LAVOISIER ET LA SCIENCE MODERNE
le précipité per se à tous les savants de ma connaissance, à Paris et ailleurs. Je n'avais pas alors la moindre idée des faits remarquables qu'on en pouvait déduire. »
A son retour en Angleterre, il prépare du gaz avec le mercure calciné rapporté de Paris et découvre, avec grande surprise (19 novembre 1774), qu'après avoir été longtemps agité dans l'eau, le gaz, différant en cela de l'acide nitreux, permet encore à une bougie de brûler. Il se convainc alors que les deux gaz sont différents, mais à la suite de cette constatation, il reste plusieurs mois sans poursuivre ces recherches.
« Jusqu'au 1" mars 1775, écrit-il, j'avais si peu l'idée que le gaz qui se dégage de la calcination du mercure était sain, qu'il ne me vint pas à l'esprit de le respirer comme le gaz nitreux. »
Et plus loin :
« J'ai toujours parlé de ce gaz devant mes amis, comme étant, en substance, le même que l'air ordinaire. »
Le 8 mars 1775, une nouvelle expérience l'amène à considérer ce gaz comme au moins aussi sain que l'air ordinaire, mais il ne dit pas qu'il est meilleur.
Plus tard, Priestley crut que l'air plus épais devait ses propriétés aux particules nitreuses et que l'air atmosphérique, « ou ce que nous respirons », consistait en acide nitreux et en terre avec la quantité de phlogistique nécessaire à son élasticité.
A cette époque, Lavoisier avait reconnu dans l'oxygène une substance distincte, il avait défini quelques-unes de ses propriétés principales, il avait montré le rôle qu'il joue dans plusieurs opérations chimiques et il avait indiqué la composition de l'air.
Il n'a pas revendiqué, nous l'avons vu, la priorité de la découverte de l'oxygène, mais il semble avoir réclamé l'indépendance de la découverte. Ses adversaires ont prétendu qu'il ne mentionna pas la communication de Priestley, en octobre 1774, sur la préparation du gaz à l'aide de l'oxyde de mercure, et que peu de temps après il donna la découverte comme étant de lui. Or nous avons la preuve qu'il employa, avant 1774, la chaux de mercure dans plusieurs expériences et il nous dit, dans son mémoire Sur la calcinadon de rétain, que l'idée qu'il a mise en avant sur la nature composée de l'air est singulièrement confirmée par ses expériences sur la calcination du mercure et la revivification de sa chaux.
Qu'aurait pu lui dire Priestley sur la nature du gaz en octobre 1774? Absolument rien. Priestley l'avoue lui-même, il croyait alors et longtemps après que c'était de l'air ordinaire contenant des corpuscules nitreux.
L'étude du nouveau gaz est entièrement due à Lavoisier et, dans le sens habituel du mot découverte, c'est lui qui a fait la découverte de l'oxygène.
Ajoutons que Priestley travaillait au hasard ; il obtint le gaz par simple accident ; il ne le reconnut pas après .l'avoir obtenu.
Lavoisier, au contraire, par une chaîne continue d'idées logiquement déduites, institua une série d'expériences qui amenèrent la découverte d'un gaz qu'il distingua de l'air fixe.
Il est difficile de dire à quel moment précis commence une découverte. Dès l'année 1489, Eck de Sulzbach détermina l'augmentation de poids obtenue par le mercure se transformant en chaux, et attribua ce phénomène à un esprit uni au métal; il le prouva en soumettant cette chaux à une haute température et en faisant remarquer qu'elle dégage un esprit, le gaz oxygène d'il y a trois cents ans.
Le mémoire de Lavoisier sur la production de l'air éminemment respirable fut suivi de plusieurs autres mémoires établissant la fausseté de la théorie du phlogistique et définissant le rôle que joue l'oxygène dans la combustion, la respiration, l'acidification et la fermentation. Nous nous bornerons à résumer brièvement quelques-uns de ces travaux.
Le 20 avril 1770, il lut, sur l'existence de l'air dans l'acide nitreux, un mémoire dans lequel il prouve que, contrairement à la théorie de Priestley, d'après laquelle l'air atmosphérique contient des particules d'acide nitreux, c'est l'acide nitreux qui contient cet élément de l'air qu'il appelle éminemment respirable. Plus tard, il est amené par ses expériences sur l'acide phosphorique (1777) à conclure que tous les acides contiennent le nouveau gaz.
Dans un mémoire Sur la respiration ries animaux (1) (3 mai 1777), il arrive à cette conclusion, qu'un cinquième de l'air est respirable alors que le reste est impropre à la respiralion. La partie respirable est la même que celle qui se fixe dans les chaux métalliques. La théorie du phlogistique est discutée dans un mémoire Sur la combustion des bougies dans l'air atmosphérique et dans l'air éminemment respirable (1777) et sa fausseté complètement démontrée.
Le feu était alors regardé comme une sorte de matière; il y avait donc à en tenir compte dans tous les changements de composition que subissait un corps. La matière du feu complique à chaque instant l'explication des expériences et des résultats. Les phlogistiens avaient en partie raison : un corps combustible perd quelque chose en brûlant, il perd une certaine quantité d'énergie potentielle, de force emmagasinée. 11 perd le pouvoir de fournir aux autres corps une certaine quantité de mouvement moléculaire de chaleur.
Lavoisier le reconnaît : « On doit à Slahl, écrit-il, deux découvertes importantes, indépendantes de tout système, de toute hypothèse, qui seront des vérités éternelles : premièrement, c'est que les métaux sont des corps combustibles, que la calcination est une véritable combustion, et qu'elle en présente tous les phénomènes... La seconde découverte... est plus importante encore, c'est que la propriété de brûler, d'être inflammable peut se transmettre d'un corps à l'autre ».
