TRENTIÈME EMPEREUR
A Lbert d'Autriche commence par remettre fon droit aux électeurs afin de le mieux aflurer. Il fe fait élire une féconde fois à Francfort , puis couronner à Aix-la-Chapelle par l'archevêque de Cologne.
Le pape Boniface VIII ne veut pas le reconnaître. Ce pape avoit alors de violents démêlés avec le roi de France Philippe le bel
L'empereur Albert s'unit incontinent avec Philippe , & marie fon fils ainé Rodolphe à Blanche , fœur du roi. Les articles de ce mariage font remarauables. Il s'engage de donner à fon fils d'Autriche , la Stirie , la Carniole , PAlface , Fribourg en Brifgau , & afTigne pour douaire à fa belle-fille l'Alface & Fribourg, s'en remettant pour la dot de Blanche à la volonté du roi de France.
Albert fait part de ce mariage au pape , qui pour toute réponfe dit , que l'empereur n'eS qu'un ufurpateur , & qu'il n'y a d'autre Céfar que le fouverain pontife des chrétiens.
Lesmaifons de France & d'Autriche femblaient alors étroitement unies par ce mariage , par leur haine commune contre Bonitace VIII, par la néceffité où elles étaient de le détendre contre leurs vaitaux. Car dans le même tems la Hollande & la Zélande, vafTales de l'empire, faifaient la guerre à Albert ; & les Flamands , vaûaux de fa France , la taiiàient au roi Philippe k beL
Albert I
Boniface VIII , plus fier encor que Grégoire VII, & plus impétueux, prend ce tems pour braver à la fois l'empereur & le roi de France. D'un côté il excite contre Philippe le bel Ton frère Charles de Valois ; de l'autre il fouleve des Princes de l' Allemagne contre Albert.
Nul pape ne pouffa plus loin la manie de donner des royaumes. Il fait venir en Italie ce Charles de Valois , & le nomme vicaire de l'empire en Tofcanc. Il marie ce prince à la fille de Baudouin Il , empereur de Conftantinople , dépoffédé ; & déclare hardunent Charles de Valois empereur des Grecs. Rien n'eft plus grand que ces entreprifes quand elles font bien conduites & hcureufes. Rien de plus peut quand elles font fans effet. Ce pape , en moins de trois ans , donna les empires d'Orient & d'Occident , & mit en interdit le royaume de France.
Les circonitances où fe trouvait l'Allemagne , le mirent fur le point de réuflir contre Albert d'Autriche.
Il écrit aux archevêques de Mayence , de Trêves & de Cologne i Nous ordonnons qu'Albert comparai jjfe devant nous dans fix mois , pour fe jujîifier , s'il peut, du crime de lè^e-majejlé commis contre la perfonne de fon fouverain Adolphe. Mous défendons qu'on le r£Connaijfe pour roi des Romains , &c.
Ces trois archevêques qui n'aimaient pas Albert , conviennent avec le comte palatin du Rhin , de procéder contre lui, comme ils avaient procédé contre fon prédeceffeur ; & ce qui montre bien qu'on a toujours deux poids & deux mefures , c'eft qu'ils lui font un crime d'avoir vaincu & tué , en combattant , ce même Adolphe qu'Us avaient dépofé , & contre lequel il avait été armé par eux-mêmes.
Le comte palatin fait en effet des informations contre l'empereur Albert. On fait que les comtes palatins étaient originairement juges dans le palais , & juges des caufes civiles entre le prince & les fujets , comme cela le pratique dans tous les pays fous des noms différents.
Les palatins fe croyaient en droit de juger criminellement l'empereur même. C'eft fur cette prétention qu'on verra un palatin , au ban de Croatie , condamner une reine.
Albert ayant pour lui les autres princes de l'empire , répond aux procédures par la guerre.
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Bientôt Ces juges lui demandent grâce , & l'électeur palatin paie par une grofle fomme d'argent fes procédures.
