‹ Collection complette des œuvres de VoltaireChapitre 60 sur 89 · T R E N T E-T R O I S I É M E EMPEREUR · texte numérisé non relu

T R E N T E-T R O I S I É M E EMPEREUR

C Harles de Luxembourg , roi de Bohême , va d'abord de ville en ville fe faire reconnaître empereur. Louis , margrave de Brandebourg , lui difpute la couronne.

L'ancien archevêque de Mayence l'excommunie ; le comte palatin Rupert , le duc de Saxe s'aflemblent , & ne veulent ni l'un ni l'autre des prétendants. Ils caflent l'éle&ion de Charles de Bohême , & nomment Edouard III roi d'Angleterre , qui n'y fongeait pas.

L'empire n'était donc alors qu'un titre onéreux , puifque l'ambitieux Edouard III n'en voulut point. Il fe garda bien d'interrompre fes conquêtes en France pour courir après un fantôme.

Au refus d'Edouard , les électeurs s'adrefTent au marquis de Mifnie , gendre du feu empereur. Il refufe encor. Mutius dit qu'il aima mieux dix mille marcs d'argent de la main de Charles IV , que la couronne impériale. C'était mettre l'empire à bien bas prix } mais il eft fort douteux que Charles IV eût dix mille marcs à donner, lui qui dans le même tems fut arrête à Vorms par fon boucher , oc qui ne put le fatisfaire qu'en empruntant de l'argent de l'évêque.

Les électeurs refufés de tous côtés , offrent enfin cet empire, dont perfonne ne veut, à Gunther de Schvartzbourg , noble Thuringien. Celui-ci qui était guerrier , & qui avait peu de chofe à perdre , accepta l'offre pour la foutenir à la pointe de l'épée.

Charles IV.

Les quatre électeurs élifent Gunther de Schvartzbourg auprès de Francfort. Les doubles élections trop fréquentes avaient introduit à Francfort une coutume finguliere. Celui des compétiteurs qui fe préfentait le premier devant Francfort , attendait fix femaines & trois jours j au bout defquels il était reçu , & reconnu , fi fon concurrent ne venait pas. Gunther attendit le tems prefcrit, & fit enfin fon entrée : on efpérait beaucoup de lui. On prétend que fon rival le fit empoifonner. Le poifon de ces tems là en Allemagne , était la table.

H faut avouer qu'il y a un peu loin de cet empire germanique à l'empire d'Augufte, de Trajan, de Marc-Aurele. Quel Allemand même fe foucie de favoir aujourd'hui s'il y a eu un Gunther ? Ce Gunther tombe en apoplexie } & devenu incapable du trône , il le vend pour une fomme d'argent , que Charles ne lui paie point. La fomme était , dit-on , de vingt-deux mille marcs. U meurt au bout de trois mois à Francfort.

A l'égard de Louis de Bavière, margrave de Brandebourg , il cède fes droits pour rien , n'étant pas aflez fort pour les vendre à Charles vainqueur fans combat de quatre concurrents , qui fe fait couronner une féconde fois à Aix-la-Chapelle par l'archevêque de Cologne, pour mettre fes droits hors de compromis.

Le marquis de Juliers à la cérémonie du couronnement , difpute le droit de porter le fceptre au marquis de Brandebourg. Des ancêtres du marquis de Juliers avaient fait cette fonction. Mais ce prince n'était pas alors au rang des électeurs , ni par conféquent dans celui des grands officiers. Le margrave de Brandebourg eft confervé dans fon droit.

, Dans ce tems la régnait en Europe le fléau d'une horrible pefte, qui emporta prefque partout la cinquième partie des nommes , & qui eft la plus mémorable depuis celle qui défola la terre du tems d'Hippocrate. Les peuples en Allemagne aufli furieux qu'ignorants , accufent les Juifs d'avoir empoilbnné les

Charles IV. 155

fontaines. On égorge & on brûle les Juifs prefque dans toutes les villes.

Ce qui eft rare, c'eft que Charles IV protégea les Juifs qui lui donnaient de l'argent, contre l'évêque j & les bourgeois de Strasbourg contre l'abbé prince de Mourbac & d'autres feigneurs de he£ U fut prêt de leur faire la guerre en faveur des Juifs.

Sefte de flagellants renouvellée en Suabe. Ce font des milliers d'hommes qui courent toute l'Allemagne en fe fouettant avec des cordes armées de fer pour chafler la pefte. Les anciens Romains en pareils cas avaient inftitué des comédies. Ce remède eft plus doux.

Un impofteur parait en Brandebourg , oui fe dit l'ancien Valdemar revenu enfin de la Terre-fainte , oc qui prétend rentrer dans fon état donné injuftement pendant fon abfence par Louis de Bavière à fon fils Louis.

Le duc de Meckelbourg foutient Pimpofteur. L'empereur Charles IV le favorife. On en vient à une petite guerre ; le faux Valdemar eft abandonné , & éclipfé. On a recueilli dans un volume les hiftoires de ces impofteurs fameux j mais tous ne s'y trouvent pas.

Charles IV veut aller en Italie , ou les papes & les empereurs étaient oubliés. Les Vifcontis dominent toujours o^ms Milan. Jean Vifcomi , archevêque de cette ville , devenait un conquérant. 11 s'emparait de Bologne 5 il faifait la guerre aux: Florentins & aux Pifans , & mépnfait également l'empereur & le pape. C'eft lui qui fit la lettre du diable au pape & aux cardinaux, qui commence ainfi : Votre merc la fuperbe vous falue avec vos fœurs l'avarice & l'impudicité.