Lavoisier avait adopté celte partie de la théorie. Il considérait l'oxygène comme un composé d'oxygène pondérable avec un calorique impondérable. Dans le phénomène de la combustion, l'oxygène pondérable se combine au corps qui brûle et le calorique se dégage.
(1) Tome 11. p. 17 i.
L'ILE DE CUBA ET LA DOMINATION ESPAGNOLE
Dans un mémoire sur la combinaison de la matière du feu avec les fluides évaporables et la formation des fluides élastiques aériformes (1) (1777), il développe ces vues. Un très important mémoire sur la combuslion en général (2) (1777) contient non moins nettement sa nouvelle tbôorie.
Quelques mois plus lard, il présentait à l'Académie un mémoire sur la nature des acides et les principes qui les composent. C'est laque, pour la première fois, il parle de l'air éminemment respirable comme le principe acidifiant du principe oxygène.
Lanouvelle nomenclature chimique, en grande partie fondée sur les résultats obtenus par Lavoisier, parut en 1787 ; l'ouvrage contenait les travaux réunis de MM. de Morveau, Lavoisier, Berthollet et de Fourcroy.
Au nombre des derniers écrits de Lavoisier se trouvaient aussi quelques réflexions sur le phlogistique (1783), sur la respiration des animaux (1785) (3) et sur la transpiration des animaux. 11 avait eu Séguin pour collaborateur dans ces deux derniers travaux.
Peu de temps avant sa mort, probablement en 1792, Lavoisier écrivit quelques détails historiques relatifs à ses expériences sur la calcination des métaux. Ce document ne fut publié qu'après sa mort. « 11 est aisé de voir, dit-il, que j'avais conçu, dès 1772, tout l'ensemble du système que j'ai publié depuis sur la combustion. » Après beaucoup d'opposition, cette théorie fut adoptée par Morveau, Fourcroy et Berthollet, en 1785-1786. Encore Fourcroy désigne-t-il le système qui s'appuyait sur la théorie du phlogistique du nom de chimie française. A quoi Lavoisier répond avec juste raison : « Cette théorie n'est pas la théorie des chimistes français, elle est la mienne, et c'est une propriété que je réclame auprès de mes contemporains et de la postérité. » Personne ne lui contestera, espère-t-il, la théorie de l'oxydation et de la combustion, la décomposilion de l'air par les métaux et les corps combustibles, les théories de la respiration et de l'acidification, la connaissance exacte d'un grand nombre d'acides, et en particulier des acides végétaux, la composition d'un grand nombre de corps organiques. Tels étaient les titres qui paraissaient à Lavoisier les plus dignes d'arrêter la postérité. 11 ne fait aucune allusion à une découverte particulière de l'oxygène ou de la composition de l'eau.
Lavoisier, il est vrai, n'a pas découvert beaucoup de faits nouveaux. 11 répéta les expériences de ses prédécesseurs et de ses contemporains, mais avec une délicatesse de manipulations qui leur donnèrent une plus grande importance et servirent à l'interprétation d'observations nouvelles. Laborieux expérimentateur, ses belles méthodes quantitatives ne laissent rien à désirer; elles n'ont jamais été approchées de ses prédécesseurs, rarement égalées de ses successeurs. En tant qu'expérimentateur, nous pouvons le mettre à côté de Davy et de Faraday ; il avait un esprit tout particulièrement
(1) OEuvres complètes, tome II, p. 212.
(2) Idem, p. 225.
(3) Idem, p. 6SS.
propre à l'examen et à l'interprétation de l'évidence expérimentale. Tous les résultats qu'il obtint sont dus à une méthode précise et logique, à des raisonnements d'une rigueur mathématique. Ses recherches sont guidées par une seule idée et présentent un plan remarquable de continuité. Pour la première fois, il introduisit dans la chimie une méthode quantitative précise; c'est ce qui lui a permis de renverser, en dépit de l'opposition générale, la grande erreur de la chimie du phlogistique. Son style scientifique est déjà du xix1, siècle, alors que beaucoup de ses contemporains, qui travaillèrent sans méthode et sans ordre, nous font penser aux auteurs du XVIIe siècle.
On ne pourrait mettre en parallèle deux esprits plus opposés que Lavoisier et Priestley. Ce dernier expérimentait au hasard, il fit ses découvertes comme par accident. Lavoisier travaillait avec méthode, et les résultats qu'il obtint confirmèrent souvent ses théories. Priestley était un partisan obstiné du phlogistique et refusa de l'abandonner longtemps après que les savants d'Europe en eurent reconnu la fausseté. Lavoisier, par la plus belle série de déductions qui se puisse voir, renversa cette théorie, que ses prédécesseurs avaient acceptée depuis si longtemps, et, sur ses ruines, il éleva un monument désormais impérissable.
G. -F. Rodweix.
GÉOGRAPHIE L'île de Cuba et. la domination espagnole (1).
L'île de Cuba est grande comme le quart de la France : l'œil ne peut donc en embrasser l'étendue et on croirait voir un continent. Christophe Colomb s'y était trompé lui-même, quand il y aborda pour la première fois, en 1Z|92.
Si Cuba n'est pas un continent, c'est du moins presque un royaume : un royaume avec une population à peine inférieure à celle des Pays-Bas (1Û26 6Û9 habitants en 1879), avec une capitale renfermant en chiffres ronds 200 000 âmes, avec deux chefs-lieux de districts, Santiago et Puerto-Principe, qui valent chacune une des grandes villes préfectorales de la France, avec un commerce de plus d'un demi-milliard par an et une richesse agricole qui dépasse celle de l'Espagne.