La Pologne , après beaucoup de troubles , élit pour fon roi Venceflas roi de Bohême. Venceilas met quelque ordre dans un pays où il n'y en avoit jamais eu. C'eft lui qui inftitua le fénat. Ce Venceflas donne fon fils pour roi aux Hongrais , qui le demandaient lui-même.
Boniface VIII ne manque pas de prétendre que c'eft un attentat contre lui , & qu'il n'appartient qu'à lui feul de donner un roi à la Hongrie. Il nomme à ce royaume Carobert descendant de Charles d'Anjou. Il Semblerait que l'empereur n'eût pas dû accoutumer le pape à donner des royaumes } cependant c'eft ce qui le racommoda avec lui. Il craignait plus la puiflance de Venceflas que celle du pape. Il protège donc Carobert, & défoie la Bohême avec une armée. Les auteurs difent que cette armée fut empoifonnée par les Bohémiens gui infectèrent les eaux voifines du camp i cela eft allez difficile à croire.
Ce qui achevé de mettre l'empereur dans les intérêts de Boniface VIII , c'eft la fanglante querelle de ce pape avec Philippe le bel. Boniface très maltraité par ce monarque , & qui méritait de l'être , reconnaît enfin cet Albert à qui il avait voulu faire le procès , pour roi légitime des Romains , & lui promet la couronne impériale , pourvu qu'il déclare la guerre au roi de France.
Albert paie la complaifance du pape par une complaifance bien plus grande. Il reconnaît que l'empire a été transféré des Grecs aux Allemands par le St. Siège ; que les électeurs tiennent leur droit du pape 9 & que les empereurs & les rois reçoivent de lui le droit du glaive. C'eft contre une telle déclaration que le comte palatin aurait dû faire des procédures.
Ce n'était pas la peine de flatter ainfi Boniface VIE qui mourut le 12 Octobre , échappé à peine de la prifon où le roi de France l'avait retenu aux portes même de Rome.
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Cependant le roi de France confifque la Flandre fur le comte Gui Dampierre , & demeure , après une fanglante ba- • taille , maître de Lille , de Douai , d'Orchies , de Béthune , & d'un très grand pays, fans que l'empereur s'en mette en peine.
11 ne fonge pas davantage à l'Italie, toujours partagée entre les Guelfes & les Gibelins.
Ladiflas , ce fils du refpeéteble Venceflas roi de Bohême & de la Pologne , eft chaflé de la Hongrie. Son pere en meurt , à ce qu'on prétend , de chagrin , fi les rois peuvent mourir de cette maladie.
Le duc de Bavière Othon fe fait élire roi de Hongrie , & fe fait renvoyer dès la même année. Ladiflas retourné en Bohême , y eft aflafliné. Ainfî voilà trois royaumes électifs à donner à la fois, la Hongrie , la Bohême & la Pologne.
L'empereur Albert fait couronner fon fils Rodolphe en Bohême à main armée. Carobert fe propofe toujours pour la Hongrie ; ck un feigneur Polonais nommé Uiadiflas Lodicus efl élu , ou plutôt rétabli en Pologne ; mais l'empereur n'y a aucune part.
Voici une injufHce qui ne paraît pas d'un prince habile. L'empereur Adolphe de NafTau avait perdu la couronne & la vie pour s'être attiré la haine des Allemands , & cette haine fut principalement fondée fur ce qu'il voulut dépouiller à prix d'argent les héritiers légitimes de la Mifnie & de la Thuringe.
Philippe de NafTau , frère de cet empereur , réclama ces
Î>ays fi injuftement achetés. Albert fe déclare pour eux dans efperance d'en obtenir fa part. Les princes de Thuringe fe défendent. Ils font mis fans formalités au ban de l'empire. Cette profcription leur donne des partifans & une armée. Ils taillent en pièce l'armée de l'empereur , qui eft trop heureux de les biffer paifibles dans leurs états. On voit toujours en général dans les Allemands un grand fonds d'attachement pour leurs droits j & c'eft ce qui a fait fubfîfter fi longtems ce v gouvernement
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gouvernement mixte ; édifice fouvent prêt à écrouler , & cependant toujours ferme.