Apparemment que le diable ménagea l'accomodement de Jean Vifconti avec le pape Clément , qui lui vendit l'inveftiture de Milan , pour douze ans , moyennant douze mille florins d'or par an.

La maifon d'Autriche avait toujours des droits fur une grande

zç6 Charles IV.

partie de la Suifle. Le duc Albert veut foumettre Zurich qui s'allie avec les autres cantons déjà confédérés. L'empereur lecourt la maifon d'Autriche dans cette guerre , mais il la fecourt en homme qui ne veut pas qu'elle rcuffifle. Il envoie des troupes pour ne point combattre , ou du moins qui ne combattent pas. La ligue & la liberté des SuuTes fe fortifient.

Les villes impériales voulaient toutes établir le gouvernement populaire à l'exemple de Strasbourg. Nuremberg chafle les nobles , mais Charles IV les rétablit. Il incorpora la Luface à fon royaume de Bohême ; elle en a été détachée depuis*

L'empereur Charles IV , dans le tems qu'il avait été le jeune prince de Bohême, avait gagné des batailles, & même contre le parti des papes en Italie. Dès qu'il eft empereur il cherche des reliques, flatte les papes, & s'occupe des règlements, & iurtout du foin d'affermir fa maifon.

Il s'accomode avec les enfants de Louis de Bavière, & les réconcilie avec le pape.

Albert duc de Bavière fe voyait excommunié , parce que fon pere l'avait été. Ainfi , pour prévenir la piété aes princes qui pouraient lui ravir fon état en vertu de fon excommunication , il demande très humblement pardon au nouveau pape Innocent VI , du mal que les papes fes prédéceflèurs ont tait à l'empereur fon pere } il figne un a&e qui commence ainfi : Moi Albert duc de Bavière , fils de LouiS de Bavière, foi' difant autrefois empereur , & réprouvé par la fainte églife romaine , &c.

Il ne paraît pas que ce prince fût forcé à cet excès d'aviliflement -, il falait donc dans ce tems là qu'il y eût bien peu d'honneur , & beaucoup de fuperftition.

Il eft remarquable que Charles IV partant par Metz pour aller dans fes terres de Luxembourg , n'eft point reçu comme empereur , parce qu'il n'avait pas encore été facré.

Henri VII avait déjà donné à Venceflas , ièigneur de Luxembourg , le titre de <luç. Charles érige cette terre en duché ; il

érige

Charles IV. 257

érige Bar en margraviat ; ce qui fait voir que Bar relevait alors évidemment de l'empire. Pont-à-Mouffon elt au/fi érigé en marquifat. Tout ce pays était donc réputé de l'empire. Quel chaos !

Charles IV va en Italie fe faire couronner ; il y marche plutôt en pèlerin qu'en empereur.

Le St. Siège était toujours fédentaire à Avignon. Le pape Innocent VI n'avait nul crédit dans Rome , l'empereur encor moins. L'empire n'était plus qu'un nom , & le couronnement qu'une vaine cérémonie. Il falait aller à Rome comme Charlemagne & Odion le grand, ou n'y point aller.

Charles IV & Innocent VI n'aimaient que les cérémonies. Innocent VI envoie d'Avignon le détail de tout ce qu'on doit obferver au couronnement de l'empereur. Il marque que le préfet de Rome doit porter le glaive devant lui, que ce n'eft qu'un honneur , & non pas une marque de jurildiéHon. Le pape doit être fur fon trône , entouré de les cardinaux , & l'empereur doit commencer par lui baifer les pieds, puis il lui préfente de l'or , & le baife au vifage, &c. Pendant la meffe l'empereur fait quelques fondions dans le rang des diacres ; on lui met la couronne impériale après la fin de la première épître. Après la meffe l'empereur, fans couronne & fans manteau, tient la bride du cheval du pape.

Aucunes de ces cérémonies n'avaient été pratiquées depuis que les papes demeuraient dans Avignon. L'empereur reconnut d'abord par écrit l'authenticité de ces ufaees. Mais le pape étant à Avignon, & ne pouvant fe faire baifer fes pieds à Rome, ni fe faire tenir l'étrier par l'empereur , déclara que ce prince ne baiferait point les pieds , ni ne conduirait la mule du cardinal qui repréfenterait fa fainteté.

Charles IV alla donc donner ce fpe&acle ridicule avec une grande fuite, mais fans armée j il n'ofa pas coucher dans Rome, iêlon la promeffe qu'il en avait faite au faint pere. Anne fa femme, fille du comte palatin , fut couronnée auffi j & en effet ce vain appareil était plutôt une vanité de femme , qu'un triomphe d'empereur. Cnarles IV n'ayant ni argent ni armée , Annales de C Empire. K k

2^8 CharlesIV.

& n'étant venu à Rome que pour fervir de diacre à un cardinal pendant la méfie , reçut des affronts dans toutes les villes d'Italie où il pafla.

Il y a une fameufe lettre de Pétrarque qui reproche à l'empereur fa faiblefle. Pétrarque était digne d'apprendre à Charles IV à penfcr noblement.

Charles IV prend tout le contrepied de les prédécefleurs ; ils avaient favorilé les Gibelins , qui étaient en effet la fa£Hon de l'empire : pour lui il favorilé les Guelfes & fait marcher quelques troupes de Bohême contr'eux i cène faiblefle & cette . inconséquence augmentèrent les troubles & les malheurs de l'Italie , diminuèrent la puiffance de Charles , & flétrirent fa réputation.