« Quelle jolie couronne serait la couronne de Cuba, si Cuba était un État indépendant! » s'écrie M. de Floriant ; « quel paradis il offrirait dès aujourd'hui, s'il ne portait au flanc trois plaies mal cicatrisées : l'esclavage, la mauvaise administration et les mœurs, entre autres choses inhumaines que l'Espagne transmet à ses colonies! »
L'esclavage est pourtant aboli en principe : la loi du 13 février 1880 lui a substitué un régime particulier, le patronat,
(1) Voyez deux articles récents : La situation de l'Ile de Cuba.
L'ILE DE CUBA ET LA DOMINATION ESPAGNOLE
qui correspond à l'apprentissage des colonies anglaises : | c'est l'acheminement vers la liberté par affranchissements successifs. Si on l'applique, il n'y aura plus en 1889 que des hommes libres dans l'île. D'ici-là, les anciens esclaves, nommés actuellement patronnés, continuent à subir pendant quatre ans à peu près les mômes traitements que par le passé : le nom seul est changé. La situation subsiste : avec cette différence toutefois que, au bout de la cinquième année, le quart du nombre total des patronnés doit être définitivement libéré. Les trois autres quarts doivent l'Otre successivement d'année en année, de façon à amener l'extinction graduelle de l'esclavage au bout delà huitième année.
Elle peut même se produire plus tôt, soit que le patronné se rachète, soit que le patron l'affranchisse par faveur gracieuse, soit même que le patron ait manqué à ses devoirs. En ce cas, la loi prend la défense de l'opprimé et le rend à la liberté.
Cette même loi interdit l'application aux patronnés des châtiments corporels. Par malheur, le règlement d'administration publique édicté pour l'exécution de cette loi autorise encore l'emploi de deux instruments de torture : le cepo et la yrillèle. Ce n'est pas seulement sur ce point qu'il y a contradiction entre les deux textes ; sous prétexte d'expliquer et de commenter la loi, le règlement en dénature l'esprit. C'est ainsi qu'au lieu de fixer le nombre d'heures de travail exigible, il se contente de spécifier qu'on se conformera aux coutumes locales, aux habitudes de chaque plantation, laissant ainsi subsister sans aucune contrainte les mœurs brutales des blancs.
Il faut se hâter pourtant de rendre justice au caractère que montraient, en général, les habitants de Cuba et de Puerto- Rico dans leurs rapports immédiats avec leurs nègres esclaves.
Nous disons leurs rapports immédiats, car, lorsqu'il y a des intermédiaires entre le maître et l'esclave, la condition de ce dernier s'aggrave d'une lagon déplorable. Peu de créoles espagnols étaient partisans déterminés de l'esclavage; ils avaient hérité de cette institution comme d'un péché originel, et ils coopéraient très volontiers avec le gouvernement luimême pour l'adoucir. L'esprit familial qui règne dans les pays d'origine latine enlre les serviteurs et les maîtres servait habituellement de correctif à l'institution barbare. En fait, les domestiques esclaves se choisissaient le plus souvent eux-mêmes leurs maîtres, tout aussi bien que les domestiques libres. (Juand ils avaient donné des sujets de mécontentement, on avait le droit de les envoyer à la police, avec une note spécifiant la nature de leur faute, et là ils devaient recevoir un nombre de coups de fouet déterminé par le règlement. Mais le plus souvent le maître se contentait de proférer cette menace : « Je le signerai ton papier» ; je te signerai ton papier, c'est-à-dire : « Je te vendrai », et aucune n'était plus efficace. Le plus souvent la menace restait vaine; mais si le sujet était incorrigible, et que le maître voulût véritablement se défaire d'un domestique insupportable il adoucissait la peine, en lui disant d'aller lui-même se chercher un nouvel amo; et le nègre ou la négresse, qui connaissait les bonnes maisons, ne se présentait pas dans les mauvaises.
(Économisée français, n° du 9 décembre 1882), Cuba et Puerto Rico, par M. V. de Floriant (Revue suisse, livraison de février 1S83).
Dans les plantations, hélas I il faut le dire, la situation des pauvres noirs était malheureusement bien différente : travail dur et forcé, injustices et coups, ils subissaient tout de la part des mayoralès, ces hommes pris pour la plupart dans la classe des paysans blancs qu'on appelle guajiros à la Havane et gibaros à Puerto-Hico. Cette classe de créoles, fort différents de ceux des villes, descend des premiers colons. Ils sont fiers de leur race, cavaliers merveilleux et presque tous petits propriétaires. Quand ils renoncent à leur existence indépendante pour se mettre au service des grands hacienderos en qualité de mayoralès (ce qu'on appelait dans les colonies françaises commandeurs), leur caractère se détériore par l'influence du métier et ils deviennent impitoyables. Ne nous hâtons point toutefois de leur jeter la pierre. Uui de nous, se trouvant seul aux prises avec la paresse et la force d'inertie de plusieurs centaines de nègres, ne deviendrait point tyrannique et violent? D'ailleurs, il est connu que le mal engendre le mal et qu'un vilain métier, né d'une mauvaise institution, démoralise le meilleur homme.
