‹ Collection complette des œuvres de VoltaireChapitre 57 sur 89 · HENRI VII · texte numérisé non relu

HENRI VII

de la mai/on de Luxembourg , T R E N T E-U NIÉME EMPEREUR.

A Près TalTaffinat d'Albert , le trône demeure vacant fept mois. On compte parmi les prétendants à ce trône , le roi de France Philippe le bel : mais il n'y a aucun monument de l'hifroire de France qui en fafle la moindre mention.

Charles de Valois , frère de ce monarque , Ce met fur les rangsl C'était un prince qui allait partout chercher des royaumes. Il avait reçu la couronne d'Aragon des mains *du pape Martin IV , & lui avait prêté l'hommage & le ferment de fidélité , que les papes exigeaient des rois d'Aragon : mais il n'avait plus qu'un vain titre, fioniface VIII lui avait promis de le faire roi des Romains , mais il n'avait pu tenir fa parole.

Bertrand de Got , Gafcon , archevêque de Bordeaux, élevé au pontificat de Rome, par la protection de Philippe le bel, promet cette fois la couronne impériale à ce prince. Les papes y pouvaient beaucoup alors, malgré toute leur faiblefle, parce que leur refus de reconnaître le roi des Romains élu en Allemagne , était fouvent un prétexte de factions & de guerres civiles.

Ce pape Clément V fait tout le contraire de qu'il avait promis. Il fait preffer fous main les électeurs de nommer Henri comte de Luxembourg. 0

Ce prince eft le premier qui eft nommé par fix électeurs feulement , tous fix grands officiers de lancouronne : les archevêques de Mayence, Trêves & Cologne , chanceliers : le comte palatin de la maifon de Bavière d'aujourd'hui , grand - maître de la maifon r le duc de Saxe de la maifon d'Alcanie, grandécuyer : le marquis de Brandebourg , de la même maifon d'Afcanie, grand-chambellan.

Ffi.

**$ Henri VIL

Le rot de Bohême , grand-échanfon, n'y affilia pas, & per* fonne même ne le repréfenta. Le royaume de Bohême était alors vacant , les Bohémiens ne voulant pas reconnaître le duc de Carin:hie , qu'ils avaient élu, mais auquel ils faifaient la guerre comme à un tyran.

Ce fut le comte palatin qui nomma au nom de lîx électeurs , Henri comte de Luxembourg , roi des Romains , futur empereur y proteSeur de l'églife romaine & universelle, & défenfeur des veuves & des orphelins.

Henri VII commence par venger Paflaflinat de l'empereur Albert. Il met l'aflamn Jean, prétendu duc de Suabe, au ban de l'empire. Frédéric & Léopold d'Autriche , les coufins , de£cendants comme lui de Rodolphe de Habsbourg, exécutent la fenten.ee , & reçoivent l'inveftiture de fes domaines. *

Un des.aflaiîms, nommé Rodolphe de Vath , feigneur confidérable , eil pris -, & c'elt par lui que commence l'ufage d* fiipplice de la roue. Pour Jean , après avoir erré longtems , il obtint l'abfolution du pape, & le fit moine.

L'empereur donne à ion fils de Luxembourg le titre de duc , fens ériger le Luxembourg en duché. Il y avait des ducs à brevet , comme on en voit aujourd'hui en France; mais c'étaient des princes. On a déjà vu que les empereurs faifaient des rois à brevet.

L'empereur fonge à établir fa maifon , & fait élire fon fils Jean de Luxembourg , roi de Bohême. Il falut la conquérir fur le duc de Carintnie ; & cela ne fut pas difficile , puifque le duc de Carinthie avait contre lui la nation.