De retour en Allemagne , il s'applique à y faire régner l'ordre autant qu'il le peut , & à régler les rangs. Le nombre des éleftorats éta.t fixé par l'ufaee plutôt que par les loix depuis le temps de Henri VII ; mais le nombre des électeurs ne l'était pas. Les ducs de Bavière furtout prétendaient avoir droit de fuffrage aufli bien que les comtes palatins ainés de leur mailon. Les cadets de Saxe fe croyaient électeurs aufli bien que leurs ainés.

Diète de Nuremberg , dans laquelle Charles IV dépouille les ducs de Bavière du droit de fuffrage , & déclare que le comte palatin eft le feul électeur de cette maifon.

Bulle d' o r.

Les vingt-trois premiers articles de la bulle d'or font publiés à Nuremberg avec la plus grande folemnité. Cette conibtution de l'empire , la feule que le public appelle bulle , à caufe de la petite bulle ou boëte d'or oans laquelle le fceau eft enfermé y eft regardée comme une loi fondamentale.

Il ne peut s'établir par les hommes que des loix de convention. Celles qu'un long ufage confacre font fondamentales» On a changé félon les tems beaucoup de choies à cette bulle d'or.

Chaules IV. 259

r Ce fut le jurifconfulte Bartole qui la compofa. Le génie du fiécle y paraît par les vers latins qui en font l'exorde : Omni' potens ceteme Deus, foes unica mundi. Et par l'apoftrophe aux fept péchés mortels, oc par la néceffité d'avoir fept électeurs, à caufe des fept dons du St. Efprit , & du chandelier à fept branches.

L'empereur y parle d'abord en maître abfolu , fans confulter perfonne.

Nous déclarons & ordonnons par le préfent édit qui durera éternellement , de notre certaine fcience , pleine puijjance & autorité impériale.

On n'y établit point les fept électeurs , on les fuppofe établis.

Il n'elt qucftion dans les deux premiers chapitres que de la forme & de la fureté du voyage des fept électeurs qui doivent ne point fortir de Francfort , avant d'avoir donné au monde ou au peuple chrétien un chef temporel, à /avoir un roi des Romains futur empereur.

On fuppofe enfuite , n°. 8 , article 2 , que cette coutume a été toujours inviolablement obfervée , & d'autant que tout ce qui tjl ci-dejfus écrit a été obfervé inviolablement. Charles IV & Bartole oubliaient qu'on avait élu les empereurs très fouvent d'une autre manière, à commencer par Oiarlemagne, & à finir par Charles IV lui-même.

Un des articles les plus importants, eft que le droit d'élire eft indivifible, & qu'il patte de mâle en mâle au fils ainé. Il falait donc ftatuer que les terres électorales laïques ne feraient plus divilées , qu'elles appartiendraient uniquement à l'ainé. Ceft ce qu'on oublia dans les vingt-trois fameux articles publiés à Nuremberg avec tant d'appareil , & que l'empereur fit lire ayant un fceptre dans une main , & le globe de l'univers dans l'autre. Très peu de cas font prévus dans cette bulle ; nulle méthode n'y eft obfervée , & on n'y traite point du gouvernement général de l'empire.

Une choie très importante, c'eft qu'il y eft dit à l'article 7, n°. 7 , que Ji une des principautés électorales vient à vaauer au . profit de l'empire , ( il entend fans doute les principautés féculieres ) l'empereur en poura difpofer comme d'une chofe dévolue à lui légitimement , & à l'empire. Ces mots confus marquent que

Kk 2

Charles IV,

l'empereur pourait prendre pour lui un éleétorat, dont la maifon régente ferait éteinte ou condamnée.^ Il eft cncor à remarquer combien la Bohême eft favorifée dans cette bulle j l'empereur était roi de Bohême. C'eft le feul pays où les caules des procès ne doivent pas reflbrtir à la chambre impériale. Ce droit de non appellando a ,été étendu depuis à beaucoup de princes , & les a rendus plus puhTants.

Le Iefteur peut confultcr la bulle d'or pour le refte.

On met la dernière main à la bulle d'or dans Metz aux fêtes de Noël : on y ajoute fept chapitres. On y répare l'inadvertence qu'on avait eue d'oublier la fuccefiion inclivifible des terres électorales. Ce qui' eft de plus clair & de plus expliqué dans les derniers articles , c'eft ce qui regarde la pompe & la vanité ; on voit que Charles IV fe complait à ie faire fervir par les électeurs, dans les cours plénieres.

La table de l'empereur plus haute de trois pieds que celle de l'impératrice , & celle de l'impératrice plus haute de trois pieds que celle des électeurs , un gros tas d'avoine devant la falle à manger , un duc de Saxe venant prendre à cheval un picotin d'avoine dans ce tas -y enfin tout cet appareil ne reflemblait pas à la majeftueufe fimplicité des premiers Céfars de Rome.

Un auteur moderne dit qu'on n'a point dérogé au dernier article de la bulle d'or , parce que tous les princes parlent français. C'eft précifément en cela qu'on y a dérogé j car il eft ordonné par le dernier article , que les électeurs apprendront le latin & l'efclavon aufli bien que l'Italien. Or peu a'éleéceurs aujourd'hui fe piquent déparier efclavon.