C'était et c'est encore un triste spectacle que celui d'hommes travaillant sous le fouet, à l'ardeur du grand soleil. Cela gâtait bien la beauté du paysage. Comment pourrait-on jouir de ces richesses agricoles quand on songea quel prix elles sont obtenues! On a beau dire que les esclaves sont aujourd'hui plus confortablement nourris et mieux soignés en cas de maladie que les ou\riers des villes manufacturières d'Europe, c'est là un sophisme qui ne trompe personne. Sans doute l'intérêt du mailre est que l'esclave soit conservé sain et sauf; mais il est conservé pour une existence misérable, odieuse, antipathique à la nature humaine, car l'homme ne vit pas de pain seulement.
La situation transitoire adoptée et actuellement en vigueur est une organisation vicieuse et artificielle du travail. Comme telle, et bien qu'elle constitue un progrès par rapport à l'ancien état de choses, elle ne produit que de médiocres résultats dans l'ordre économique et dans l'ordre moral. Heureusement, elle n'aura qu'un temps ; il se peut même qu'avant la date fixée l'esclavage ait définitivement disparu, soit à cause des difficultés incessantes auxquelles donne lieu le régime temporairement en vigueur, soit à, cause du nombre considérable de patronnés qui se rachètent.
A partir de leur libération, les noirs doivent rester pendant quatre ans sous la surveillance et la protection du gouvernement. Pendant ce temps, ils ont à prendre du travail et à faire constater qu'ils ont adopté un métier ou une profession qualifiée.
L'exécution des mesures d'affranchissement rendra près de 200 000 citoyens à la vie commune. D'après le recensement officiel de 1879, l'île de Cuba comprenait :
Blancs 905 753
Noirs libres 287 827
Esclaves 171 087
Total ... 1 424 667 habitants.
Plus du dixième de la population, soumis jusqu'à présent au travail forcé, va recouvrer ainsi la liberté ; la vie économique, en ce qui est de la production, se trouve donc appelée à de profondes modifications. Les Cubains espèrent qu'il en résultera un grand développement de la petite culture. Jusqu'à ce qu'il en soit ainsi, le pays aura à vivre de
L'ILE DE CUBA ET LA DOMINATION ESPAGNOLE
l'importation qui est par trop grevée pour les articles de première nécessité.
Si la plaie de l'esclavage est en voie de cicatrisation, il est un mal chronique attaché à la malheureuse colonie espagnole et qui semble inguérissable : c'est son administration. La métropole a pu accorder une constitution libérale à la colonie, mais cette constitution n'est pas appliquée intégralement : sur bien des points, elle est entravée par des lois et décrets d'uu caractère exceptionnel et transitif qui lui ôtent toute valeur.
Le gouvernement général est entre les mains d'un capitaine général qui appartient à l'armée : les gouverneurs des provinces sont également des militaires.il n'a pas été possible d'obtenir la séparation des commandements civils et militaires. Le gouverneur général est toujours revêtu de pouvoirs discrétionnaires qui constituent un grave danger pour la liberté et la sauvegarde individuelle. La récente déportation d'un journaliste libéral en est une preuve.
De même que les souverains asiatiques, les gouverneurs en étaient venus à ne voir dans les concussions que des tributs légitimes. Si, pour de simples marchandises, les officiers de la douane étaient les premiers contrebandiers du pays, c'était aux capitaines généraux que revenait l'aubaine lorsqu'il s'agissait de chair humaine, d'ivoire noir, comme disent les négriers d'Afrique. Aux termes des traités de 1815 et de 1817, l'Espagne doit interdire ses ports à la traite des nègres. Or, jusqu'à ces dernières années, le sang noir, a été continuellement renouvelé dans les Antilles espagnoles par des importations de nègres du Congo. Moyennant un doublon par tète, offert pour la cassette particulière du premier fonctionnaire de l'île, des cargaisons de nègres étaient journellement débarquées dans les anses de Puerto-Rico et de Cuba. Un jour — nous tenons le fait d'un témoin oculaire — le général Prim décréta la naturalisation forcée de tous les étrangers résidant depuis un certain temps dans l'île de Puerto-Rico. « Mais nous ne voulons pas être Espagnols! » s'écrièrent en chœur Anglais, Français, Allemands et Italiens. — « Alors, faites vos réclamations auprès de mon secrétaire. » Et, pour appuyer leurs « réclamations », les étrangers, qui savaient ce que signifiait ce langage, offraient humblement à l'appui trois ou quatre mille piastres à ce personnage. (Juelques-uns préférèrent invoquer la protection de leur gouvernement, et les consuls ne la leur refusèrent point; mais alors ils furent soumis plus tard à tant de vexations de la part du gouverneur et tellement exposés à avoir avec lui quelque démêlé « politique », qu'ils se repentirent de n'avoir pas su faire à propos un sacritice d'argent.
Et tout cela n'était rien auprès des emprisonnements, des mises aux fers, des outrages prodigués aux créoles, de la hauteur insultante avec laquelle ils étaient traités par les autorités espagnoles. Tout fonctionnaire marchant dans les rues avec une canne ornée de glands et de ganse — insigne d'autorité — exigeait qu'on lui rendit respect sur son pas-
sage. On cite tel capitaine général de Puerto-Rico, qui, rencontrant un vieillard sur sa route et lui ayant ordonné vainement de se découvrir, le frappa d'un coup de pied dans le ventre dont le pauvre homme mourut bientôt.
C'est surtout par les exactions que se manifeste le principe d'autorité. Les hauts fonctionnaires de l'île usaient autrefois de leurs droits pour s'instituer grands justiciers et faire fusiller au coin d'une rue, sans autre forme de procès, les accusés qu'ils jugeaient coupables. Ce n'est plus à la vie qu'ils s'attaquent aujourd'hui, c'est à la bourse. A tous les échelons de la hiérarchie administrative, on trouve la vénalité des employés.