Tous les Juifs font challes d'Allemagne , & une grande partie eft dépouillée de fes biens. Ce peuple confacré à Pufure' depuis qu'il eit connu , ayant toujours exercé ce métier à Ba- Liione, à Alexandrie *à Rome, & dans toute l'Europe, s'était rendu partout également néceflàire & exécrable. Il n'y avait guère de villes où l'on n'aceufat les Juifs d'immoler un enfant k vendredi faint , & de poignarder une hoirie. On fait encore dans plufieurs villes des proceffions en mémoire des hoiries qu'Us ont poignasdées , & qui ont jeté du fang. Ces accu«*

Henri V I.L 219

ferions ridicules fefvaient à les dépouiller de leurs richeffes.

L'ordre des templiers eft traité plus, cruellement que les Juifs. C'eft un des événements les plus incompréhenfibles. Des chevaliers qui faifaient vœu de combattre pour Jesus-Christ, font accufés de le renier , d'adorer une tête de cuivre , & de n'avoir pour cérémonies fecrettes de leur réception dans l'ordre, que les plus horribles débauches. Ils font condamnés au feu en France , en conféqucnce d'une bulle du pape Clément V , & de leurs grands biens. Le grand-maître de l'ordre , Molai Gui, frère du dauphin d'Auvergne, & foixante & quatorze chevaliers, jurèrent en vain que l'ordre était innocent. Philippe le bel irrité contr'eux , les fit trouver coupages. Le pape dévoué au roi de France les condamna. 11 y en eut cinquante -neuf de brûlés à Paris. On les pourfuivit partout. Le pape abolit l'ordre • deux ans après j mais en Allemagne on ne fit rien contre eux ; peut-être parce qu'on les perfécutait trop en France. Il y a grande apparence que les débauches de quelques jeunes chevaliers avaient donné occafion de calomnier l'ordre entier. Cette faint Barthelemi de tant de chevaliers armés pour la défenfe du chriftianifme , jugés en France, & condamnés par un pape & par des cardinaux , eft la plus abominable cruauté qui ait été jamais exercée au nom de la juftice. On ne trouve rien de pareil chez les peuples les plus fauvages. Ils tuent dans la *colere. Mais les juges très incompétents des templiers , les livrèrent gravement aux plus affreux fupplices , fans paffion comme fans raifon. *

Henri VII veut rétablir l'empire en Italie. Aucun empereur viy avait été depuis Frédéric H.

Diète à Francfort pour établir Jean de Luxembourg , roi de Bohême , vicaire de l'empire , & pour fournir au voyage de l'empereur. Ce voyage s'appelle , comme on fait , L'expédition romaine. Chaque état de l'empire fe cotife pour fournir des foldats , des cavaliers, ou.de l'argent.

Les commilTaires de Fempereur qui le précèdent font à Laufanne , le 1 1 Octobre , le ferment accoutumé aux commiffaires

iyo Henri VII.

du pape. Serment regardé toujours par les papes comme un acte d'obéuTance & un hommage , & par les empereurs comme une promené de protection } mais les paroles en étaient favorables aux prétentions des papes.

iju.

Les fafHons des Guelfes & des Gibelins partageaient toujours • l'Italie. Mais ces factions n'avaient plus le même objet qu'autrefois ; elles ne combattaient plus l'une pour l'empereur , 1 autre pour le pape. Ce n'était plus qu'un mot de ralliement, auquel il n'y avait guère d'idée fixe attachée. Ceft de quoi nous avons vu un exemple en Angleterre dans les factions de Wïhgs & de Toris.

Le pape Clément V fuyait Rome , où il n'avait aucun pouvoir. Il établirait fa couf à Lyon avec fa maîtrefle, la comtefle de Périgord , & amafiàit ce qu'il pouvait de tréfors.

Rome était dans l'anarchie d'un gouvernement populaire. Les Colona , les Urfini , les barons Komains partageaient la . ville , & c'elt la caule de ce long féj our des papes au bord du Rhône -, de forte que Rome paraiflàit également perdue pour les papes & pour les empereurs.

La Sicile était reliée à la maifon d'Aragon. Carobert roi dfe Hongrie dùputait le royaume de Naples à Robert fon oncle, fils de Charles II, de la maifon d'Anjou.