La bulle fut enfin publiée à Metz toute entière * il y eut une de ces cours plénieres \ tous les électeurs y fervirent l'empereur & l'impératrice à table j chacun y fit fa fonction. Ce n'était pas en ces cas des princes qui devenaient officiers. C'étaient originairement des officiers , qui avec le tems étaient devenus grands princes.

Le dauphin de France Charles V , depuis roi , vint à cette cour pléniere. C'était peu de mois après la funefte journée de Poitiers , où fon pere Jean avait été pris par le fameux prince noir. Le dauphin venait implorer le fecours de Charles IV fon. oncle , qui ue pouvait donner que des fêtes. L'héritier de

Chaules IV. 161

la couronne de France céda le pas au cardinal de Périgord dans cette diète. Pourquoi les annaliftes Français paffent-ils ce cérémonial fous filence ? L'hiUoire eft-elle un factum d'avocat où l'on amplifie les avantages & où l'on tait les humiliations ?

On voit aifément par l'exclufion donnée dans la bulle d'or, aux ducs de Bavière & d'Autriche , que Charles IV n'était pas l'ami de ces deux maifons. Le premier fruit de ce règlement pacifique fut une petite guerre. Les ducs de Bavière & d'Autriche lèvent des troupes. Ils aflîegent dans DanuftaufTen un comimflaire de l'empereur. L'empereur y arrive , il rompt la ligue de l'Autriche & de la Bavière, mais en rendant Danuftaufen à l'éle£leur de Bavière , au lieu du droit de fuffrage qu'il demandait.

» Il y a une grande querelle dans l'empire au fujet des phalbureers, c'eft-à-dire, des faux-bourgeois. Querelle dans laquelle il elt fort vraifemblable que les auteurs fe font mépris. La bulle d'or ordonne que les bourgeois qui appartiennent à un prince, ne fe fafTent pas recevoir bourgeois aes villes impériales pour fe fouftraire à leurs princes , à moins de réfider dans ces villes. Rien de plus jufte , rien même de plus facile à exécuter. Car alTurément un prince empêchera bien un citoyen de fa ville de lui défobéir, fous prétexte qu'il eft reçu bourgeois à Bâle ou à Confiance.

Pourquoi donc y eut-il tant de troubles à Strasbourg pour ces faux -bourgeois ? pourquoi fut- on en armes? Strasbourg pouvait-elle , par exemple , foutenir un fujet de Vienne à qui elle aurait donné des lettres de bourgeoise , & qui s'en ferait prévalu à Vienne ? non , fans doute. Il s'agiflait donc de quelque chofe de plus important & de plus facré. Des feigneurs voulaient ravir à leurs fujets le premier droit qu'ont les hommes , de choifir leur domicile. Ils craignaient qu'on ne les quittât pour aller dans les villes libres. Voilà pourquoi l'empereur ordonne que les Strasbourgeois ne donneront plus le droit de citoyen à des étrangers, & que les Strasbourgeois veulent conserver ce droit, qui peuple une ville & qui l'enrichit.

i6z Charles IV*

Charles IV avec l'apparence de la grandeur , autrefois guerrier , à preTent légiflateur , maître d'un beau pays & riche , a pourtant peu de crédit dans l'empire. C'cft qu'on ne voulait pas qu'il en eût. Quand il s'agit d'incorporer la Luface à la Bohême, Albert d'Autriche qui a des droits fur la Luface, fait tout-d'un-coup la guerre à l'empereur , dont perfonne ne prend le parti ; & l'empereur ne peut fe tirer d'affaire que par un ilratagême qu'on aceufe de balTefle. On prétend qu'il trompa le duc d'Autriche par des efpicns , & qu'il paya enfiiite ces efpions en faufle monnoie : ce conte a 1 air aune fable ; mais cette fable ell fondée fur fon caractère.

Il vendait des privilèges à toutes les villes ; il vendait au comte de Savoie le titre de vicaire de l'empire ; il donne pour des fommes très légères le titre de villes impériales à Mayence , à Vorms , à Spire , & même à Genève ; il confirmait la liberté de la ville de Florence à prix d'argent. 11 en tirait de Venife pour la fouveraineté de Vérone, de Padoue & de Vicence ; mais ceux qui le payèrent le plus chèrement , furent les Vifcontis , pour avoir la puiflance néréditaire dans Milan fous le titre de gouverneur : on prétend qu'il vendait ainii en détail l'empire qu'il avait acheté en gros.

Les princes de l'empire excités par les univerfités d'Allemagne , repréfentent à Charles IV , que parmi les bulles de Clément Vl il y en a de déshonorantes pour lui & pour le corps germanique ; entr'autres , celle où il elt dit que les empereurs font les vaffaux du pape , & lui prêtent ferment de fidélité. Charles qui avait affez vécu pour lavoir que toutes ces formules ne méritent d'attention que quand elles font foutenues par les armes , fe plaint au pape pour ne pas fâcher le corps germanique , mais modérément pour ne pas fâcher le pape. Innocent VI lui répond que cette propofmon ei\ devenue une loi fondamentale de l'églife enfeignée dans toutes les écoles de théologie y & pour appuyer fa réponfe, il envoie d'Avignon en Allemagne un évêque de Cavajlion demander pour l'en-

Charles IV. 26*3

tretïen du feint pere le dixième de tous les revenus ecclé- (iaftiques.

Le prélat de Cavaillon s'en retourna en Avignon après avoir reçu de fortes plaintes au lieu d'argent. Le clergé Allemand éclata contre le pape , & c'eft une des premières fexnences de la révolution dans Péglife qu'on voit aujourd'hui.