Leur mode de recrutement et leur instabilité expliquent leur rapacité. Ils veulent faire fortune vite, pour le cas où ils quitteraient rapidement leurs emplois : ils n'ont aucun intérêt à ménager les contribuables. Il faut savoir, en effet, que le gouvernement de l'île de Cuba est, en Espagne, sous la direction du ministre des colonies. Celui-ci choisit pour fonctionnaires des Espagnols plutôt que des Cubains. Sauf bien rares exceptions, le personnel de la magistrature, du clergé, de l'armée, de la marine, vient de la Péninsule. La formation d'un nouveau cabinet entraîne avec soi le renouvellement de tout le personnel qui est recruté parmi les créatures et les partisans des ministres. Les forces vives de la colonie ne sont aucunement utilisées. Est-il étonnant que, dans ces conditions, la centralisation administrative se fasse sentir dans tous les détails de la vie locale ; qu'on se sente opprimé et pressuré par une bureaucratie nombreuse, ignorante, qui ne se fixe pas dans l'île et n'y a pas d'attaches? Est-il étonnant qu'elle n'ait aucune moralité? Un a révélé aux Cortès des abus si graves que le ministre des colonies a dû présenter un projet de loi sur les employés publics. Rien ne montre mieux l'état de corruption où ils en étaient arrivés.
L'administration financière, comme on l'a encore déclaré aux Cortès, n'a aucun ordre; la comptabilité n'est pas tenue; dans l'île de Cuba, le fisc ne sait ni ce qu'il encaisse, ni ce qu'il paye, ni ce qu'il doit. Au surplus, la répartition de l'impôt n'est pas équitablement établie, faute d'un cadastre de la richesse imposable. Enfin les recouvrements sont accompagnés d'exactions. Aussi le pays et le Trésor vivent-ils littéralement au jour le jour.
Les perceptions diverses montent annuellement à 233 millions, charge bien au-dessus des ressources d'un pays épuisé par dix ans de guerre et qui ne compte guère plus d'un million d'habitants libres. On peut donc aisément comprendre que les encaissements se fassent mal. D'autre part, les dépenses sont exagérées : sans entrer dans le détail, on doit signaler la charge imposée au budget par le service des pensions, tout fonctionnaire recevant une solde de non-activité lorsqu'il quitte son emploi — si peu de temps qu'il l'ait occupe. Avec les fréquents renouvellements de personnel, celte charge ne laisse pas que d'être onéreuse. Aussi l'exercice 1880-81 a-t-il été soldé par un déficit de lu millions.
La régularisation des budgets s'obtient d'une façon simple. En 1878, le général Martjnez-Campos arrêta les comptes re-
L'ILE DE CUBA ET LA DOMINATION ESPAGNOLE
Utils aux dettes du Trésor de Cuba antérieures au 1 ' juillet de l'année courante; en d'autres termes, il en suspendait le payement de sa propre autorité, libérant ainsi le Trésor de cette charge, à la pénible surprise et au grand mécontentement des créanciers frustrés dans leurs droits légitimes. Cette mesure, d'ailleurs commode pour maintenir l'équilibre des finances, équivaut à l'annulation d'engagements dans l'accomplissement desquels se trouve intéressé ou compromis le crédit de la nation.
Jusqu'à présent, on n'a pas procédé à la liquidation de la dette publique, dont les intérêts, à eux seuls, moulent à plus de 35 millions. Il a été émis pour 300 millions de billets de banque pour le compte de l'État. Mais celui-ci, après les avoir mis en circulation, refuse de les recevoir en payement, sauf pour les billets de loterie ! Il en résulte que l'or monnayé fait prime. Au 2 novembre 1882, il élait, en moyenne, de 88 pour 100 au-dessus du papier-monnaie. Les oscillations de cette plus-value sont d'ailleurs fréquentes, ce qui produit un malaise profond, principalementpour les classes pauvres, le prix des articles de première nécessité ne baissant pas dans le môme rapport que la prime de l'or.
Il est aisé de comprendre l'état dans lequel se trouvent les services publics et les souffrances qu'éprouve la population ouvrière avec un tel régime financier. En dépit des apparences, les grands propriétaires de Cuba et de Puerto-Rieo ne sont pas moins atteinls. Sans doute leur vie s'écoule dans l'abondance el dans le luxe, en ce sens qu'ils ont nombre de chevaux et de serviteurs, qu'ils font grasse chère, qu'ils habitent d'agréables résidences souvent somptueuses. Maître absolu de tout ce qui l'entoure, le propriétaire d'une plantation de café, de sucre ou de tabac semble un riche et un roi- 11 n'en est rien. Le plus souvent, sous les apparences de la fortune se cachent presque toujours de graves embarras pécuniaires. La plupart des grandes propriétés sont hypothéquées pour les trois quarts de leur valeur, et toutes, sans exception, sont invendables. La réalisation de ces grandes fortunes territoriales a toujours été impossible : elle l'est aujourd'hui plus que jamais. Les lenteurs et les habitudes des tribunaux cubains ne sont d'ailleurs pas de nature à faciliter les transactions : les procès interminables sont très coûteux pour le gagnant comme pour le perdant. Aussi se vendil peu de terres.
D'autre part, les contributions forcées, les exactions administratives transforment les propriétaires cubains en fermiers du gouvernement espagnol : c'est pour lui qu'ils possèdent et qu'ils travaillent ; pour lui ou pour ses représentants naturels, c'est-à-dire pour les fonctionnaires. Ceux-ci ne s'en cachent pas, et ils poussent à cet égard la quiétude de conscience si loin, qu'un des plus honnêtes gouverneurs que les Antilles espagnoles aient eus, le marquis de la Pezuela, disait un jour avec candeur à propos d'abus commis par des officiers fiscaux : « Vous le savez, les colonies n'existent que pour la mère patrie » et, dans sa pensée, la « mère patrie », c'étaient les fonctionnaires espagnols, au moins autant que le gouvernement.