La maifon d'Efte s'était établie à Ferrare. Les Vénitiens voulaient s'emparer de ce pays.

L'ancienne ligue des villes d'Italie était bien loin de fubiifrfr. Elle n'avait été faite que contre les empereurs. Mais depuis qu'ils ne venaient plus en Italie , ces villes ne penfaient qu'à s agrandir aux dépens les unes des autres.

Les Florentins & les Génois faifaient la guerre à la république de Pife. Chaque ville d'ailleurs était partagée en factions $ Florence entre les noirs & les blancs, Milan entre les Vifconti & les Turiani.

Ce fut au milieu de ces troubles que Henri VII parait enfin en Italie. Il fe fait couronner roi de Lombardie à Milan. Les Guelfes cachent cette ancienne couronne de fer des rois Lombards , comme fi c'était à un petit cercle de fer que fût at-,

Henri VIL

taché le droit de régner. L'empereur fait faire une nouvelle couronne.

Les Turiani , le propre chancelier de l'empereur , coiupirent contre fa vie dans Milan. Il condamne fon chancelier au feu. La plupart des villes de Lombardie, Crème, Crémone, Lodi, Breuria lui refufent robéiftance. Il les foumet par force , & il y a beaucoup de fang répandu.

Il marche à Rome. Robert , roi de Naples , de concert avec le pape , lui ferme les portes , en faifant marcher vers Rome Jean , prince de Morée fon frère , avec des gendarmes & de l'infanterie. ,

Pluûeurs villes , comme Florence , Bologne , Lucques , Ce joignent fecrettement à Robert. Cependant le pape écrit de Lyon à l'empereur , qu'il ne fouhaite rien tant que fon gouvernement j le roi de Naples l'affure des mêmes fenriments , & lui protefte que le prince de Morée n'eft à Rome que pour y mettre l'ordre.

Henri VII fe préfente à la porte de la ville Léonine , qui renferme Téglife de St. Pierre, mais il faut.cra'il l'affiége pour y entrer. Il eft battu au lieu d'être couronne. Il négocié avec l'autre partie de la ville , & demande qu'on le couronne dans l'églife de St. Jean de Latran. Les cardinaux s'y oppofent , & diient que cela ne fe peut fans la permiflion du pape.

Le peuple de ce quartier prend le parti de l'empereur. Il eft couronné en tumulte par quelques cardinaux. Alors il fait examiner par des jurifconfulres la queftion , Ji le pape peut ordonner quelque chofe à l'empereur , & Ji te royaume de Naples relevé de l'empire, ou du St. Siège. Ses jurifconfultes ne manquent pas de décider «n fa faveur , oc le pape a grand foin de faire décider le contraire par les fiera.

, comme on a vu , la deftinée des empereurs de manquer de forces pour dominer dans Rome. Henri VII eft obligé 'en fortir. Il va aftiéger inutilement Florence , & cité non moins inutilement Robert , roi de Naples , à comparaître devant lui U met non moins vainement ce roi au ban de l'en*.

pire , comme coupable de lèze-majefté , & le bannit à perpétuité fous peine de perdre la tête. L'arrêt eft du 25 AvriL

Il rend des arrêts à-peu-près femblables contre Florence & Lucques , & permet par ces arrêts d'aflaffiner les habitants j Venceflas en démence n'aurait pas donné de tels refcrits.

11 fait lever des troupes en Allemagne par fon frère, archevêque de Trêves. Il obtient des Génois & des Pifans cinquante galères. On confpire dans Naples en fa faveur. Il penfe conquérir Naples & enfuite Rome ; mais prêt à partir , il meurt auprès de la ville de Sienne. L'arrêt contre les Florentins était une invitation à l'empoifonner. Un dominicain nommé Politien de Montepulciano , qui le communiait, mêla, dit-on, du poifon dans le vin confacré. Il eft difficile de prouver de tels crimes. Mais les dominicains n'obtinrent du fils de Henri VII , Jean , roi de Bohême , des lettres qui les déclarent innocents, que trente ans après la mort de l'empereur. Il eût mieux valu avoir ces lettres dans le tems même qu'on commençait à les accufer de cet empoifonnement facrilege.

