‹ Collection complette des œuvres de VoltaireChapitre 61 sur 89 · TRENTE-QUATRIÈME EMPEREUR · texte numérisé non relu

TRENTE-QUATRIÈME EMPEREUR

L E règne de Charles IV , dont on fe plaignit tant , & qu'on aceufe encor , eft un fiecle d'or en comparaifon des tems de Venceflas fon fils.

Il commence par diffiper les tréfors de fon pere dans des débauches à Francfort & à Aix-la-Chapelle., fans fe mettre en peine de la Bohême fon patrimoine , ravagée par la contagion.

Tous les feigneurs bohémiens fe révoltent contre lui au bout d'un an, & il fe voit réduit tout-d'un-coup à n'ofer attendre aucun fecours de l'empire , & à faire venir contre fes fujets de Bohême , ces reftes de brigands qu'on appellait grandes Annales de C Empire. M m

274 Venceslas.

compagnies , qui couraient alors l'Europe , cherchant des princes qui les employaflent. Ils ravagèrent la Bohême pour leur folde. Dans le même tems le fchifme des deux papes divife 1 Europe. Ce funefte fchifme coûte d'abord la vie à l'infortunée Jeanne de Naples.

On fe faifait encor alors un point de religion , comme de politique , de prendre parti pour un pape , quand il y en avait deux. Il eût été plus laee de n'en reconnaître aucun. Jeanne , reine de Naples, s'était déclarée malheureufement pour Clément , lorfqu'Urbain pouvait lui nuire. Elle était aceufée d'avoir afiaffiné fon premier mari , André de Hongrie , & vivait alors tranquille avec Othon de Brunfvick fon dernier époux.

Urbain , puiiîànt encor en Italie , fufeite contr'elle Charles de Durazzo , fous prétexte de venger ce premier mari.

Charles de Durazzo arrive de Hongrie pour fervir la colère du pape , qui lui promet la couronne. Ce qu'il y a de plus affreux , c'eft cme co Charles de Durazzo était adopté par la reine Jeanne deja avancée en âge. Il était déclaré fon héritier ; il aima mieux ôter la couronne & la vie à celle qui lui avait fervi de mere , que d'attendre la couronne de la nature & du tems.

Othon de Brunfvick qui combat pour fa femme, eft fait f prifonnier avec elle. Charles de Durazzo la fait étrangler. Naples,

depuis Charles d'Anjou , était devenu le théâtre des attentats, contre les têtes couronnées.

Le trône impérial eft alors le théâtre de l'horreur & dNi mépris. Ce ne font que des féditioas en Bohême contre Venceflas. Toute la maifon de Bavière fe réunit pour lui déclarer la guerre. Ceft un crime par les loix , mais il n'y a plus de Toix.

L'empereur ne peut conjurer cet orage, qu'en rendant au comte palatin de Bavière , les villes du baut palarinat , dont Charles IV s'était fain* quand cet électeur avait été malheureux.

Il cède d'autres villes au duc de Bavière , comme Mulberg & Bernau, Toutes les villes du Rhin r de Suabe & de Franconie

Venceslas. • 171

fe liguent entr'elles. Les princes voifins de la France en reçoivent des penfions. Il ne reliait plus à Venceflas que le titre d'empereur.

Tandis qu'un empereur fe déshonore , une femme rend fon nom immortel. Marguerite de Valdemar , icine de Dannemarck & de Norvège , devient reine de Suède par des victoires & des fuffrages. Cette grande révolution n'a de rapport avec l'Allemagne que parce que les princes de Mcckclbourg , les comtes de Holftein , les villes de Hambourg & de Lubeck s'oppoferent inutilement à cette héroïne.

L'alliance des cantons Suifiès fe fortifie alors , & toujours par la guerre. Le canton de Berne était depuis quelques années entré dans l'union. Le duc Léopold d'Autriche veut encor domter ces peuples. Il les attaque , & perd la bataille & la vie.

Les ligues des villes de Franconie , de Suabe & du Rhin pouvaient former un peuple libre , comme celui des Suiflès , furtout fous un règne anarchique , tel que celui de Venceflas } mais trop de feigneurs, trop d'intérêts particuliers , & la nature de leur pays ouvert de tous côtés, ne leur permirent pas, comme aux Suifles, de fe féparer de l'empire.

Sigifmond, frère de Venceflas, acquiert de la gloire en Hongrie. Il n'y était que l'époux de la reine , que les Hongrois appelaient le roi Marie, titre qu'ils ont renouvellé depuis peu pour Marie-Thérefe , fille de Giarles VI. Marie était jeune , & les états n'avaient point voulu que fon mari gouvernât : ils avaient mieux aimé donner la régence à Elifabeth de Bofnie mère de leur roi Marie : de forte que Sigifinond ne fe trouvait que l'époux d'une princefle en turelle , à laquelle on donnait le titre de roi.