Le pape Clément V envoie un légat en Hongrie , qui donne la couronne à Carobert au nom du St. Siège. Autrefois les empereurs donnaient ce royaume : alors les papes en di£ pofaient ainfi crue de celui de Naples. Les Hongrois aimaient mieux être va/Taux des papes défarmés , que des empereurs qui pouvaient les .affervir. Il valait mieux n'être vaflal de perfonne.
Origine de la liberté des Suisses
La SuûTe relevait de l'Empire, & une partie de ce pays était domaine de la maifon d'Autriche, comme Fribourg, Lucerne, Zug, Glaris. Ces petites villes, quoiaue fuj êtres, avaient de grands privilèges, & étaient au rang des villes mixtes de l'empire ; d'autres étaient impériales , & fe gouvernaient par leurs citoyens , comme Zurich , Bâle , & Scnaffoufe. Les cantons d'Uri , de Schvitz , & d'Undervald étaient fous le patronage de la maifon d'Autriche , mais non fous fa domination.
L'empereur Albert voulut être defpotique dans tout le pays. Les gouverneurs & les commiflàires qu'il y envoya , y exercèrent une tyrannie qui caufa d'abord beaucoup de malheurs , & qui enfuite produmt le bonheur de la liberté.
Les fondateurs de cette liberté fe nomment Melchtad , Stauffacher & Vcdtherfurfi, La difficulté de prononcer des noms il refpe&ables , nuit à leur célébrité. Ces trois payfans , hommes de fens & de réfolution , furent les premiers conjurés. Chacun d'eux en attira trois autres. Ces neuf gagnèrent les cantons d'Uri, Schvitz & Undervald.
Tous les hiftoriens prétendent que tandis que la confpiration fe tramait, un gouverneur d'Uri nommé Griller, s'avifa d'un genre de tyrannie ridicule & horrible. Il fit mettre , dit-on , un de fes bonnets au haut d'une perche dans la place , & ordonna qu'on faluât le bonnet fous peine de la vie. Un des conjurés nommé Guillaume Tell , ne falua point le bonnet. Annales de F Empire, F f
xi6 Albert I d'Autriche.
Le gouverneur le condamna à être pendu , & ne lui donna fa grâce qu'à condition que le coupable , qui paffait pour archer adroit , abattrait d'un coup de flèche une pomme placée fur la tête de fon fils. Le père tremblant tira , & fut affez heureux pour abattre la pomme. Griller appercevant une féconde flèche fous l'habit de Tell> demanda ce qu'il en prétendait faire. Elle t'était dejlinée , dit le fuifle , (i j avais bleffé mon fils.
Avouons que toutes ces hifloires de pommes (ont bien fufpeétes : celle-ci l'eft d'autant plus qu'elle femble tirée d'une ancienne fable danoife. Mais enfin on tient -pour confiant que Tell ayant été mis aux fers, tua enfuite le gouverneur d'une flèche : que ce fut le fignal des conjurés : que les peuples fe fàifirent des forterefTes , & démolirent ces inltruments ae leur efclavage. Voyez YEJfai fur l'hifloire générait des mœurs & de l'efprit des nations.
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Albert prêt de commettre (es forces contre ce courage que donne l'enthoufiaûne d'une liberté naiflante, perd la vie d'une manière funefte. Son propre neveu Jean, quon a appellé malà-propos duc de Suabe , qui ne pouvait obtenir de lui la jouiflançe de fon patrimoine , confpira fa mort avec quelques complices. Il lui porta lui-même le dernier coup en fe promenant avec lui auprès de Rheinsfeld , fur le bord de la rivière de Rufs, dans le voifinage de la Suifle. Peu de fouverains ont
Î>éri d'une mort plus tragique, & nul n'a été moins regretté* l eft très vraifemblable que le don de l'Autriche & de la Stirie, de la Carniole , fait par l'empereur Rodolphe de Habsbourg à fes deux enfants , fut la caufê de cet aflaflinat. Jean fils du prince Rodolphe, ayant en vain demandé à fon oncle Albert fa part qu'il retenait , voulut s'en mettre en pofleflioa. par un crime.
Henri VIL