Refcrit de Charles IV en faveur des cccléfiaftiques pour les protéger contre les princes , qui veulent les empêcher de recevoir les biens , & de contrafter avec les laïcs.

Charles IV, en faifant des règlements en Allemagne , abandonnait l'Italie. Les Vifcontis étaient toujours maîtres de Milan. Barnabo veut conferver Bologne , que Ion oncle , archevêque guerrier & politique , avait achetée pour douze années. C'eft la première oc la dernière fois qu'on a vu faire un bail à ferme d'une principauté.

Un légat efpagnol nommé d'Albornos , entre dans cette ville .au nom du pape qui eft toujours à Avignon, & donne Bologne au pape.

Barnabo Vifconti afliege Bologne. Comment peut-on imprimer encor aujourd'hui, que le faint pere, par un accomodement , promit de payer cent mille livres d'or annuellement pendant cinq années pour être maître de Bologne ï Les hiftoriens qui répètent ces exagérations, favent bien peu ce que c'eft que cinq cents raille livres pefant d'or.

Le fiege de Bologne eft levé fans qu'il en coûte rien au pape. Un marquis de Malatefta qui s'eft jeté avec quelques troupes dans la ville , fait une fortie , bat Barnabo , & le renvoie chez lui. L'empereur ne fe mêle de cette affaire , que par un refcrit inutile en faveur du pape.

Des guerres s'étant élevées entre le Dannemarck d'un coté, & le duc de Meckelbourg & les villes anféatiques de l'autre , tout finit à l'ordinaire par un traité. Plufieurs villes anféatiques traitent de couronne à couronne avec le Dannemarck dans la ville de Lubeck. C'eft un beau monument de la liberté fondée

Charles IV.

fur une induftrie refpe&able. Lubeck , Roftock , Stralfund Hambourg , Vifmar , Brème & quelques autres villes font une paix perpétuelle avec le roi de Dannemarck , des Vandales & des Got/is , les princes , négociants & bourgeois de fon pays ; ce font les termes du traité ; termes qui prouvent que le Dannemarck était libre , & que les villes anféatiques l'étaient davantage.

L'impératrice Anne étant accouchée de Venceflas , l'empereur envoie le poids de l'enfant en or à une chapelle de la vierge dans Aix ; ufage qui commençait à s'établir , & qui a été pouffé à l'excès pour Notre-Dame de Lorette. Ses richefîes font auffi grandes, que fon voyage par les airs de Jérulalem à la marche d'Ancone eft miraculeux.

L'évêque de Strasbourg acheté plus cher le titre de landgrave de la Bafle-Alface. Les landgraves de l'Alface de la maifon d'Oettingue s'y oppofent , & l'évêque les appaife avec le même moyen dont il a eu fon landgraviat, avec de l'argent.

Grande divifion entre les maifons de Bavière & d'Autriche. Une femme en eft la caufe. Marguerite de Carinthie , veuve du duc de Bavière Henri le vieux , fils de Louis l'empereur , ennemie de la maifon où elle était entrée , donne tous les droits fur le Tirol & fes dépendances , à Rodolphe duc d'Autriche.

Etienne , duc de Bavière, s'allie avec plufteurs princes. L'Autrichien n'a dans fon parti que l'archevêque de Saltzbourg. On fait une trêve de trois ans ; & l'inimitié en eft plus durable.

Charles IV au/fi fédentaire qu'il avait été a£Hf dans fa jeunefle, refte toujours dans Prague. L'Italie eft abfolument abandonnée j chaque feigneur y acheté un titre de vicaire de l'empire.

Barnabo Vifconti en veut toujours à Bologne , & eft maître de beaucoup de villes dans la Romagne, Le pape ( c'était alors Urbain V ) obtient aifément de vains

ordres

Charles IV. i£ç

ordres de l'empereur aux vicaires d'Italie. On a écrit que Barnabo vendit encor fes places de la Romagne , pour cinq cents mille florins d'or au pape. Mais Urbain dans Avignon aurait- il aifémcnt trouvé cette lbmme ?

On a écrit encor que Charles voulut faire pafler le Danube à Prague. Cela eft encor plus incroyable que les cinq cents mille florins du pape. Pour tirer feulement un canal du Danube à la Moldaû dans la Bohême , il eût falu conduire l'eau fur des montagnes , & dépendre encor de la maifon de Bavière , maîtrefle du cours du Danube. Le projet de Charlemagne de joindre le Danube & le Rhin dans un pays plat , était bien plus praticable.

Un fléau formé en France au milieu des guerres funeftes d'Edouard III & de Philippe de Valois , le répand dans l'Allemagne. Ce font des brigands qui ont déferté de ces armées indifcinlinées où on les payait mal, qui joints à d'autres bri-

rds , vont en Lorraine & en Alface , & partout où ils trouvent chemins ouverts : on les appelle malandrins , tard venus , grandes compagnies. L'empereur eft obligé de marcher contr'eux fur le Rhin avec les troupes de l'empire. On les challe ; ils vont désoler la Flandre & la Hollande , comme des fauterelles qui ravagent les champs de contrées en contrées.

Charles IV va trouver le pape Urbain V à Avignon : il s'aghTait d'une croifade , non plus pour aller prendre Jérufalem , mais pour empêcher les Turcs , qui avaient déjà pris Andrinople, d'accabler la chrétienté.