Les états de Hongrie font mécontents de la régence, & on ne fonge pas feulement à fe fervir de Sigifmond. On offre la

j.76* Venceslas.

couronne à ce Charles de Durazzo accoutumé à faire étrangler des reines. Charles de Durazzo arrive & eft couronné.

La régente & fa fille diflimulent , prennent leur tems , & le font aflaiiiner à leurs yeux. Le ban ou palatin de Croatie fe conftitue juge des deux reines , fait noyer la mère , & enfermer la fille. C'eft alors que Sigifmond fe montre digne de régner ; il levé des troupes dans fon éleclorat de Brandebourg., & dans les états de fon frère. 11 défait les Hongrois.

Le ban de Croatie vient lui ramener la reine fa femme , à laquelle il avait fait promettre de le continuer dans fon gouvernement. Sigifmond couronné roi de Hongrie , né crut pas devoir tenir la parole de fa femme , & fit écarteler le ban de Croatie dans la petite ville de Cinq - Eglifes.

Pendant ces horreurs le grand fchifme de Péglife augmente ; il pouvait être éteint après la mort d'Urbain en reconnaiflant Clément ; mais on élit à Rome un Pierre Tomaflelli que l'Allemagne ne reconnaît que parce que Clément eft reconnu en France. Il exige des annates , c'eft-à-dire , la première année du revenu des bénéfices ; l'Allemagne paie & murmure.

Il femble qu'on voulût fe dédommager fur les Juifs de l'argent qu'on payait au pape. Prefque tout le commerce intérieur fe failait toujours par eux , malgré les villes anféatiques. On les croit fi riches en Bohême , qu'on les y brûle & qu'on les égorge. On en fait autant dans plufieurs villes , & furtout dans Spire.

Venceflas , qui rendait rarement des édits , en fait un pour annuller tout ce que l'on doit aux Juifs. 11 crut par-là ramener à lui la nobleffe & les peuples.

Depuis 1391 jufqu'à 1397.

La ville de Strasbourg eft fi puhTante , qu'elle foutient la guerre contre Péleéteur Palatin & contre l'on évêque , au fujet de quelques fiefs. On la met au ban de l'empire -% elle en eft quitte pour 30000 florins au profit de l'empereur.

Trois frères, tous trois ducs de Bavière , font un pafte de famille , par lequel un prince Bavarois ne pourra déformais

Venceslas. *77

vendre ou aliéner un fief qu'à fon plus proche parent ; & pour le vendre à un étranger u faudra le confentement de toute la maifon : voilà une loi qu'on aurait pu inférer dans la bulle d'or pour toutes les grandes maifons d'Allemagne.

Giaque ville , chaque prince pourvoit comme il peut à fes affaires.

Venceflas renfermé dans Prague, ne commet que des aérions de barbarie & de démence. Il y avait des tems où fon efprit était entièrement aliéné. C'elt un effet que les excès du vin 6k même des aliments font fur beaucoup plus d'hommes qu'on ne penfe.

Charles Vil roi de France, dans ce tems -là même, était attaqué d'une maladie à-peu-près femblable. Elle lui ôtait fouvent l'ufage de la raifon. Des anti-papes divifaient i'églife & l'Europe. Par qui le monde a-t-il été gouverné!

Venceflas dans un de fes accès de fureur , avait jeté dans la Moldau & noyé le moine Jean Népomucène , parce qu'il n'avait pas voulu lui révéler la confeffion de la reine ù. femme. On dit qu'il marchait quelquefois dans les rues accompagné du bourreau , & qu'il faifait exécuter fur le champ ceux qui lui déplaifaient. C'était une bête féroce qu'il falait enchaîner. Aufli les magistrats de Prague fe faififfent de lui comme d'un malfaiteur ordinaire , & le mettent dans un cachot.

On lui permet des bains pour lui rendre la famé & la raifon.

Un pêcheur lui fournit une corde , avec laquelle il s'échappe, accompagné d'une fervante dont il fait fa maîtreffe. Dès qu'il eft en liberté , un parti fe forme dans Prague en fa faveur. Venceflas fait mourir ceux qui l'avaient mis en prifon , il ennoblit le pêcheur dont la famille fubfifte encore.

Cependant les magutrats de Prague , traitant toujours Venceflas d'infenfé & de furieux , l'obligent de s'enfuir de la ville.