De tels principes démoralisent un peuple.
La population cubaine a l'amour du jeu et les instincts de férocité qu'explique le régime auquel elle est soumise. La loterie est la passion et le fléau des colonies espagnoles. Elle engloutit l'épargne du riche, le gain de l'ouvrier, le nécessaire du pauvre; du pauvre surtoul, car plus l'homme est près de l'indigence, plus il est disposé à tenter la fortune pour essayer d'en sortir; aussi l'institution de la loterie a-t-elle pour effet certain de perpétuer la misère : elle est destinée à dévorer les petits pécules qui sont la semence de grandes richesses. Encouragée et protégée par le gouvernement qui, dans la seule île de Cuba, en tire un revenu de 6 millions par an, elle équivaut pour les masses à un doublement de l'impôt direct, avec cette différence que le poids de cet impôt porte surtout sur les riches, tandis que la loterie pèse surtout sur les pauvres. Les tirages ont lieu à peu près vingt fois par an, et chaque fois quelque coup de fortune vient raviver cette frénésie du jeu.
Une autre passion encore anime la population cubaine. Elle suit avec empressement les combats de taureaux et de coqs qui se font dans des conditions particulièrement barbares. C'est « comme une école publique de térocité dont les enseignements n'ont pas été perdus ».
Chez un peuple naturellement cruel, dont une telle éducation ne peut que développer les dispositions natives, la guerre civile devait être terrible. On ne saura jamais tout ce qui s'est commis d'horreurs dans l'insurrection du Cuba, dit M. de Eloriant. Et il ajoute :
« Cet effort d'un peuple qui gémit depuis trois siècles sous un mauvais gouvernement était en lui-même digne de sympathie. Mais après avoir vu à l'œuvre Espagnols et Cubains, il eût été difficile de dire de quel côté la sympathie devait se porter.
« Nous ne parlons pas des propriétaires ruraux ni des chels de l'insurrection. D'une façon générale, ceux-là ont été généreux, héroïques. Leur cause était juste et ils l'ont vaillamment défendue; mais les corps de volontaires que l'Espagne a enrôlés sous ses drapeaux ne se composaient pas seulement de péninsulaires, c'est-à-dire d'Espagnols récemment établis dans la colonie, et d'aventuriers rie tontes les nations, ils comptaient aussi des Cubains, et leur conduite pendant la guerre n'a pas été moins épouvantable que celle des Espagnols eux-mêmes.
« Pour ceux qui ont vu l'Espagne administrer ses colonies, il est hors de doute qu'à part la responsabilité qu'ont les parents dans la mauvaise éducation des enfants, c'est à elle que revient la faute des horreurs qui ont été commises pen. dant la guerre commencée en 1868. Un peuple n'est pas pillé, molesté, outrage toute sa vie sans être autant démoralisé qu'irrité. D'ailleurs, à ne prendre les choses qu'au moment où l'insurrection a éclaté, ce sont les Espagnols qui ont été coupables des premiers crimes; ce sont eux qui ont donné le signal des incendies et des massacres. Personne n'a, que
L'ILE DE CUBA ET LA DOMINATION ESPAGNOLE
nous sachions, répondu victorieusement aux faits articulés par José de Armas Cespedès dans son manifeste daté de Paris, 1876; et ces faits sont tels que ceux-là seuls qui en ont été témoins peuvent y ajouter entièrement foi.
« Quand je lisais dans les journaux, dit M. Gallenga dans une étude très impartiale sur la Perle des Antilles, que des femmes et des enfants avaient été massacrés après des outrages sans nom, des familles entières hachées par morceaux, des prisonniers lues au milieu d'horribles tortures, rôtis vivants, etc., je ne croyais tout cela qu'à demi. Mais quand je suis allé à Cuba pour voir les choses de plus près, je n'ai point tardé à devenir moins sceptique. 11 est certain que les fusillades de prisonniers se succèdent de chaque côlé et que les deux partis s'en vantent. Les propriétés ne sont pas plus épargnées que la vie des hommes par les belligérants. Je sais de source certaine que dans le district de la Trinité les deux tiers des habitations, inyenios, eafelales et polreros, étaient détruits après seulement trois ans de guerre. Cette magnifique vallée avait été la première convertie en une scène de désolation, et les autres du centre et de l'est ne tardèrent pas à subir le même sort. »
« De son côté, M. de Cespedès cite un olficier de troupes péninsulaires qui, dans un repas de corps, faisait servir sur sa table un plat fait avec des oreilles de prisonniers cubains. A qui considérerait pareille monstruosité comme impossible, nous dirions que Hosas et bien d'autres ont commis des crimes analogues ; que le roi de Portugal dom Miguel faisait dans son enfance sauter de jeunes nègres par les fenêtres du palais à Hio-Janeiro, et que ces faits sont parfaitement d'accord avec tout ce que nous avons vu nous-mêmes du caractère espagnol et portugais, quand les instincts féroces qu'il a lires de la double source romaine et more sont surexcités par la guerre.