Un roi de Chypre qui voyait le danger de plus près, follicite dans Avignon cette croifade. On en avait fait pluneurs dans le tems que les mufulmans n'étaient point à craindre en Syrie ; 6c maintenant que la chrétienté eit envahie, on n'en fait plus.

Le pape après avoir propofé la croifade par bienféance, fait un traité iéricux avec l'empereur, pour rendre au St. Siège fon patrimoine ufurpé. Il accorde à l'empereur des décimes lur Annales de l'Empire* L 1

166 Charles I V.

le clergé d'Allemagne j Charles IV pouvait s'en fervir pour aller reprendre en Italie les propres domaines de l'empereur , & non pour fervir le pape.

Les grandes compagnies reviennent encor fur le Rhin , & de là vont tout dévalter jufqu'à Avignon. C'eft une des caufes qui enfin engagent Urbain V à fe réfugier à Rome , après que les papes ont été réfugiés foixante & deux ans fur les bords du Rhône.

Les Vifcontis plus dangereux que les grandes compagnies , tenaient toutes les iflues des Alpes ; ils s'étaient emparés du Piémont , ils menaçaient la Provence. Urbain n'ayant que des paroles de l'empereur pour fecours , s'embarque fur une galère de la coupable & malheureufe Jeanne , reine de Naples.

L'empereur s'excufe de fecourir le pape , pour être fpectateur de la guerre que la maifon d'Autriche oc la maifon de Bavière fe font dans le Tirol. Et le pape Urbain V, après avoir fait quelques ligues inutiles avec 1 Autriche & la Hongrie , fait voir enfin un pape aux Romains le 16 d'Octobre. Il n'y eft reçu qu'en premier évêque de la chrétienté, & non en fouverain.

La ville de Fribourg en Brifgau qui avait voulu être libre, TCtombe au pouvoir de la maifon d'Autriche par la ceflion d'un comte Egon , qui en était l'avoué , c'eft-à-dire , le défenfeur , & qui fe défifta de cette protection pour douze mille florins.

Le rétablûTement des papes à Rome n'empêchait pas les Vifcontis de dominer dans la Lombardie , & on était prêt de voir renaître un royaume plus puûTant & plus étendu que celui des anciens Lombards.

L'empereur va enfin en Italie au fecours du pape , ou plutôt à celui de l'empire. Il avait une armée formidable dans laquelle il y avait de 1 artillerie.

Cette affreufe invention commençait à s'établir j elle était

Charles IV. i6y

cncor inconnue aux Turcs ; & fi on s'en était fervi contr'eux, on les eût aifément cliafles de l'Europe. Les chrétiens ne s'en fervaient encor que contre les chrétiens.

Le pape attirait à la fois en Italie d'un côté le duc d'Autriche , de l'autre l'empereur , chacun avec une puiflante armée ; c'était de quoi exterminer à la fois la liberté d'Italie, & celle même du pape. Ceft la fatalité de ce beau & malheureux pays , que les papes y ont toujours appelle les étrangers , qu ils auraient voulu éloigner.

L'empereur faccage Vérone , le duc d'Autriche Vicence. Les Viteontis fe hâtent de demander la paix , pour attendre un meilleur tems ; la guerre finit en donnant de l'argent à Çharles , qui va fe faire facrer à Rome félon les cérémonies ufitées.

Diète à Francfort. Edit févere qui défend aux villes & aux feigneurs de fe faire la guerre. A peine l'édit eft-il émané, que l'évêque de Hildesheim & Magnus duc de Brunfvick , ayant chacun plufieurs feigneurs dans leur parti , fe font une guerre fanglante.

Cela ne pouvait guère être autrement dans un pays où le peu de bonnes loix qu'on avait , étaient fans force. Et cette continuelle anarchie iervait d'excufe à l'ina£Hvité de l'empereur. II falait ou hazarder tout pour être le maître , ou relier tranquille ; & il prenait ce dernier parti.

Urbain V ayant fait venir les Autrichiens & les Bohémiens en Italie, qui s'en étaient retournés chargés de dépouilles, y appelle les Hongrois contre les Vifcontis j il n'y manquait que des Turcs.

L'empereur , pour prévenir ce coup fatal, réconcilie les Vifcontis avec le St. Siège.

Valdemar, roi de Dannemarck, chafle de Copenhague par le roi de Suède & par le comte de Holftein, fe réfugie en Poméranie. Il demande des fecours à l'empereur, qui lui donne des lettres de recommandation. Il s'adrefTe au pape Grégoire XI.

%68 Charles IV.

Le pape lui envoie des exhortations , & le menace de l'excommunier , lui écrivant d'ailleurs comme à fon vaflal ; on prétend que Valdcmar lui répondit : Je tiens la vie de Dieu , la cou' ronne Je mes fujets , mon bien de mes ancêtres , la foi feule de vos prédéceffeurs f fi vous vottle^ vous en prévaloir , je vous la renvoie par la préfente. Cette lettre eft apocriphe , c'eft dommage.

Le roi Valdemar rentre dans fes états fans le fecours de perfonne, par la défunion de fes ennemis.

L'Allemagne dans ces tems encor agreftes polit pourtant la Pologne. Calimir , roi de Pologne; qu'on a fumommé le grand, commence à faire bâtir quelques villes à la manière allemande, & introduit quelques loix du droit Saxon dans fon pays qui manquait de loix.

Guerre particulière entre Venceflas , duc de Luxembourg & de Brabant , frère de l'empereur , & les ducs de Juliers & de Gucldres ; tous les feigneurs des Pays-Bas y prennent parti.