C'était une occafton pour Sigifmond Ion frère, roi de Hongrie, de venir fe faire reconnaître roi de Bohême j il ne la manque pas } mais il ne peut fe faire déclarer que régent. Il fait enfermer fon frère dans le château de Prague } de-là il l'envoie à Vienne en Autriche chez le duc Albert, & retourne en Hongrie

278 Venceslas.

s'oppofer aux Turcs qui commençaient à étendre leurs conquêtes de ce côté.

Vencellas s'échappe encor de fa nouvelle prifon , il retourne à Prague. Et ce qui eft rare , il y trouve des partifans.

Ce qui eft encor plus rare , c'efl que l'Allemagne ne fe mêle en aucune façon des affaires de fon empereur, ni quand il eft. à Prague & à Vienne dans un cachot , ni quand il revient régner chez lui en Bohême.

Qui croirait que ce même Venceflas , au milieu des feandales & des vicifîitudes d'une telle vie , propofe au roi de France Charles VII de l'aller trouver à Rheims en Champagne pour étouffer les fcandales du fchifme ?

Les deux monarques fe rendent en effet à Rheims , dans un des intervalles de leur folie. On remarque que dans un feltin que donnait le roi de France à l'empereur oc au roi de Navarre , un patriarche d'Alexandrie qui fe trouva là , s'affit le premier à table. On remarque encor qu'un matin qu'on alla chez Venceflas pour conférer avec lui des affaires de l'églife , on le trouva ivre.

Les univerfités alors avaient quelque crédit , parce qu'elles étaient nouvelles , & qu'il n'y avait plus d'autorité dans l'églife. Celle de Paris avait propofé la première , que les prétendants au pontificat fe déminent, & qu'on élût un nouveau ,pape. Il s'agifTait donc que le roi de France obtînt la démifliort de fon pape Clément , & que Venceflas engageât auffi le fîen à en faire autant.

Aucun des prétendants ne voulut abdiquer. C'étaient les fuccefleurs d'Urbain & de Clément. Le premier était ce To- TnafTelli, qui élu après la mort d'Urbain , avait pris le nom de Boniface ; l'autre Pedro de Luna, Pierre de la Lune , Aragonois, qui s'appellait Benoît.

Ce Benoît negeait dans Avignon. La cour de France tint la parole donnée à l'empereur : on alla propofer à Benoît d'abdiquer ; & fur fon refus , on le tint prifonnier cinq ans entiers dans fon propre château d'Avignon.

Ainfi l'églife de France, en ne reconnaifTant point de pape

Veh-ceslaI îyp

pendant ces cinq années , montrait que Péglife pouvait fubfifter fans pape , de même que les églifes grecque, arménienne, cophte , anglicane , fuédoife , danoife , écoifaife, augsbourgeoife, bernoife , zuricoife , genevoife , fubfiitent de nos jours.

Pour Vcnceflas, on dùait qu'il aurait pu boire avec fon pape, mais non négocier avec lui.

Il trouve pourtant une époufe ( Sophie de Bavière ) , après avoir fait mourir la première à force de mauvais traitements. On ne voit point qu après ce mariage il retombe dans fes fureurs, il ne s'occupe plus qu'à amaflêr de l'argent comme Charles IV fon pere. Il vend tout. Il vend enfin à Galéas Vifconti tous les droits de l'empire fur la Lombardie, qu'il déclare , fclon quelques auteurs, indépendante abfolument de l'empire , pour cent cinquante mille écus d'or. Aucune loi ne défendait aux empereurs de telles aliénations. S'il y en avait eu, Vifconti n'aurait point hafardé une fomme fi confidérable.

Les mi iftres de Vencellas qui pillaient la Bohême , voulurent faire quelques exactions dans la Milhie. On s'en plaignit aux électeurs. Alors ces princes qui n'avaient rien dit quand Venceflas était furieux , s'affemblent pour le dépofer.

Après quelques affemblées d'électeurs , de princes , de députés des villes , une ditte folemneile fe tient à Lanftein près de Mayence. Les trois électeurs eccléfiaftiques avec le palatin , dépofent juridiquement l'empereur en préfence de plufieurs princes , qui afhftent feulement comme témoins. Les électeurs ayant feuls le droit d'élire , en tiraient la conclufion néceffaire qu'ils avaient feuls le droit de deftituer. Ils révoquèrent enfuite les aliénations que l'empereur avait faites à prix d'ar-

fent. Mais Galéas Vifconti n'en dominait pas moins depuis le iémont jufau'aux portes de Venife.

L'acte de la dépofition de Vcnceflas eft du 20 Août au matin. Les électeurs, quelques jours après, choififfent pour empereur Frédéric duc de Brunfvick , qui eft aflafliné par un comte de Valdeck , dans le tems qu'il te prépare à fon couronnement.

i8o Robert.

Page 1