« La proclamation du comte Valmasedo, le premier général qui a marché contre les insurgés, suffit d'ailleurs à donner la note ; par cette proclamation il annonçait que tout Cubain ùijë de plus de quinze ans qui sérail trouvé hors de son domicile sérail immédiatement passé par les armes, sans jugement. Nous trouvons, parmi les livres publiés à New-York sur les affaires de Cuba jusqu'en 1876, la liste détaillée des personnes fusillées de sang-froid, de 1868 à 1872, par ordre du gouvernement espagnol. Le relevé, avec noms, prénoms, lieux de naissance, en est pris dans le Journal o/[iciel. Ce sont pour la plupart de simples suspects, et l'on donnera une idée de cette boucherie en disant que le nombre des victimes s'élevait déjà, à la fin de cette période, à dix-huit cent vingt-huit. La liste de ceux qui ont été fusillés pour avoir été pris les armes à la main est nécessairement moins exacte et moins circonstanciée que l'autre, mais elle est beaucoup plus longue ; et tout cela n'est rien en comparaison des massacres en masse exécutés par les volontaires. »
On appelle ainsi une troupe levée dans l'île même, au début de l'insurrection, par le capitaine général Lersundi, qui ne se trouvait pas en force et qui savait la métropole en révolution. 11 la forma en majorité des seuls éléments qui fussent à la dévotion de l'Espagne, c'est-à-dire des émigranls espagnols, qui forment à peu près le huitième de la population blanche.
Ces émigrants, presque tous aventuriers venus pour faire fortune, étaient animés conlre les créoles des sentiments les plus hostiles. L'espoir de la haute paye, l'avantage de trouver un emploi facile, le plaisir de satisfaire leur haine contre les Cubains rendirent leur enrôlement aisé. C'était donc en réalité une troupe espagnole, moins disciplinée que l'autre.
Elle donna, au bout de peu de temps, une preuve de son savoir-faire en s'appostant, dans le théâtre de la Havane, aux portes d'entrée de la salle et en y fusillant pendant une heure et demie les spectateurs qui la remplissaient.
Ce massacre n'est pas un fait isolé : pareilles atrocités se sont renouvelées, soit contre les insurgés qui tenaient la campagne, soit simplement — comme dans ce cas — contre des créoles soupçonnés de complicité ou de sympathie pour l'insurrection.
Est-il donc étonnant que, dans une telle guerre, les Espagnols aient — de leur propre aveu — perdu cent mille hommes déjà en 1875? El l'insurrection commencée en 1868 ne devait se terminer qu'en 1878 par la capitulation du Zanjon (10 février). A ce moment le gouverneur général eslimait les perles à deux cent mille hommes, et les dépenses à trois milliards et demi de francs. La lutte laissait des provinces entières horriblement dévastées : les Cubains soulevés n'avaient pas reculé devant les plus durs sacrifices ; comme les Husses ont incendié Moscou pour mieux défendre leur patrie, les insurgés ont brûlé leurs habitations de leurs propres mains. Les soldats espagnols achevèrent cette œuvre de destruction : les provinces de Santiago, de Cuba et de Puerto Principe présentent encore le spectacle de la misère et de la désolation.
Les bases de la capitulation du Zanjon étaient les suivantes : l'île de Cuba devait jouir d'un régime politique, organique et administratif, équivalent à celui de Puerto Rico où le gouvernement était plus libéral ; l'amnistie était accordée et l'affranchissement octroyé aux esclaves et aux colons asiatiques qui avaient pris place dans les rangs de l'insurrection. En outre, la colonie recouvrait sa représentation aux Cortès, par une députation élue, droit dont elle était privée depuis
Cette renaissance à la vie politique devait amener la formation de partis au sein de la nation cubaine. En août 1878 s'organisa le parti libéral-autonomiste, composé en majorité de créoles. Il réclamait l'abolition immédiate de l'esclavage , l'immigration de la race blanche se faisant par familles et laissée à l'initiative particulière; l'octroi de certaines libertés; l'indépendance et la décentralisation dans le régime municipal et provincial ; l'autonomie de la colonie s'administrant elle-même et votant librement ses impôts ; enfin le libre échange.
Pour combattre ces tendances, un parti conservateur se fonda sous le nom d'Union constitutionnelle. Il est composé en majorité d'Espagnols et se propose de faire autant que possible maintenir le travail forcé, d'imposer à la colonie un régime politique et administratif identique à celui des pro-
M. PASTEUR
LA VACCINATION CHARBONNEUSE
vinces de la métropole, et enfin de maintenir le système protectionniste.
La lutte est vive entre les deux partis, surtout à cause de l'accusation que les conservateurs portent contre les libéraux de se conduire en ennemis de l'Espagne. Le parti libéralautonomiste a pourtant donné des gages de ses intentions envers la mère patrie, car, lors d'une nouvelle insurrection qui éclata en 1879, c'est son attitude ferme et résolue, et le jugement de l'opinion publique, qui firent avorter cette tentative, bien plus que ne le firent les troupes du gouvernement. La Péninsule ne manque pourtant pas de conserver et de prouver ses sentiments de partialité en faveur de l'Union constitutionnelle.
Aussi les Cubains se plaignent-ils, reprochant au ministère Sagasta d'avoir refusé de concéder l'autonomie de l'île en se déclarant en faveur de la politique d'assimilation. Et si encore, ajoutent-ils, il avait travaillé dans ce sens par un ensemble de lois accordant une organisation suffisamment libérale ! Mais non, il recule et s'occupe le moins possible de satisfaire aux désirs légitimes de l'île, ainsi que de tenir ses engagements d'autrefois.
