà en pofr fèuion , lui promet de le reconnaître empereur , & lui remet dans les mains le fceptre & la de France , qu'il avais
Èo .Charles III,. »ou le gros.
apportés avec lui. Amould les lui rend & le reconnaît roi de France. Cette foumiflion prouve que les. rois fe regardaient encor comme vallaux de l'empire Romain. Elle prouve encor plus combien Eudes craignait le parti qu'Arnould avait en France.
Le règne d'Arnould en Germanie eft marqué par des événements finiitres. Des reftes de Saxons mêlés aux Slaves nommés Abodrites , cantonnés vers la mer Baltique entre l'Elbe & l'Oder , ravagent le nord de la Germanie j les Bohèmes , les Moraves, cPautres Slaves défolent le midi & battent les troupes d'Arnould : les Huns font des incurfions , les Normands recommencent leurs ravages : tant d'invafions n'établit ient pourtant aucune conquête. Ce font des dévaitations paflaeères , mais qui lauTent la Germanie dans un état très pauvre & trèV malheureux.
A la fin il défait en perfonne les Normands auprès de Louvain i & l'Allemagne reipire.
La décadence de l'empire de Charlemagne enhardit le faible empire d'Orient. Un patrice de Conftantinople reprend le duché de Bénévent avec quelques troupes , & menace Rome. Mais comme les Grecs ont à fe défendre des Sarrafins , le vainqueur de Bénévent ne peut aller jufqu'à l'ancienne capitale de Pempire.
On voit combien Eudes, roi de France, avait eu raifon de mettre fa couronne aux pieds d'Arnould. Il avait befoin de ménager tout le monde. Les feigneurs & les évêoues de France rendent la couronne à Charles le (impie , ce fils pofthume de Louis le bègue , qu'on fit alors revenir d'Angleterre où il était réfugié.
Comme dans ces divifions le roi Eudes avait imploré la protection d'Arnould , Charles le fimple vient l'implorer à fon tour à la diète de Vorms. Arnould ne fait rien pour lui ; il le laifle diiputer le royaume de France , & marche en Italie, pour y
duputer
Louis III, ; o u l e gros. 8i
difouter le nom d'empereur à Gui de Spolerte , ta Lombardie à Bérenger , & Rome au pape.
II affiege Pavie où était cet empereur de Spolette , qui fuit. U s'afîure de la Lombardie. Bérenger fe cache i mais ou voit dès-lors combien il eft difficile aux empereurs de fe rendre maîtres de Rome. Arnould , au lieu de marcher vers Rome , va tenir un concile auprès de Mayence.
Arnould , après fon concile tenu pour s'attacher les évêques-, tient une diète à Vorms pour avoir de nouvelles troupes & de l'argent , & pour faire couronner fon fils Zventilbold, roi de. Lorraine.
Alors il retourne vers Rome. Les Romains ne voulaient plus •d'empereur : mais ils ne (avaient pas fe défendre. Arnould attaque la partie de la ville appellée Léonine , du nom du célèbre pontife Léon IV , qui l'avait fait entourer de murailles. Il la force. Le refte de la ville au-delà du 1 Tibre fe rend; & le pape £ drmofe facre Arnould empereur dans l'églife; de St. Pierre^ Les ienateurs ( car il y avait éncor un fénat) lui font le lendemain ferment de fidélité dans l'églife ; de St, PauL Ceftl'am cien ferment équivoque , Je jure <jue je\ ferai fictèle à L'empereur , fauf ma fidélité pour U pape,