Rien ne caraftérife plus la fatale anarchie de ces tems de brigandage. Le fujet de cette guerre était une troupe de voleurs de grand chemin , protégés par le duc de Juliers : & malheureusement un tel exemple n'était pas rare alors.

Venceflas , vicaire de l'empire , veut punir le duc de Juliersj mais il eft défait & pris dans une bataille.

Le vainqueur craignant le reflêntiment de l'empereur , court à Prague accompagné de plufieurs princes & furtout de fon prifonnier j V oilà votre frère que je vous rends , dit-il à l'empereur , pardonnez-moi tous deux. •

On voit beaucoup d'événements de ce tems-là mêlés ainfi de brigandage & de chevalerie.

Les édits contre ces guerres ayant été inutiles , une nouvelle diète à Nuremberg ordonne que les feigneurs & les villes ne pourront dorénavant s'égorger que foixante jours après Toffenfe reçue. Cette loi s'appelUit la foixantaine de l'empire ,

& elle fut exécutée toutes les fois qu'il falait plus de foixante jours pour aller affiéger fon ennemi.

Les affaires de Naples & de Sicile n'ont plus depuis longtems aucune liailbn avec celles de l'empire. L'île de Sicile était toujours poffédée par la maifon d'Aragon , & Naples par la reine Jeanne ; tout était fief alors. La maifon d'Aragon , depuis les vêpres ficiliennes , s'était foumife par des traités à relever du royaume de Naples, qui relevait du St. Siège.

Le but de la maifon d'Aragon , en faifant un vain nommage à la couronne de Naples , avait été d'être indépendante de la couronne romaine , & elle y avait réuffi quand les papes étaient à Avignon.

Grégoire IX ordonne que les rois de Sicile faffent déformais hommage au roi de Naples & au pape à la fois. Il renouvelle l'ancienne loi , ou plutôt l'ancienne protestation , que jamais un roi de Sicile ou de Naples ne poura être empereur j & il ajoute que ces royaumes feront incompatibles avec la Tofcane &. la Lombardie.

Charles abandonne toutes ces affaires de l'Italie , uniquement occupé de s'enrichir en Allemagne , & d'y établir fa maifon. Il acheté l'éle&orat de Brandebourg , d'Othon de Bavière qui le poffédait , pour fe l'approprier à lui & à fa famille. Ce cas n'avait pas été fpécifié dans la Bulle d'or. Il donne d'abord cet éleftorat à fon fils ainé Venceflas , puis au cadet Sigifmond.

Le St. Siège était rev enu à Avignon. Urbain V y était mort après s'être montré à Rome un moment. Grégoire XI fe réfout enfin de rétablir le pontificat dans fon lieu natal.

Les feieneurs & les villes qui fe font empares des biens de ki comtefle Mathilde, fe liguent contre le pape dès qu'il veut revenir en Italie. La plupart des villes mettaient alors fur leurs étendards & fur les portes ce beau mot Libenas, que l'an voit encor à Lucques.

Charles IV.

Les Florentins commençaient à jouer dans l'Italie le rôle que les Athéniens avaient eu en Grèce. Tous les beaux arts inconnus ailleurs, renaiflaient à Florence. Les factions Guelfes & Gibelines en troublant la Tofcane , avaient animé les efprits & les courages ; la liberté les avait élevés. Ce peuple était le plus confidéré de l'Italie , le moins fuperftitieux , & celui qui voulait le moins obéir aux papes & aux empereurs. Le pape Grégoire les excommunie. Il était bien étrange que ces excommunications , auxquelles on était tant accoutumé , fiffent encor quelque impreflion.

Charles fait élire roi des romains fon%fils Venceflas à Rens fur le Rhin, au même lieu où lui-même avait été élu.

Tous les électeurs s'y trouvèrent en perfonne. Son fécond fils Sigifmond y afliftait, quoiqu'enfant , comme électeur de Brandebourg. Le père avait depuis peu transféré ce titre de Venceflas à Sigifmond. Pour lui , il avait la voix de Bohême. Il reftait cinq électeurs à gagner. On dit au'il leur promit à chacun cent mille florins d'or : plufieurs hiftoriens l'aïurent. Il n'eft guère vraifemblable qu'on donne à chacun la même fomme, ni que cinq princes aient la baflefle de la recevoir , ni qu'ils aient l'indifcrétion de le dire , ni qu'un empereur fe vante d'avoir corrompu les fuffrages.

Loin de donner de l'argent à l'élefteur Palatin , il lui vendait dans ce tems-là Guittenbourg , Falkenbourg', & d'autres domaines. Il vendait à vil prix, à la vérité, des droits régaliens aux électeurs de Cologne & de Mayence. Il gagnait ainfi de l'argent , & dépouillait l'empire en l'aflurant à Ion fils.

Charles IV âgé de foixante-quatre ans , entreprend de faire le voyage de Paris, & on ajoute que c'était pour avoir la confolatipn de voir le roi de France Charles V , qu'il aimait tendrement ; & la raifon de cette tendrefle pour un roi qu'il n'avait jamais vu , était qu'il avait époufé autrefois une de fes tantes.

Charles IV.