M. V. de Floriant, plus désintéressé et, par conséquent, plus à môme d'élre impartial, reproduit les mêmes plaintes.
Les ministères, dit-il, ont succédé, en Espagne, aux ministères; les gouvernements aux gouvernements, sans que le système colonial ait été notablement changé. M. Canovas del Castillo est peut-être celui qui, grâce aux nécessités créées par la lutle, a fait le plus et le mieux. M. Emilio Castelar et M. Pi y Margall, les deux hommes sur lesquels les créoles avaient le plus droit de compter, n'ont pas osé tenir, une fois au pouvoir, les promesses faites par eux pendant qu'ils étaient dans l'opposition. 11 en est des Antilles avec l'Espagne comme de l'Irlande avec l'Angleterre : tous les partis, si libéraux qu'ils soient ; tous les hommes d'État, si bien intentionnés qu'ils puissent être, héritent là d'une situation lamentable et pour ainsi dire sans issue, créée par les erreurs et par les crimes de leurs pères.
Espérons que pourtant on finira par en sortir. Avec de la volonté, et surtout avec de la bonne volonté, on vient à bout de tout. 11 importe au bien-être général que des contrées d'une richesse exubérante soient utilisées le mieux possible au grand profit de pays moins favorisés par la nature. Quand un territoire, grand comme le quart de la France et d'une extraordinaire fertilité, ne contient pas même deux millions d'habitants, on est en droit de dire qu'on pourrait en tirer un meilleur parti.
PHYSIOLOGIE
M. PASTEUR
La vaccination charbonneuse (1).
Dans la séance du 9 avril dernier, j'ai informé l'Académie des sciences qu'une contestation s'était élevée entre six des professeurs de l'École vétérinaire de Turin et moi, au sujet des différences dans l'état du sang d'un mouton mort charbonneux, suivant qu'on l'étudié dans les premières heures qui suivent la mort ou le lendemain de la mort.
La commission de Turin avait attendu plus de vingt-qualre heures pour recueillir le sang d'un cadavre destiné à contrôler l'immunité acquise par la vaccination charbonneuse. Je m'empressai d'informer la commission qu'elle avait eu tort d'agir ainsi et, quelques mois après, le 8 juin 1882, dans une séance de la Société centrale de médecine vétérinaire de Paris, j'eus l'occasion de rappeler cet incident.
La commission protesta aussitôt, à deux reprises, par la voie de la presse, qu'elle avait agi correctement, que mon opinion était inexacte et arbitraire, qu'il serait « merveilleux» que j'eusse pu, avec vérité, accuser de septicémie un sang que je n'avais pas vu, contrairement à l'opinion de la commission qui, elle, s'était livrée à l'examen minutieux de ce sang.
Un échange d'observations écrites n'ayant pas amené entre nous un accord quelconque, j'offris à la commission de Turin de me rendre auprès d'elle et de mettre publiquement sous ses yeux les preuves qu'un mouton mort charbonneux était exclusivement charbonneux dans les premières heures après la morl, mais qu'il était le lendemain, à la fois charbonneux et septique, et que les observations faites par la commission pour s'assurer de l'existence de la septicémie avaient été entièrement insuffisantes.
Une circonstance m'imposait le devoir de pousser les preuves dans ce débat aussi loin que possible.
En effet, un professeur de la Faculté de Paris, qui venait de se jeter tout à coup dans une attaque violente contre la microbie, n'avait rien trouvé de mieux que de lire devant l'Académie de médecine les protestations des professeurs de Turin, sans donner la moindre attention à la réfutation que j'en avais déjà faite à deux reprises.
Au lieu de répondre par une acceptation à ce qu'ils ont appelé mon défi, les professeurs de Turin m'adressèrent des questions sur ce que je me proposais de démontrer matériellement devant eux. Leur lettre a été insérée dans la Revue scientifique du 12 mai courant. J'y ai fait la réponse suivante (2) :
(1) Communication faite dans la séance du '21 mai 1883.
(2) Cette réponse a paru également dans la lievue scientifique du 12 mai courant, nous la reproduisons de nouveau aujourd'hui pour que le lecteur ait toutes tes pièces du procès suus les yeux.
M. PASTEDR. — LA VACCINATION CHARBONNEUSE
Paris, 9 mai 188:}.
Messieurs,
Voire lettre du 30 avril me surprend beaucoup. De quoi s'agit-il entre vous et moi? Que j'aille à Turin, si vous l'acceptez, pour démontrer que des moulons morts du charbon, en tel nombre qu'il vous plaira, seront, dans les premières heures après leur mort, exclusivement charbonneux, et que, le lendemain de leur mort, ils seront tout à la fois charbonneux et septiques; qu'en conséquence, lorsque le 23 mars 1882, voulant inoculer du sang uniquement charbonneux à des moutons vaccinés et non vaccines, vous avez prélevé du sang dans un cadavre charbonneux, mort depuis plus de vingt-qualre heures; vous avez commis une faute scientifique grave.
Au lieu de me répondre par oui ou par non, au lieu de me dire : « Venez à Turin, ou ne venez pas », vous me proposez, dans une lettre manuscrite de dix-sept pages, de vous envoyer, de Paris, par écrit, des explications préalables sur tout ce que j'aurais à démontrer à Turin.
A quoi bon, en vérité? Ne serait-ce pas préparer des discussions sans fin? C'est parce qu'une controverse écrite n'a pas abouti et n'aboutirait pas davantage, si nous la reprenions encore sous cette forme, que je me suis mis à votre disposition.
De nouveau j'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien m'informer si vous acceptez la proposition que je vous ai faite, le 9 avril, de me rendre à Turin pour placer sous vos yeux les preuves des faits que je viens de rappeler.
Veuillez agréer l'expression de mes sentiments les plus distingués.