Interrègne de quatorze mois.*

Dans les dernières années de la vie de Henri VII , l'ordre teutorjique s'agrandùTait , & faifait des conquêtes fur les idolâtres & fur les chrétiens des bords de la mer Baltique. Ils fe rendirent même maîtres de Dantzick , qu'ils cédèrent après. Ils achetèrent la contrée de Pruflè nommée Pomérélie , d'un margrave de Brandebourg qui la pofledait.

Pendant que les chevaliers teutons devenaient des conquérants , les templiers furent détruits en Allemagne , comme ailleurs j & quoiqu'ils fe foutinflent encor quelques années vers le Rhin, leur ordre fut enfin entièrement aboli.

Le pape Clément V condamne la mémoire de Henri VII , déclare que le ferment que cet empereur avait fait à fon couronnement dans Rome , était un ferment de fidélité, <& par conféauent d'un vaflal qui rend hommage.

Il cafte la femence de Henri VU portée contre le roi de

Naples ,

Ikterrec n~e. 133

Naples , attendu , dit-il avec raifon , que le roi Robert efl notre vajfal.

Mais le pape ajoute à cette raifon des claufes bien étonnantes. Nous avons , dit-il , la fupériorité fur l'empire, & nous fuccédons à F empereur pendant la vacance , par le plein pouvoir que Jesus-Christ nous a donné. Il faut avouer que Jlsus- Christ , comme homme , ne fe doutait pas qu'un prêtre qui fe difait dans Rome fuccefleur de Simon , rut un jour de droit divin empereur pendant la vacance.

En vertu de cette prétention , le pape établit le roi de Naples Robert , vicaire de l'empire en Italie. Ainfi les papes , qui ne craignent rien tant qu'un empereur , aident eux-mêmes à per-

{>étuer cette dignité , en reconnaiffant qu'il faut un vicaire dans 'interrègne. Mais ils nomment ce vicaire pour fe faire un droit de nommer un empereur.

Les électeurs en Allemagne font longtems divifés. Il était déjà établi dans l'opinion des hommes que le droit de fuffrage n'appartenait qu'aux grands officiers de la maifon , c'eft-à-dire , aux trois chanceliers eccléfîaftiques , & aux quatre princes féculiers. Ces officiers avaient longtems eu la première influence. Ils déclaraient la nomination faite par la pluralité des fuffrages : peuà-peu ils attirèrent à eux feuls le droit d'élire.

Cela eft fi vrai que le duc de Carinthic Henri, qui prenait le titre de roi de Bohême , difputait en cette feule qualité le droit d'éleÉteur à Jean de Luxembourg, fils de Henri VII, qui en effet était roi de Bohême.

Les ducs de Saxe , Jean & Rodolphe , qui avaient chacun, une partie de la Saxe , prétendaient partager le droit d'élire , & être tous deux électeurs, parce qu'ils fe difaient tous deux grands maréchaux.

Le duc de Bavière Louis, le même qui fut empereur, chef de la branche bavaroife, voulait partager avec fon frère ainé Rodolphe , comte palatin , le droit de fuffrage.

Il y eut donc dix électeurs qui rcprcfcntaient fept officiers , fept charges principales de l'empire. De ces dix électeurs , cinq nomment Louis, duc de Bavière , qui ajoutant fon fuffrage , cft ain.fi élu par fix voix. .

Les quatre autres choifuTent Frédéric , duc d'Autriche , fils Annales de l'Empire, G g

de l'empereur Albert } & ce duc d'Autriche ne compta point fa propre voix ; ce qui prouve évidemment que l'Autriche n'avait point droit de fuflrage , ne fourmflant point de grand officier.

LOUIS V, ou LOUIS DE BAVIÈRE,

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