Une autre raifon qu'on allègue du voyage , eft qu'il avait la goutte , & qu'il avait promis à Mr. St. Maur , faint d'auprès de Paris , de faire un pèlerinage à cheval chez lui pour (a guérifon. La raifon véritable était le dégoût , l'inquiétude , & la coutume établie alors , que les princes fe vifitaflent. Il va donc de Prague à Paris avec fon fils Venceflas, roi des Romains. Il ne vit guère depuis les frontières jufqu'à Paris , un

Elus beau pays que le lien. Paris ne méritait pas fa curiofité. 'ancien palais do St. Louis qui fubfifte encor , & le château du louvre qui ne fubfifte plus , ne valaient pas la peine du voyage. On ne fe tirait de la barbarie qu'en Tofcane , & encor n'y avait-on pas réformé l'architeclure.

S'il y eut quelque chofe de férieux dans ce voyage , ce fut la charge de vicaire de l'empire dans l'ancien royaume d'Arles , qu il donna au dauphin. Ce fut longtems une grande queftion entre les publicités , fi le Dauphine devait toujours relever de l'empire } mais depuis longtems ce n'en eft plus une entre les fouverains. Il eft vrai que le dernier dauphin Humbert , en donnant le Dauphiné au fécond fils de Philippe de Valois , ne le donna qu'aux mêmes droits qu'il le poffécfait. Il eft vrai encor qu'on a prétendu que Charles IV lui-même avait renoncé à tous fes droits ; mais ils ne furent pas moins revendiqués par fes fuccefleurs. Maximilien I réclama toujours la mouvance du Dauphiné -, mais il falait que ce droit fût devenu bien caduc , puifque Charles-Quint en forçant François I fon prifonnier à lui céder la Bourgogne par le traité de Madrid , ne fit aucune mention de l'hommage du Dauphiné à l'empire. Toute la fuite de cette hiftoire fait voir combien le tems change les droits.

Un gentilhomme français, Enguerant de Couci , profite du voyage de l'empereur en France pour lui demander une étrange permiflion j ceUe de faire la guerre à la maifon d'Autriche : il îtait arriere-petit-fils de l'empereur Albert d'Autriche, par fa mere fille de Léopold. Il demandait tous les biens de Léopold , comme n'étant point des fiefs mafeulins. L'empereur lui donne toute permiffion. Il ne s'attendait pas qu'un gentilhomme Picard

Charles IV.

pût avoir une armée. Couci en eut pourtant une très confidérable , fournie par les parents & par fes amis, par 1'efprit de chevalerie , par une partie de fon bien qu'il venait , & par l'efpoir du burin , qui enrôle toujours beaucoup de monde dans des entrepniés extraordinaires. 11 marche vers les domaines d'Alface & de Suiflè , qui appartiennent à la maifon d'Autriche ; il n'y avait pas là de quoi payer fes troupes ; quelques contributions de Strasbourg ne fufrilent pas pour lui faire tenir longtems la campagne. Son armée fe diflîpe bientôt, & le projet s'évanouit. Mais il n'arriva à ce gentilhomme , que ce qui arrivait alors à tous les grands princes qui levaient des armées à la hâte.

Commencement du grand Schisme

d'Occident.

Grégoire XI , après avoir vu enfin Rome en 1 377 , après y avoir reporté le liège pontifical, qui avait été dans Avignon lbixante bc douze ans , était mort le 27 Mars au commencement de 1 378.

Les cardinaux Italiens prévalent enfin , & on choifit un pape Italien : c'ell Prigano Napolitain , qui prend le nom d'Urbain , homme impétueux & farouche. Prigano Urbain dans fon premier conlilloire , déclare qu'il fera jultice du roi de France Charles V , & d'Edouard 111 roi d'Angleterre , qui troublent l'Europe. Le cardinal de la Grange le menaçant de la main, lui répond qu'il en a menii. Ces trois mots plongent la chrétienté dans une guerre de plus de trente années.

La, plupart des cardinaux choqués de l'humeur violente & intolérable du pape, fe retirent à Naples, déclarent l'éieétion de Prigano Urbain , forcée &• nulle, & choimTent Robert, fils d'Amédée III , comte de Genève , qui prend le nom de Clément , va établir; fon liège anti-romain dans Avignon. L'Europe fe partage. L'empereur , la Flandre fon alliée , la Hongrie appartenante à l'empereur , reconnaiflent Urbain.

La France , l'Ecofle, la Savoie font pour Clément. On juge aifément par le parti que prend chaque puiffance , quels étaient les intérêts- politiques. Le uom d'un pape n'ell là qu'un mot de irailiement. . ,

La

Charles IV. 273

La reine Jeanne de Naples eft dans l'obédience de Clément , parce qu'alors elle était protégée par la France -, & que cette reine infortunée appellait Louis d'Anjou frère du roi Charles V à fon fecours.

. Les fraudes , les aflaflînats , tous les crimes qui fignalerent ce grand fchifme, ne doivent étonner perfonne. Ce qui doit étonner , c'eft que chaque parti s'obftinait à regarder comme des Dieux en terre des fcélérats qui fe difputaient la papauté, c'eft-à-dire , le droit de vendre Tous cent noms différents tous les bénéfices de l'Europe catholique.

Venceflas duc de Luxembourg , mourant fans enfants , laiffe tous fes fiefs à fon frère , & après lui à Venceflas roi des Romains. .

L'empereur Charles IV meurt bientôt après , laiffant la Bohême à Venceflas avec l'empire , le Brandebourg à Sigifmond fon fécond fils , la Luface & deux duchés dans la Silène à Jean fon troifieme.

Il réfulte que , malgré fa bulle d'or , il fit encor plus de bien à fa famille qu'à l'Allemagne.

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